‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 149 sur 188 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Les voyageurs, épuisés de fatigue, s'abandonnent bientôt au sommeil; Mathilde va reposer quelques heures sur le petit lit de mousse qu'on lui a préparé; et Termite profite du moment où il voit ses hôtes endormis, pour aller sur le bord de la mer ramasser des coquillages et des œufs de tortues pour la nourriture du jour : quand il est seul , il s'abstient de toucher à aucune créature douée de vie; mais le repas de la veille a épuisé ses faibles provisions, et son premier devoir est de songer à ses frères.

Il va ensuite préparer l'autel , où , pour la première fois, les vœux de plusieurs hommes vont se joindre aux siens, et monter ensemble vers le trône du Toutpuissant : l'attente de cet instant si désiré par Mathilde, hâte celui de son réveil : elle se lève, regarde autour d'elle; le vieux du désert ne paraît pas , elle sort de la grotte pour le chercher; et au moment OLi ses yeux découvrent à l'orient Je golfe Arabique, elle demeure éblouie du spectacle qu'il présente. Les riches teintes de pourpre, de violet, et d'aurore, dont le ciel éclate, à demi plongées dans la mer , y réflé. hissent leurs teintes adoucies. Tout repose encore dans le silence, et les ondes, agitées d'un léger frémissement, semblent attendre avec respect la naissance de l'astre qui va sortir de leur sein pour se rendre dans le ciel , qui l'attend à son tour. Tout-à-coup il parait, semblable d'abord à un point lumineux qui jaillit hors des eaux; il se change bientôt en un globe de rubis éblouissant, qui répand comme une traînée d'or transparent sur tout le cercle de l'horizon; à son superbe aspect, la pointe des roches blanchâtres qui bordent le rivage étincelle de mille feux, chaque vague roule des flots d'or, et le brillant auteur de tant de merveillles, répandant par torents ses gerbes enflammées , inonde son vaste empire de sa pure lumière , et monte vers

la voûte céleste avec l'éclat et la majesté du roi de l'univers, du père de la vie, et du triomphateur des ténèbres et du temps. Appuyée contre le roc dont le pied est constanuïient battu par les flots , Mathilde en silence contemple avec un saint respect la scène magnifique que la mer, la terre, et le ciel, réunis, présentent à ses regards; elle s'écrie : « Astre immense qui semblés devoir être immortel, un jour pourtant tu t'éteindras , un jour tu tomberas avec If monde; jour terrible!

l'ange sonnera la trompette sacrée, les générations, secouant la poudre des tombeaux, s'assembleront devant le trône de l'Eternel, et dans sa justice rigoureuse , Dieu pèsera les fautes des hommes; il faudra comparaître devant lui, dévoiler ses faiblesses et montrer tout

son cœur Ah! malheureuse, il faudra

donc montrer ton amour, cet amour coupable qui te consume, et dont la redoutable pensée du dernier jugement ne peut pas te guérir ; il faudra donc avouer tes criminels regrets , confesser que la joie que tu goûtes en servant Dieu est si faible, que tu ne peux t'en contenter, et que ton cœur, qui ne saurait vivre sans joie, est assez infidèle pour en aller chercher dans l'amour dun Sarrazin ; il faudra donc dire enfin que ce Sarrazin te touche plus que toutes les merveilles du monde, et que tu n'aspires plus qu'avec tiédeur à ce ciel qu'il ne doit point habiter avec toi. »

L'accent de la princesse, en prononçant ces mots, avait quelque chose d'amer et de déchirant qui i*etentit aux oreilles de l'ermite; il écoute attentivement d'oiî partent ces sons douloureux, et il se hâte d'aller porter la paix à l'affligée qui la demande : « Ma fille, dit-il, d'où viennent les plaintes que tu formes? Quels honteux secrets cachés dans ton âme agitent ainsi ta conscience? Se pourrait-il que sous les dehors de la plus céleste innocence , tu portasses le remords d'un crime? — Je n'en ai commis aucun, mon père, reprit Mathilde avec un profond soupir ; mais mon cœur n'en est pas plus pur , car il se plaît dans son désordre et

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aime le péché que Dieu lui défend. Aujourd'hui je vous parlerai, mon père, je ne prendrai ni repos, ni sommeil que vous ne m'ayez entendue, et j'espère qu'un nouveau jour ne se lèvera pas sans me trouver réconciliée, par votre saint ministère , avec ce Dieu que j'ai tant offensé. — Je t'entendrai, ma ïille, répliqua le cénobite; mais voici tes compagnons qui s'éveillent, commençons par offrir tous ensemble un sacriGce à l'Eternel ; humilie-toi , verse devant lui cette humble douleur du péché, qui lui est un sacrifice d'une odeur inflniment plus agréable que celle de l'encens et des parfums. C'est ce parfum précieux qu'il vit répandu avec tant de plaisir sur ses pieds sacrés par la pécheresse, car il n'a jamais rejeté un cœur contrit et repentant. — Hélas ! repartit Mathilde en le suivant la tête baissée, qu'il me serait doux, en m'approchant du grand mystère, d'y répandre, comme Madeleine, les pleurs d'un cœur pénétré de l'amour divin ; maisoùtrouvet-on cette abondante effusion de larmes saintes, quand le cœur s'échappe ailleurs? » Le solitaire la comprit, mais ne lui répondit rien ; car il ne pouvait apporter de remède à son mal qu'autant qu'il en connaîtrait la cause et l'étendue. 1! continua à marcher en silence juscpi'au lieu où les Chrétiens s'étaient endormis ; il les trouve debout : « Mes frères, leur dit-il, consacrons ce jour mémorable ; l'autel nous attend, unissons nos prières, et que nos voix, élevées jusqu'aux cieux, y fassent entendre qu'il n'y a point de désert si aride, de retraite si solitaire, où le Dieu de Jacob ne trouve des enfants fidèles et des adorateurs zélés. » Chacun courbe la tête ; il s'avance alors au milieu des décombres , les Chrétiens le suivent ; ils regardent autour d'eux, et contemplent, sans pouvoir se lasser, ces colonnes éparses, brisées, ces pilastres entassés, ces vestiges d'une magnificence passée, et ces innombrables débris qui étonnent l'imagination par leur grandeur, comme ils attristent l'âme par leur ruine. « Hélas! mon père, s'écrie un des guerriers , cette nef auguste qui

subsiste encore en partie , ce double rang de piliers, et cette arcade si élevée, que l'œil se fatigue à en mesurer la hauteur, tout cela aussi se détruira-t-il ? » Il dit, et du sein du silence qui règne dans ces vastes ruines, une pierre ébranlée se détache, tombe, et lui répond. A cette voix de la destruction, tous les assistants prennent une contenance morne et lugubre; l'ermite s'arrête, et élevant ses deux bras au-dessus de sa tête, il s'écrie avec un accent animé : « Autrefois ce temple fut debout, il fut habité par de pieux solitaires, dont les saintes hymnes se confondaient chaque jour avec celles des anges ; voici la grotte de son fondateur , de saint Jean Climaque , qui s'y retirait pour pleurer les crimes du monde , et désarmer en sa faveur la colère céleste ; alors on n'approchait de cette place qu'avec un cœur plus pur, une foi plus ardente; mais l'impie n'a fait que paraître, et tout s'est écroulé. La mort a frappé les serviteurs de Dieu , les sacrés cantiques ont cessé, et le silence et la destruction se sont emparés de cette demeure désolée ; encore un peu de temps , et la seule voix qui retentit dans ces ruines s'éteindra aussi ; encore un peu de temps, et ce corps misérable retournera en poudre comme ces colonnes qui rampent sur la terre, après avoir touché jusqu'aux cieux ; encore un peu de temps, elles et moi nous nous dissoudrons en entier, et il ne restera de nous qu'un peu de poussière qui ira se mêler et se perdre avec les sables du désert. Alors, si des Fidèles viennent chercher ici les vénérables restes de ce monument, ils les chercheront en vain; tout aura disparu, et la piété elle-même ne reconnaîtra plus la place où elle versait ses larmes. Mais alors., mes frères, continuat-il avec un enthousiasme prophétique, alors je serai avec vous dans ce temple immortel qui n'a point été bâti par la main des hommes , dont la destruction et l'impiété ne peuvent approcher, où jamais ne cessent les sacrés concerts des chérubins , où rien ne passe , ne change , ne finit , et où le bonheur du juste n'a

MATHILDE

d'autre terme que cette éternité qui n'en a point. »

En parlant ainsi , le vénérable ermite , avec son cilice de poil de gazelle , sa tête chauve, sa barbe blanche, et le front tout chargé de palmes évangéliques, semblait, au milieu de ces décombres , comme l'ange précurseur des miséricordes divines, debout au milieu des débris du monde. Cependant il s'avance et monte vers l'autel ; les Chrétiens se rangent autour de lui; le duc de Glocester, la tête nue. s'agenouille avec ses Anglais autour d'un énorme bloc de granit, dont la mousse commence à faire sa proie ; plus loin, les pèlerins, vieux soldats du Christ, sont prosternés près d'une colonne brisée; au milieu de tous ces hommes, la vierge , seule de son sexe , se distingue moins par ses habits que par sa pieuse attitude et sa merveilleuse beauté; tout en larmes , elle offre mille fois son cœur à Dieu, s'efforce de laisser le passé dans l'oubli , l'avenir à la Providence , et de donner le présent au ciel ; mais toujours un invincible penchant l'entraîne vers d'autres intérêts que les siens, le nom de Malek Adhel se mêle à toutes ses prières ; si elle les commence pour elle , c'est pour lui qu'elle les finit; et quand elle demande à Dieu ses grâces victoiieuses , dans lesquelles il n'entre pas moins de puissance que d'amour , et que son beau visage se colore d'un feu plus vif, ce n'est pas alors pour elle qu'elle prie. Ah ! que ses prières seraient plus animées encore , que la reconnaissance y prêterait une plus ardente ferveur , si elle savait ce qui se passe au désert , si elle savait que les Bédouins la menacent, et que, tandis qu'elle demande à Dieu de sauver Malek Adhel, Malek Adhel s'avance pour la sauver.

L'auguste cérémonie est achevée , le cénobite ramène ses hôtes dans sa cellule, il leur présente le repas qu'il leur a préparé le matin, et ne se lasse point de les questionner sur tout ce qui se rapporte à la propagation de la foi et à l'accroissement du royaume de Jésus-Christ. Il s'informe surtout de l'archevêque de Tyr,

de ce grand apôtre de la doctrine évangélique. « Quand je quittai le monde, ditil, Guillaume était jeune encore, mais déjà la supériorité de ses lumières , d'éminentes vertus, et un zèle infatigable pour la foi , l'avaient fait nommer à la seconde dignité épiscopale de l'Orient, et l'unanimité des suffrages le désignait au patriarcat de Jérusalem , comme seul capable de remplir dignement cet honorable et sublime ministère. Y a-t-il été appelé en effet? — Mon père, répondit le duc de Glocester, je ne profanerai point la pureté de cette solitude en vous faisant le récit de tous les scandales de la cour de Jérusalem ; c'est bien plus les vices de ses rois que la valeur des Infidèles qui a entraîné la chute de ce grand royaume. Lorsqu'il subsistait encore, au lieu de nommer un Héraclius, un monstre de débauche, au siège de Jérusalem, si on y eut appelé le vertueux Guillaume, la sainteté de ses mœurs eût servi d'édification et de boulevard aux Chrétiens , et on eût vu alors ce que la différence d'un homme à un autre homme peut avoir d'influence pour la conservation des empires; mais je ne m'étendrai pas davantage sur cet objet, je vous dirai seulement que l'archevêque de Tyr est toujours l'homme que vous avez connu : longtemps, par la seule sagesse de ses conseils, il a retenu le trône de Jérusalem sur le penchant de sa ruine; et lorsque les dé- Ijordements des Chrétiens et les armes des Infidèles l'eurent précipité dans l'abîme, seul il ne désespéra point du royaume du Christ : il se dépouilla de toutes ses dignités, il partit, et fut demander en Europe des secours pour le rétablir .C'est lui qui a prêché cette grande croisade , la plus nombreuse , la plus brillante que jamais l'Orient ait reçue dans son sein ; c'est à sa voix que d'innombrables armées, sorties de l'Occident, s'apprêtent à reconquérir la Judée et à humilier le croissant ; c'est à sa voix que se sont assoupies les discordes qui divisèrent nos plus grands capitaines, et la prise de Ptolémaïs a,été moins le fruit de leur valeur que de son éloquence; cha-

que jour son zèle attire de nouveaux enfants à l'Evangile, et sa charité les soutient.... — Voilà, s'écria l'ermite avec transport, voilà le véritable descendant des premiers évangélistes , le parfait modèle des saints, et l'homme dont le monde chrétien doit le plus s'enorgueillir. — Mon père, reprit la vierge en le regardant avec admiration , croyez-vous donc que le monde vous ait oublié? — Il le doit, ma fille, puisque je l'ai quitté, interrompit vivement le solitaire : ah! gardezvous de jamais comparer le Chrétien qui n'évite les tentations qu'en les fuyant, avec celui qui leur résiste , et demeure dans le monde pour le sauver : celui-ci , rempli d'un zèle divin, risque chaque jour son salut pour celui de ses frères ; le second, plein d'une craintive défiance, en ne s'occupant que du sien, ne sert à celui de personne; l'un s'expose sans cesse, combat sans relâche, triomphe toujours, croit n'avoir jamais assez fait quand il lui reste quelque chose à faire , et par la multiplicité de ses œuvres et l'ardeur de sa foi , est un exemple vivant d'édification et de sainteté qui doit lui attirer la reconnaissance et la bénédiction de l'un»vers : l'autre, dans sa solitude, n'ayant aucune occasion de faillir, ne doit point se glorifier de sa sagesse; il se nourrit de l'amour de Dieu, mais il n'agit point pour Dieu; il vit en paix parce qu'il vit seul et loin des hommes auxquels il est inutile; il doit être oublié de ce monde qu'il n'a point su servir; aussi quand le grandjourdujugement arrivera, le pieux Guillaume sera un des premiers élus, et Dieu le couronnera d'une double, d'une triple gloire, d'une gloire égale à la quantité de convertis qu'il aura faits, tandis que celle du solitaire, humble et obscure comme lui , le placera au dernier rang de la table des justes. — Mon père, lui dit alors la princesse attendrie, vous avez raison ; sans doute c'est sous les traits de Farchevêque de Tyr que la religion chrétienne nous offre le prodige de sa charité; mais permettez-moi de dire que c'est sous les vôtres qu'elle nous offre celui de son humilité. »

ILDE.

Cependant le soir arrive, et tandis que les Chrétiens trouvent parmi les décombres de. l'église un lit que la fatigue leur rend agréable, Mathilde demande à l'ermite de consentir à l'entendre. « Je le veux, ma fille, lui dit-il, » et il la conduit à l'entrée de la grotte, d'où on découvre la vaste mer ; en ce moment elle est calme, unie, et présente un pur miroir aux étoiles étincelantes du firmament. La princesse, à genoux, se recueille en silence : mais autour d'elle tout la frappe et parle à son cœur; elle voit à ses pieds un autre ciel s'unir à celui qui brille au-dessus de sa tête dans le loint ain grisâtre de l'immense horizon ; elle écoute le mouvement continuel de la vague qui vient, se brise, recule, revient encore, expire de nouveau pour renaître toujours; les ti'ois grands attributs de l'intelligence suprême, l'immensité de cette mer sans bornes, l'éternité de ces vagues toujours roulantes, l'infinité de cette foule d'astres errants, racontent la gloire de Dieu , et la princesse ressent les effets de ces grandes images sans que son esprit ose seulement s'élever jusqu'à elles; mais l'ermite voit l'impression qu'elle éprouve, et prenant la parole : « Ma fille, celui qui a fait tout ceci est celui qui a dit . En vérité, en vérité, si les hommes se taisent, les pierres s'écrieront^ : voilà la puissance; mais il a dit encore : J'enez à moi, tous tant que vous êtes, qui êtes travail/es et qui êtes chargés, et je vous donnerai du repos ^ : voilà la bonté. La puissance et la bonté c'est Dieu, ma fille; si loin de nous par l'intelligence, il a voulu s'en rapprocher par l'amour. En effet, si nous pensons à sa grandeur, nous pensons à notre néant ; à sa puissance, à notre faiblesse; à sa souveraineté, à notre dépendance; à sa justice, à nos fautes : mais quand nous pensons à son amour, ma fille, nous pouvons penser au nôtre , c'est le seul point par oij nous puissions, sans témérité, nous élever et nous unir à Dieu : car enfin , quand il nous juge , nous ne pouvons

' s. Luc, cb. XIX, V. 4o.

' s. Matthieu, ch xii, t. a8,

MATHILDE

le juger; quand il nous commande, nous ne pouvons le commander; mais quand il nous aime, ô Mathilde! nous pouvons l'aimer : dévoue donc ta vie à cette seule affection , car de même que Dieu , tout Dieu qu'il est, ne peut rien faire de plus avantageux pour toi que de t'aiiner ; aussi de ta part ne peut-il exiger rien de plus digne de lui , ni de plus parfait que ton amour; aime donc ton Dieu avant tout, ma fille, car , je te le dis, cet amour est leplus grand trésor du cœur de riiomme.» « Hélas! mon père, reprit Mathilde avec émotion , je vois par vos paroles que votre œil perçant a déjà pénétré dans les replis de mon âme l'iniquité qui l'oppresse?— Oui, ma fille,j'en connais déjà la cause, mais j'en ignore l'objet. — Hélas! répliqua la princesse en pleurant, c'est ce nom qui est mon plus grand crime, et ce qui me coûte le plus à vous dire ; puisse du moins cet aveu me servir d'expiation. » Alors, en face du ciel, prosternée près de l'ermite, les yeux attachés sur lecrucifix qu'il tenait à la main, et encouragée par la douceur évangélique du saint , elle révéla ainsi les mystères de son cœur.

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