CHAPITRE XVIII
Le lendemain matin, à peine l'aubô' commençait-elle à blanchir l'horizon , et le cri des mariniers à retentir dans les airs, que la princesse, accompagnée du duc de Glocester, de sa fidèle Herminie, et de quelques officiers anglais, se rendit au bord du Nil. Le soleil se levait, une abondante rosée rafraîchissait la terre, et le ciel était pue et sans nuages; des\.
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troupes d'oiseaux blancs se balançaient sur la cime des arbres, et leur plumage d'argent contrastait agréablement avec le vert foncé des dattiers; des milliers de tourterelles voltigeaient d'un oranger à l'autre, et des vols de pigeons s'abattaient sur les rizières qui bordent le fleuve, pour y chercher leur nourriture. Mathilde monte dans la galère que le prince a fait préparer pour elle ; il y monte aussi , il s'assied auprès d'elle sur un tapis de perse, à l'ombre d'un pavillon de drap d'or, tendu en dedans de riches étoffes de l'Inde : les plus rares parfums de l'Yémen brûlent autour d'eux dans des cassolettes de bois de rose , et se mêlent aux parfums plus doux encore des forêtsd'amandiersetdejasminsd'Ar bie, des touffes de baume, de basilic, et de rosiers, qui fleurissent le long du rivage : à travers des rideaux de gaze d'argent, Mathilde aperçoit tous les différeiils aspects d'une riante et fugitive campagne; elle parcourt ce Delta déjà fameux sous l'empire des Pharaons par sa riche abondance et sa riante fertilité. On y voit le sycomore s'unir au tamarin et à l'élégant cassier qui se pare de faisceaux de fleurs jaunes semblables à celles du cytise; au-dessus, la tète du dattier, chargée de ses énormes grappes, domine sur le bosquet; partout croit la cassie à la fleur odorante, partout les pommes dorées du citronnier couvrent la cabane du laboureur : ici , les larges feuilles du bananier opposent leur vaste ombrage aux rayons ardents du soleil ; là, réuni en groupes agréables, le grenadier se rapproche du fleuve et y réfléchit sa jaune verdure et sa fleur écarlate, tandis que du sein de l'onde s'élève, roi des plantes aquatiques, le nénufar à la tête superbe et au large calice azuré : des canaux d'une eau pure et limpide rafraîchissent ces délicieux bocages, et tout ce que les eaux courantes ont de charmes sous un climat brûlant, tout ce que la verdure a d'éclat sous un ciel d'azur, enfin tout ce qu'un air doux , suave , balsamique, a de voluptueux, ne donne qu'une faible image des délices que la nature a
répandues sur cette terre favorisée que le Nil embrase de tout son amour.
Cependant, parvenu au plus haut du ciel , l'astre du j ou r darde ses feux sur toute la nature : le zéphyr se tait, le feuillage est immobile, l'onde dort, les mariniers tombent accablés sous le poids de leurs rames, et le sillage de la galère effleure à peine la surfacedu fleuve: chacun cherche un abri contre la chaleur , et ne le trouve que dans lesommeil; tout s'assoupithors Mathilde et le prince, et seuls ils demeurent agités quand tout repose autour d'eux. Dès le matin la princesse a eu soin de s'envelopper davantage sous les larges replis de son voile, son chaste bandeau est plus avancé sur son froni ; elle aurait voulu pouvoir se dérober tout entière sous son habit; hélas! elle aurait mis m.oins de soins à se cacher, si elle avait su qu'ils ne servaient qu'à l'embellir , et que la modestie, la plus touchante des vertus, est encore la plus séduisante des parures : elle s'est placée le plus loin qu'elle a pu de ]\Ialek Adhel , sa tête est penchée en arrière, ses mains jointes et un peu élevées , et ses yeux fixés vers le ciel : à cette sorte d'attitude aérienne , à ce long habit de lin, à ces voiles dont l'ombre favorable adoucit l'éclat d'un teint d'albâtre , le prince croit ne l'avoir jamais vue si belle, et sent qu'il n'a jamais été si amoureux; il la regarde et ne demande rien; il la regarde et s'approche; il ne la touche pas encore, et déjà c'est en flammes ardentes que son sang court dans ses veines. Mathilde garde le silence, elle songe au vœu qu'elle a fait, à la résolution qu'elle a prise de tout risquer pour s'éloigner du prince, à cette éternelle séparation qu'elle a juré de mettre entre eux; et ce projet, qui doit le rendre si malheureux, va sans doute la rendre moins sévère : c'est toujours quand le sacrifice est prêt à s'accomplir, qu'on sent mieux tout le mal qu'il va faire, et qu'on voit moins toutes les raisons qui le commandent; elles s'affaiblissent devant la douleur qu'on éprouve, surtout devant celle qu'on cause; et à l'idée des larmes du prince, Mathilde ne sait presque plus
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quels motifs assez importants ont pu la déterminer à vouloir affliger celui à qui elle doit la vie. Hélas! tout conspire contre elle : la reconnaissance et la pitié qui lui parlent en faveur d'Adhel, l'amour qui soutient leurs voix de toute la puissance de la sienne, l'air qu'elle respire, tout chargé de volupté, une sorte d'émotion inconnue qui trouble ses esprits, et dont son innocence s'étonne ; elle soupire, détourne les yeux de l'objet qui est auprès d'elle, et ne comprend point comment tant de douceur peut être attachée à tant de souffrance, et tant de tourment à tant de félicité. Peu à peu le prince s'est placé si près d'elle, que, même en ne le regardant pas, elle ne perd aucun de ses mouvements , aucune de ses émotions :
cette vue a quelque chose de contagieux qui augmente son trouble ; distraite, préoccupée, penchant sa tête sur sa poitrine oppressée, hélas! ce n'est plus à son Dieu qu'elle pense, son imagination ne va ni si haut, ni si loin. Sans doute le prince l'a devinée, car il ose prendre sa main entre les siennes et la presser contre ses lèvres. Mathilde essaie de la retirer, mais ses efforts ne servent qu'à montrer sa faiblesse ; elle la sent sans pouvoir la vaincre, et également tourmentée de repentir, de crainte, et d'amour, son cœur se gonfle et son visage se couvre de larmes. Adhel a vu ses larmes et a cru voir son triomphe ; il serre Mathilde dans ses bras ; elle frémit et le repousse : dans ce mouvement, le bandeau virginal qui couvre son front s'est dénoué, ses beaux cheveux blonds s'échappent en boucles sur ses épaules , et le reliquaire qu'elle portait sur sa poitrinese détache, il tombe par terre; elle le voit, et aussitôt ses devoirs, ses fautes, lui apparaissent dans toute leur étendue, et la situation où elle se surprend la frappe de terreur : les tendres émotions disparaissent, le repentant effroi leur succède, maintenant elle ades forces pour échapper aux séductions qui l'entourent , et elle va tomber à quelques pas , couverte de larmes et dans un désespoir effrayant. En vain le prince lui parle, elle ne l'entend plus; Dieu
seul est présent à sa vue, seul il est devant ses yeux comme un juge inexorable , prêt à venger ses lois violées , et à la frapper pour l'éternité. « Pardonne, s'écrie-t-elle dans l'égarement de sa douleur, pardonne, Dieu terrible, si je suis
restée auprès de ton ennemi Tu as
vu quels combats j'ai soutenus, tu as vu quelle horreur j'ai conçue pour ma faiblesse. Ah ! si j'avais pu secouer ce joug qui m'est plus dur et plus cruel que la
mort même, je l'aurais fait ; mais je
t'ai vainement demandé des secours , tu me les as refusés; privée de ta force, quelle force pouvait être mon recours. « Malek Adhel l'écoute avec un mélange de crainte, de surprise, et de bonheur. Si quelquefois , en voyant l'émotion de la princesse, il s'était flatté de pouvoir la toucher, plus souvent encore son silence, sa sévérité, lui avaient ôté tout espoir; jamais sa soumission, ses respects , ses véhémentes prières , n'ont pu obtenir un aveu qu'il aurait payé de sa vie ; elle paraissait ne vouloir que le fuir, ne désirer que son départ ; mais à présent ce qu'il entend ne le rassure-t-il pas ? si elle était demeurée indifférente, se reprocherait-elle ainsi sa faiblesse? Cependant il ne peut jouir de ce qu'il espère en voyant ce que souffre Mathilde; sa raison paraît aliénée; c'est parce que le remords l'accable qu'elle a laissé deviner la cause de son remords, et ces paroles qui lui échappent ne disent qu'elle aime que parce qu'elles avouent une faute.
Pale, échevelée, noyée dans ses pleurs, en proie au plus violent égarement, elle ne reconnaît même pas l'objet qui peut l'emporterdans une âmecomme la sienne sur ses serments et son Dieu; s'il est vrai qu'une passion profonde appartient aux hommes de tous les climats et de toutes les religions ; s'il est vrai qu'il n'est point de préjugés qu'elle ne détruise, ni d'habitude qu'elle ne surmonte, on ne s'étonnera pas sans doute de voir un disciple de Mahomet s'oublier pour celle qu'il aime, et Malek Adhel ne pouvoir plus être heureux quand Mathilde est si affligée. Il s'accuse de sa douleur, et pour la
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voir tranquille , il serait prêt à renoncer à l'espoir détre aimé. S"il n'ose la quitter dans l'état où elle est, il ose moins encore s'approcher d'elle : « Mathilde, lui dit-il d'une voix soumise, daignez m'entendre. — Eternel, s'écrie-t-elle dans un désordre toujours croissant, éloigne, éloigne cette voix qui me poursuit partout. — Ma bien-aimée, lui dit-il, si ma présence vous afflige, je m'éloignerai.
— Mon Dieu, continue-t-elle, pourquoi me le montras-tu? Avant de le voir je vivais si paisible ! mon cœur, pur comme tes cieux, soumis comme tes anges, n'avait jamais formé une pensée dont il eut craint de t'avoir pour témoin.... Pourquoi l'Infidèle me suit-il en tous lieux .' pourquoi le retrouvai -je partout.^ pourquoi as-tu permis que sa main impie osât toucher la future épouse de ton Christ, sans qu'aussitôt tu l'aies écrasé de ta foudre.^ — Hélas! Mathilde, reprit tristement le prince, vous appelez donc la vengeance de votre Dieu sur ma tète.^
— L'ai-je fait, s'écria l'infortunée en élevant ses deux bras vers le ciel ; ai-je formé des voeux si barbares.? O mon Dieu! rejette-les; punis-moi, mais ne me venge pas. » A ces mots plus doux, Malek Adhel fait quelques pas vers la princesse, et lui dit : « Mathilde, daignez m'entendre; Mathilde, s'il est vrai, s'il est possible que vous m'aimiez.... » A ce mot, elle s'écrie avec un accent plein d'indignation : « O Sarrazin ! qui te donne l'audace de supposer que je t'aime? — Mathilde, reprend-il, pardonne mon audace ; mon espérance est née de ton repentir ; si tu n'avais point d'amour, pourquoi t'accuserais-tu ? — Ah ! malheureuse , interrompt-elle, ai-je donc dévoilé mon opprobre? siiis-je tombée si bas que désormais un Infidèle ait le droit de me faire rougir? O cœur qui n'es rempli que de faiblesse, d'indigence, et d'amertume! en te laissant toucher par les discours d'un Sarrazin , tu as bien mérité la honte de l'en voir instruit. » Alors, la tête penchée sur son sein , les cheveux épars sur son voile à demi détaché , d'une voix suppliante elle dit : « 0 prince ! que l'é-
tat d'abjection où vous me voyez réduite suffise à l'orgueil du démon qui règne sur vous; détournez vos regards de ma misère, ne me forcez pas à la découvrir davantage, et à chercher dans mon âme des choses que je n'y pourrais pas voir sans horreur. Ah! si ma honte doit être connue, ce n'est pas à vous que j'en dois l'aveu ; laissez-moi verser mes pleurs loin de vous; laissez-moi, rendez-moi la paix; que dès ce moment une séparation éternelle soit entre nous. Je ne sais , ô Malek Adhel! jusqu'à quel point ce sacrifice peut te coûter; mais apprends que l'homme n'en peut pas faire de si gnnds dans ce monde, que Dieu n'ait encore dans l'autre de plus grandes récompenses pour l'en payer. »
En prononçant ces mots, le visage de la vierge s'était animé d'une ferveur céleste; elle penche humblement son front vers la terre, en signe de repentir et de contrition. A la vue de cette innocence qui s'humilie, ^lalek Adhel est saisi d'un saint respect ; car il y a tant de beauté, de noblesse, de grandeur, il y a tant de divinité dans l'innocence qui s'humil e! Après un long silence, il répond d'une voix profondément émue : « Jamais je n'entendis de semblables paroles et ne ressentis de pareils mouvements ; tu m'as touché au cœur, et sans doute il y a quelque chose de plus qu'humain en toi. O noble fille! vis en paix sous l'aile de ce Dieu qui sait donner tant de force et de puissance à un sexe faible et timide; je jure de ne te plus parler d'un amour qui t'offense; j'en mourrai sans doute, mais t'offenser est bien plus que mourir. »
Il s'éloigne, il quitte le pavillon de la princesse, et va ensevelir au fond de la galère la profonde douleur dont il est dévoré. O sort bizarre ! c'est au moment où l'espérance d'être aimé vient d'entrer dans son cœur, qu'il perd pour jamais celle d'être heureux. Etranger aux préceptes de cette religion sublime et sévère, qui seule a le courage de lutter contre les passions, et la force d'en triompher, Adhel n'avait attribué la froideur de Mathilde qu'a son indifférence,
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et ne doutait pas que s'il parvenait à la toucher elle ne rejetterait plus ses vœux; mais à présent que, toute sensible qu'elle s'est montrée, il l'a vue, plus ferme que jamais, repousser sa tendresse, et préférer aux plus séduisantes joies de l'amour, la pénitence, l'humiliation, et la mort , il rejette toutes les espérances de bonheur qu'il avait embrassées jusqu'à ce jour, et se détourne en frémissant d'un avenir qui ne lui présente plus que le choix d'un éternel malheur, ou pour lui , ou pour celle qu'il aime.
Arrivée au Caire, la princesse se dérobe soigneusement à tous les regards ; elle ne se laisse voir qu'à quelques Chrétiens dispersés dans ces climats, qui, ayant appris son arrivée au Caire, se réunissent joyeusement autour de sa personne sacrée. Elle les interroge sur les dangers du pèlerinage qu'elle médite; ils sont terribles, mais pas assez pour l'intimider; et ce cœur, si faible devant le prince, s'élève avec une intrépidité sans pareille au-dessus des terreurs de la mort. « Ecoutez, mes frères, leur ditelle, j'ai fait un vœu, rien ne saurait le rompre; qu'est-ce que la vie devant lui ? Je veux traverser ce désert; je le veux, car je ne crains rien au monde que Dieu et le péché : mes frères, quel de vous me suivra ? » Tous , répondent-ils unanimement; car une beauté si angélique, une piété si fervente , et une résolution si héroïque, ne permettent à aucun d'eux de reculer. « Gardez un profond secret sur ce que je vous confie, ajoute-t-eile ; faites en silence les préparatifs d u voyage, avant peu vous serez avertis de l'instant etdu lieu où je pourrai me réunir à vous. »
A peine est-elle seule , que le duc de Glocester paraît. « Madame , lui dit-il , daignez vous approcher de cette croisée, et jeter les yeux sur le bord du Nil; c'est là que le plus actif, le plus intrépide des guerriers a déjà rassemblé son armée; voyez comme elle est brillante et nombreuse. Tristes Chrétiens , avec le capitaine qui la conduit, de quels affreux dangers ne vous menace-t-elle pas ? » Mathilde s'avance et distingue aussitôt le
triple panache du héros qui parcourt tous les rangs; elle baisse les yeux, et d'une voix timide elle dit : « Le prince s'apprête donc à partir aujourd'hui.!* — Non, Madame, ces innombrables bataillons ne sont pas encore suffisants à son gré ; il va chercher de nouvelles troupes à Memphis et à Arsinoé ; demain il reviendra ; le jour d'après est désigné pour le départ de l'armée et celui de votre altesse : la lettre que voici, que le prince m'a chaî*gé de remettre, vous en instruira sans doute. » La princesse la prend, elle lit, et une tendre rougeur vient colorer les lis de son front; pénétré du regret de l'avoir offensée, Malek Adhel n'ose point se présenter devant elle; ce héros, qui sous ses yeux se distingue de tous les guerriers qui l'entourent par la fière audace de sa contenance; qui, prêt à affronter mille morts, semble né pour commander le monde, et ne connaître aucune crainte, est arrêté pourtant par celle de lui déplaire; et un regard sévère retient et fait trembler celui que l'univers entier n'intimiderait pas. Comment n'être pas touchée de tant d'amour, comment n'être pas flattée de tant de puissance ? Mais plus Malek Adhel s'empare du cœur de Mathilde, plus elle sent la nécessité de le fuir. « Après-demain, lui écrit-il, nous partirons ensemble ; je vous conduirai à la cour de Saladin , dans cette Jérusalem si chère à votre piété : si vous l'exigez, je ne vous verrai point , je ne vous parlerai pas; je me soumettrai à tous les sacrifices, hors à celui de vous rendre aux Chrétiens, et j'obéirai à tous vos ordres , hors à celui de vous laisser traverser le désert. » Non, quelle que soit la volonté du prince, Mathilde sera fidèle à son vœu; elle l'a juré à l'Eternel; y manquer serait un sacrilège , et sa perte en serait le châtiment. Sûre de l'entier dévouement du duc de Glocester, elle lui fait part de sa position et de son projet; ému de la grandeur d'âme que lui découvre la noble sœur de son maître , il lui demande de partager la gloire de son entreprise; elle y consent, lui indique le lieu où les Chrétiens réunis font les ap-
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prêts du voyage , et ajoute : « Dites-leur que tout soit prêt ce soir : à l'entrée de la nuit, quand Malek Adhel aura quitté le Caire, vous viendrez m'en instruire; nous nous réunirons tous alors, et, sous les auspices du même Dieu, nous irons chercher le saint qui nous apprendra comment on traverse le monde sans faiblesses, et comment on arrive au but sans s'égarer. » Le duc de Glocester obéit; Mathilde, demeurée seule, attache ses regards avec un peu plus de hardiesse sur le héros prêt à passer le Kil pour se rendre à Memphis; elle va le perdre de vue , elle sent que c'est peutêire pour toujours, et ses yeux se remplissent de larmes. Si elle trouve la mort au désert, elle quittera la vie sans l'avoir revu , sans l'avoir détrompé de ses fatales erreurs , sans l'avoir béni pour tous les biens qu'elle en a reçus. Ce prince magnanime, que les Chrétiens chéi'issent, révèrent, malgré son aveuglement, ce prince qui n'a point d'égal dans le monde, ce prince à qui elle doit cette vie qu'elle va offrir à Dieu pour expiation d'un amour coupable, elle ose presque l'aimer en cet instant ; oui , elle l'ose , parce que cet instant est sans doute le dernier où ses yeux pourront l'apercevoir sur cette terre.
« Ah ! s'écrie-t-elle involontairement, regarde-moi , regarde mes larmes ; qu'elles te consolent de tout le mal que je vais te faire. » Elle pleure et ne peut achever; elle pleure et s'étonne, et s'afflige, et se repent des mouvements qui l'agitent. Hélas! où sont les tranquilles plaisirs, les paisibles joies de son adolescence? qu'a-t-elle gagné à chercher d'autres biens , et qu'a-t-elle rencontré hors de sa retraite ? d'épaisses ténèbres , de cruelles agitations, et une inûnité de maux dont les noms lui étaient même inconnus dans son premier état d'innocence.