‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 18 sur 188 · I.ES HOSPICES · texte numérisé non relu

I.ES HOSPICES

Le lendemain, Malvina, accompagnée de sa cousine et de M. Prior , fut visiter l'infirmecie , l'école et la forge , et elle y mena sa petite Fanny , afin d'ouvrir de bonne heure son ame aux douces émotions de la pitié. Elle fut assez contente de l'ordre et de la propreté qui régnaient dans les divers établissements qu'elle parcourut; mais elle remarqua avec surprise que la personne de mistriss Birton, loin de répandre la joie, inspirait la crainte : on la saluait avec respect , au lieu de la bénir avec reconnaissance , et le visage des malheureux qui l'entouraient exprimait bien plus l'air craintif de quelqu'un qui attend un bienfait que l'air touché de quelqu'un qui l'a reçu.

Il est vrai que mistriss Birton , de son côté , paraissait indifféremment au milieu des malades : si elle en questionnait quelques-uns, c'était plutôt pour les faire souvenir de ce qu'elle était que par intérêt pour eux : souvent elle n'attendait pas b réponse, ou l'écoutait d"un air distrait ; nul n'osait se plaindre ni raconter des souffrances qu'elle paraissait si peu disposée à partager. De cette manière elle eut bientôt fait le tour de la chambre, et se préparait à sortir, lorsqu'en se retournant pour parler à ?a cousine elle la vit arrêtée auprès du it d'une pauvre femme qui , par ses :estes, tachait de se faire comprendre.

Malvina ne parlait point le dialecte "cessais des montagnards , mais son isage avait quelque chose de si bieneillant, son accent était si doux, son égard si humain , que chacun se senait encouragé auprès d'elle, et voyait ans peine ce qu'elle voulait dire , car la angue du cœur n'a pas besoin de mots )our être comprise , c'est dans les yeux lu'elle est écrite. Mistriss Birton revint ivement sur ses pas , et voyant que lah ina donnait quelques pièces de moniale à la pauvre femme , et que celle-ci

MALVINA. 73

la remerciait moins encore de ses dons que de la douce pitié qui les accompagnait , elle s'écria avec humeur : « Ma cousine, tous les malheureux que je reçois ici sont parfaitement soignés , et n'ont pas besoin d'aumônes étrangères : d'ailleurs, si l'on donne k l'un d'eux, tous réclament leur portion, à moins qu'on ne sache faire un choix éclairé ; ce qui est difficile quand on se mêle de le faire au hasard.— Je n'aurais pas cru , madame , répliqua IMalvina , qu'il eût été besoin de réfléchir pour une action aussi simple; cette pauvre créature m'a paru plus souffrante que les autres :

elle a tâché de m'expliquer sa peine, et moi de l'adoucir ; si d'autres sont aussi misérables qu'elle, il est facile de les soulager au même prix. — Mais savezvous , ma cousine , reprit mistriss Birton avec un peu de hauteur, que jusqu'à présent tous les étrangers que j'ai conduits ici ne se sont pas cru le droit de suivre leur penchant ni de déroger aux régies que j'y ai établies sans avoir commencé par obtenir mon aveu? — Pour moi , madame , j'avoue que je croyais répondre à vos vues , et n'avoir pas besoin de vos ordres pour faire un peu de bien. » Pendant ce dialogue , la pauvre femme ayant compris que mistriss Birton grondait sa cousine de lui avoir donné de l'argent, voulut rendre ce qu'elle avait reçu ; mais Malvina s'écria vivement : « Non , je ne le reprendrai pas , et j'espère que ce ne sera pas dans un asile consacré à la bienfaisance que, pour la première fois de ma vie , il m'aura été défendu de secourir une infortunée. » Mistriss Birton sentit la force de ce reproche , et sans répondre à sa cousine, elle tira sa bourse, et donna cà la pauvre femme le double de ce qu'elle avait reçu de Malvina ; mais le don de la vanité, comme celui de la vertu, eurent chacun leur prix, et la pauvre femme aurait donné de grand cœur tout ce qu'elle tenait de mistriss Birton pour une simple marque de compassion de IMalvina.

Durant le reste de la visite, Malvina se

MALVINA

sentit atteinte de cette gêne qu'elle avait cru remarquer sur le visage de chacun , et, en entrant à l'école, elle laissa niistriss Birton s'entretenir avec le maître, et passa dans le jardin, où elle vit plusieurs petites fdles assises en rond. La plus grande, debout au milieu de ses compagnes, leur chantait une chanson; Malvina s'approcha de ce petit groupe , et leur fit signe de continuer. Si son abord les avait intimidées , son air les rassura bientôt , et la petite chanteuse se hasarda même jusqu'à lui prendre la main et à la faire asseoir : Malvina y consentit , et , attirant l'enfant sur ses genoux , elle lui demanda comment il se faisait qu'elle parlât si bien l'anglais , tandis que ses compagnes ne l'entendaient seulement pas. « C'est mon parrain qui me l'apprend, madame, quand il est ici ; et puis , quand il s'en va , il paie le maître pour qu'on me le fasse parler quelquefois. — Et qui est votre parrain, mon enfant? — C'est sir Edmont Seymour , madame ; c'est lui qui m'a donné mon bel habit des dimanches : il ne vient jamais ici sans m'apporter quelque chose. — Mais, s'il ne donne qu'à vous , vos compagnes doivent être jalouses ? — Oh ! pardonnez-moi, il n'oublie personne : voyez-vous ce fichu à Peggy, ce jupon à Mol, ces ciseaux à Suky? c'est lui qui a acheté tout cela pour elles.— Si votre parrain est si bon, vous devez l'aimer beaucoup? — Ah !

oui, madame, je l'aime; je ne suis contente que quand je le vois : il me prend aussi sur ses genoux comme vous ; tout le monde est heureux quand il est ici. — Elle a raison , ajouta M. Prior , qui était debout derrière IMalvina : sir Edmond a de grands vices, mais il est réellement bienfaisant, et, sans les dons qu'il répand ici , ces pauvres établissenients manqueraient de tout. — Je vous attends depuis une heure, >> s'écria niistiiss Birton , en rejoignant sa cousine , et à sa vue , tous les enfants s'envolèrent comme une nuée d'oiseaux ; la seule petite fille que Malvina avait près d'elle resta à sa place , comme si cet asile l'eût

rassurée contre la crainte qu'inspirait mistriss Birton : celle-ci, surprise de sa confiance, s'approcha, et, la tirant brusquement par le bras , lui dit que le maître l'attendait. La petite fille se leva tristement, et, saisissant la main de Malvina , qu'elle baisa de tout son cœur , elle rejoignit ses compagnes. Fanny , qui l'avait prise en amitié , courut après elle pour l'empêcher de s'en aller , et la petite fille hésitait à revenir , lorsque mistriss Birton, ne pouvant vaincre l'impatience qu'elle éprouvait , dit à Malvina : « Ma cousine, rappelez miss Sheridan , je vous prie , et si vous m'en croyez , ne lui donnez plus l'exemple de détourner les enfants de leurs devoirs. «

Lorsqu'il s'agissait de l'intérêt d'autrui , Malvina savait réprimer l'injustice par une repartie prompte , et souvent piquante; mais quand il n'était question que d'elle , l'extrême bonté de son cœur interdisait à son esprit toute réponse de ce genre ; aussi se contentat-elle de dire à mistriss Birton : « Ne craignez point, ma cousine, que je donne un tel exemple à Fanny ; je pense, au contraire, que c'est en me mêlant avec elle aux innocentes récréations de ces enfants , que je pourrai lui appren- ) dre un jour à les encourager par son} exemple, et à quitter le jeu pour l'é-;' tude. »

Elles sortirent de l'école pour se rendre à la forge, et mistriss Biiton ne manqua pas d'y trouver encore l'occa-i sion de blâmer Malvina. Celle-ci exanii-i nait chaque chose avec attention , et , par l'organe de M. Prior, questionnait chaque ouvrier avec intérêt. Son extrêiiK / beauté , et la noblesse de son maintien , prêtaient un charme de plus à la touchante bonté de ses questions. Elle demandait le nom de chacun , s'informait du nombre de ses enfants et de ses moyens d'existence. Au milieu de cettt fournaise ardente, de ces misérables couverts de haillons, brûlés et noircis par le feu, elle semblait un ange des cendu du ciel , du moins ils paraissaient le croire ; tous l'entouraient , enchantés

MALVINA

lit surpris qu'elle daignât entrer dans de Jjareils détails; car, pour être un sauvage habitant des montagnes, on n'en est pas moins sensible au plaisir d'être compté pour quelque chose ; et Malvina, en se communiquant à eux , et en ayant l'air de se croire de leur espèce, les élevait à leurs propres yeux, et faisait plus pour leur bonheur que tout l'or de mistriss Birton. C'est ainsi , disait M. Prior à part lui , que l'amour-propre répand les richesses , mais que la vertu seule sait les donner ; c'est ainsi que l'amour-propre ne fait le bien qu'à l'aide de la fortune , et que la vertu trouve toutes les ressources en elle-même ; l'un hfe soulage qu'avec des dons, l'autre soulage bien plus avec sa pitié : aussi, tandis que les bienfaits du premier font de la reconnaissance la plus lourde des fehaînes, ceux de la vertu en font le plus doux des liens.

En réfléchissant ainsi ISI. Prior regardait Malvina avec une émotion respectueuse, et, tandis qu'elle était tournée , il pressa sa robe contre ses lèvres en la mouillant de larmes. Rien n'échappe à l'inquiète jalousie, et mistriss Birton, qui souffrait depuis long-temps de l'effet que Malvina produisait sur tous les coeurs , quoique éloignée d'elle à ce moment , aperçut pourtant l'action de iM. Prior, et ce dernier coup la lui rendit odieuse. «Allons, allons, ma belle cousine , lui dit-elle avec ironie, il est temps de nous retirer, les moments de ces ouvriers sont comptés , c'est assez leur en faire perdre ; en s'amusant à Converser sur leurs travaux, on les oblige à les suspendre , et d'oiseuses et inutiles questions sur leur vie ne la leur font pas gagner. » Là-dessus elle sortit sans attendre de réponse : Malvina la suivit ; mais comme sa cousine marchait fort vite, elle fut long -temps à la rejoindre; pendant cet intervalle, M. Prior s'approcha d'elle, et lui dit à voix basse : « IMadame de Sorcy me trouve-t-elle toujours aussi coupable ?

ne commence-t-elle pas à soupçonner que je pourrais avoir bien jugé? » Mal-

vina le regarda en silence; M. Prior n'en demanda pas davantage, et sut respecter l'indulgence qui doutait encore , et la délicatesse qui eût craint d'accuser. Pendant le dîner, mistriss Birton ne cessa de jeter des sarcasmes sur ceux qui se parent du voile de la douleur pour se rendre intéressants, et qui, par une affectation de bonté déplacée , réussissent à capter l'admiration. Malvina était trop loin de mériter un semblable reproche pour songer à faire aucune application; mais M. Prior, qui sentit le coup qu'on voulait lui porter, ne put s'empêcher de répondre avec vivacité :

« Il est des douleurs si vraies, madame , et une bonté si touchante, que nul ne peut s'y méprendre ; et , si vous examinez le monde avec attention, vous verrez que ces mouvements , si naturels au cœur de l'homme, ne sont jamais supposés faux que par ceux capables de les feindre. » Mistriss Birton fut confondue de cette réponse; c'était la première fois que M. Prior lui en faisait une pareille : l'effet qu'elle en éprouva ne peut se rendre : la suite , en développant son caractère, pourra le faire concevoir.

Malvina, surprise du propos de M. Prior, et n'en comprenant point le secret motif, lui dit avec un accent très-sérieux : « II me semble, M. Prior, que jamais moment ne fut moins propre à établir cette opinion ; et quand bien même mille exemples l'eussent confirmée, un seul devrait la détruire. » En finissant ces mots , elle regarda sa cousine pour désigner de qui elle parlait , et avec une expression de tendresse qui semblait vouloir réparer l'injustice de M. Prior. Celui-ci , quoique affligé de l'opinion qu'elle prenait de lui , ne l'en aima que davantage ; mais mistriss Birton sentit qu'il lui était plus impossible encore de pardonner la réponse de Malvina que celle de M. Prior : l'une l'avait offensée , il est vrai , mais l'autre l'humiliait. En lui disant une vérité dure , M. Prior avait rempli son ame de désirs de vengeance ; en prenant son parti , Malvina la forçait à en rougir. Quand la bonté

ne touche pas , elle irrite

croît par le bien qu'on lui veut faire ;

et , de toutes les souffrances de l'amour-

propre, la pire de toutes, et celle qu'il

ne pardonne jamais , est d'être forcé à

la reconnaissance par la personne qui le

contraint avec lui-même à l'aveu secret

de son infériorité.

Un long silence succéda à la réponse de Malvina ; en se prolongeant il devint embarrassant, chacun paraissait craindre de le rompre. Miss Melmor avait peu compris ce qu'on avait dit , et ne s'en souciait guère : sa mère tachait en vain de deviner dans les yeux de mistriss Birton ce qu'il fallait faire pour l'adoucir. Quoiqu'elle fiit bien sure de n'être pas l'objet de son mécontentement, néanmoins elle en était intimidée, et tremblait, en élevant la voix, de le faire tourner contre elle.... A cet instant la cloche d'entrée sonna ; mistriss Birton prêta l'oreille avec inquiétude; bientôt on entendit dans la cour un bruit de chevaux et de voitures. « C'est sans doute sir Edmond Seymour , s'écria miss IVlelmor , en rougissant et se levant pour aller à la fenêtre. —Et quand cela serait, Kitty, lui dit mistriss Birton avec sévérité , convient-il que vous couriez ainsi au-devant de lui.' — Restez à votre place , ma fdie , » ajouta mistriss Melmor , comme charmée d'avoir trouvé une phrase qui convînt à mistriss Birton. Un domestique entra pour annoncer que sir Edmond Seymour venait d'arriver. Le dîner étant presque achevé, Malvina se leva et demanda la permission de se retirer; ce que mistriss Birton lui accorda avec un air plus gracieux que la conversation précédente n'aurait du le faire présumer.

Page 1