‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 152 sur 188 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Peu de jours s'étaient encore écoulés depuis le retour du désert, lorsqu'un matin, à la porte du palais, s'arrêta un guerrier couvert d'armes vertes , la visière baissée ; seul , sans écuyer , il était monté sur une jument d'un noir d'ébène ; à son bras il portait un bouclier représentant un champ de sinople et Uf zodiaque d'argent , au milieu duquel était une boussole tournée vers le signe de la vierge, avec ces mots alentour : Je ne cherche qiûeUe.

11 demande à être introduit à l'instant auprès de Malek Adhel : les huissiers du palais le conduisirent par le grand escalier de marbre dans un superbe vestibule , et l'y laissèrent en attendant qu'ils eussent été avertir le prince de son arrivée : il était en ce moment auprès de Mathilde; surpris de ce qu'on lui annonçait, il demanda quel était ce guerrier; l'esclave répondit , qu'à ses armes , à sa démarche , on le croirait un Chrétien , s'il était possible de croire qu'un Chrétien osât venir seuldansunevilleennemie. Malek Adhel, qui les connaissait assez pour savoir que beaucoup l'oseraient, commanda qu'il fût introduit à l'instant, et à l'instant le guerrier fut admis en sa présence. Malek fit signe à ses esclaves de se retirer, et, demeurés seuls, il dit : « Fais-toi connaître maintenant ; sans doute la présence de l'illustre Mathilde ne te retient pas, et de moi que peux-tu craindre? — Tout, si nous étions sur le champ de bataille, mais rien quand c'est à ta générosité que je me livre; Malek Adhel, c'est Montmorency qui est devant toi. » En achevant ces mots, il ôta son casque et découvrit

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cette noble figure où respiraient également le calme d'une grande âme et l'émotion d'un grand sentiment. En le reconnaissant, Mathilde prévit que son sort allait changer , et ce fut moins la surprise que la crainte qui lui arracha un cri et couvrit son visage d'une vive rougeur.

Malek Adhel , frappé de la même pensée , sentit son trouble s'augmenter encore en apercevant sur le bouclier de Montmorency le sujet et la devise qui lui apprenaient que Mathilde était le seul objet qu'il venait chercher au Caire : après l'avoir considéré un moment dans le silence d'une profonde surprise, il lui dit : « Vainqueur de Ptolémaïs, quelle est ton audace, et quel funeste génie t'a conduit dans des murs où ton nom seul serait un arrêt de mort dont toute mon autorité ne pourrait te garantir ? — Aussi n'est-ce qu'à toi que je confie mon nom et mes projets ; écoute, les moments nous sont chers, et je ne puis trop me hâter de te dire le motif qui m'amène. » Alors, se tournant vers la princesse, il mit un genou devant elle, baisa le bas de sa robe , et la pria de prêter l'oreille à son récit ; Mathilde le fit relever en rougissant , et se disposa à l'entendre , et Josselin, assis entre elle et le prince, commença ainsi :

« Ce ne fut qu'en arrivant au camp des Croisés, queMetchoub apprit que c'était la reine d'Angleterre et non la princesse , qu'il y avait ramenée ; il n'était plus temps de la retenir , et sa colère n'eut point de bornes; il se répandit en plaintes amères contre vous, prince, il vous accusa de perfidie, et prétendit que votre conduite était moins un effet de votre amour , que du désir de vous rendre indépendant de Saladin , et de former une alliance avec les Chrétiens , qui vous aidât à monter sur le trône d'Egypte : cette opinion s'accrédita dans tout le camp , et tous les Croisés s'en réjouirent : Piichard lui-même y ajouta foi , il ne mit point en doute que la main de sa sœur ne fût le prix que vous demanderiez pour unir vos armes aux nôtres; cependant, l'avantage d'une pareille réunion ne pouvait le déterminer à la voir avec plaisir; Lusignan a vu la

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princesse dans l'île de Chypre ; depuis ce moment, il a perdu sa liberté : à la mort de Sibylle, il ouvrit son cœur à Richard , et Richard , qui voit en lui son frère ' d'armes et son plus cher ami , lui jura que si jamais sa sœur renonçait à ses vœux et consentait à prendre un époux , elle n'en auraif jamais d'autre que lui. — Téméraire promesse! s'écria impétueusement Malek Adhel , il ne la remplira pas mieux que celle de lui rendre sa couronne; le trône de Jérusalem et le cœur de Mathilde sont hors du pouvoir de Richard. » A ces mots la princesse rougit, Montmorency la regarda avec un peu de surprise, elle baissa les yeux; il ajouta alors avec un faible soupir : « Philippe- Auguste et les autres souverains croisés blâmèrent unanimement l'obstination de Richard en faveur de Lusignan ; ils déclarèrent que , loin de vous refuser la princesse Mathilde , il fallait vous l'offrir pour épouse, dans le cas où vous consentiriez à vous attacher à notre parti et à notre culte. Quelques chevaliers s'élevèrent vivement contre toutes ces opinions, et prétendirent que nul n'avait le droit de disposer du cœur de la princesse , qu'elle seule en était maîtresse , et qu'on ne pouvait rien décider sur son sort , sans avoir obtenu son aveu : non-seulement je me rangeai de cet avis, mais je proposai d'aller, à la tête de plusieurs guerriers, chercher la princesse Mathilde dans quelque lieu de la terre que vous eussiez pu la cacher, afin de connaître ses intentions et de verser tout notre sang pour les exécuter : j'eus bientôt mille guerriers sous mes ordres ; j'en aurais eu le double, j'aurais eu toute l'armée, si l'intérêt général ne s'y fût opposé. Philippe- Auguste demanda que je fusse nommé chef de cette noble troupe, et Richard nous décora du titre de Chevaliers de la Vierge : il me chargea. Seigneur, de vous offrir tel prix que vous demanderiez pour la rançon de sa sœur; ébranlé même par les prières des princes confédérés, il ajouta que, s'il était vrai que vous voulussiez adopter la foi chrétienne et joindre vos armes aux nôtres, il se

ferait relever par le pape du serment de ne donner sa sœur qu'au seul Lusignan.

Et moi, Madame, continua-t-il en s'adressant a Mathilde, je n'ai saisi avec tant de joie l'occasion de venir jusqu'ici, que pour vous déclarer que mes mille guerriers et moi ne souffrirons jamais qu'on fasse la loi à vos sentiments , au nom d'aucun intérêt politique : faites donc connaître votre volonté , Madame , soit que vous désiriez vous retirer parmi les saintes filles du Carmel , ou vous rendre auprès du roi votre frère , vous n'avez qu'un mot à dire, et aussitôt mille épées s'élèveront pour vous obéir. — Sans doute, lui dit Malek Adhel avec émotion , la troupe est cachée près du Caire; tu n'auras pas risqué d'entrer avec elle dans la ville? — Je suis seul ici , répondit Josselin; les braves guerriers qui m'ont suivi sont hors de tous les regards ; si tu nous refuses la princesse, ils ne paraîtront que pour te combattre. — Si c'est sur votreseule valeur que vous comptez pour l'arracher de ce palais , reprit ]\Ialek Adhel , il faut que vous en présumiez beaucoup, car j'ai ici une nombreuse armée pour la défendre. — Doubie-la si tu veux, s'écria Montmorency, mais ôtCTlui son chef, et je ne la craindrai pas ; au reste , je n'ai plus que deux questions à faire : Veux-tu être Chrétien ? et vous , Madame , voulez-vous être libre ? » Devant un héros un autre héros ne peut pas être faible; et auprès de ]\Iontmorency, IMalek Adhel sentit le feu de l'honneur se rallumer dans son âme avec une ardeur nouvelle; il n'hésite pas, il s'écrie : « Je ne puis pas être Chrétien , je ne puis pas trahir mon frère; ma gloire me le défend ; mais vous , Mathilde , voulez-vous être libre ? — Ah ! Malek Adhel , repritelle avec une vive douleur , refuser d'être Chrétien , n'est-ce pas m'ordonner de vous fuir ? » La vivacité de cette exclamation frappa IMontmorency : elle lui fit pressentir un grand malheur; il reprit d'une voix un peu altérée : « Assurément il est impossible que votre altesse regrette la terre des Infidèles ; ah ! Madame, si vous saviez jJar quels vœux ar-

dents la chrétienté entière vous appelle dans son sein ; cliaque jour elle présente des sacrifices à Dieu pour votre délivrance : à cause de vous, le pieux Guillaume a bien souvent , dans le saint mystère, mêlé ses larmes au divin sang du Christ; à cause de vous, la gloire que le roi votre frère recueille de ses nombreux triomphes , n'est qu'une gloire mélangée , et la joie que la reine goûte auprès de son époux, n'est qu'une joie imparfaite; il n'y a pas un souverain qui ne s'empresse à vous offrir un trône , et pas un chevalier , ajouta-t-il avec émotion , qui ne gémisse de n'en point avoir à vous offrir. — Montmorency, interrompit vivement le prince, peut-élre Mathilde n'est-elle plus libre de les accepter? « Josselin lit un mouvement de surprise ; la princesse se détourna en rougissant; mais durant ce moment de silence , un bruit étrange vient de se faire entendre dans la pièce voisine; des esclaves semblent approcher ; inquiet pour Montmorency, Malek Adhel court précipitamment à leur rencontre; le premier objet qu'il aperçoit est un jeune Arabe nommé Kaled, Kaled, un de ses plus dévoués serviteurs, et le plus brave officier de l'armée de Saladia. Etonné , il lui demande pourquoi il a quitté le sultan. D'un air triste, l'Arabe lui répond qu'il veut l'entretenir en secret. Malek Adhel hésite; tandis qu'il parlera à Kaled, il craint qu'un œil curieux ne pénètre dans l'appartement de IMathikie, n'y reconnaisse Montmorency, et ne répande la nouvelle que le vainqueur de Ptolémaïs est au Caire. Kaled s'approche, et lui dit à l'oreille : « Crois-moi , Malek Adhel , prends ton parti, car tu n'as pas un moment à perdre ; tout est en fermentation autour de toi. En traversant la ville pour arriver à ton palais, j'ai entendu murmurer qu'un guerrier chrétien y était renfermé; on nomme Lusignan, Richard, et Montmorency. Tous trois , tu le sais , sont également proscrits par ton frère et la haine du peuple; d'un moment à l'autre, ce peuple peut venir forcer ta garde, briser tes portes,

et sa fureur est encore le moindre des dangers qui te menacent ; le sultan, ajouta-t-il plus bas, ton frère lui-même a proscrit ta tête. — De tout ce que tu m'as dit, répliqua Malek Adhel, voilà ce qui me surprend davantage , mais non ce qui m'effraie le plus ; mon frère me connaîtra un jour. Viens, Kaled, viens, continuat-il. » Et il l'entraîna vers l'appartement de la princesse , prévoyant bien qu'il n'était pas le seul intéressé dans le récit qu'il allait entendre. A peine y furent-ils renfermés, qu'il lui commandade s'expliquer sans crainte devant l'illustre princesse et le brave et loyal guerrier qui étaient devant ses yeux; et au nom d'ami qu'il donna à Kaled, .Tosselin leva aussitôt la visière de son casque, en disant qu'il n'avait rien à redouter d'un ami de Malek Adhel ; celui-ci , frappé de cette noble confiance , jura qu'elle ne serait point trompée , et montrant sa poitrine : « Voilà , s'écria-t-il , ce qui te servirait de bouclier, si tu étais attaqué dans mon palais ; mais laissons des protestations inutiles entre gens qui savent bien que ce qu'il y a de plus beau dans la vie est de la perdre avec honneur, et racontemoi , Kaled , quelle cause a pu enflammer la colère de Saladin contre moi, au point de vouloir me faire périr. » A ces mots, la princesse jeta un cri d'effroi. Sans donner au prince le temps de la rassurer, Kaled répliqua vivement : « Quelle cause ! Malek Adhel, peux-tu le demander.^ INÎalgré les ordres deton frère, n'as-tu pas renvoyé la reine d'Angleterre aux Chrétiens.^ n'as-tu pas gardé la sœur de Richard auprès de toi? Et quand t'es-tu rendu coupable de cette désobéissance? quand le sultan venait de te pardonner la prise de Ptolémaïs ! Enfin , en cet instant , quand il t'attend pour combattre, pourquoi es-tu ici? — Le sultan n'a-t-il pas reçu depuis longtemps l'explication de ce que tu demandes? s'écria le prince; l'esclave que je lui envoyai en quittant Damiette, ne lui a-t-il pas remis mes lettres; et après les avoir lues, a-t-il pu lui rester un doute sur ma fidélité? — Je ne sais , repartit Kaled , si Saladin 9

vu ton esclave; il ne m'appartient pas de pénétrer ses augustes secrets ; mais ce que je puis t'aflirmer, c'est que s'il a reçu ta justiûcation, elle ne Ta point apaisé. Il y a quelque temps que la fille d'Amaury se présenta devant lui et lui raconta tes perfidies; Saladin refusa de la croire; le respect qu'il avait pour ton caractère imposait silence à ses soupçons, et il lui fallait l'évidence pour oser mal penser de toi. Mais le jour oîi Metchoub parut dans sa tente, le regard sombre, les habits déchirés, et s'écriant d'une voix sinistre, en frappant son front contre la terre, que tu l'avais trompé, que tu étais un perfide; il fit frémir tous ceux qui étaient présents à cette terrible

accusation; et Saladin ah! comment

t'exprimerai -je le désespoir et la fureur qui le saisirent; il demeura un moment abattu; il ne l'aurait point été, si Metchoub ne lui avait appris que la perte de son empire. Cependant, l'image de son royaume désolé, des ravages des Chrétiens, de la chute de l'Islamisme, ranimèrent son courage, et le déterminèrent à frapper de toute sa puissance les traîtres qui voulaient s'élever contre elle; il entendit le récit de ^letchoub, il sut que, rebelle à ses ordres , tu avais renvoyé la reine et retenu la princesse d'Angleterre; que, parti avec celle-ci pour le Caire, tu allais l'y faire couronner, et que les Chrétiens s'apprêtaient à te soutenir dans ton nouvel empire.

Alors ton frère ne mit plus de bornes à sa colère; plus il avait eu de peine à te te croire coupable, plus il te trouvait sans excuse de l'avoir été , et ne connaissait pas de vengeance qui ne fût au-dessous de ton crime. Le soir même il assembla le conseil des émirs; j'y fus admis, et voici les terribles paroles qu'il nous fit entendre : « J'ai trop aimé Malek Adhel , je l'aurais préféré à mes sujets , à mes enfants peut-être ; le Prophète m'en punit; le parjure Adhel, soumis à la puissance d'une femme, d'une Chrétienne, déserte notre culte, trahit sa patrie, ternit l'éclat de sa gloire; il déchire le cœur de son ft-ère ; un seul de

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ces crimes mériterait la mort, que méritent donc tous ces crimes réunis ? »

Les émirs consternés gardèrent un profond silence. « Vous n'osez prononcer, reprit Saladin , votre langue cherche en vain un châtiment digne de la faute, elle n'en trouve point; la mort serait celui d'un esclave; mais Malek Adhel ne la craint pas , et c'est trop peu pour lui que de mourir; je saurai le punir davantage. Metchoub, pars pour le Caire, douze mille hommes te suivront; avec eux tu soumettras ceux de mes sujets que le traître Adhel aurait entraînés dans sa rébellion , avec eux tu te saisiras du traître lui-même, s'il est possible toutefois à un bras mortel d'enchaîner son courage. Pour le réduire, use de tous les moyens, tous sont bons contre les parjures ; chargé de chaînes , tu le feras conduire dans la grande place du Caire, et avant de lui donner la mort, tu livreras sous ses yeux la princesse d'Angleterre à la plus vile populace... — Arrête, Kaled, arrête, tu blasphèmes, assurément, s'écria Malek Adhel avec impétuosité; non, un si noir projet n'a pu être conçu par Saladin. -^ Depuis que le sultan voit en toi un perfide, le sultaa est méconnaissable, sombre, défiant, dévoré de soucis, il verse le fiel du soupçon sur tout ce qui l'entoure, et a cessé de croire à la vertu, en cessant de croire à la tienne : il se fait une joie de ta peine, et prétend que tout ce que tu pourras • souffrir n'égalera pas les tourments qu'il éprouve; enfin les derniers ordres que Metchoub a reçus de lui, c'est de ne se présenter devant ses yeux que ta tète à la main. — 0 Saladin! s'écria le prince , il faut que tu sois bien malheureux, puisque tu es devenu si cruel. IMais , Kaled , dis-moi , sais-tu si l'armée de Metchoub s'avance vers le Caire.' — Il la conduit avec une telle célérité, reprit l'Arabe, que je l'aurai à peine devancée de deux jours. A l'instant où Saladin eut donné ses ordres, j'oubliai tes torts, je ne vis que tes dangers, et je voulus les prévenir ou les partager. En sortant du conseil des émirs, je montai sur uq

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cheval dont la vitesse égalait celle des vents , et en moins de deux jours j'avais atteint la montagne de Thor; et cependant du haut de son sommet j'aperçus de loindans les plaines sablonneuses qui entourent Rama, l'armée de Metchoub, qui faisait des marches prodigieuses. Je redoublai alors de rapidité, mon coursier laissait à peine l'empreinte de ses pieds sur le sable; mais Metchoub est animé contre toi d'une si vindicative ardeur, que je ne serais pas étonné qu'il me suivît (ie près , et que la première aurore ne le vît camper sur les rives du Nil. Prends donc tes précautions, Malek Adhel, car tu vois que les ordres du Sultan sont rigoureux , et Metchoub ne les adoucira pas. — Malek Adhel, s'écria Montmorency , crois-moi , accepte notre alliance, rends-toi indépendant d'un frère sanguinaire; je vais chercher mes guerriers, les conduire ici, ils te défendront, ils défendront la princesse : mille Chrétiens et toi , c'est assez pour mettre en fuite toute l'armée de Metchoub. — Noble Montmorency, répondit le prince en lui serrant la main , jeté rends grâce, mais je n'accepte point ta proposition ; non , jamais on ne verra Malek Adhel commander des Chrétiens contredes Musulmans :

la condamnation que mon frère a portée contre moi est un léger malheur, c'en serait un affreux de la mériter. Cependant j'userai du bras de tes guerriers , non pour moi, mais pour elle, ajoutat-il en montrant Mathilde, pour elle qui ne peut plus rester au Caire sans exposer sa vie, et plus que sa vie peut-être; pour elle, dont il faut me l'ésoudre à me séparer. — O Malek Adhel ! qu'avez-vous dit, s'éfcria la princesse éperdue ! O douce moi't du désert ! je devais donc te regretter. » Mais à peine ces mots lui furentils échappés, qu'elle fut troublée de n'avoir pas eu la force de les retenir ; et des larmes de honte se mêlèrent aux larmes de douleur qui couvraient son visage.

Malek Adhel se détourna pour ne point la voir ; il sentit que le regret de Mathilde venait d'abattre sa résolution, que l'amour allait l'emporter encore ; et ce-

pendant, devant un témoin comme Montmorency, comment consentir à se montrer faillie! De son côté, le héros chrétien, frappé de ce que lui révélait le trouble de la princesse, cacha son visage entre ses mains , et essuya même quelques larmes, que tout l'effort de son courage ne put retenir au fond de son cœur. Mathilde indifférente lui apparaissait comme un de ces êtres angéliques hors de proportion avec le reste du monde, et qui par cela même ne causent que de célestes rêveries et de pieux transports; mais Mathilde sensible venait de lui montrer toute l'étendue de ce qui pouvait être la félicité humaine, et c'est au moment qu'il en conçoit l'idée,

qu'il y faut renoncer Sous ses yeux

un Musulman en jouit, le plus grand des Musulmans sans doute; mais enfin, qu'est-ce que le plus grand des Musulmans devant un Chrétien Pet cependant, c'est là le mortel qui a su toucher le cœur de Mathilde. O Mathilde! que de délicatesse, que de respect il y avait dans l'àme de Montmorency , puisqu'à ce moment il n'osa que s'affliger , et ne vous condamna pas.

Cependant, triste et pensif, Malek Adhel se tait, cherciie encore si ce n'est qu'en se séparant de Mathilde qu'il la sauvera, car ce n'est qu'à ce prix qu'il peut se déterminer à le vouloir; s'il ne risquait que sa propre vie en la gardant près de lui, ni Montmorency, ni ses mille guerriers , ni Metchoub et ses douze mille hommes, ni Saladin lui-même avec toutes les forces de son royaume , ne pourraient l'arracher à son amour; mais ce peuple, ces soldats, qui sont prêts à verser tout leur sang pour le défendre, sont prêts aussi à se révolter contre ses ordres , s'il leur commandait de secourir Mathilde; loin d'obéir, ils seraient les premiers à la livrer à la barbariede Metchoub. Le fanatisme avec toutes ses fureurs s'est élevé contre elle, chaque musulman la désigne comme une victime dévouée, et l'infortuné prince voyant qu'il dispose de tout en Egypte, hors du pouvoir de faire respecter celle

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qu'il aime, n'hésite plus, et s'approchant d'elle, il lui prend la main, la met dans celle de Montmorency, et ajoute avec une profonde émotion : « Conduisez-la au camp des Croisés; c'est à votre loyauté, Montmorency, à votre vaillance, à votre honneur, que je conGe l'honneur et la vie de l'épouse de ÎNIalek Adhel. » .Tosselin recule avec une vive surprise; ses craintes n'avaient point été jusque-là; il s'écrie : « La sœur de Richard, une princesse chrétienne , la future épouse du Christ, serait l'épouse de Malek

Adhel ? » Il s'arrête; la vierge se

lève alors, et tournant vers Montmorency ses yeux haignés de larmes, et qui peignent si hien la tristesse de son âme, la modestie de soncaractère, et la dignitéde son rang, elle lui dit : « Montmorency, je ne suis point i'épousede Alalek Adhel, car Malek Adhel n'est point Chrétien encore, et il n'y a qu'un Chrétien qui puisse obtenir ma main ; mais j'ai juré à ce prince , et je renouvelle ici le serment de n'être jamais à d'autre mortel qu'à lui ; s'il persiste dans ses erreurs, alors je retournerai à mes premiers vœux, et Dieu seul le remplacera dans mon cœur; si le ciel

réclaire, s'il est Chrétien — Le frère

do Saladin ne peut jamais l'être, interrompit vivement Kaied. Comment, grand prince, comment en permets-tu seulement la supposition ? — Ecoute-moi, Kaled, reprit Malek Adhel; tu as vu plus d'une fois avec quelle ardeur j'ai défendu l'empire de l'Islamisme contre celui du Christ, tu sais même que ma piété était révérée parmi les Musulmans; mais alors je ne savais pas qu'une vierge de seize ans pût s'élever au-dessusde toutes les séductions, résister même à celles de son propre cœur, et moins craindre la mort que la honte; je ne savais point, ajouta-t-il en regardant Josselin, qu'un mortel rempli d'une passion profonde put enchaîner ses désirs, taire ses regrets, et devenir le défenseur de son rival : de si grandes vertus n'appartiennent qu'aux Chrétiens ; In loi de ^Mahomet ne fait point de pa- 1 ('iis prodiges ; je l'avoue , ils m'ont touciîé, et si la vérité est quelque part, elle

ai.

est dans la religion qui les opère. Cependant, quoique ébranlé, je ne suis point converti, et jamais je n'adopterai une croyance dont le premier précepte serait de me rendre infidèle a mon frère et à mon pays: mes premiers serments ont été pour Saladin, je les tiendrai jusqu'à mon dernier soupir; il peut bien proscrire ma tête, mais non pas m'empêcher de lui dévouer ma vie. Le flambeau du mahométisme ne jette plus dans mon âme qu'une lumière pâle et tremblante; celui du Christ n'y luit pas encore, mais toujours l'honneur y parle en maître; qu'il soit donc seul ma religion et ma loi. J'admire les Chrétiens, et je les combattrai; j'adore Mathilde, et je vais la quitter; et si je ne pouvais obtenir sa main qu'au prix d'une perfidie, je renoncerais à sa main. Dis-moi, brave ^lontmorency, si tu me voyais à tes côtés lever le glaive contre ma patrie et m'abreuver du sang de mon frère, de quel œil me regarderaistu.....^ Mathilde, vous baissez les yeux; IMontmorency, tu crains de me répondre; tout Chrétiens que vous êtes, vous n'osez me dire que votre loi connnande et approuve un parjure. O Mathilde! si j'abandonnaistous mesdevoirs pour vous suivre, serais-je digne de vous posséder.' et si je violais tous mes serments, mériterais-je de recevoir les vôtres.' Ma bien-aimée, en me séparant de toi je me sépare de tout, hors de l'espérance de te retrouver; ce jour viendra, n'en doute pas ; pour l'atteindre , je ne compterai pas les obstacles , je les renverserai ; car il n'y a rien d'impossible sur la terre pour IMalek Adhel, si ce n'est de devenir un traître et de vivre sans toi.... et maintenant reçois mes adieux, car il faut que

dans une heure d'ici » Il s'arrête, sa

langue ne peut achever sa pensée, et il détourne les yeux une seconde fois; il craindrait, en regardant encore Mathilde, de n'avoir plus la force de la laisser partir. Durant ce moment de silence , la princesse elle-même a douté si elle pourrait consentir à s'éloigner ; ce n'est pas la connaissance de son devoir qui lui manque, c'est le courage de s'y soumettre,

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et si Dieu ne lui prête son secours, elle va demeurer auprès de ÎMaiek Adliel ; car la raison peut bien nous montrer la route de la vertu, mais la religion seule donne la force d'y marcher. Dans une muette oraison , la princesse demande à celui qui peut tout de rairocher à sa faiblesse; et Malek Adhel, qui la voit hésiter, éprouve une sorte de délire où il est prêt à se persuader que seul il pourra la défendre contre les forces de toute la terre; que Maihilde eût dit un seul mot en faveur de cette espérance, et il allait y croire, et peut-être ne partait-elle pas; mais la puissance qu'elle venait d'invoquer ne lui permit pas de le dire, et sentantqu'il était temps de renoncer à la vaine prétention d'être heureuse sur la terre, elle baissa son voile sur son front , et d'une voix faible et résignée, elle articula ces mots : « Je suis prête à partir. » Son consentement rendit Malek Adhel à la vérité et à tout son malheur. « C'en est donc fait! » s'écria-t-il; et il sortit précipitamment pour ordonner les préparatifs du départ.

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