‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 19 sur 188 · UNE EXPLICATION · texte numérisé non relu

UNE EXPLICATION

Vers le soir , Malvina se préparait à descendre, lorsque mistriss Birton entra dans sa chambre. « Ma belle cousine , lui dit-elle avec assez d'amitié , l'em-

MALVINA

la haine s'ac- pressement que vous avez mis à nous quitter lorsque Edmond est arrivé me montre assez la répugnance que le monde vous inspire. ]Ne croyez pas que je la blâme; au contraire, elle me paraît si naturelle dans votre situation, que je me prêterai à tout ce qui pourra la satisfaire : en conséquence , vous êtes libre de rester chez vous tout le temps qu'Edmond passera ici, et j'ai déjà donné des ordres pour qu'on vous servît dans votre appartement. — Vous êtes trop bonne, madame, reprit Malvina un peu surprise ; mais j'aime mieux me réunir à vous que de causer un pareil embarras dans votre maison. — Non , non , belle cousine ; vous savez qu'il est dans mon caractère de condescendre à tous les goûts de mes amis, et j'aime mieux me priver du plaisir de votre société pendant le peu de temps qu'Edmond sera ici que gêner votre liberté. Ainsi

voilà une affaire arrangée Point de

compliment , ajouta-t-elle en interrompant Malvina : je suis trop sûre que cela vous convient, et rien au monde ne pourrait empêcher mistriss Birton de se sacrifler pour ses amis. » Et en parlant ainsi, elle s'échappa sans attendre la réponse de Malvina. Celle-ci trouva quelque chose de singulier dans la conduite de sa cousine; mais comme au fond, sa proposition lui convenait, elle y souscrivit sans peine, et sans chercher à en approfondir la cause. En conséquence , elle s'arrangea pour ne point sortir de sa retraite; et partageant tout son temps entre son enfant et l'étude , elle trouva auprès de l'un de quoi remplir son cœur, dans l'autre une nourriture pour son esprit; et dans sa solitude, les moments les plus doux qu'elle eût connus depuis qu'elle était chez mistriss Birton.

Deux jours s'écoulèrent ainsi avec assez de rapidité ; le troisième, vers le soir, elle entendit frapper à sa porte. Miss Tomkins fut ouvrir, et M. Prior parut.

Il s'approcha de Malvina avec un peu d'embarras. « Madame de Sorcy me pardonnera-t-elle de venir ainsi troubler sa

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olitude ? lui dit-il ; mais, n'ayant point •ubiié le désir qu'elle a manifesté de irendre quelques leçons de langue erse, ai imaginé qu'elle serait peut-être bien ise de profiter de la retraite pour s'en ccuper. Voici un abrégé clair et comlode de différentes grammaires, que ai fait pour lui sauver l'ennui des preaières difficultés : s'il m'était permis de enir ici cliaque jour pour l'aider dans e travail?... »

En achevant ces mots, il hésitait, omme s'il eût craint d'exprimer un déir qui pouvait amener un refus. Malina, reconnaissante de la peine qu'il vait prise, se hâta de le rassurer. « Ce erait avec grand plaisir, M. Prior, que 3 m'occuperais tout de suite de l'étude n question , si mistriss Birton ne devait tre fâchée que nous ne l'eussions pas ttendue. — Mistriss Birton, madame,

pu , dans un moment de caprice , se crsuader qu'elle avait le désir d'aprendre; mais moi , qui la connais bien , • vous assure que , si vous ne voulez .larcher qu'avec elle, vous n'irez jamais ilus loin que la premièie leçon. — J'eslère, pour ma cousine, que l'assurance lù vous êtes de la bien connaître est m peu hasardée. Mais, au reste, n'enamons point ce sujet; j'ai eu plusieurs )Ccasions de voir qu'à cet égard nous le nous entendions pas. — Pardonneznoi, madame, répondit M. Prior en 'asseyant auprès d'elle; mais votre esinie m'est si précieuse, qu'il m'est im- )ossible de ne pas répondre à l'accusaion que vous avez portée contre moi lans votre cœur, et misti'iss Birton ous est trop étrangère pour que je puisse ■raindre de vous blesser en la peignant

elle qu'elle est — Arrêtez, M. Prior,

nterrompitMalvina : quand ce ne serait jas un abus de confiance de dévoiler les :orts de ceux avec qui l'on vit tous les ours , n'est-ce pas un manque de délicacesse quand ils regardent ceux chez qui l'on consent à vivre? — J'y consens, moi! s'écria-t-il. Ah! si je n'avais été retenu , enchaîné ici , croyez-vous que ,

ton, j'y fusse resté un jour de plus? — Eh ! qui peut vous retenir , vous enchaîner ici? lui demanda Mal vina avec intérêt. — Je vais vous le dire, madame :

mes pensées brûlent de s'exhaler devant vous : votre accent, votre physionomie commandent la confiance, et le besoin que vous avez fait naître en moi de vous donner la mienne est si vif, si impérieux , qu'il ne vous est plus permis désormais de la repousser. » Il prononça ces mots avec une émotion si vive, qu'il réveilla un tendre souvenir dans l'ame de Mal vina : elle reconnut, elle crut du moins reconnaître le ton de l'amitié, et ses larmes coulèrent en abondance.

« M. Prior, lui dit-elle, c'est ainsi que s'exprimait milady Sheridan. — Que dites-vous? s'écria-t-il ; quoi ! j'ai pu vous la rappeler ? Ah ! si je pouvais prétendre à la moindre portion de ce qu'elle vous inspirait ; s'il était possible que la main d'un ami rendît vos douleurs moins aiguës, et que vos yeux, sans cesse levés vers le ciel, se baissassent quelquefois vers la terre pour pleurer avec moi la compagne de votre jeunesse , de (juelles jouissances inattendues vous combleriez mon existence ! et peut-être vous-même y trouveriez quelques douceurs; car l'intime ami aime en tout temps, dit le sage, et il tient lieu de frère dans la détresse. — La place que Clara occupa dans mon cœur ne sera jamais remplie, répondit Malvina ; mais sachez, du moins, que jusqu'ici vous êtes le seul avec qui j'aie aimé à la pleurer : cette préférence, je ne sais sur quoi elle s'appuie, car je vous connais si peu — Et ce peu vous paraît mériter si peu d'estime, interrompit-il en souriant! mais peut-être me jugerez-vous autrement quand j'aurai repris le discours que l'attendrissement de mon cœur m'a forcé de suspendre.

Il y a trois ans que je vins ici, madame; il n'avait fallu qu'un mot de mistriss Birton pour me persuader qu'elle était tout ce qu'elle veut paraître, c'est-à-dire bonne, généreuse, au-dessus de son sexe par ses vertus et ses lumières , et je me

liés l'instant où j'ai connu mistriss Bir- . faisais une image charmante d'habiter

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auprès d'elle. La somptueuse élégance bienfaisante munificence qu'elle prodi-

de ce séjour lui fit tort dans mon opinion , mais ne détruisit pas entièrement l'enthousiasme qu'elle m'avait inspiré.

A cette époque , un de mes frères, ayant mal fait ses affaires , fut arrêté pour dettes : mon père et ma mère voulurent vendre leur petit mobilier pour le délivrer ; mais , cette ressource étant insuffisante, je m'adressai à mistriss Birton, qui consentit à m'avancer trois années de mes appointements. Charmé de sa générosité , je signai avec joie l'obligation de rester trois années auprès d'elle, et je ne crus pas avoir jamais sujet de m'en repentir : je fus bientôt détrompé. A peine me vit-elle enchaîné, que ses manières changèrent; ce n'était plus cette gracieuse affabilité qui me subjuguait, mais une sorte de despotisme capricieux auquel il fallait m'asservir. Je ne sais point courber la tête sous aucun joug; aussi, à peine eus-je senti le sien, que je voulus m'éloigner, moyennant une promesse de la payer de ses avances avec le fruit de mes épargnes et de mes veilles : mais elle s'y opposa impérieusement; et, montrant l'écrit qu'elle avait dicté, et que, dans l'effusion de ma reconnaissance, j'avais signé aveuglément, je vis qu'elle avait le droit de me retenir, et qu'à moins de manquer à ma parole, je ne pouvais sortir de chez elle sans son aveu. Je me résignai à mon sort; mais de ce moment mes yeux furent dessillés, et je vis ce qu'était mistriss Birton : néanmoins, comme je lui devais la liberté de mon frère, je vous jure, au nom de cette amitié qui vous unissait à lady Sheridan , que nul autre que vous n'a seulement soupçonné le jugement que j'avais porté sur elle; et c'est sans doute en faveur de ma discrétion et des longues peines que j'ai endurées que le ciel a permis que je trouvasse enfin un cœur dans lequel je pusse épancher le mien. — Votre sort me touche , monsieur, répondit Malvina ; et je conviens que ma cousine vous a donné lieu de vous plaindre

gue autour d'elle? — Ne vous y trompez point, madame, le b.en qu'elle fait est infiniment moins grand qu'il ne le paraît : les établissements que vous avez été voir manquent de tout; elle le sait et n'y remédie point; pourvu qu'on dise qu'elle soulage les malheureux, elle ne se soucie guère qu'ils le soient en effet. — Mais, interrompit Malvina, si la charité ne la guide point, quel motif a pu fixer sa retraite dans ces sauvages montagnes ? — L'amour-propre a été , je le crains bien, le seul et unique mobile de cette action : elle a espéré qu'en créant des asiles de bienfaisance auprès d'un palais de fée, dans les stériles montagnes de Bread-Alben, son nom deviendrait célèbre : ce fut le calcul d'un amour-propre éclairé qui éleva des hospices , et cependant tout y manque ; ce fut le penchant qui orna les appartements , et tout y fut prodigué : c'est ainsi que les ouvrages de l'amour-propre gardent toujours leur empreinte, et que plus ils font d'efforts pour ressembler à la vertu, plus ils nous apprennent qu'elle ne peut être imitée. — Mon Dieu , monsieur, que vos observations sont sévères ! — Ajoutez qu'elles sont justes, madame, et convenez qu'à votre insu c'est peut-être là le motif du peu de penchant que vous , inspire mistriss Birton. — Je ne nie point i que mon goût pour elle n'ait été moin- \ dre que l'estime dont elle me paraissait ! digne; mais convenez du moins que, malgré la vanité dont vous la taxez , il est impossible d'avoir moins de prétentions sur son extérieur : à l'entendre, ne la croirait-on pas moins jeune et moins belle qu'elle ne l'est en effet? — Lorsqu'on ne peut plus espérer d'éloges sur une beauté et une jeunesse qui finissent, madame, on cherche à en obtenir en feignant de se mettre au-dessous de ce qu'on vaut encore : soyez bien sûre que cette grande humilité ne s'étale que pour être contredite. On n'est point dupe de celle qui se déprécie trop; sa franchise i

d'elle; mais comment expliquer son peu est la dernière chose à laquelle on doill de générosité à votre égard , avec cette croire ; et, pour moi, je ne mets pas ei

MALVINA

doute que, quand l'habitude de l'adulation a donné le besoin d'occuper de soi, on n'aime mieux en dire du mal que d'être oublié. Voyez comme elle a transporté tous les vices de la société dans sa retraite , et comme on peut dire que , lors même qu'elle est seule, elle habite au milieu du monde : l'ambition ne vientelle pas la dévorer jusqu'ici? n'est-elle pas agitée de crainte que l'union de sir Edmond avec lady Sumerhill ne se fasse pas , et de haine contre miss Melmor à cause du goût qu'elle a inspiré à ce jeune homme? enfln ne peut-on pas lui appliquer ce passage de l'Écriture ' : Les richesses ont été son partage , mais elle a oublié la main de qui elle les tenait, et n'a sacrifié qu'au monde; c'est pour cela que, même en riant, son cœur est triste, et que sa joie finit par l'ennui? — M. Prior, répliqua Malvina en souriant, cette Écriture dont vous parlez n'at-elle pas dit aussi quelque part : Cherchez à acquérir cette charité qui ne pense point le mal, qui dispose à Vindulgence sans dégénérer en crédidité , et peut voir xme erreur sans la changer en crime. « M. Prior rougit , et IMalvina le fit aisément convenir qu'un des premiers préceptes de son état étant d'épargner son prochain , il était plus coupable qu'un autre de le juger sans rémission ; mais le pli était pris, et les injustices dont il avait été la victime avaient aigri son caractère et donné à son humeur une sévérité rigide dont il ne pouvait plus se corriger. Tandis qu'ils discutaient encore, la cloche du souper sonna, et ils s'aperçurent avec surprise du temps qui s'était écoulé depuis qu'ils étaient ensemble. M. Prior, qui n'avait jamais connu de si doux instants , demanda la permission de venir le lendemain, sinon continuer leur conversation, du moins commencer les premières leçons; et Malvina, qui avait éprouvé auprès de lui un léger mouvement de la confiance que la seule milady Sheridan lui avait inspirée , y consentit

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avec plaisir. Les jours suivants, M. Prior fut donc admis chez elle; il y passait plusieurs heures de suite; elles fuyaient pour lui avec la rapidité de l'éclair : contempler IMalvina, espérer son amitié, parler sans cesse de la sienne , lui paraissait au-dessus de toutes les joies célestes dont il entretenait les fidèles dans les jours de solennité.

Pour Malvina , il ne faut point s'étonner si elle ignorait les conséquences d'une pareille intimité: c'est moins l'âge que le caractère qui donne l'expérience ; et telle arrive à vingt-quatre ans, qui en sait moins que telle autre à dix-huit. Une femme douée d'un cœur tendre et d'une imagination très-vive verra 'ong-temps le monde avant d'apprendre à le connaître ; car il y a si loin d'elle à lui, qu'en suivant l'instinct qui porte chacun à se regarder soi-même pour juger les autres, elle doit marcher d'erreur en erreur, de chute en chute, et vivre la moitié de sa vie avec ses chimères avant de les reconnaître pour telles. Il est si difficile d'être éclairée ! il est si pénible de l'être ! Mais que sera-ce donc si cette femme , ainsi que Malvina , a passé sa jeunesse livrée à un sentiment que partageait un être fait comme elle, si cette union de leurs cœurs a confirmé le jugement de leur esprit, et si, absorbées par leur tendresse, elles ont marché dans le monde sans regarder autour d'elles ni s'apercevoir de ce qui s'y fait? Qui pourra s'étonner alors de leur inexpérience, et ne pas les plaindre en les voyant dupes de leur propre cœur ? Malvina , dans l'innocence de ses pensées, était bien loin de supposer qu'on pût trouver à redire aux visites de M. Prior. Les idées d'amour lui étaient trop étrangères pour qu'elle pût craindre de lui en inspirer; d'ailleurs, il était prêtre, catholique romain ^ comme elle , et cela seul

* Presque tont le nord de V Ecosse a conservé cette croyance ; ce n'est que dans la partie méridionale, du côté de l'Angleterre, que la religion presbytérienne devient dominante; de sorte que la plus grande partie des vassaux de mistriss Birton étaient attachés au culte catholique , qu'elle professait ellemême, étant d'origine française.

eût suffi pour faire évanouir ses doutes, s'il eût été dans son caractère d'en concevoir.

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