CHAPITRE XXII
Le soleil était au milieu de sa course , lorsque le prince arriva au pied du Colzoum : il s'arrêta alors pour donner un peu de repos à Mathilde; une mère n'a point pour son enfant une sollicitude plus tendre; il s'inquiète de la voir exposée à l'ardente chaleur du jour , et regarde autour de lui s'il n'y o pas , dans les rochers du Coizoum , quelque enfoncement où il puisse la mettre à l'abri : au-dessus de quelques rocs brûlés, il aperçoit un bouquet de sycomores et de tamarins , aussitôt il quitte son cheval , et sans se séparer du fardeau précieux qu'il tient toujours embrassé, il gravit la montagne, atteint l'ombre , y place la princesse , et s'éloigne à quelque distance.
Alors seulement Mathilde revient à elle , et se rappelle ce qui s'est passé , mais elle ne peut comprendre par quel inconcevable prodige Malek Adhel a paru toutà-coup pour la sauver des mains des Arabes : et, l'ermite , que sera-t-il devenu ? qu'aura-t-il pensé de cet événement.?
Mais, hélas! existe-t-il encore? Ts'aurat-elle été interrompre le repos de sa solitude que pour lui apporter la mort? Et ses chers, ses fidèles Anglais, elle n'en voit aucun autour d'elle; auraient-ils tous péri dans le combat , et seraient-ils , ainsi que le duc de Glocester , les victimes de leur dévouement à son service ? Tandis qu'elle s'occupe et s'inquiète de toutes ces pensées , elle voit revenir le prince , la tête nue , le front couvert de sueur et de poussière, et portant entre ses mains son casque plein d'une eau fraîche et pure, il le présente à la princesse ; elle le regarde avec un mélange de surprise, de reconnaissance, et d'embarras. « Mon Dieu! s'écrie-t-elle, si ce que je vois n'est pas une illusion, s'il y a quelque réalité dans les événements de ce jour, qu'ils sont terribles , et que je dois en redouter les suites ! Quel sera le sort de ce vénérable solitaire ? quel sera celui de mes fidèles Chrétiens ? et le mien, ô mon Dieu, à présent, que sera-t-il? — Mathilde, répond le prince, consentez à boire cette eau, elle
calmera le trouble de vos esprits, et vous permettra de prêter une oreille plus tranquille à ce que je vais vous dire. » La princesse pose ses lèvres sur le vase de fer , et rafraîchit sa poitrine oppressée. « Maintenant, continue Malek Adhel, attendons, avant de nous mettre en route, que la brise de mer nous apporte un peu de fraîcheur : je profiterai de ce temps pour vous reprocher votre imprudence :
ah ! si elle n'exposait que ma vie, Mathiide, je ne vous la reprocherais pas. » Il s'arrête; elle est frappée de sa profonde tristesse; elle cache son visage entre ses mains , et répond d'une voix un peu émue : « Hélas ! j'espérais que ce voyage n'aurait eu des dangers que pour moi ; j'espérais que vous, surtout, n'y seriez point exposé, et que quand votre frère vous attendait , aucune considération n'aurait pu vous retenir. — Vous l'espériez, Mathiide , interrompit-il vivement , je vous ai donc bien mal exprimé mon amour , puisque vous pouvez croire qu'il y a quelque chose de plus fort que vous dans mon âme. Ah! quand je suis rentré au Caire, et que j'ai appris votre départ, que je n'ai pu douter que vous marchiez vers le désert , ai-je pensé à mon frère, à ses ordres, aux combats, à ma gloire? Non, Mathiide ,je n'ai pensé qu'à vous; j'ai volé sur vos traces sans écouter les murmures du peuple et de mon armée ; mes braves soldats voulaient bien m'arrêter , ils me montraient la colère de Saladin ; mais qu'importe sa colère, qu'importe qu'il demanda ma tête, pourvu que Mathiide soit sauvée: j'espérais vous rejoindre plus tôt ,vous ramener malgré vous avant que vous eussiez atteint le terme de votre voyage; mais dans ces vastes déserts où nulle route n'est tracée, je me suis égaré. Ah! Mathiide, que ne sommesnous partis ensemble commeje le voulais, nous toucherions aux tentes de Saladin, et tout un peuple ne vous reprocherait pas ma désobéissance. » Il s'arrête, il ne veut pas faire passer dans l'ùme de Mathiide toutes les craintes dont il est déchiré; il ne veut pas lui dire que, pour la suivre, il a usé de violence; que son armée, in-
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dignée, s' opposant à son départ , voulait le forcer à marcher en Syrie; que des cris menaçants se sont fait entendre contre Mathiide, et qu'ayant choisi pour l'accompagner ses plus fidèles soldats et ses plus dévoués serviteurs, il n'a pas encore la pleine confiance de leur respect et de leur zèle pour cellequ'il aime. Mathiide lui demande comment , ayant été égaré dans sa route, il a pu trouver la grotte de l'ermite. « Etant arrivé sur le bord de la mer Rouge, dit-il , à une grande distance du monastère ruiné, pour l'atteindre j'ai toujours côtoyé le bord du rivage; enfla ce matin, aux premiers rayons de l'aurore, j'ai entendu le cri des Bédouins, ce cri forcené avant -coureur des massacres ; je me suis précipité de ce côté ; toutes les frayeurs déchiraient mon sein; j'arrive à travers les ruines; vos Chrétiens, surpris au sein du sommeil, sont les victimes des Bédouins; le duc de Glocester, percé d'un coup mortel, me voit, me reconnaît, se soulève, et me montrant la grotte : Sauvez laprincesse, me dit-il, et il tombe sans vie. J'ordonne à mes soldats de secourir vos amis ; ils obéissent , et je vole vers vous.... Quel affreux spectacle! Mathiide, l'idole de mon cœur, prête à tomber entre les mains d'une horde barbare ! Ah ! si je fusse arrivé trop tard, si un seul de ces brigands eût osé porter sur vous une main sacrilège !.... Mathiide, je t'ai vengée, j'ai donnéla mort àtousceux qui t'avaient osé regarder; faible expiation d'une si téméraire audace ! — O fidèle amidemonfrère, noble duc de Glocester !
s'écrie Mathiide en pleurant, j'ai donc causé ta mort, c'est pour moi que tu es venu expirer sans gloire au fond des déserts; et tous les Chrétiens ont-ils donc péri avec lui,je n'en aperçois aucun ici? — J'ai laissé presque toute ma troupe auprès d'eux , répondit le prince ; je serais resté moi-même pour les défendre , si ma première pensée n'eût été de songer à vous. » Mathiide pleure sur les infortunés qu'elle | a exposés à la mort ; elle se reproche de les avoir attirés dans le désert pour les y abandonner à leur détresse. «Ah ! lui dit le prince , de quel secours votre présence
leur serait-elle? ne pleurez pas, Mathilde, sur le danger auquel je vous ai arrachée, mais sur celui qui vous menace ; j'entends le vent du midi prêt à s'élever ; je vois au sud de l'horizon des colonnes de sable et des nuages rougeàtres.... Je frémis, je tremble; d Mathilde! jusqu'au jour où je vous ai connue, je n"avais jamais tremblé. » Dans Tespoir d'éviter l'ouragan , en dirigeant sa route vers le nord , iMalek Adhel quitte la montagne et rejoint ses soldats avec Mathilde : il les trouve frappés de terreur à la vue des signes funestes qui s'élèvent autour d'eux; les chevaux, plus effrayés encore , accablés, haletants , refusent absolument de marcher : le prince , convaincu que tout retard peut être funeste , se résout à fuir avec ses seuls chameaux ; mais les soldats s'y refusent , ils ne veulent point faire la route à pied , et pour ne point abandonner leurs chevaux , ils proposent de se réfugier au sommet du Colzoum ; mais Malek Adhel , qui ne voit autour de lui qu'une vingtaine d'hommes , et qui sait que les cavernes de cette montagne sont le repaire des bétes féroces et d'intrépides brigands, ne veut point exposer Mathilde à leurs attaques, et il commande le départ : la troupe hésite encore ; pour l'encourager., le prince déclare que lui-même marchera à pied :
ce généreux exemple déternine tous les soldats, et il n'en est aucun qui ose reculer devant des fatigues auxquelles son maître ne craint pas de s'exposer.
Voilà la caravane en route ; elle garde un profond silence; nul n'ose dire les dangers qu'il prévoit et les craintes qu'il éprouve : Malek Adhel marche auprès du chameau qui porteMathilde, et queprécèdeut trois autres chameaux chargés d'outrés pleines d'eau, d'une tente, et de provisions pour la route ; les soldats suivent après l'œil morne , la contenance triste , et comme prêts à se révolter. .
Cependant la journée se passe sans accident, la nuit approche, et les craintes cessent; mais les voyageurs viennent d'entrer dans le passage le plus dangereux , dans le vaste désert de sable : si le lendemain les avant-coureurs de l'oura-
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gan se remontrent encore, le péril sera
presque sans remède; il faut donc se hâter de sortir de ce lieu terrible. Les soldats demandent à marcher toute la nuit ; le prince aussi voudrait bien se hâter, mais comment ne pas donner quelques moments de repos à Mathilde? supportera-t-elle une si longue fatigue? Elle est couchée sur le chameau , presque sans mouvement , pâle , respirant à peine , et prête à expirer de lassitude. Malgré les murmures de sa troupe, Malek Adhel ordonne qu'on fasse une halte; il fait planter sa tente au milieu du désert, étend son manteau sur le sable , et conjure Mathilde d'essayer de dormir quelques heures. Forcés de suspendre leur marche, les soldats s'abandonnent au sommeil:
le prince seul , debout , en dehors de la tente, veille, dans la crainte d'une surprise, et contemple avec la plus douloureuse anxiété cette toile qui renferme tout ce qu'il aime, et ces sables enflammés qui menacent ses jours. A cet instant, tout est calme, tout est tranquille, la lune éclaire un sol nu et aride , où la froide bise de la nuit ne trouve pas une seule herbe à agiter, pas un seul rameau où elle puisse frémir et former un bruit. Le silence règne au désert , et n'est interrompu que par le rugissement lointain des tigres et le cri triste et perçant de l'autruche, qui semble annoncer que le jour de la calamité est près , et que les malheurs qui doivent arriver se hâtent.
Cependant Mathilde ne dort pas tranquille, ses songes sont troublés par l'image des périls qui l'entourent ; et ce n'est pas ceux dont le prince lui a parlé qu'elle redoute le plus. Tandis qu'elle repose, qui est-ce qui veille sur son innocence? Est-ce donc sur la foi, sur Ihonneur d'un Musulman qu'elle compte, ou bien sur la protection de Dieu? mais si son amour pour Adhel l'en a rendue indigne, elle sent qu'elle doit y compter moins que jamais. Agitée par cette crainte, elle ne cherche point un nouveau sommeil, et, se levant de sa couche , elle entr'ouvre s'a tente , pour s'assurer de ce qui se passe autour d'elle. A
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la clarté de la lune, elle distingue tous les soldats endormis sur le sable; un seul homme est debout à la porte de la tente, il lui tourne le dos, et cependant elle n'a pas eu besoin de regarder le triple panache qui s'élève au-dessus de son casque, pour reconnaître Malek Adhel.
Elle laisse retomber aussitôt la toile qu'elle avait soulevée, et se demande, dans une sorte de vague inquiétude, pourquoi Malek Adhel veille seul auprès d'elle. Cependant elle relève la toile pour le regarder encore : il était toujours à la même place, immobile, debout, et appuyé sur son sabre; et, sans s'expliquer encore tout ce qu'elle craignait , il lui semble qu'elle doit être rassurée, et que la plus grande des injustices serait de former un soupçon sur l'honneur de Malek Adhel. Mais, en s' accusant ainsi ce nom lui échappe ; le princese retourne, voit Mathilde éveillée, et se précipite auprès d'elle : « Ma bien-aimée , lui dit-il , est-ce l'inquiétude qui trouble votre sommeil? — Oui, répond-elle; mais maintenant il me semble que je ne dois plus en avoir. >> Malek Adhel n'entend pas le véritable sens de ces paroles , il ne songe qu'aux dangers du désert; pour les lui éviter, il donnerait son sang, sa vie. « Hélas! dit-il, je ne partage point votre sécurité; qu'il me paraît effrayant et terrible, le danger qui vous menace! Vous adorer, vous perdre, sentir tout mon courage inutile pour vous sauver.. .. voilà quelle est ma situation , voilà quels sont les tourments que mon amour me cause; mais, Mathilde, vous n'avez aucune pitiédes tourments démon amour.»
La princesse appuie ses deux mains sur son cœur , et , levant les yeux au ciel , elle dit : « O mon Dieu ! que n'ai-je mérité ce reproche, je ne serais pas si coupable devant vous. — Eh bien! lui dit-il , si tu plains l'affreuse amertume qui remplit mon cœur, adoucis-la, tu le peux; oui, même en ce moment, si tu me dis que tu m'aimes , j'aurai cessé d'être malheureux. — Prince , répond Mathilde avec une sage modestie, ce moment où nous sommes est celui du courage , et non de
la faiblesse; de la pénitence, et non da l'endurcissement; de la mort peut-être, et non des coupables amours : la foudre de Dieu nous entoure, il nefaut peut-être qu'un mot, que ce mot que vous me demandez , pour la faire tomber sur nous... Rompons , rompons cet entretien, abandonnons de criminelles pensées , et ne songeons qu'à proflter de la fraîcheur de la nuit pour nous éloigner d'ici. — Vous avez si peu dormi, Mathilde, répond le prince avec tristesse , que ce trop court repos ne vous aura pas donné la force de vous remettre en route. — Ah ! repritelle involontairement, ce n'est pas pour soutenir la fatigue que je crains d'en manquer. « Le prince veut lui répondre , elle ne le permet pas, et sort vivement hors de la tente. Les soldats s'éveillent , les chameliers rechargent les chameaux, et la caravane se remet en route dans le même ordre que la veille.
Mais à peine les premiers rayons du jour commencent-ils à éclairer la terre, qu'on aperçoit d'énormes colonnes de sable, qui tantôt courent avec une prodigieuse rapidité, tantôt s'avancent avec une majestueuse lenteur ; bientôt le soleil en les pénétrant leur donne l'air de véritables colonnes de feu , et la rougeur de l'air semble annoncer le terrible vent du midi. A l'aspect de ces sinistres présages, les murmures éclatent hautement; plusieurs soldats proposent de jeter la tente et une partie des provisions au milieu du désert, afin de fuir avec plus de vitesse. Troublée par la frayeur et le fanatisme, la troupe entière fait bientôt entendre que tant de malheurs ne leur sont envoyés que pour les punir des soins extraordinaires qu'on les force de prodiguer à une Chrétienne; ils vont même jusqu'à dire, que si elle demeure plus longtemps parmi eux, Mahomet les engloutira tous dans le sable. A ces insolentes paroles, Malek Adhel est transporté de fureur, il tire son glaive, et regardant ses soldats avec des yeux étincelants : « Je jure, dit-il, d'abattre la tête du premier d'entre vous qui osera prononcer un seul mot contre la personne
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sacrée de la princesse d'Angleterre. — Puissé-je ne voir la Mecque de ma vie , répondit l'un des plus mutins, si j'entendis jamais un Musulman traiter de personnes sacrées ces adorateurs du crucifié, qui désertent leur pays pour inonder le nôtre. — Misérable ! interrompit le prince en le terrassant devant lui et levant le sabre sur sa tête , tu as vu ta dernière heure. — Grand Dieu ! qu'allez-vous faire ? s'écria Mathilde; au nom du ciel et du repos de ma vie entière, grâce, grâce, ou je meurs à l'instant. » Aux accents de cette voix chérie, le prince s'arrêta tout-à-coup, etregardantavecindignationletremblant Musulman qu'il foulait aux pieds : « Vil rebut de la terre, lui dit-il, lève-toi, et rends grâces à la princesse , car il n'y avait qu'elle au monde qui pût fléchir ma colère; mais garde-toi bien de la rallumer encore, contiuua-t-il d'une voix forte et menaçante, car je déclare, sur la tête du Prophète, qu'il n'y a point de prières qui puissent m'engager à pardonner deux fois. » L'action du prince, son accent, ses regards, intimident tous les soldats; ils se taisent , mais non sans peine , et c'est bien moins la crainte de la mort qu'une superstition fanatique , qui , dans ce moment leur rend la soumission si difcile. N'ont-ils pas bravé vingt fois le fer ennemi avec intrépidité, et ces mêmes hommes qui tremblent à l'aspect d'un ciel enflammé , ne sont-ils pas prêts à se précipiter , à la voix de leur chef, au milieu des bataillonschrétiens.^'Maisils sont persuadés que les soins du prince pour Mathilde offensent le Prophète ; sans elle, il n'aurait point désobéi aux ordres de Saladin, il combattrait déjà. Les fléaux dont ils sont menacés leur apparaissent comme un avertissement salutaire du châtiment qui approche , et auquel ils ne peuvent espérer de se soustraire qu'en sacrifiant une grande victime à la colère de IMahomet.
Le lendemain, vers le milieu du jour, au moment où le soleil, entouré d'un nuage de pourpre, semblait embraser toute la terre pour la brûler de ses rayons, le chameau de Mathilde se
heurta contre une des roches semées dans ce désert, et en peu d'instants son pied enfla si prodigieusement, qu'il fut hors d'état de marcher. Le prince ordonne qu'on en prépare un autre; mais alors toutes les superstitieuses fureurs éclatent de nouveau , et d'une commune voix les soldats déclarent qu'ils n'obéiront pas ; le malheur arrivé au chameau de Mathilde leur parait un signe manifeste de la volonté du ciel. On ne peut refuser d'y croire, disent-ils, sans une horrible impiété ; et comme il ne leur reste d'espérances de regagner la protection du Prophète qu'en immolant la Chrétienne, les plus hardis s'avancent vers elle, dans l'intention de la saisir; mais à peine l'impétueux Adhel a-t-il vu leur dessein , que , sans considérer l'inégalité du nombre, il s'élance, enlève la princesse de dessus le chameau , la soutient d'un bras , la défend de l'autre , et fait voler la tête du premier mutin qui ose approcher. A ce spectacle , les autres poussent des cris affreux, vomissent des imprécations contre l'étrangère qu'un grand prince préfère à ses proj)res sujets , et l'entourent pour lui arracher l'objet de son amour. L'intérêt de Mathilde éclaire l'aveugle ardeur de l'intrépide guerrier; s'il était seul, vingt hommes bien armés n'effraieraient pas son courage ; mais à cause d'elle il a pensé qu'il pourrait succomber, et alors quel recours aurait-elle contre la rage de ces vils séditieux; il frémit à l'idée des outrages qu'elle aurait à souffrir, et, prenant son parti sur-le-champ, il recule quelques pas, dirige son glaive sur le sein de sa bien-aimée , et s'écrie : « S'il faut que cette vierge soit immolée, moi seul je la frapperai ; mais en retirant ce fer tout sanglant de son cœur , je l'enfonce aussitôt dans le mien , et j'expire avec elle, en appelant la vengeance du Prophète sur vos têtes criminelles; et ne croyez pas, misérables, qu'il laisse la mort de votre prince impunie; au grand jour du jugement , vous paraîtrez tout couverts de ce sang que vous m'aurez forcé de répandre.— Non, non, interrom-
pirent les soldats en se prosternant devant lui, nous vous respecterons jusqu'à notre dernier soupir ; nous ne vous demandons que de nous sacrifier l'Infidèle qui vous arrache à tous vos devoirs ; à peine son sang aura-t-il rougi le sable , que nous déposons tous nos sabres à vos pieds, pour que vous disposiez de nos vies selon vos volontés. — O généreux Adhel ! s'écrie Mathilde, ne sacrifiez pas vos précieux jours à une infortunée qui n'a plus que peu d'instants à vivre; je sens que je vais mourir, votre dévouement ne me sauverait pas. Ah! je vous en conjure, enfoncez ce glaive dans mon cœur ; mon Dieu , donnez-lui le courage de le vouloir, c'est ma dernière prière. » Elle dit, ses lèvres pâles se ferment, et la connaissance l'abandonne. La troupe rebelle s'approche de plus près , il s'en élève un cri : « Prince, nous jurons tous de mourir pour vous; montez sur un chameau, marchez à notre tête, la Chrétienne seule périra. — Elle ne périra point, interrompt Malek Adhel d'une voix terrible, ou je périrai avec elle; si vous faites un pas de plus vers nous , a l'instant nous tombons tous deux sans vie sur le sable. » Les soklats effrayés reculent à leur tour, ils ont effroi du sang de leur prince ; il leur semble que ce serait pour eux comme un feu dévorant qui les consumerait dans ce monde et dans l'autre; les plus furieux n'osent proposer que d'abandonner le prince, avec celle qu'il aime, à la colère céleste qui le poursuit ; les autres ne peuvent s'y résoudre, et frémissent à l'idée de livrer leur chef, leur maître, le frère de leur Soudan, à une mort presque certaine, quand tout-à-coup l'un d'eux, comme saisi d'une inspiration divine , s'écrie : « Que hasardons-nous ? si Mahomet lui pardomie, Mahomet le sauvera; s'il le laisse péril', c'est qu'il l'aura condamné. » Ces paroles les décident, les entraînent; ils laissent au prince le chameau blessé, la tente, trois outres pleines d'eau , quelques fruits secs , s'éloignent ensuite le plus promptement qu'ils peuvent avec les trois autres chameaux, et abandonnent ainsi le prince et
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la vierge dans l'immensité du désert.
Mathilde est couchée sur le sable , sans mouvement ; le prince le voit, redoute un malheur plus grand, et cependant ne perd pas courage. D'un bras vigoureux il relève la tente, en forme un abri, y place la princesse , prodigue une partie de l'eau qu'on leur a laissée à la rappeler à la vie; mais ce n'est que quand l'air du soir commence à rafraîchir le désert , qu'elle se ranimeet rouvre unepaupière languissante.
Son premier cri est pour Adhel : « Où estil? demande-t-elle; est-il sauvé.? — Il est près de toi, répond-il, il y est pour toujours. « Mathilde soulève sa tête, rappelle ses idées, regarde autour d'elle, ne voit que le prince , et ajoute avec une profonde tristesse : « Ils sont donc partis , et partis sans vous? — Ils m'ont laissé seul, Matiiilde, mais non pas sans courage; ne t'alarme point, ma bien-aimce, tout espoir n'est pas perdu encore; la moitié de mes soldats marchent sans doute sur nos traces avec le reste de ta suite. De ceux-là j'en suis siir; pour secourir des Chrétiens,j'ai dû choisir mes plus fidèles amis , et ceux qui viennent derrière nous ne m'auraient pas abandonné. Attendons-les ici jusqu'au jour; je craindrais, pendant l'obscurité de la nuit, de m'écarter de la route qu'ils doivent suivre; si demain, à la naissante aurore, ils nç sont pas arrivés , je te porterai dans mes bras à travers le désert ; le chameau , quoique blessé , pourra nous suivre , et si nous pouvons avant la nuit atteindre le mont Kaleil , nous sommes sauvés ; il faut nécessairement que ma petite troupe y passe pour se rendre au Caire ; nous pourrons l'y attendre; là, nous trouverons une source d'eau , des fruits secs , et des grottes pour te garantir de l'ardente chaleur. — O mon Dieu ! s'écrie la princesse avec un accent tendre et plaintif, regardez ce qu'il fait pour moi : il me donne sa vie, et vous me défendez de l'aimer ! — Ah! reprit-il avec une tristesse passionnée, pourrais-tu croire à un Dieu qui te défendrait de m'aimer; va, sois-en sûre, si ton Dieu existe, si ton Dieu est le vrai Dieu , il est touché de notre amour , et nç
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le condamne pas. « Elle ne répond point, elle se lève, et sort de la tente : le firmament étincelle du feu de mille étoiles.
« Pourquoi, dit-elle, ne poursuivrionsnous pas notre route, le ciel ne nous prête-t-il pas assez de lumière pour nous guider? — Non, Mathilde, la moindre erreur pourrait nous rejeter bien loin du mont Kaleil , et nous perdre pour jamais ; avec le jour, je pourrai distinguer les vapeurs qui s'élèvent vers le sommet de cette haute montagne , peut-être aussi les têtes grisâtres des pyramides : alors , je marcherai avec assurance. Maintenant, la clarté de la lune ne me permettant d'apercevoir que les objets qui nous entourent , et non ceux qui s'élèvent à l'horizon, ne me fournit aucun point assuré qui puisse m'indiquer ma route. » Mathilde n'insiste plus, elle s'appuie contre la tente, et jette des regards de douleur sur la vaste étendue du désert; tous les dangers qui les menacent tournent au profit de l'amour ; car c'est l'amour qui y a exposé le prince , c'est pour elle qu'il a voulu mourir, c'est à cause d'elle qu'il mourra peut-être; cette pensée, qui revient sans cesse, remplit son cœur d'une émotion qui l'effraie. N'osant exprimer ses craintes , ni adresser hautement ses prières au ciel, elle se jette à genoux en fondant en larmes. Le héros s'approche d'elle , il lui prend la main ; le trépas qu'il prévoit ne sert qu'à redoubler sa passion, et quand tout disparaît à ses yeux, qu'il n'y a presque plus d'espoir de vie dans son âme , l'amour , qui reste seul , n'en acquiert que plus de force. « jMathilde, lui dit-il, écoute-moi : nous sommes seuls au monde, perdus ensemble dans ces immenses déserts; peut-être le soleil de demain nous apport era-t-il la mort, et ne verrons-nous pas finir un autre jour ; ma bien-aimée, faudra-t-il quitter la vie sans avoir été uni à toi.'' » Mathilde n'en écoute pas davantage ; elle se lève, le Dieu qu'elle vient d'invoquer prête à toute sa contenance quelque chose de sa sainte majesté ; debout , devant le prince prpsterné devant elle, elle lui dit : « Malek Adhel , je vous aime ; Dieu a reçu dans le
tribunal de la pénitence cet aveu de ma faiblesse, cet aveu que je ne vous ferais pas entendre , sans doute , si la mort qui nous menace ne l'excusait pas ; oui , Malek Adhel , je vous aime, et si vous étiez Chrétien, l'univers entier ne m'offrirait rien qui vous fût comparable; si vous étiez Chrétien, je préférerais ce désert avec vous à toutes les grandeurs que les rois du monde pourraient m'offrir; si vous étiez Chrétien , enfin , j'aurais désiré je l'avoue, que Dieu me permît de n'adresser qu'à vous ces mêmes vœux, par lesquels je devais m'enchaîner à lui : mais fussiez-VQus Chrétien , Adhel , je n'en ferais pas moins ici à Dieu le serment solennel de demeurer fidèle à l'honneur, et de ne souiller ma vie d'aucun crime :
qu'elle soit courte, mais qu'elle soit pure ; et si je meurs demain , que j'expire du moins sans remords. » En prononçant ces paroles, l'amour brillait dans les regards de la vierge , mais c'était un amour plein de chasteté, et qui semblait s'être comme enveloppé d'innocence pour avoir le droit de se montrer. Quoique éperdu , enflammé, ]\falek Adhel, toujours aux pieds de Mathilde , n'ose lui adresser que des reproches : « Non , lui dit-il , tu ne m'aimes point ; si tu m'aimais, tu serais touchée de mes pleurs , tu serais sensible à ma peine, tu ne me laisserais pas mourir dans le désespoir; si tu m'aimais, tu me préférerais à toi-même, et dusses-tu être coupable, tu voudrais l'être pour
moi Mais qui te l'a dit , Mathilde , que
la passion te serait reprochée , et que l'amour était un crime ? qui te l'a dit que tu serait punie pour t'oublier toi-même , quand ton amant meurt à tes pieds?....
— Qui me l'a dit ! interrompit la vierge avec enthousiasme. Dieu, Dieu lui-même.
Adhel, ta voix est bien puissante sur mon cœur, mais celle du Dieu mort pour moi y parle plus haut encore : sans doute ce n'est pas trop de ses ordres pour résister à ton amour, et c'est ce qui fait ma gloire ; mais c'est assez pour m'en donner la force , et c'est ce qui fait ma sûreté. » En parlant ainsi, la princesse, les yeux élevés vers le ciel , semblait s'être détachée
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de la terre, et son maintien avait pris quelque chose de si imposant et de si pur , qu'elle apparut en ce moment aux yeux d'Adhel , comme l'ange du désert ; il est étonné, ému; son âme est ébranlée, il s'écrie : « Sans doute tu dis vrai , Dieu s'est révélé à toi , c'est par ses inspirations que tu parles, c'est, armée de sa force, que tu te défends ; tu es le temple vivant où il se tient enfermé ; sa vérité est sur tes lèvres , fais-la couler dans mon cœur , pénètre-moi de sa lumière , rends-moi digne de t'appartenir. — Qu'entends-je !
s'écriaMathildeenjoignantlesmainsavec un mouvement passionné , tes yeux s'ouvriraient ! Dieu , dans son inflnie bonté , aurait touché ta grande âme! Oh! que cela fût vrai , que cela fut possible , et tu deviendrais l'objet de mon éternel amour, et je mettrais mon bonheur en toi plus que dans toutes les choses du monde, plus que dans tout ce qui n'est pas toi ! ô Adhel ! «
C'est ainsi que s'exhale la flamme que la vestale tenait cachée au fond de son chaste cœur. Le prince , à ses pieds , jure de vivre ou de mourir avec elle , et la supplie de s'engager par les mêmes serments. Elle ne répond pas encore, elle lui prend la main , la serre entre les siennes , et lui dit : « Es-tu Chrétien ? — Ah! lui répondil dans une sorte de délire passionné , que me demandes-tu? n'es-tu pas maîtresse absolue de mon âme et de ma volonté?
Sais-je ce que je suis , et puis-je en ce moment penser, vouloir autre chose que t'adorer et être ton époux ? Oh ! daigne, daigne me nommer de ce titre si doux. — Je ne le puis avant ta réponse ; Malek Adhel, es-tu Chrétien? — Hélas! répondit-il, même au prix de ton amour je ne voudrais pas te tromper; Mathilde, je l'avoue, ta vertu m'étonne, et je crois qu'il y a quelquechosededivinentoi;maispourtedire que je suis soumis à ta loi, j'en connais trop peu les devoirs; si elle m'imposait de trahir mon frère et de porter les armes contre ma patrie, je la rejetterais; mais sans doute elle ne me l'imposera pas : la religion qui a fait .Mathilde ne doit pas faire des perfides ; tout en elle doit être
beau , sublime comme en toi ; nommemoi donc ton époux , Mathilde , afin que ce titre me donne plus de droits aux grâces de ton Dieu. «
La princesse est tout-à-coup vaincue par cette pensée ; elle espère en effet ouvrir plus facilement la voie du salut à Malek Adhel, en unissant son âme à la sienne , et se flatte que le nom d'époux avancera sa conversion. Cependant, avant de se résoudre, elle invoque le Tout-puissant, lui demande des secours, lui montre tout son cœur , ce cœur si pur qui n'ose céder à l'amour qu'à la voix de la religion , et qui ne va prononcer le serment de Thymen que pour avoir plus de moyen d'appeler à la lumière le plus grand héros du monde.... « Eternel! Eternel! » s'écriet-elle avec un accent suppliant. C'est tout ce qu'elle peut dire, car la vivacité des sentiments qui l'oppressent dépasse de beaucoup le langage des hommes. Le prince, humblement prosterné devant elle , demande au Dieu inconnu qu'il lui voit invoquer , de fléchir le cœur de Mathilde. Pendant leurs muettes prières, la lune verse son feu tranquille sur toute l'étendue du désert ; aucun bruit , aucun son n'en interrompt le silence ; il semble qu'au sein de ce calme et de cette solitude. Dieu doit mieux entendre les prières de l'âme qui l'implore, y mieux entendre sa voix. La princes.<^e croit qu'elle a retenti dans son cœur ; elle croit que Dieu luimême lui commande de dévouer sa vie entière au salut du héros qui deux fois a voulu lui sacrifier la sienne; elle laisse tomber sa main dans la main du prince, les élève unies vers le ciel ; détachant ensuite le reliquaire qui pend sur sa poitrine, elle le place devant les yeux de Malek Adhel , et s'écrie : « Ici , où toute la nature se tait , où toutes les créatures font silence, parlez-lui vous seul , ô mon Dieu!» Adhel tressaille ; il y a quelque chose dans l'air et l'accent de la vierge qui vient d'étonner son cœur : c'est plus que de Famour; il n'a jamais connu de pareilles émotions. Mathilde a deviné ce qu'il éprouve, elle s'écrie : « Et maintenant tu es digne d'être mon époux ; je j ure de n'en
MATHILDE
avoir jamais d'autre que toi , je jure à ce Dieu qui en ce moment remplit de son immensité et de sa toute-puissance , et ce désert et ton cœur....! » Elle s'arrête; Malek Adhel ne peut parler, il est accablé d'un inexprimable bonheur et d'un sentiment inconnu. lAIathilde est à lui, Mathilde est son épouse. Mais en appelant Dieu dans le désert , en le rendant témoin de leur auguste union, en le plaçant entre elle et lui , la vierge s'est entourée de tant de majesté , que devant le respect qu'elle inspire , la passion n'ose plus se faire entendre, et que les images de plaisirs et de volupté s'effacent même de la pensée de IMalek Adhel.
CHAPITKE XXIII.
L'auroee va bientôt paraître , ]\ialek Adhel ne verra peut-être pas la fin de ce nouveau jour; mais comment ne le bénirait-il pas , il le commence en nommant Mathilde sou épouse. Ce nom , qu'il prononce sans cesse , n'alarme point la pudeur de la vierge, car il a juré de fermer les yeux sur ses chastes attraits jusqu'au moment où Guillaume consacrera leurs serments ; et elle se repose avec confiance sur la foi de l'époux à qui elle a tout promi«^, hors le sacrifice de son innocence. Plein décourage et de joie, Malek Adhel s'apprête au départ ; il se flatte d'arriver le soir au mont Kaleil , et d"y attendre en paix la caravane qui les suit. Il présente à Mathilde quelques dattes et un peu d'eau : « Ma bien-aimée , lui-dit-il , c'est tout le repas nuptial que j'ai à t'offrir. » Elle sourit avec mélancolie , et répandant sur le sable quelques gouttes d'eau , elle s'écrie : « De même que cette eau humecte une terre aride, puisse, ô mon Dieu , votre divine parole tomber comme une rosée salutaire sur le cœur de mon époux ! « Puis , jetant sur lui un regard chaste et tendre , elle lui présente le seul bien qu'elle ait à donner , le reliquaire sur lequel elle a juré d'être à lui ; elle l'attache elle-même sur sa poiti'ine, en le conjurant de ne jamais se séparer de ce gage de sa tendresse ; il le promet, et alors, satisfaite
et pleine de confiance, Mathilde veut essayer de marcher; mais le prince ne le permet pas , il redoute pour elle les cailloux tranchants dont le désert est semé. Il la prend dans ses bras , il s'anime d'une force nouvelle , il ne craint plus rien. 31athilde ne partage point son espérance, mais elle se tait , penche sa tête sur la poitrine de Malek Adhel, ferme les yeux, et tombe par degrés dans une sorte de stupeur insensible ; bientôt l'affaissement augmente, elle ne sait plus où elleest ; elle a cessé de voir et les sables qui la menacent, et le soleil qui la dévore; ses combats , ses remords , sa patrie , son hymen , s'effacent de son souvenir; ses pensées se perdent dans le vide , et enfin , hors l'amour qui l'anime et l'époux qui la ])resse . l'univers entier a disparu pour elle.
Cependant, au bout de quelques heures elle croit sentir que le mouvement qui la transporte se ralentit ; une crainte vague la frappe au cœur et l'arrache au néant où elle se perdait; elle ouvre les yeux, regarde le prince, s'effraie de son extrême pâleur, s'effraie bien plus du sang dont il est couvert. Elle s'écrie, en s'arrachant précipitamment de ses bras : « O ciel! qu'est-il arrivé.^ mon Adhel, mon époux, dis-moi, quel monstre t'a blessé .^ — Mathilde , je t'en conjure , calme-toi ; tes craintes me font mille fois plus souffrir que mon mal; je suis bien, trèsbien.... » 11 dit, et cependant une sueur froide coule sur son front; il tombe sur ses genoux, et, regardant Mathilde, il lui sourit et s'efforce de la rassurer, en ajoutant d'une voix affaiblie : « Je suis bien, très-bien. » Cependant le sang coule toujours; la fatigue, la chaleur, l'agitation, ont brisé un vaisseau dans sa poitrine ; et ]Mathilde , saisie d'effroi en reconnaissant la cause de son malheur, prodigue sans espérance des soins inutiles, et demande à Dieu de ne pas permettre qu'elle survive à ce qu'elle aime. Malek Adhel voit sa douleur et cherche à l'adoucir : « Ma bien-aimée, dit-il, je reprends des forces , essayons de marcher encore , le mont Kaleil n'est pas loin. — Non, reprit-elle, non; mourons plutôt
ici; mourir ensemble, Adhel, n'est pas le plus grand des malheurs : ah ! si un jour il fallait te quitter, avec quelle ardeur je redemanderais au ciel cette mort qui va nous unir. » Ainsi, en voyant le tomheau s'ouvrir devant elle, Mathilde trouve la force et la volonté de dire combien elle aime, et son tendre cœur se plaît dans une mort qui lui permet de montrer tout son amour ; mais plus cet amour se montre, plus il ranime dans Tame de Malek Adhel le désir de vivre. Soutenu par la princesse, il se relève, et s'efforce de découvrir latéte chauve et grisàtredu mont Kaleil ; il appelle , il implore et le ciel et la terre; rien ne parait, rien ne répond, et ses cris perdus sur une plaine rase ne lui sont pas même rendus par les échos. Découragé par ce silence et plus encore par l'espace effrayant qui le sépare du monde, il s'approche de Mathilde, s'assied à son coté, se résout à mourir; et elle, doucement penchée vers lui, avec l'accent le plus tendre, lui dit que cette heure où elle ose l'aimer sans crainte serait la plus douce de sa vie, s'il voulait lui promettre de la suivre dans l'éternité. Le prince la regarde, et ce regard l'assure qu'il ne veut point la quitter. « Si tu y consens , ajoute-t-elle , dans peu d'instants Dieu nous recevra tous deux dans son sein. » Malek Adhel presse contre ses lèvres le reliquaire qu'il a reçu de IMathiide, et lui répond : « Je veux te suivre partout, et me perdre avec toi plutôt que de m'en séparer. >> La vierge lève les yeux au ciel avec reconnaissance, pose une main sur son cœur, et donne l'autre à son époux en prononçant ces mots : « Poiu" toujours ! » Il répond par le même vœu , ils se regardent et sourient encore ; peu à peu leurs forces défaillent, leurs pesantes paupières se rouvrent avec peine, ils fléchissent, et s'appuient l'un contre l'autre; les ténèbres commencent à les envelopper , la froideur de la nuit va glacer leur sang , un autre jour ne se lèvera pas pour eux , ils
ont vu leur dernier soleil
Cependant, au milieu du lugubre silence de ces grandes solitudes, au loin
vers l'Orient, un bruit s'est fait entendre; une soudaine joie se réveille dans le cœur du prince ; il se lève , prête l'oreille, le bruit augmente; il n'ose exprimer encore tout ce qu'il espère, mais il écoute plus attentivement , il distingue les pas des chameaux , le hennissement d'un cheval, bientôt des voix d'hommes; il frappe des mains et s'écrie : « Le ciel a eu pitié de nous ; j'entends la marche d'une caravane, nous sommes sauvés. — Ah ! reprit la princesse avec un faible soupir , quelques moments encore, et je n'avais plus de malheurs à craindre. — O ma bienaimée! ranime-toi, le bonheur va nous être rendu avec la vie. » Et tandis qu'il fait quelques pas au-devant de la caravane, Mathilde lui répond : « Hélas!
quel plus grand bonheur puis-je attendre de la plus longue vie, que celui de mourir avec toi? » Mais le prince l'écoute à peine , il ne songe qu'à la sauver. Des hommes s'approchent, Malek Adhel reconnaît ses guerriers; à la vue de leur prince, ils sont frappés de surprise, et tombent à ses pieds la face contre terre. « Mes perfides soldats m'ont trahi , leur dit Malek Adhel , ils ont levé le fer contre moi, et m'ont abandonné dans le désert avec la princesse d'Angleterre. » Les fidèles serviteurs du prince ne répondent à ces paroles qu'en chargeant de malédictions les auteurs d'un crime qui leur fait horreur. « lîraves amis, leur dit-il en montrant la {n-incesse, sauvez cette illustre infortunée qui allait mourir avec moi; secourezla, je ne puis vous aider mes forces
sont épuisées; sans vous je n'aurais pas vu une autre aurore. » Il dit ; ses guerriers obéissent; les uns transportent Mathilde sur un chameau, les autres calment les ardeurs de la poitrine du prince, en lui présentant le lait d'une jument enlevée aux Arabes ; enfin, on atteint le mont Kaleil, on s'y arrête, et dans les grottes abandonnées des ermites, Mathilde, durant toute la nuit, goûte un long repos; et le prince, en la voyant hors de danger, ose enfin s'abandonner lui-même au sommeil.
MATHILDE Le lendemain ils aperçoivent la tête des pyramides , bientôt les hautes tours du Caire; mais plus on approche de la demeure des hommes, plus IMathilde se sent oppressée de tristesse; elle songe au lien qui l'unit au prince et aux obstacles qui les séparent , à la guerre funeste qui divise l'empire du croissant de celui des Chrétiens, et à l'incertitude où elle est du parti que Malek Adhel va prendre entre eux : abandonnera-t-il son frère? désertera-t-il ses drapeaux , pour se ranger sous les drapeaux de la croix? Elle n'ose s'en flatter, elle n'ose presque le vouloir : cependant , s'il demeure fidèle à sa patrie, elle est sûre que Richard ne consentira jamais à lui donner pour époux, l'ami, l'allié, le défenseur de Saladin , et Richard a sur elle, comme roi et comme frère, des droits sacres auxquels elle ne peut se soustraire. C'est ainsi qu'au moment où elle vient d'échapper au trépas, l'intérêt seul de son amour l'occupe, et que l'image des devoirs qui lui seront peut-être imposés dans ce monde qui se rouvre devant elle, ferme son cœur au plaisir de vivre. De son côté ^lalek Adhel est agité aussi; le sévère honneur, l'inviolable amitié lui imposent des lois presque semblables à celles que la religion prescrit à IMalhilde, et il reconnaît avec honte que l'amour les lui a fait braver plus d'une fois. Depuis longtemps ne devrait-il pas être près de son frère et avoir remporté plus d'une victoire? Au lieu de cela , que fait-il? il abandonne son armée pour suivre au désert les traces de la beauté qu'il aime; il oublie son devoir, sa gloire; subjugué par sa passion , il vient de promettre d'être Chrétien ; mais s'il est Chrétien , Saladin le recardera-t-il encore comme son frère? et s'il demeure fidèle à Saladin,Mathilde le regardera-t-elle encore comme son époux? Ces sombres pensées dissipent insensiblement ses espérances, et la profonde tristesse de ]Mathilde lui dit assez qu'il n'a pas tort. Tous deux se devinent trop pour oser s'interroger; ils gardent le silence et entrent au Caire sans s'être parlé de bonheur,
sans s'être félicités d'avoir échappé à la mort.
En revoyant Malek Adhel, le peuple qui, sur le rapport des soldats arrivés deux jours avant, croyait qu'il avait été massacré parles Bédouins ; le peuple, dont il est adoré, sort de son affliction et fait éclater sa joie par des cris vifs et tumultueux : bientôt il apprend par les guerriers qui accompagnent le prince, la lâche perfidie de ceux qui l'ont trahi, et à l'instant il se précipite en foule vers la demeure de ces parjures, pour les maudire et venger sur eux l'attentat dont ils se sont rendus coupables. ]Malek Adhel ne peut empêcher un peuple furieux de lui donner ces sanglants témoignages d'amour, il peut moins encore l'empêcher d'éclater en murmures contre la princesse d'Angleterre: il n'y a pas un "Musulman qui ne l'accused'être la cause du désastre dePtolémaïs, et de l'inaction où demeure le prince ; ces reproches sont justes , Malek Adhel le sent; il se trouble, il gémit, il s'indigne; jamais cette âme héroïque ne ressentit de pareils tourments : tandis que Mathilde se repose de ses terribles fatigues , il veille le jour et la nuit autour du palais, car il sait que ses dangers n'ont fait que changer de nature; les voiîtes superbes qui la couvrent ne la garantiront pas de l'aveugle fureur d'un peuple fanatique; et l'aveugle fureur d'un peuplefanatique est plus difficile à apaiser que les brûlants tourbillons de sable que le vent du midi soulève dans la grande plaine du désert ; cependant si l'amour tient continuellement ses yeux ouverts , au fond de son cœur le remords ne dort pas non plus ; et si chaque Musulman qu'il rencontre semble luidire; Malek Adhel, ton //■ère /'«i'/f«f/, sans cesse il se répète à luimême, 3/o/e)t/f///e/, ton frère t'attend. Mais toute puissante qu'est cette voix, elle l'est moins que la crainte de risquer de nouveau la vie de IMathilde, soit en la laissant au Caire au milieu des fanatiques qui l'entourent, soit en l'exposant à de nouvelles fatigues en la conduisant tout de suite en Syrie : d'ailleurs , qu'espèret-ildeSaladin ?Saladin austère, religieux,
ennemi de l'amour, sera-t-il touché de sa passion, entcndra-t-il ses excuses; consentira-t-il à lui donner une épouse chrétienne ? A insi réfléchit le héros , et devant tant d'incertitude et de tourments sa grande âme se laisse abattre; accablé, indigné de sa faiblesse qu'il n'a pas la force de surmonter , il est prêt à haïr également le devoir qui crie, la gloire qui l'appelle, et l'amour qui le retient.