‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 150 sur 188 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

« Mon habit a dû vous instruire déjà, mon père, de l'état que je devais embrasser : les trônes, les grandeurs humaines, tous les titres auxquels le monde attache son éclat , me semblaient vils auprès de celui si glorieux d'épouse du Christ ; dès ma plus tendre enfance, je n'en ambitionnai point d'autre , et ce fut pour le mériter mieux, que je voulus me joindre aux Chrétiens qui se croisaient en foule pour la délivrance de la cité sainte, afin de venir adorer le sacré tombeau avant que mes derniers vœux m'eussent à jamais fermé les portes du monde; la pieuse épouse de Richard fut ma fidèle compagne ; le même vaisseau nous portait : sans doute le ciel , pour nous punir ou nous éprouver, nous retira son secours, car il permit aux Infidèles de nous attaquer, de nous vaincre, et de nous réduire en es-

clavage....— Quoi! sans égard pour votre rang, on osa vous donner des fers ? — O mon père ! que j'eusse été moins malheul'euse d'en porter et d'être jetée au fond d'un humide cachot, n'ayant de nourriture qu'un pain grossier trempé de mes larmes ! mais, hélas ! reçue dans un palais superbe , comblée d'honneurs , entourée

de respects, traitée en souveraine —

Eh bien ! ma fille, d'où viennent ces pleurs et ces gémissements? continuez votre récit, et nommez-moi ce généreux vainqueur dont le joug est si doux aux Chrétiens ? — iMon père , que me demandezvous? Ce vainqueur si grand, si terrible, auquel nulle perfection ne manque , hors la lumière de la foi; ce héros superbe, qui sait se faire également craindre, admirer, etbénirpar sesennemis; ce prince, digne objet de l'affection de Guillaume, dont l'image, toujours présente à ma pensée, règne en souveraine sur mon âme, et me poursuit jusqu'aux pieds de ce Dieu ici présent Quedis-je! je m'égare Mais non, mon père, je n'ai

plus rien à vous apprendre; vous avez entendu mon secret et mon crime. » En parlant ainsi , elle cache sa face contre terre et couvre de poussière l'or de sa chevelure. « Humilie-toi, ma fille, répondit l'ermite , car ton crime est grand en effet ; cependant ne perds pas courage, car celui qui est la lumière, la vie, et là force des cœurs qui le cherchent et qui l'aiment , peut te rouvrir la voie de son salut et te rendre la perfection de son saint amour; mais explique-toi ; ce vainqueur qui donne des chaînes aux Chrétiens ne peut être qu'un Musulman ; par quel affreux miracle, o fille chrétienne ! un Musulman s'est-il emparé de ton cœur ? — Mon père, que vous dirai-je? Dès le premier instant où je le vis, je conçus de nouvelles pensées , des pensées qui'm'avaient été inconnues jusqu'à ce jour; j'appris qu'un Sarrazin pouvait être regardé sans horreur; insensiblement j'appris qu'il pouvait posséder toutes les vertus; j'appris enfin qu'il pouvait être aimé... L'habitude d'une vie pure et sainte, et la présence de l'archevêque de Tyr, me retin-

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ront longtemps sur le penchant de l'abîme; mais quand ce digne prélat m'eut quittée, je ne sais si un esprit d'aveuglement et d'orgueil s'empara de moi , ou si les circonstances où je me trouvais me firent une loi de m'approcher de la séduction ; mais obligée de paraître souvent en

la présence de Malek Adhel — Malek

Adhel ! as-tu dit? interrompit l'ermite en frémissant ; Malek Adhel ! le frère de Saladin , de ce tigre d'Orient qui dévore tous les Chrétiens ; Malek Adhel ! qui cent fois trempa sa main impie dans le sang de tes frères , et dont la redoutable épée a reculé l'empire de l'enfer ? — Chacun de ses forfaits , mon père , est un arrêt de réprobation contre moi, puisqu'ils n'ont pu m'empêcher d'aimer Malek Adhel. De vous dire comment cet amour s'est emparé de mon cœur, je ne le saurais ; il me semble que tout ce qui m'entourait m'instruisait à l'aimer : c'étaient les bénédictions dont la reine , ma sœur, payait ses bienfaits, les louanges que lui prodiguaient tous nos Chrétiens ; c'était surtout la secrète complaisance que je remarquais pour lui dans le cœur de Guillaume : l'unanimité de ces suffrages me fit connaître un orgueil que je n'avais jamais connu pour moi , et enflèrent mon âme de vanité et de joie, en voyant que tout autour de moi justifiait ma faiblesse; j'imprimais dans mon souvenir le récit de toutes les grandes actions de Malek Adhel; je recueillais son image dans le fond intime de ma pensée; enfin je m'accoutumai à la vue de son amour. Ce fut alors que mon égarement s'augmenta au point que, dans mes heures de solitude, Malek Adhel était toujours auprès de moi; la marche du temps me semblait changée ; je vivais éperdue dans l'oubli de toutes les choses du monde, comme s'il n'y avait eu que lui de créature sur la terre. Cependant j'avais souvent des retours vers Dieu , je le conjurais de me donner des forces, mais il ne m'en donnait pas. Des pensées qui me faisaient horreur entraient aussi facilement dans mon esprit qu'elles en sortaient avec peine; enfin, au lieu de ce pain des anges dont je me

nourrissais autrefois, je me suis vue réduite à mangerd'un pain dedouleur, couvert de la cendre de la pénitence et de sa mortalité, et les jours d'affliction m'ont atteinte. — Ah! reprit l'ermite, les jours d'affliction sont le partage de celui qui désobéit ; et , je le demande avec Job , qui est-ce qui s'est opposé à Dieu et s'en est bien trouvé.^ Mais, ma fille, dites-moi, quelle raison vous donniez-vous pour vous permettre de continuer à aimer Malek Adhel ? — Mon père , je ne le sais ni n'y connais rien ; je le voyais et j'aimais. — Mais , était-ce la vue de la beauté de votre amant qui enlevait votre cœur.? — Je ne regardais pas à cette beauté. — Etiez-vous séduite par des images de plaisirs , de grandeurs ? — Elles ne me venaient pas dans l'esprit. — A quoi pensiez-vous donc quand vous étiez près de lui ? — J'aimais. — Mais ne songiez-vous pas alors que le devoir , la religion , vous faisaient un crime de cet amour.? — Mon père, j'y songeais sans cesse. — Oubliiez-vous que cet homme était soumis au joug de l'enfer, et l'ennemi de votre Dieu? — Cette affreuse pensée était toujours devant mes yeux. — Eh bien, que faisiez-vous alors? — Je pleurais, mon père, et j'aimais encore. — Ma fille, ce feu criminel qui vous dévore et vous punit n'est qu'une faible image de celui que l'enfer réserve aux pécheurs qui persévèrent dans leurs iniquités. Ah ! pourquoi, malheureuse égarée, as-tu désiré la joie des biens de ce monde? ne sais-tu pas qu'ils ne sont que vanité; que quiconque ne boira que de cette eau sera toujours altéré; qu'il disparaîtra comme un songe, s'évanouira comme une vision; que ceux qui l'auront vu se demanderont. Où estil ? Tandis que la mémoire de la vertu demeurera toujours parmi les hommes, et sera là-haut triomphante à jamais, ai/ant combattu pour une récompense éternelle^. — Ah! mon père, que vous dirai-je? je ne sais point expliquer ce que j'éprouve : c'est un mélange inoui de toutes les oppositions , une union de tout ce

Sapience.

MATHILDE

que l'enfer a de plus terrible et le ciel de plus doux : je suis entraînée vers ce qui me fait horreur, je vois un abîme , et je voudrais y tomber; je souffre jusqu'à mourir, et je me plais dans mon tourment; je suis venue à travers tous les périls vous demander des forces contre Malek Adhel , et je tremble que vous ne m'en donniez ; enfin, dans ce moment où votre voix va m'annoncer les vengeances d'un Dieu irrité , quand je découvre en frémissant le redoutable avenir que je me prépare, ce cœur rebelle s'élève par la force du seul amour au-dessus de ces saintes fi-ayeurs, et jusque dans le tribunal de la pénitence , rempli de l'image de Malek Adhel, se perd, se fond en elle, et ne peut plus désirer d'autre bien.... — Arrête! malheureuse, s'écria l'ermite. »

Hélas ! la vierge ne l'entendait plus ; épuisée par les fatigues de sa route, et plus encore par le combat que la religion livre à l'amour dans son cœur, ses forces viennent de l'abandonner; elle est tombée sans connaissance sur la terre, une sueur froide coule sur son front , ses mains et ses joues sont pâles et glacées; elle ne respire plus. L'ermite craint qu'elle ne touche à son heure dernière; il s'émeut pour elle, il tremble qu'elle n'expire dans cet état de réprobation : « O Eternel! dit-il , avec un accent suppliant, ne prendrez-vous pas pitié de la faiblesse d'une si fragile créature ? la condamnerez-vous sans retour ? Attendez du moins , avant de l'appeler à vous, attendez qu'elle se soit repentie. » Il court alors àlafontaine, prend de l'eau dans le creux de ses mains, et se hâte de venir en inonder le visage de la princesse. Elle tressaille et se ranime ; elle ouvre les yeux et s'écrie : « Où. suisje? ai-je quitté la terre ? n'entends-je pas lasinistre trompettequi m'appelle devant le trône de Dieu ? vais-je être précipitée pour jamais dans le séjour des éternelles ténèbres ? — Reprends courage , fille du Christ , lui dit le compatissant cénobite ; regarde devant toi ce Dieu mourant sur la croix; c'est pour ta faute qu'il est là, c'est pour effacer tes souillures qu'il a versé son sang , c'est pour te sauver qu'il

s'est immolé ; il n'y a point de péchés que le feu d'une si ardente charité ne consume; ne sais-tu pas qu'il pardonna à Madeleine , aux Publicains , à tous ceux qui pleuraient sincèrement sur leurs iniquités ? N'a-t-il pas dit qu'il était venu , non pour appeler les justes , mais les pécheurs, à la pénitence? et ne sais-tu pas aussi que quand la pénitence est vraie et entière, elle peut en quelque sorte s'égaler à l'innocence? Repens-toi donc, ma fille, autant d'avoir manqué de confiance en la miséricorde de Dieu , que de l'avoir offensé par ton coupable amour ; que cette eau qui t'a rappelée à la vie te la rende doublement ; qu'elle soit un nouveau baptême qui efface tous tes péchés : et vous, mon Dieu ! quoique ce cœur soit un temple bien indigne de votre majesté , puisqu'il n'est rempli que des ruines que la passion y a laissées, daignez y rentrer, et, en y rentrant, vous en réparerez les brèches, et vous lui rendrez sa première perfection et son ancienne magnificence.... O créature régénérée, lève-toi maintenant , car te voilà en paix avec le Seigneur ton Dieu. » Elle se lève, regarde autour d'elle d'un air surpris , fait quelques pas , et , apercevant du côté de l'Orient les premiers feux du soleil qui dardent dans la mer, elle s'écrie, animée d'un saint transport : « Un nouveau jour m'éclaire , et l'espérance est rentrée dans mon cœur. » Puis, tombant à genoux d'un air humble^t résigné, elle ajoute : « Ordonnez, mon père, me voici soumise atout ce que vous croirez devoir m'imposer pour me rendre digne de la charité toute divine qui consent à pardonner mes erreurs. — Il faut commencer par étendre et tirer le voile sur votre âme, afin que, n'ayant aucune vue sur les créatures, elle demeure seule avec Dieu. C'est avec ce dépouillement de toute autre pensée qu'il faut entrer dans le saint sanctuaire; et pour le pouvoir , ma fille , il faut surtout vivre à jamais séparée du musulman Malek Adhel. — Mon père, sans doute je ne le reverrai plus; eu ce moment il s'éloigne de l'Egypte, il marche vers son frère. — Et comment a-t-il consenti à se

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séparer de vous? comment ne vous a-t-il pas emmenée à sa suite? — Il voulait bien que je l'accompagnasse en Syrie; mais j'avais fait vœu de le quitter , de venir près de vous , et , comme il s'opposait à mon voyage, je me suis échappée sans son aveu. — Et vous êtes sûre de ne pas le retrouver au Caire? — Assurément, mon père ; lorsqu'en revenant de Memphis il. aura appris mon départ, pressé d'obéir aux ordres de Saladin, il n'aura pas attendu mon retour. — Et les ordres de Saladin l'appellent aux combats ; c'est contre les Chrétiens qu'il marche ? — Mon père, je le crois. — Et cette pensée, ma fille, ne vous le fait-elle pas haïr? » La vierge rougit , baissa les yeux , et répondit d'une voix faible et timide : « Pas encore, mon père. — Danscettedisposition, reprit l'ermite, si vous deviez retrouver le prince au Caire , j'aimerais mieux vous voir expirer au sein de ces déserts, que de vous y laisser retourner; mais puisqu'il n'y est plus , que le moment où vous le reverrez est sans doute très-éloigné... — Peut-être même ne viendra-t-il point; j'espère obtenir du prince, pendant son absence, de me laisser retourner au camp des Croisés; alors je repartirai pour l'Angleterre sur le premier vaisseau, je me jetterai dans mon cloître. — O ma fille! interrompit le solitaire, si jamais tu rentres dans ce port, tu seras sauvée... En attendant, livre ton cœur au guide céleste, qui est la sagesse qui nous instruit, la sentinelle qui veille pour nous, la paix qui nous calme , et la portion d'héritage qui nous doit échoir; bannis de ta pensée le souvenir de Malek Adhel. — ■ Mon père, dépend-il de moi de l'en bannir ? — Si tu le veux , ma fille , si tu le demandes, si tu le désires sincèrement; quand nous disons que Dieu refuse d'aider notre faiblesse et d'exaucer nos prières, nous nous mentons à nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous, car il est écrit : Tout ce que vous demanderez à Dieu, ayant la foi, vous l'obtiendrez^. »

' s. Matthieu.

L'ermite allait continuer , quand des cris tumultueux frappent soudain son oreille et suspendent la parole sur ses lèvres. Il s'étonne , il écoute ; il entend un cliquetis d'armes : « Dieu ! s'écrie-t-il , après tant de jours de paix, faut-il voir la solitude de ces rivages troublée par des assassinats ? — Qu'est-ce , mon père, que ce bruit terrible ? s'écria la princesse effrayée. — Une horde de Bédouins homicides , sans doute, qui, ayant aperçu au loin dans le désert ta petite caravane, sera venue la surprendre pendant son sommeil. Je cours au milieu du combat offrir à Dieu les restes de ma vie en secourant des Chrétiens ; toi , ma fille , enfonce-toi dans les profondeurs de cette caverne, cache ta céleste beauté à des brigands impies qui ne respectent rien. » Il dit, et se prépare à sortir; mais déjà à la porte de la grotte se présentent plusieurs Arabes demi-nus , le sabre à la main, couverts de sang, et jetant d'avides regards dans l'intérieur de l'humble cellule; il n'y a là ni or, ni argent qui puisse tenter leur cupidité; mais la jeune fille qu'ils aperçoivent est d'un prix au-dessus de tous les trésors, ils se préparent à la saisir, l'ermite se jette au-devant d'elle la contenance courroucée, les regards étincelants; il élève un crucifix au-dessus de sa tête, et, rempli de l'esprit divin, il s'écrie d'une voix tonnante : « Téméraires, arrêtez ! car j'atteste le Dieu suprême, ce Dieu ici présent , que le premier d'entre vous dont la sacrilège audace osera toucher cette fille , sera foudroyé à l'instant. " A cette menace, Mathilde joint ses timides supplications, demande grâce, et se défend avec ses prières et ses larmes. Les Bédouins étonnés, interdits, s'arrêtent ; leur férocité est adoucie , leurs desseins sont suspendus; les êtres les plus faibles, un vieillard, une vierge, ont vaincu leur courage; oui, ils l'ont vaincu, car cette faiblesse est soutenue des deux plus fortes puissances dont le ciel ait armé la terre , l'innocence et la religion.

Cependant, au moment où la troupe immobile commençait à bannir la pitié et à poursuivre son affreux dessein, s'é-

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lance au milieu d'elle un guerrier terrible , l'œil en feu , revêtu d'armes menaçantes , et le bras chargé d'un sanglant cimeterre; il attaque les Arabes, en fait un carnage horrible, disperse, détruit à lui seul la troupe entière ; la mort et la victoire lui ouvrent le chemin jusqu'à la princesse; plus prompt que l'éclair, il la saisit, l'enlève, la transporte au milieu des décombres , d'un mouvement si rapide que l'ermite l'a déjà perdu de vue avant d'avoir eu le temps de former une pensée; il aperçoit seulement les Arabes fuyant de tous cotés, éperdus de terreur, et faisant retentir la solitude du rivage du grand nom de ÎMalek Adhel.

L'ermite frémit sur le sort de la princesse , et pleure de ce que le désert et les assassins ont épargné sa vie. Cependant les corps expirants des Arabes et des Chrétiens n'arrêtent point la marche impétueuse du héros; il ne voit que j\Iathilde , il ne songe qu'à ses dangers ; il la pose sur un cheval superbe , se place derrière elle, d'une main la presse contre lui , saisit de l'autre la bride du coursier , et suivi de quelques soldats musulmans, s'éloigne au grand galop de cette scène de carnage.

Le trouble de IMathilde est au comble.

La grotte du solitaire, le solitaire luimême, la surprise des Bédouins, les cris des combattants, la vue inopinée de MaiekAdhel, lui semblent autant d'illusions qui la remplissent de leurs impostures : mais en est-ce une aussi que cette main qui la serre si tendrement , et contre laquelle son cœur bat avec tant de violence? Elle s'efforce de le croire, et demeure immobile, silencieuse, de peur qu'un mot, un geste, ne rompent l'enchantement , et , en la rendant à la vérité, ne la rendent à sa faiblesse, a l'amour, à la présence de Malek Adhel , enfin à tout cequicomposaitle danger terrible qu'elle a fui au désert , et qui , plus terrible que jamais, revient la menacer encore, et lui ravir peut-être tout moyen de salut.

LDE.

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