‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 146 sur 188 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Mathilde ne sait point encore quels sont les projets du prince; elle ignore s'il restera avec elle au Caire, ou s'il voudra qu'elle le suive en Syrie; elle repousse également ces deux partis , et ne s'arrête que sur celui qui la séparerait de Malek

MATHILDE

Adhel : une prison, quelque horrible qu'elle fût, pourvu que les regards d'aucun homme ne pussent y pénétrer , lui paraîtrait le premier de tous les biens, puisqu'il la délivrerait de ce danger mystérieux, confus, séduisant, qui l'entoure, la presse, l'attire, l'effraie, jette son âme dans ramertume , et ne lui permet plus de goûter aucun repos. Mais déjà le jour vient de naître , le prince entre précipitamment dans les salles où Herminie de Leicester, aidée des femmes de Bérengère, faisait les préparatifs du départ, il dit qu'il vient chercher la reine, et demande à la voir ; la comtesse lui montre l'oratoire , il y court , il fait part à ^lathilde des raisons qui lui font désirer qu'ellepersistedans sondéguisement; elle les écoute, les approuve, et répond cependant : « 0 prince ! pourquoi être rebelle à la volonté de Saladin ? Il avait défendu le départ de la reine, et la reine est partie , mais il avait ordonné le mien , et en l'ordonnant aussi , vous prouverez à votre frère que, dans ce qui a dépendu de vous , vous lui avez été soumis : oh ! pourquoi , plus cruel que Saladin lui-même , me retenez-vous ici, quand il me permet de m'éloigner ? — Mathilde , lui dit-il , je ne connus jamais rien de si cruel , de si barbare que vous ; votre cœur est inaccessible à toute émotion, à toute pitié; ne pouvant me fuir, vous voulez du moins que votre haine nous sépare : mais quel que soit le sort que vous me réservez , n'espérez pas être rendue à vos frères : tant que mon cœur battra dans mon sein , vous ne sortirez pas de l'empire dont je dispose; consolez-vous cependant, car si je vais vous conduire au Caire, je n'y resterai pas avec vous ; la patrie et Saladin m'appellent, et à peine serez-vous dans le palais des califes , que je vole aux combats. — 0 déplorables Chrétiens ! s'écria-t-elle en élevant ses yeux au ciel ; ô mon frère, cher et brave Richard! t'ai-je dit un adieu éternel , et es-tu destiné à tomber sous les coups de notre ennemi ? — Mathilde , répliqua Adhel avec une profonde affliction , est-cemoi que vous nommez votre ennemi ? est-ce de ma main que

vous craignez de voir périr votre frère? O beauté inhumaine , mais moins inhumaine encore que tu n"es adorée, tu connais bien mal mon cœur , si tu crois que , même au moment où je périrais victime de tes inflexibles rigueurs, mon dernier vœu ne serait pas de te sauver un chagrin, de t'épargner une larme : vis tranquille, Mathilde, si ton frère m'attaque, ce n'est pas lui qui périra; si la sanglante épée de la mort est levée sur sa tête , je m'élancerai au-devant , et ce n'est pas sa tête qui tombera. Mais, Mathilde, ajouta-t-il en se jetant à ses pieds , quand j'aurai sauvé votre frère aux dépens de mes jours , et qu'il ne restera de l'infortuné qui vous adore , qu'un corps froid et glacé , étendu sans mouvement dans la tombe, votre haine ne s'adoucira-t-elle pas, et ne verserez-vous point sur ma cendre une seule de ces larmes de pitié que mon amour ni mon désespoir n'ont jamais pu obtenir de vous? » Il dit, et élève les bras vers elle d'un air suppliant, les yeux pleins d'amour et de tristesse ;sesparoles, si mélancoliques et si tendres , portent de cruelles atteintes au courage de Mathilde. Il lui demande de la pitié : ah ! s'il pouvait lire dans son âme, ce n'est pas de la pitié, ce n'est pas même de l'amour qu'il lui demanderait; il bénirait son sort et ne demanderait plus rien.

JMathilde , debout , penche sa tête sur le dossier du grand fauteuil de la reine, et s'efforce de dérober au prince les pleurs que lui arrachent les images funèbres qu'il vient de lui présenter. A genoux près d'elle, il gardait le silence et attendait une réponse, quand tout-à-coup un bruit terrible se fait entendre , des cris perçants s'élèvent dans l'appartement voisin , et la porte s'ouvrant avec fracas , un guerrier armé d'un glaive nu paraît et s'élance vers la princesse; elle allait périr , si Malek Adhel n'eût voulu périr pour elle : sans armes pour la défendre . il n a que sa vie à lui donner , et la donne avec transport ; il se jette au-devant d'elle; le bras d'Agnès allait percer Mathilde , mais il perd une partie de saforce , quand c'est Malek Adhel qu'il faut frag-

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per; ic blessure est légère, mais le sang coule; Mathiide le voit; ce sang humain qui rejaillit sur elle , et que dans sa pensée elle mêla toujours à l'idée de la mort, la frappe d'une horrible terreur; elle croit que Malek Adhel va expirer, elle le croit, et tombe sans connaissance.

Cependant sur les pas d'Agnès, Herminie est accourue, elle voit l'état de sa maîtresse, et vole à son secours : après avoir remis celle qu'il aime entre lo? bras de cette fidèle amie, le prince ne songe qu'à se venger du guerrier téméraire qu'il n'a pas reconnu encore : blessé et sans armes, il court à lui pour le terrasser; Agnès recule quelques pas, lui présente son glaive et dit : « Prends garde, car tu n'as pas affaire à un faible ennenn ni à un ennemi indulgent. » Il a reconnu cette voix , et frémit. « Misérable Agnès ! s'écrie-t-il. » Elle interrompt d'une voix forte et menaçante : « Misérable , sans doute , car elle a manqué sa vengeance ; mais peut-être qu'avant peu d'instants d'autres la serviront mieux. » Elle dit, et sort avec une brusque précipitation.

Le prince recommande vivement Mathiide aux soins de la comtesse, et, sans songer à sa blessure, il court sur les pas d'Agnès, afin de s'opposer aux desseins furieux qu'elle médite.

En revenant de son profond évanouissement, Mathiide se trouve sur le lit de la reine, Herminie est auprès d'elle, plusieurs esclaves l'entourent ; elle les examine d'un œil hagard ; elle cherche à rappeler ses pensées, mais c'est avec tant d'agitation et de désordre qu'elles se présentent à son esprit, que son esprit ne peut lui présenter à son tour que des images confuses de tout ce qui vient de se passer; elle soulève la tête, promène ses regards autour d'elle, elle aperçoit le sang qui couvre ses habits , ot cette vue répand une vive lumière sur tous ses souvenirs. « Apprenez -moi, s'écrie- 1- elle avec un sentiment d'horreur, apprenezmoi si le prince est sans vie? » D'un air troublé et les yeux pleins de larmes, la comtesse s'approche et lui répond que le prince vit et combat en ce moment. Ma-

thiide s'étonne et s'écrie : « Quels ennemis ont pu l'attaquer dans une ville où il commande ? — Ah ! Madame, répond Herminie, cette femme perfide que vos bontés protégeaient, cette Agnès si passionnée, si terrible, a causé le désordre qui règne ici et la sédition qui vient de s'élever dans la ville. Son épée d'une main , la lettre du prince de l'autre , elle a été apprendre aux soldats et au peuple que les ordres de Saladin avaient été méprisés, que la reine d'Angl&terre était partie , que vous étiez encore à Dajnielte ; que , ti'ompés par vos artifices, le sultan, l'Egypte, et tout l'Empire , étaient le jouet d'une vile Chrétienne; elle ajoute que le prince, victime de vos séductions , va trahir lui-même sa patrie si on ne vous arrache à lui. Ses cris forcenés émeuvent la populace, elle l'entrahîe sur ses pas aux portes de ce palais ; une troupe furieuse demande wtre vie , le prince revêt ses armes et vole à votre défense. — Ah! courez, interrompt la princesse, courez lui dire qu'il me laisse périr plutôt que de s'exposer pour moi à de nouveaux dangers. — Nul de nous n'est libre d'y aller , répond Herminie; avant de quitter ce palais, le prince , par une précaution qu'il a jugée indispensable pour la sûreté de votre altesse, a établi à la porte une garde nombreuse qui ne permet à personne d'y entrer ni d'en sortir. — O ma chère Herminie! reprit la princesse en pleurant, il est donc certain que le coup qu'il a reçu n'est pas mortel ? — ^11 l'eu t été sans doute , Madame, si Agnès l'eiU frappé sur votre cœur; et, si l'amour n'eût affaibli son bras, le prince périssait — Il périssait pour me sauver ! interrompt Mathiide d'un ton exalté; je lui dois donc la vie? n'est-ce pas, comtesse de Leicester, c'est à lui quejedois la vie ? » Elle s'arrêta alors, émue, oppressée, et ce ne fut qu^iprès un moment de silence qu'elle eut la force de reprendre la parole pour demander combien d'heures s'étaient écoulées depuis cette cruelle scène ?« Au moins sept, | répondit la comtesse en regardant la grande horloge dorée qui ornait la chambre. — Et aucun moyen de savoir si ses

jours sont en sûreté? répéta la princesse avec amertume. » Herminie, d'un air triste, fit signe qu'il n'y en avait point. '( 11 faut donc attendre et se résigner à la volonté divine, » reprit ]MathiIde en soupirant. Pâle et abattue , elle se lève alors : la vue de sa robe la fit frémir. « Au nom du ciel ! s'écria-t-elle , ôtez-moi ces habits 011 la mort du prince me semble écrite en caractères de sang. » Herminie voulut les remplacer par d'autres habits de la reine. « Non , lui dit la princesse , rendez-moi les miens, puisque tout est découvert maintenant , je puis quitter ces brillantes livrées du monde pour reprendre mes humbles vêtements. » Elle espérait sans doute retrouver avec eux cette paix de l'âme et cette innocence de pensées dont ils étaient le symbole. Mais , hélas ! l'habit ne sert de guère à l'état intérieur; Mathilde l'éprouve et en gémit. Ce dernier événement vient de lui découvrir toute l'étendue de la plaie que l'amour a faite à son cœur ; et , au moment où le prince s'expose encore pour elle, elle n'ose demander d'en guérir. « Hélas ! s'écriet-elle, quand il vient de me donner son sang, quand , à cause de moi , sa vie est toujours en danger, ne serais-je pas ingrate, ne serais-je pas coupable de vouloir écarter son souvenir ! Sans doute je le ferai quand ses jours seront en sûreté; mais jusque-là, à mon Dieu! me défendriez-vous de prier pour lui ? »

L'horloge venait de sonner minuit , et Mathilde priait encore, lorsque les portes de son appartement s'ouvrirent , et le duc de Norfolk parut. « Je viens , lui ditil, rassurer votre altesse sur la sédition excitée contre elle par une femme jalouse; tout est tranquille maintenant ; le prince s'est montré au peuple , il a parlé à ses troupes ; et pour faire tout rentrer dans le devoir, il n'a pas eu même besoin de combattre. Agnès, voyant ses espérances renversées, a disparu; on l'a vainement cherchée dans Damiette,... — Mais le prince, interrompit Mathilde, le prince a été dangereusement blessé par elle ; ne craint-on pas pour sa vie ? — S'il ne reçoit jamais de plus fâcheuses

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blessures, reprit le duc, la chrétienté pourra regretter longtemps que la main d'Agnès n'ait pas été plus ferme. — 0 ciel ! qu'entends-je ? s'écria la princesse , voudriez-vous donc que ce héros eût péri victime d'un assassinat ? — Si j'avais été près de lui à cet instant, repartit le duc, j'aurais risqué,. pour le défendre, le reste de vieux sang qui coule dans mes veines; mais je ne puis pas oublier, et votre altesse ne peut pas oublier , non plus , que c'est le bras de ce foi-midable guerrier qui a renversé Jérusalem, ébranlé l'empire du Christ ; qui s'apprête à le détruire sans retour, et qu'enfin, la vraie foi n'ayant pas de plus grand ennemi, le jour de sa mort serait pour elle l'aurore du plus beau jour. » Mathilde baisse les yeux et ne réplique rien ; le duc de Norfolk se retire; la voilà seule. Oh comme un mot vient de changer ses idées et ses dispositions ! tout à l'heure encore elle s'approuvait de laisser aller toutes ses pensées selon le penchant de son cœur; elle se livrait avec complaisance à la tendre pitié que lui inspirait un héros magnanime qui l'avait préservée du poignard homicide, et qui combattait un peuple entier pour la sauver ; mais tout-à-coup on lui rappelle que ce prince , qui l'occupait si entièrement, est celui qui a renversé Jérusalem, ébranlé l'empire du

Christ, qui s'apprête à le détruire

Elle sent son cœur rempli d'une seule image, et de quelle image encore .^ de l'ennemi de ses frères et de son Dieu. Les ténèbres de la nuit régnent autour d'elle, mais dans son esprit régnent de plus horribles ténèbres ; elle ne peut goûter aucun repos : elle demeure debout , elle se promène , elle s'assied , elle s'écrie : « Mon Dieu, pardonnez mon égarement, car une foule de pensées qui affligent mon âme et lui donnent les dernières frayeurs, se sont élevées en moi : comment échapperai-je sans blessures , comment surmonterai-je mes faiblesses.^ mon cœur me presse et me tyrannise ; mais j'aime mieux souffrir tous les tourments imaginables , j'aime mieux mourir que de consentir à ce qu'il m'inspire. » Alors

elle se prosterne, et d'une voix fervente elle ajoute : « O toi qui dis à la mer, Calme-toi, et à l'aquilon, Ne souffle plus, commande que je sois tranquille, et bientôt j'aurai repris ma sécurité première! » Mais, hélas! c'est en vain qu'elle prie; car si elle invoque le ciel, c'est toujours au prince qu'elle pense , et la vue du Rédempteur étendu devant elle sur la croix , la touche moins que le souvenir du sang que Malek Adhel a répandu pour elle; aussi cette vierge égarée se lève-t-elle des pieds du consolateur de tous maux sans être consolée; car ce n'est que pour un cœur pur que la prière est efficace. L'infortunée cherche le sommeil, et ne trouve que le souvenir du prince ; elle se réveille, et le trouve encore : il n'y a pour elle aucune différence entre l'état dont elle sort et celui où elle entre, car l'importune et chère image la suit également dans tous deux , l'accable de la même puissance , la tourmente des mêmes pensées, comme une flamme vive et perçante écarte, anéantit tout ce qui n'est pas elle, se fait jour à travers tout ce qui lui résiste , la pénètre de toutes parts, et parvient à régner seule sur les déchirements de la conscience et sur la religion en pleurs.

Cependant Mathilde se débat encore contre cet empire qu'elle déteste , elle se lève brusquement, court à sa croisée, l'ouvre, et demande à ce ciel resplendissant du feu de mille étoiles un secours contre les séductions qui la poursuivent ; mais ce ciel même, en qui elle se confie , semble la trahir comme le reste de la nature. C'en est donc fait, tout l'abandonne, les hommes, la raison, et Dieu même :

dans ce dénuement de secours , la vierge au désespoir va perdre sa résignation ainsi que son innocence; elle va ouvrir la bouche pour accuser le Tout-puissant, elle va lui demander compte de la force qu'il lui refuse, et lui reprocher d'avoir permis qu'elle aimât un Sarrazin. . . . Mais non, ces lèvres si pures s'arrêtent , elles ne savent point comment on blasphème, et ne font entendre d'autre murmure que celui du repentir. Triste princesse, te voilà à genoux , pressant contre ta poi-

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tri ne le précieux reliquaire de l'abbesse, appelant à ton aide l'archevêque de Tyr , demandant à l'Eternel d'avoir pitié de tes larmes ; mais quand tous ces secours te délaissent, quand tout est sourd à tes cris, comment arracheras-tu de ton sein l'effroyable sentiment qui te déchire?

Porteras-tu sur toi une main meurtrière ? Tu es prête sans doute à donner ta vie à Dieu, mais agréera-t-il ce sanglant holocaute? Au milieu de tant d'anxiétés et de remords, peut-être allait-elle s'arrêter sur ce projet criminel, et se précipiter ainsi pour toujours dans les pièges tendus autour d'elle par l'ancien ennemi de l'homme, quand une pensée divine lui apparaît, la frappe, et la calme à l'instant. Elle se souvient du pieux cénobite dont lui parla Guillaume; elle espère trouver auprès de lui un remède à son mal, et aussitôt, avec un transport de zèle qui ne lui permet pas une seule réflexion, elle s'engage par un vœu solennel à aller auprès du solitaire ; et un vœu fait pour une pareille cause, prononcé avec une telle ardeur, ne peut rencontrer aucun obstacle et doit nécessairement s'accomplir. Mathilde en est si persuadée, que déjà elle recueille une partie du bien qu'elle s'attend à recevoir des conseils de l'homme de Dieu : elle élève cette confuse et céleste espérance entre son cœur et l'image du prince, et à l'ombre de ce saint abri , son cœur soulagé respire enfin de la puissance qui le tyrannisait.

Cependant le prince a tout préparé pour son départ; sa blessure ne l'arrête point; mais maintenant, en allant au Caire , il ne veut plus y laisser Mathilde ; il craint pour elle les fureurs superstitieuses d'une multitude aveugle, et ne sera tranquille qu'en la voyant toujours près de lui. Qu'importe qu'il la conduise dans le voisinage des Chrétiens , qu'en peut-il redouter? Lui, toujours invincible jusqu'à ce moment, pourrait-il cesser de l'être , quand il aura à défendre la beauté qu'il aime? Ainsi, elle le suivra au Caire, où il va rassembler le reste de ses troupes ; elle le suivra à Suez , où set autres soldats l'attendent : cependant ,

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Comme il sera obligé à cause d'elle de marcher plus lentement, comme il sait qu'Agnès a séduit l'esclave et s'est emparée de la lettre qu'ii envoyait à Saladin il en écrit une autre, et ajoute à tout ce que la première contenait , le détail de la perfidie d'Agnès et de la révolte de Damiette : puis, en chargeant le plus fidèle de ses serviteurs , il va goûter quelques heures de repos en attendant que le jour naisse et lui permette d'aller informer la princesse d'Angleterre de ses nouvelles intentions. Il avait fait vainement chercher Agnès dans toute la ville, elle n'y était plus : aussitôt que cette fille vindicative avait aperçu que la vue, les paroles, et l'ascendant du prince, calmaient le peuple et ramenaient la tranquillité, elle s'était échappée ; et couverte de ses armes, montée surun cheval qu'elle avait acheté à prix d'or, elle suivait seule la route de Kouroutba, cherchant dans sa pensée quels moyens lui restaient pour perdre sa rivale et le prince ingrat qu'elle croyait haïr aussi. Tandis qu'elley songe, enfoncée dans une sombre rêverie , un homme , monté sur un léger chameau , est prêt à la devancer ; elle le reconnaît pour le plus fidèle serviteur de Malek Adhel. « Où vas-tu, lui crie-t-elle d'une voix furieuse? » 11 ne lui répond pas. et presse sa marche ; elle enfonce ses éperons, et s'élance après lui. '< Donne-moi ce que tu portes, ou défends ta vie, s'écrie-t-elle. » Il lève sa lance, elle pousse son javelot , et fait mordre la poussière au i\Iusulman, qui tombe sur le sable, victime de son zèle. L'impitoyable guerrière lui arrache le papier qu'il portait, et, silre alors de pouvoir se venger, se plaît dans le sang qu'elle vient de répandre, et sourit au mal qu'elle va faire. Tandis qu'elle poursuit sa route vers Kouroutba, Malek Adhel, auprès de Mathilde, lui expose les motifs qui lui ont fait changer de pensée et qui le déterminent à la conduire avec lui auprès de Saladin : elle l'écoute en silence, la tète penchée sur sa main; elle est émue moins de ce qu'il lui dit que de la pâleur qu'elle remarque sur son visage, car c'est le sang

qu'il a versé pour elle qui en est cause. Cependant plus elle est émue, plus elle persiste à vouloir accomplir son vœu. « Seigneur, lui dit-elle, courez où vos destins vous appellent, mais laissez-moi au Caire. » Il lui représenteavecune nouvelle vivacité les dangers où peut l'exposer la colère d'un peuple fanatique, quand il ne sera plus là pour la défendre; il lui peint les inquiétudes de son amour. D'une voix austère et grave, elle l'arrête en ces mots : » Seigneur , vous voyez quels sont les effets d'un amour coupable , et de quelle terrible manière l'Eternel sait châtier les sentiments qu'il réprouve; c'est par votre sang qu'il vous a fait expier vos torts; si vous y pei'sévérez un jour de plus, c'est par votre mort peutêtre qu'il vous en punira : ah ! ne meforcez pas à pleurer , et à pleurer sans doute pour l'éternité celui à qui je dois la

vie » Elle s'arrête; ce souvenir lui

a rendu toute sa faiblesse. « Eh bien , JMathilde, continuez, répond le prince, achevez de me faire regretter de n'avoir pas péri de la main d'Agnès. » La princesse contient la vive émotion que lui cause ce discours, et, pour se punir de ce qu'elle éprouve , elle reprend d'un ton plus sévère: « Eloignée depuis longtemps des autels de mon Dieu, privée de la manne céleste qu'il distribue à ses enfants, nesachant quand jepourrai rentrer dans son adorable sanctuaire, je voudrais m'aller purifier des souillures sans nombre que j'ai dû contracter par ma demeure forcée avec les Infidèles ; il est , sur le bord de la mer Rouge , un monastère ruiné, où un enfant de Bazile, vainqueur du monde, qu'il a mis tout entier sous ses pieds, vit inconnu des hommes, mais non pas du Seigneur, qui l'y nourrit du pain de ses anges; c'est là qu'un vœu m'appelle, c'est îà qu'une triste captive vous demande de lui laisser faire un pèlerinage. » Malek Adhel la regarde, l'écoute avec un profond étounement : » Mathilde, lui dit-il, qu'osezvous projeter? connaissez-vous la moindre partie des diflicultéç qui s'opposent à votre entreprise? savez-vous qu'uue fois

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arrivée au Caire, il vous faudrait traverser un désert brûlant, aride, immense, semé de soldats indisciplinés et d'Arabes homicides ? — Dieu , qui lit dans mon cœur le motif qui me guide , reprit-elle en élevant au ciel des regards pleins de piété , Dieu me défendra contre tous les périls. Cette sauvage Thébaïde que je veux traverser n'est un désert que pour les incrédules ; pour les vrais croyants elle est peuplée par les descendants des Antoine, des Pacome, et surtout par l'immensité du Dieu de Jacob, qui n'abandonna jamais ses enfants au besoin. » Malek A dhel regarda la princesse avec une nouvelle surprise; il ne pouvait croire ce qu'il entendait , qu'une jeune fille eût formé seulement la pensée d'un si téméraire voyage. S'il avait su que la religion n'était pas la seule cause de l'espèce de délire fanatique qui la possédait , ce n'est pas seulement avec surprise qu'il l'eût regardée ; mais à travers la sévérité de son maintien , Dieu , qui lit dans le cœur des hommes , pouvait seul connaître ce qui se passait dans celui de Mathilde. et seul il apercevait qu'elle eût envisagé les périls du désert avec plus de timidité, si elle avait eu moins d'effroi de ceux auxquels son cœur l'exposait.

Après un moment de silence , le prince reprit la parole : « Ecoutez, Mathilde, lors même que mon devoir ne me commanderait pas d'aller joindre mon frère sans retard , lors même que je serais libre de vous suivre dans votre route, je ne vous permettrais h aucun prix de vous exposer aux innombrables dangers dont vous seriez menacée dans ces vastes solitudes. — Ah ! interrompit-elle avec enthousiasme, elles ne vous inspireraient aucune crainte, si vous saviez comme moi que Dieu est tout-puissant; que ne puis-je vous convaincre que pour me sauver il n'a besoin du secours de personne; et, s'il veut que je périsse, ma vie n'est-elle pas à lui? qu'il la reprenne, je la lui abandonne avec joie. » La foi ardente qui brillait dans le maintien de la vierge, convainquit Adhel que le moment serait mal choisi pour la dis-

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suader de son projet; résolu d'ailleurs de s'y opposer à force ouverte si elle y persistait, il voulut attendre d'être arrivé au Caire avant de la refuser positivement, espérant que dans cet espace de temps son projet s'affaiblirait de luimême.

« Ecoutez , lui dit-il , demain à la naissante aurore, mes galères seront prêtes; nous remonterons ensemble le grand fleuve jusqu'au Caire; là, tandis que j'assemblerai mon armée, vous consulterez sur les dangers de l'entreprise que vous avez conçue, vous verrez si je les ai exagérés, vous jugerez si je puis consentir à vous permettre de vous exposer à une mort certaine, et si je n'ai rien dit à cet égard qui ne soit exactement vrai; alors, Mathilde, je ne doute pas que vous ne renonciez à votre entreprise , et que vous ne vous déterminiez enfin à me suivre à la cour de Saladin. » II dit, et se retire. La princesse, loin d'être émue par les mêmes frayeurs que lui, et sentant bien quel est son véritable péril, renouvelle aux pieds de l'Eternel le vœu de s'enfoncer dans les déserts de la Thébaïde, jure de n'en jamais sortir plutôt que de revenir auprès de Malek Adhel, et bénit ce Dieu, qui fait ressentir les effets de sa clémence en même temps que ceux de sa sévérité; car c'est en répandant sur les plaisirs coupables et les sentiments déréglés d'extraordinaires amertumes et d'insupi)ortables dégoûts , qu'il oblige par ce moyen à chercher des plaisirs et des sentiments qui soient sans dégoût et sans amertume.

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