‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 153 sur 188 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

En peu d'instants le prince a réuni tous les Chrétiens qui sont au Caire; il leur fait donner des armes , il leur parle lui-même , leur reconnnande de sortir séparément de la ville, et de se réunir a une distance qu'il leur indique prèsdes ruines d'Heliopolis : c'est là qu'ils doivent l'attendre, et qu'il leur promet de les joindre avec la princesse d'Angleterre et le chevalier inconnu, dont il craint même de dire le nom à des Chrétiens. A l'aciivité qu'il met à tous ces apprêts, à la diligence avec laquelle ses ordres sont exécutés, à la manière vive et impatiente dont il presse le départ, on croirait que c'est de son bonheur qu'il s'occupe : ah! c'est bien plus, c'e^t de la siireléde IMathilde. Eperdu, agité, il revient près d'elle.

« Tout est prêt, lui dit-il, vos femmes et vos litières vous attendent ; vous sortirez secrètement par une des portes dérobées du palais, Kaled vous conduira. — O Malek Adhel ! reprend-elle en se levant,

je pars, je m'éloigne; mais avant de nous quitter, ne me direz-vous point ce que vous allez devenir, et de quelle manière vous vous déroberez à la colère de Saladin ? — Je n'en sais rien , répond-il : une seule pensée m'occupe, et ce n'est pas celle-là ; ne me demandez plus rien , Mathilde, ne me parlez pas, épargnez ma faiblesse; au nom de votre propre vie, éloignez-vous ; car je ne suis pas «iir dans un moment d'avoir encore le courage de vous laisser partir. Viens, Montmorency, tu es ici le plus en danger; je ne te quitte point ; suis-moi, nous rejoindrons la princesse au bout de l'aqueduc, près de la montagne de Mokatham. » Il dit, et entraîne avec lui le héros. A la porte du palais, ils trouvent une foule innombrable qui paraît disposée à leur fermer le passage : Montmorency a baissé la visière de son casque; Malek Adhel ôte le sien et découvreces traits majestueux, et ce front élevé où brille la noblesse d'une grande âme : il fait un geste, commande au peuple de s'écarter, et le peuple étonnéde son audace, vaincu par son ascendant, et trop timide pour résister à un héros, obéit et s'écarte à l'instant : les deux chevaliers passent lentement au milieu de cet^e multitude qui frémit de se sentir invinciblement enchaînée par le respect qu'inspire un grand courage; cependant Malek Adhel n'est pointsans alarme, car il craint pour Montmorency; mais Montmorency n'en éprouve aucune, car il ne craint que pour lui-même. A peine sont-ils un peu éloignésque Malek Adhel lui dit : « Tu viensde passer à travers mille morts, et ton ànie n'a pas été seulement émue. » Ee chevalier ré|)ondit avec un doux soutire, que peut-être l'archevêque de Tyr lui dirait qu'ilya eu un peu d'orgueil àyêlre passé aussi tranquillement. Le prince repartit vivement: » IMontmorency, je te l'avoue, si j'avais cru apercevoir que ton courage eût été ébranlé par l'horrible trépas dont un peuple furieux vient de te menacer, l'innocence de Maihilde ne m'aurait p^s semblé en sûreté avec toi, car rhon;ine qui est faible devant la inort doit l'eire bien plus devant les passions. — -Ecoute,

MATHILDE

répondit le héros chrétien, quels que soient mes secrets sentiments , en me confiant les nœuds qui te lient à la princesse, tu as mis entre elle et moi une barrière que mes désirs mêmes ne franchiront pas : s'il était vrai que je fusse assez malheureux pour conserver un amour sans espoir, je le renfermerais si avant dans mon cœur , que INIathilde ne l'y découvrirait pas, et que je mourrais sans lui demander seulement de me plaindre. «INIalek Adhel, plus touché que jaloux d'un héroïsme auquel il sentait bien qu'il ne pouvait atteindre, allait répondre lorsqu'il aperçut la litière de ^lathilde, et aussitôt il fut la joindre avec "Montmorency ; ils continuèrent la route tous ensemble le long du Nil. Vers les ruines d'HéliopoIis, ils trouvèrent les Chrétiens qui, selon les ordres du prince, s'étaient rassemblés dans ce lieu; le cortège s'arrcta. Alors seulement INIalek Adhel fit connaître Alontmorency aux Chrétiens , et leur montra leur chef; tous le reconnurent avec respect et allégresse. Après avoir reçu leurs serments, le héros chrétien se mit à la tête de cette petite troupe, ayant la litière de Mathilde à sa gauche, et Malek Adhel à sa droite; bientU il les conduisit vers la chaîne de montagnes qui s'élèvent à l'Orient : après quelques détours au milieu des torrents et des routes escarpées, il entra dans une gorge sombre et si sauvage que, dej)uis la naissance du monde, c'était la premièrefoissansdoute que tant d'hommes y avaient pénétré : les mille guerriers y attendaient .Montmorency ; à la vue des Chrétiens revêtus d'armes musulmanes, ils se crurent surj-ris, et se levèrent pour combattre; mais .Tosselin s'avaiiçant au-devant d'eux, les arrêta. « Ne craignez rien, leur dit-il, je vous amène, il est vrai, le plus redoutable appui de l'empire du croissant, mais il vient ici en ami, il y vient seul, s'abandonnant à notre honneur avec une confiance aussi glorieuse pour lui que pour nous : il vient nous remettre le plus précieux trésor, qu'après le tombeau du Christ, les armes mahométanes aient jamais enlevé aux nôtres;

il nous rend la princesse d'Angleterre. » A ces mots il fut interrompu par des cris de joie; tous les chevaliers entourèrent la litière, s'inclinant avec respect et baissant la pointe de leur épée vers la terre. IMontmorency reprit la parole : « Après avoir rendu votre premier hommage à la sœur d'un de nos plus grands rois, le second ne sera-t-il point pour son libérateur, pour ce héros dont la chrétienté admire les vertus et redoute la vaillance, pour Malek Adhel, enfin ? » Ce nom si grand, si redouté, causa parmi les chevaliers une émotion aussi vive que l'avait fait celui 'de Mathilde; et Malek Adhel aurait été touché sans doute des honneurs qui lui furent prodigués, s'il avait pu , dans un pareil moment, être sensible à autre chose qu'à la douleur dequitter IMathilde. Tandis que Kaled indique aux Chrétiens la routequ'ils doivent j)reiKlre pour éviter de rencontrer l'armée de IMetchoub, la princesse se relire derrière une roche qu'ombragent des touffes de citronniers sauvages. Le prince la suit; elle essaie de prononcer quelques mots, la force lui manque, sa i)oiLriiie s'oppresse, et dans son désordre elle penche sa tête sur le sein de .Malek Adhel; il la presse dans ses bras avec une ardeur passionnée, il lui dit : « .lure-moi, Alalhilde, que ni la volonté du roi ton frère, ni les sollic'tations des Chrétiens, ni les ordres même du ch"f de ton Eglise, ne pourront t'engager à prendre un autre époux. — .le le jure, répondit-elle, Cii relevant son visage noyé de pleurs : à toi ou a Dieu. » iMa'ek Adhel la regarde, il tressaille, il tremble; une sueur brûlante coule sur son front-: cent fois il a vaincu la mort , et il ne peut se vaincre lui-même ; en vain cherehe-t-ii son courage au fond de son cœur , il n'y trouve que son amour; et le héros, en voulant prononcer un dernier adieu, a laissé échapper des sanglots : il s'enfu !t,il s'écrie : « Adieu, IMathilde, car si je restajs un instant de plus, je partirais avec toi. « Plus prompt que l'éclair, il s'élance sur son coursier; les Chrétiens le retiennent : instruits par IMontmorency de sa querelle avec Saladin, ils le conjurent de

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se joimlre à eux, ils lui promettent tous les honneurs , toutes les félicités , le droit de s'asseoir entre Riclrud et Philippe- Auguste, et la main de Mathiide; il n'est pointd'éloquence qu'ils n'em|)loieMt pour lepersnader: le se.itimentcjui plaide pour eux dans rame de IMalek Adhel, en a bien plus encore. iMathilde, qui voit le j)rince arrêté, qui eateiid les sollicitatioiis des Chrétiens, tombe à genoux; elle ne disait rien, maisseslarmes étaient des paroles, et !Ma!ek Adhel les voyait : elle prie, il dépend de lui delà satisfaire, il peut pour ellece(|u'e'!edpma.2deà Dieu, il peut remp'ir son cœur d'une joie sans mesure, il peat céder , être Chrétien , être son époux. Kaîed, étonnédusilencequ'i! i!;arde,s'appro'hede!ui,etd'un ton indigné, lui dit : « INÎalek Adh^l, est-ce que tu hésites ? » Il frémit, r"garde son ami, ettournant aussitnt !a iride de son cheval , sans répondre à Montmorency, il fuit d'une course rapide. A cette vue, la prièrecommencée expire sur les lèvres de la vierge , elle penche la tête, ferme les yeux , et voudrait ne les rouvrir jamais; elle ne doit plus voir Malek Adhel.

Cenendaat , au bout de quelques minutes. Montmorency, d'un air respectueux, s'approche d'elle, et lui dpmai;de si elle veut partir. « Partons , dit-elle , à présent je n'ai plus rien h quitter. » Triste et pensif. Josselin la conduit à sa litière; elle couvre sa tête et s'enfonce dans sa voiture; si ses yeux ne versent plus de pleurs, son cœur déchiré en répand encore : toutefois elle ne demande point h Dieu de lai ôter sa douleur, car elle ne veut point s'en séparer : sa douleur, qui se lie, s'unit, s'attache au souvenir de Mdek Adhel, est, en ce moment, sa seule consolation et le bien le plus précieux qui lui reste.

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