‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 148 sur 188 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

En se séparant pour deux jours de Mathilde, Malek Adhel était loin de soupçonner la fuite qu'elle méditait : s'il avait

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été surpris qu'elle eût conçu le hardi projet de traverser le désert, il lui semblait impossible qu'elle l'exécutât; et la pensée qu'elle allait profiter de son absence pour tenter en secret ce grand voyage, était une pensée si étrange, qu'elle ne s'était jamais présentée à son esprit. Un seul doute à cet égard l'eût empêché de partir ; et , au moment où il marche vers Memphis, s'il pouvait deviner quel malheur le menace, comme il reviendrait précipitamment sur ses pas , comme tout autre intérêt s'effacerait devant celui-là. Hélas ! dans deux jours, quand il va rentrer au Caire, et qu'il apprendra que la princesse n'y est plus , que deviendra-t-il , et que pourrat-il faire, si ce n'est de tout abandonner pour la suivre, et d'aller la disputer au désert, à la mort, et à Dieu. De son côté, Mathilde ne pense point que l'amour inspirera un tel dessein au prince : elle s'attend si peu à être poursuivie, qu'en quittant le Caire, elle croit ne plus revoir Malek Adhel; mais cette pensée cruelle, qui déchire son cœur, ne suspend point ses desseins, et c'est le jour même du départ du prince qu'elle commence à les accomplir.

A l'instant où la nuit commence, le duc de Glocester vient la chercher : elle sort avec lui; elle feint de se rendre au ■petit village de la Matarée, ainsi nommé parce qu'il a une source d'eau douce fameuse par une ancienne tradition : c'est là que, fuyant la persécution d'Hérode, se réfugia la sainte famille, et que le divin enfant fut baigné dans cette fontaine.

Chacun croit aisément que la dévotion de la princesse l'appelle dans un lieu si sacré pour sa foi , et si célèbre par les miracles qui s'y sont opérés , que les Musulmans eux-mêmes le révèrent; en effet elle s'y rend ; elle y trouve avec les moines chrétiens , qu'elle a prévenus , tous ses fidèles Anglais, qui ont juré aussi de la suivre au désert : deux chameaux, trois guides , des fruits secs , un peu de farine, et plusieurs outres d'eau fraîche sont cachés dans une grotte voisine; c'est là tous les secours que les Chrétiens

ont pu se procurer sans être soupçonnés par les Musulmans. Enfin la troupe se réunit dans la caverne, quelques flambeaux en éclairent à peine les noires profondeurs; mais c'est dans ce lieu même que Mathilde, avant de se mettre en route, veut qu'un des prêtres de sa suite célèbre le grand mystère ; elle n'y participe point encore, et pour se croire digne de la céleste victime qui se dévoue chaque jour pour riiomme mortel , elle attend que les péchés dont elle s'acouse lui aient été remis par le saint du désert. Durant le premier jour, la caravane traverse une campagne fertile, où le doura a feuilles de roseaux élève sa tête vigoureuse et se couronne de gros épis; à côté, le pistachier sauvage couvre la terre de ses vastes rameaux ; le vert foncé de sou feuillage et le pourpre délicat de ses naissantes grappes contrastent agréablement avec l'azur des cieux ; à ses pieds le lin étend ses plaines bleuâtres; plus loin le palmier de la Thébaïde étale ses feuilles en forme d'éventail, et le concombre et le melon dorés pendent au bord des innombrables canaux que le grand fleuve s'ouvre dans les terres. Mais le second jour, ce riant aspect change defece; on arrive dans la plaine sablonneuse d'Elbakara , dont l'étendue ne présente qu'une plage immense et stérile; on rencontre seulement dans l'enfoncement des rochers , et sur le bord des torrents d'hiver, un peu de verdure, des acacias qui produisent la gomme arabique, le séné, le bois de scorpion, et quelques autres plantes; les autruches, les chamois, les gazelles, et les tigres, habitent les antres des rochers, et bondissent à travers ces sables, où jamais une seule herbe ni une touffe de gazon ne viennent réjouir leurs regards. En vain cherche-t-on quelque fontaine pour apaiser la soif ardente dont on est dévoré; ce n'est qu'au pied du mont Kaleil qu'on trouve une source d'eau saumatre, la seule où les bêtes féroces et les hommes puissent se désaltérer; deux ou trois sycomores l'entourent , et au-dessus on aperçoit des grottes d'ermites abandon-

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nées , que la ferveur des premiers siècles du christianismeavaitconduitsdans cette affreuse solitude.

La princesse les regarde en soupirant : « .Ah ! se dit-elle tout bas , heureux ceux qui avaient choisi ce séjour sauvage !

c'est là que, séparés du conmierce des humains, rien ne troublait leurs jours paisibles. Sans doute les mrens le seraient encore, si je n'avais pas franchi ces murs sacrés qui me cachaient aux yeux des hommes; séduite par la présomptueuse espérance de valoir mieux que mes compagnes, en venant adorer le Sauveur du monde, c'est mon orgueil qui m'a entraînée sur ces bords funestes, et c'est lui qui m'a perdue. » Tandis que , plongée dans cette rêverie, Mathilde ne s'occupait que de ses fautes et de ses remords, le chameau qui la portait descendait, sans qu'elle s'en aperçût, la pente rapide de la montagne; bientôtdes exclamations d'effroi retentissent à ses oreilles; elle lève la tête, et voit les compagnons de ses pieux travaux effrayés de la perspective qui se découvre à eux : c'est une mer de sable dont le soleil a dévoré toutes les substances végétales , que le vent soulève par moments en tourbillons impétueux, et dont l'immensité n'a de bornes à l'orient que l'horizon , et à l'occident qu'un demi-cerclede roches brûlées. L'intrépide princesse contemple cet horrible aspect, et le voit d'un œil ferme : que peut-elle craindre dans la situation où elle est ? que sont tous ces dangers auprès de celui qu'elle fuit ? de quoi peut-elle trembler, si ce n'est de retourner en arrière ? et qu'est-ce que la mort a' d'effrayant pour l'infortunée qui, portant dans son sein une passion terrible, entend à tous moments le ciel qui lui crie qu'il y faut renoncer. Indifférente sur les maux qui l'attendent, Mathilde ne s'inquiète que sur ceux des gens qui la suivent; elle les rassure, les encourage; elle fait parler la foi, la religion, l'espérance, et, élevant sa main vers le ciel , elle leur montre le but du voyage. Pour arriver là, c'est bien peu de quelques heures de douleur. Elle rappelle ces paroles de Jéré-

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mie : « Rougissez , Sidon , dit la mer. — « Et de quoi ? — On entreprend de longs '< voyages pour un petit bénéfice, et « pour la vie éternelle à peine veut-on '■ faire un pas. » « Ah ! continue-t-elle, qu'a donc la mort de terrible pour celui qui ne voit en elle que la porte de l'éternité, et qu'a la vie de regrettable pour qui en connaît toutes les tentations et les misères ? Hélas ! en vivant longtemps, nous ne devenons pas toujours meilleurs, nous en mourons souvent plus chargés de fautes. » Elle dit \ et semblable à la rosée de la nuit qui , tombant sur la terre, redonne la vie aux plantes desséchées par la chaleur du jour, les paroles de la vierge descendent dans tous les cœurs, les relèvent et les raniment. A la touchante onction de sa voix , les guerriers ont retrouvé leur courage, les Chrétiens, leur antique ferveur ; et tous, étonnés de voir une fille délicate et timide braver, par la seule ardeur de son zèle, des fatigues auxquelles ils sont près de succomber, croient que Dieu lui prête sa force; touchés de ce miracle , ils courbent la tête, et tombent à genoux en chantant devant elle , Hosanna in excelsis.

La repentante Mathilde rougit ; loin de s'enorgueillir des louanges qu'on lui prodigue, elle s'humilie, car elle se sent vide au dedans des vertus qu'on admire. Hélas ! ils ne savent pas , ceux qui l'entourent, que c'est le remords d'un amour criminel qui lui donne cet extraordinaire courage. « Arrêtez, dit-elle à la petite troupe prosternée* à ses pieds, en face de l'effroyable désert; ne profanez pas ces paroles sacrées , en les prononçant devant une pauvre pécheresse, car nul ici n'est souillé d'autant d'iniquités que moi. » Tous l'écoutent avec une admiration nouvelle, et prennent cet aveu pour la religieuse ardeur d'une sainte qui, en se mettant au-dessous de tout, croit ne s'être jamais assez rabaissée.

Cependant, comme ils voient que leur admiration l'afflige , ils se taisent, se lè'/ent , et s'élancent courageusement à la suite de la vierge , dans les brûlantes

régions qui s'étendent sous leurs yeux.

Ils marchent tout le jour au sein de ces landes sablonneuses que les feux d'un soleil ardent frappent à plomb, et dont la réverbération réfiéchit un éclat qui blesse les yeux, et une chaleur si terrible que les hommes les plus robustes ont peine à la supporter. La nuit ne leur apporte presque aucun soulagement; car alors, les vents cessant de souffler, le calme les laisse exposés aux exhalaisons suffocantes des sables embrasés qui leur servent de lit; mais, au milieu de tant de maux , il n'échappe pasuneplainte, pas un regret à Mathilde; loin de trouver qu'elle paie trop cher le salut qu'elle va chercher, elle voudrait que plus de souffrances expiassent encore mieux sa faiblesse, et se réjouirait que son corps fût déchiré par les douleurs les plus aiguës, si elles pouvaient, en pénétrant jusqu'à son cœur, y détruire l'amour qui le remplit , et que jusqu'ici rien n'a pu seulement affaiblir.

Mais si elle se plait dans les maux qu'elle endure, ceux qu'éprouvent les compagnons de sa route la trouvent compatissante et sensible. Tandis qu'ils sont couchés, haletants, sur une terre brûlée, la charité lui prête ses forces pour les secourir; elle panse les plaies de l'un, baigne les yeux saignants de l'autre , soulage celui-ci par des paroles , ranime celui-là par des prières; et enfin, par un mélange d'humanité et de pénitence, elle se prive d'une partie de la portion d'eau qui lui est destinée , et la partage elle-même aux faibles et aux malades.

Après avoir erré encore deux jours et deux nuits dans ces affreuses solitudes , les voyageurs épuisés entendent au loin le bruit des vagues d'une autre mer que celle qu'ils viennent de traverser; bientôt leurs yeux découvrent à l'extréinité de l'horizon l'étendue de la plaine liquide, dont, à cette distance, les ondulations semblent se confondre avec celles des sables du désert. Mais déjà ce bienfaisant aspect a ranimé tous les courages, a dissipé toutes les fatigues ; les poitri-

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nés desséchées commencent à respirer un air plus fi-ais; on se hâte, on court, on arrive, tous se précipitent dans les ondes sakitaires qui leur offrent un si doux soulagement, et dont le voyageur qui vient de parcourir le désert peut seul comprendre l'inexprimable délice.

La modeste princesse se détourne, s'éloigne, s'assied à l'ombre d'une roche; là, les pieds nus et baignés dans la mer, elle découvre, en i-emontant le rivage, l'extrémité vers laquelle le chef des Israélites passa avec tout son peuple à travers les flots suspendus , et au sud-est le mont fameux d'Oreb et de Sinaï, où il reçut les tables de la loi.

Après une halte assez longue , la caravane se réunit et côtoie les bords de la mer. Combien, en comparaison du désert aride, ces frais rivages ont de beautés! Couverts de coquillages sans nombre, les plantes marines en tapissent les rochers , et du sein de l'onde s'élèvent des forêts de coraux , dont la tête écarlate se marie merveilleusement avec la fluidité verdàtre des eaux de la mer. Aîais la triste Mathilde demeure indifférente aux charmes de cette nature , comme elle l'a été aux horreurs de celle du désert ; une pensée unique l'occupe et l'absorbe : hors le poison qui la tue et le remède qu'elle va chercher, rien ne peut trouver place dans son imagination ni dans son cœur; et le seul plaisir que lui cause la vue de ces rivages, naît de l'espoir d'arriver plus tôt au monastère ruiné, où l'enfant de Bazile doit lui ouvrir la route de la nn'séricorde et du salut.

Les voyageurs passent le jour entier à chercher quelques traces de l'habitation où tendent tous leurs vœux; ils se dispersent cà et là, s'interrogent, se découragent, et murmurent de ne trouver dans ces vastes solitudes aucun être vivant qui dirif^e leurs pas incertains. Cependant la princesse marche seule à leur tête; elle aperçoit de loin un rocher menaçant, dont le pied repose dans la mer; une sorte de flèche s'élève au-dessus; elle approche, le cœur palpitant , et distingue bientôt la croix qui lui

indique la demeure du saint. A cette vue, elle sent ranimer sa foi et sa vertu ; pleine de confiance dans les salutaires instructions qui l'attendent , et ne doutant pas qu'elles ne la délivrent du pouvoir d^ l'enfer, déjà elle se croit sauvée, et dans son ardente reconnaissance, elle bénit à haute voix le nom sacré de l'Eternel.

Sa petite troupe la rejoint ; d'une main elle lui montre le signe révéré de la rédemption, de l'autre elle détache son chaste bandeau, et les cheveux épars, les pieds nus, les yeux baissés, les mains croisées sur sa poitrine, et dans l'attitude du recueillement et de la contrition, elle s'avance humblement vers la grotte de l'ermite.

Avant de l'atteindre, elle erre longtemps à travers les débris d'un monastère, dont les ruines récentes déposent moins contre les injures du temps que contre l'impiété des Infidèles. Deux pêchers sauvages croissent parmi les décombres, et plusieurs tronçons de colonnes corinthiennes , avec une croix au milieu du chapiteau , jonchent un pavé de granit rouge, chargé d'hiéroglyphes. En foulant aux pieds ces restes antiques, Mathilde est arrivée sons un vaste portail, dont l'œil peut à peine mesurer la hauteur; au-delà elle entrevoit les ténèbres du sanctuaire ; et à l'instant où elle va s'y enfoncer, elle s'arrête, saisie d'un fi'émissement religieux, comme si elle n'osait pénétrer dans cette nuit profonde, où réside la suprême majesté d'un Dieu ; mais tout-à-coup elle entend une voix dont les sons mélodieux lui inspirent des pensées célestes ; elle croit que c'est l'Eternel lui-même qui l'appelle. A la lueur des rayons de la lune qui percent à travers le dôme écroulé, elle parcourt les bas côtés de l'église, et aperçoit enfin le pieux cénobite prosterné sur les marches de l'autel, et chantant les louanges du Seigneur dans le calme et le silence de la nuit.

Elle tombe devant lui , la face contre terre , en s'écriant : « O ancien des hom^ mes ! ô saint des saints ! » Le solitaire étonné se retourne : depuis trente années

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qu'il remplit ce désert de sa longue et hierveilleuse pénitence, c'est la seconde fois qu'une voix humaine a frappé son oreille; il s'approche; quelle est sa surprise en voyant une fille si jeune et si belle dans la créature qui lui a parlé : par quel miracle a-t-elle eu la force de traverser tant de déserts, et où a-t-elle trouvé assez de zèle pour arriver jusqu'à lui? Mais la rare beauté de la vierge lui donne bientôt une autre pensée ; il croit que c'est Satan lui-même qui , sous cette forme enchanteresse, vient essayer de tenter sa sagesse. « Retire-toi , s'écrie-til avec une terreur religieuse ; que vienstu chercher ici , que veux-tu de moi ? — O mon père, répond la princesse sans quitter son humble attitude , ne me repoussez pas : je suis venue ici au péril de ma vie; j'ai bravé de grands dangers pour obtenir de vous le secours qui peut seul me sauver. Si vous me le refusez , à qui recourir, où trouver un appui contre mon propre cœur ? Je deviendrai la proie d'un Sarrazin , et mon ame immortelle sera à jamais perdue. » Ces mots, son accent surtout, persuadent le vieil ermite; il relève avec bonté la vierge éperdue. « Je t'entendrai, ma fille, lui dit-il , et , quelles que soient tes fautes , la foi qui t'a conduite ici , la foi , le plus grand trésor des Chrétiens , te sauvera ; mais sans doute tu n'es pas venue seule : où sont tes compagnons? qu'ils viennent , qu'ils partagent avec toi les faibles secours que je puis vous offrir. — Ils sont restés en arrière , reprend Mathilde , et je crois entendre retentir leurs pas dans ces ruines. » L'anachorète s'avance audevant d'eux, il les distingue facilement à la clarté de la lune, qui, sous le ciel pur et serein des tropiques, jette une lumière plus vive que le soleil nébuleux du septentrion; attendri de retrouver des hommes après avoir vu tant de jours s'écouler dans la solitude du désert, il sourit à ses frères et appelle sur eux les bénédictions du Très-Haut. « O vous, leur dit-il , que la Providence a conduits jusqu'ici , sans doute une même croyance nous unit ; mais de quels bords venez-

vous? Etes-vous nés dans cette fertile Europe dont toutes les heureuses nations reconnaissent la loi du Christ, ou bien avez-vous vu le jour dans ces murs sacrés qu'entourent des nations infidèles, et où le Chrétien est obligé de leur disputer sans cesse la terre teinte du sang de son Rédempteur? — • C'est au nom du divin fils de INIarie que nous venons tous auprès de vous, reprit le duc de Glocester ; ceux-ci , en montrant les pèlerins , sont des Chrétiens natifs de Syrie et d'Egypte : ces guerriers et moi avons abandonné la florissante .Albion, notre patrie, pour venir combattre les Infidèles; et cette jeune et belle vierge est Mathilde d'Angleterre , sœur de ce vaillant roi Richard , dont les hauts faits d'armes retentissent dans tout l'univers. — Ah!

ma fille , s'écria l'ermite en tournant ses regards attendris vers la princesse , sous un extérieur si délicat, quel cœur intrépide portes-tu ? jXée au milieu des gloires du trône, tu as eu le courage de les fouler aux pieds, pour venir chercher ici la retraite du plus humble des solitaires : quiconque a renoncé comme moi au monde et à ses vanités , compterait sans doute ta naissance pour rien, si elle ne rehaussait la rare vertu qui, à la fleur de ton âge, t'a fait préférer le sac de la pénitence à la pourpre des rois : beaucoup d'hommes obscurs ont fui au désert les terribles tentations d'une chair corrompue; mais quel sacrifice fut jamais plus grand que le tien ? » ]Mathilde soupire ; en effet , si elle en croit son cœur , jamais sacrifice ne fut plus grand que le sien. « Viens, auguste vierge, continue le solitaire, et vous, mes frères, venez aussi partager avec moi les seuls fruits qui naissent sur ces bords, venez vous désaltérer auprès de ma fontaine, et après avoir pris un peu de repos , vous m'apprendez quelles grandes catastrophes ont agité le monde depuis les derniers sons qu'il a fait retentir jusqu'ici. » Il dit, et entre dans sa grotte pour y préparer le frugal repas ; il allume un flambeau de la résine qui découle du térébynthe; aussitôt la flamme \We et odorante éclaire et

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parfume l'intérieur de l'humble cellule : il prépare une pûte assaisonnée avec de l'huile de sésame, il y joint des pèches sauvages, des dattes séchées au soleil, un rayon de miel , quelques noix de cocos pleines d'un lait sucré; il pose ces mets sur une pierre polie, qui est la seule table qu'il possède, comme la natte grossière qui lui sert de lit est le seul siège qu'il ait à offrir : et en donnant tout ce qu'il a, il ne s'afllige que de n'avoir pas davantage à donner. « Depuis trente années que j'habite ce désert, leur dit-il , je ne m'étais pas aperçu encorede ma pauvreté, et voici la première fois que j'ai senti qu'il me manquait quelque chose.

— Mon père , reprit un des plus vieux guerriers, il y a plus d'hospitalité dans ce peu de paroles, qu'on n'en trouverait maintenant dans le palais des grands et à la cour des rois. — Mon fils, répondit l'ermite, la France a-t-elle donc perdu ses monarques ? leur cour était autrefois l'asile de la religion et de toutes les vertus. — On remarque dans le jeune héritier de ce vaste Empire, repartit un des Chrétiens d'Asie, toutes les brillantes qualités qui distinguèrent jadis ses ancêtres; mais une trop vaste ambition et une soif insatiable des grandes conquêtes font craindre à ses sujets que son règne ne soit pas celui des vertus paisibles. Philippe-Auguste est son nom; maintenant en Syrie, il a réuni son armée à celle de Richard, afin de marcher de concert à la conquête de la cité sainte. — Qu'entendsje ? reprit le cénobite, la maison de Bouillon ne règne-t-elle plus sur le trône de Jérusalem, qu'elle avait acquis par tant de travaux et de sang? — Deux lions sortis de la plaine de la Mésopotamie, répondit un des soldats anglais , sont venus déposséder cette antique race et dévorer l'empire des Chrétiens : tout tombe, tout est renversé sous l'épée foudroyante de

Saladin et de Malek Adhel — Ah !

quels funestes noms prononcez-vous , interrompit le solitaire: j'ai su vers quel temps ces deux effrayants météores parurent tout-à-coup en Egypte, renversèrent la famille des Alides, et exercèrent

de grandes cruautés contre les Chrétiens ; un d'eux, échappé du supplice, se réfugia dans le désert, et parvint jusqu'ici; il me parla de ce terrible Saladin , dont l'ambition faisait tremblertout l'Orient, de ce Malek Adhel, plus terrible encore, dont l'ardente valeur menaçait déjà tous les descendants du pieux Godefroi : à ce récit, je plaignis les Chrétiens, je])révis leurs désastres , et je gémis sur les crimes du monde, qui devaient être bien grands, puisque Dieu avait permis que, pour le punir, deux nouveaux Goliath parussent ensemble , sans qu'un David se levât poulies combattre : peu après le Chrétien fugitif s'ennuya de ma profonde retraite ; redoutant le séjour des villes, et n'osant retourner parmi les persécuteurs de la foi, la mélancolie le saisit, et il mourut dans mes bras : avec lui s'éteignit le bruit que son arrivée avait fait dans le désert , et tout rentra ici dans le silence ; je me retrouvai seul, moins seul cependant qu'auparavant; je restais avec un tombeau : le voilà, ajouta-t-il en montrant une large pierre à l'entrée de la grotte; je l'ai creusé moi-même; c'est là que repose le seul cadavre humain que couvrent les sables de ce rivage, et la seule société qui me soit restée des hommes. »

Pendant que le solitaire parlait, Mathilde avait toujours eu les yeux attachés sur lui; elle ne pouvait se lasser d'admirer la sérénité bienheureuse qui respirait dans tousses traits: la nouvellede la chute de Jérusalem ne l'avait pas même altérée ; on eut dit que les malheurs du monde ne pouvaient plus atteindre celui qui avait mis trente années de solitude et de pénitence entre ce monde et lui ; la vie, dont il avait rejeté avec mépris les caresses, les infidèles joies, et les vaines amitiés, n'était plus pour lui qu'une route de paix ( qui le conduisait à ce ciel où il avait déjà toutes ses pensées : aussi le temps, qui ne marque sa course sur le visage des hommes qu'à l'aide des soucis et des agitations, ne trouvant jamais une inquiétude dans l'ame du solitaire, ne laissait sur lui presqu'aucune trace de son passage, et multipliait les années sur sa tête

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sans pouvoir donner à sa vieillesse l'air de la décrépitude.

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