CHAPITRE Vllî
tlNE ENTREVUE.
Cependant plus de huit jours s'étaient écoulés depuis que Malvina, renfermée chez elle, n'avait point vu mistriss Birton. Elle craignit de la fâcher en prolongeant plus long-temps sa retraite , et se décida à descendre un matin pour lui faire une visite avant le déjeûner. Elle se présenta à la porte de son appartement; mais ses femmes lui dirent que leur maîtresse s'habillait, et ne pourrait la recevoir que dans une demi-heure. Malvina se retira en les priant de l'avertir lorsque mistriss Birton serait prête. En s'en retournant elle traversa le salon de musique , et , voyant auprès d'une harpe un cahier de romances françaises , elle s'arrêta pour les regarder. Cette langue natale , cette langue chérie qui avait exprimé ses premiers sentiments, avait un attrait si puissant pour elle, qu'il lui fut impossible de ne pas lire toutes ces romances ; et, afin de les mieux entendre, elle s'assit devant la harpe et les chanta en s'accorapagnant : tout-à-coup les doux sons d'une flûte vinrent se mêler à sa voix; étonnée, elle s'interrompt, se retourne, et aperçoit derrière sa chaise un jeune homme qu'elle ne connaissait pas. Elle rougit et voulut se retirer ; il la conjura de ne pas le priver si tôt du plaisir qu'il goûtait à l'entendre. Elle leva les yeux sur celui qui lui faisait cette prière, et les baissa aussitôt en rougissant encore davantage.
C'était une de ces physionomies où tout le feu de l'esprit s'unit au cbarme de la .sensibilité, et qu'il ne faut pas regarder deux fois quand on veut conserver sa tranquillité. L'innocente Malvina ignorait ce danger, et ce qui aurait dû l'engager à fuir fut précisément ce qui la fit rester. Mais si l'aspect de sir Edmond Seymour l'avait surprise agréablement ,
MALVINA
comment peindre ce qu'il éprouva en la voyant ? Il entend de loin Malvina , il s'approche, écoute, et cette voix retentit jusqu'à son coeur et lui apprend qu'il en a un; il entre, elle se retourne, et le charme s'achève. Ses beaux cheveux blonds , dont les boucles ondoyantes tombent sans art sur ses épaules ; ce teint semblable à ces roses blanches qui, nuancées d'un léger incarnat, laissent l'œil incertain sur leur véritable couleur; ce cou d'albâtre, que relève encore la robe lugubre dont elle est habillée ; ces yeux noirs bordés de longues paupières de soie, et dont le regard tendre et prolongé va toujours frapper au cœur ; cette contenance modeste et timide, tout l'étonné , l'enchante ; l'univers qu'il a connu disparaît, un nouveau monde vient de s'ouvrir pour lui ; il s'y précipite sans examen , il y vivra avec délices si Malvina veut l'habiter avec lui.
Ces mouvements , quoique vifs et rapides , étaient trop confus pour qu'il s'en rendît compte ; d'ailleurs une impression de ce genre a quelque chose de si excessivement doux, que, par un instinct secret , on a soin d'écarter d'elle tout ce qui pourrait la détruire ou l'altérer; on veut ignorer qu'elle existe, afin de la laisser exister, et, dès sa naissance, les autres puissances de l'ame se retirent en arrière , comme par respect et poui ne pas troubler la souveraine qui vient régner sur elles.
Malvina s'était rapprochée de la chaise, mais ne paraissait pas encore décidée à s'asseoir , lorsque mistriss Birton entra. Elle fit un mouvement de surprise en voyant sir Edmond Seymoui et s'adressant à Malvina avec un peuj d'ironie : «J'accourais, ma belle cousine,! pour vous sauver l'ennui d'une trojl longue attente ; mais je vois avec plaisir] que vous avez trouvé le moyen d'y remédier. — En sortant de chez vous, madame, reprit Malvina, j'ai trouvé ces] romances; elles sont nées dans ma j>atri(' j'ai cru m'y transporter en les chant.iiit pendant que j'en étais occupée, monsieur est entré — Oh! il est des
de.
eu I
MALVINA
hasards très-heureux. —Oui, sans doute, il en est, s'écria sir Edmond, je ne l'ai jamais pensé autant qu'aujourd'hui. — Et vous n'êtes peut-être pas le seul , » ajouta mistriss Birton avec humeur.
IMalvina comprit ce qu'elle voulait dire , et, blessée d'un pareil soupçon, flt une inclination pour se retirer. Sa cousine la laissait aller, lorsque sir Edmond, effrayé de son intention, s'approcha d'elle et lui dit avec vivacité : « Quoi ! madame, nous allons vous perdre ! N'aurez-vous paru un instant que pour nous apprendre tout ce qu'on souffre en votre absence ? Pourquoi cette cruelle retraite ? pourquoi demeurer invisible à tous les regards? craignez- vous, en vous laissant voir, d'être trop adorée? » Mistriss Birton rougit de dépit ; Malvina rougit aussi , mais non pas de dépit : un sentiment doux, mais inconnu, écarta un instant les sombres nuages dont elle était enveloppée ; et peut-être aurait-elle voulu céder aux instances de sir Edmond ; mais elle sentit qu'elle ne le devait pas, et que, puisque mistriss Birton se taisait, c'était lui dire assez qu'elle ne désirait pas sa présence : aussi persista-t-elle dans son intention, et elle quitta la chambre aussitôt.
M. Prior monta chez elle de bonne heure dans l'après-midi. «Savez-vous, lui dit-il en souriant, que votre rencontre de ce matin a fait un grand effet, et que sir Edmond n'a pas pu parler d'autre chose pendant le diner? — En vérité ? reprit-elle en rougissant. — Cela est très-vrai ; mais, au reste, cela ne peut étonner que vous; car quiconque vous voit un instant doit sentir que là ou vous êtes on ne peut s'occuper d'autre chose. — Mais, M. Prior, interrompitelle timidement , qu'est-ce donc qu'on a dit de moi à table , et comment ai-je été le sujet de la conversation ? — Je suis bien aise de voir ce petit mouvement de curiosité à ma charmante amie ; il me fait espérer que cette mortelle douleur qui jetait un voile d'indifférence sur tous les objets commence un peu à s'éclaircir. » Ces mots iirent rougir Mal-
vina : si on lui en avait demandé la cause, sans doute elle n'aurait pas su la dire, car elle ignorait que la curiosité seule n'avait pas dicté sa question ; mais apparemment que quelque chose en elle le savait , et c'était ce quelque chose qui la faisait rougir. « Sachez donc , continua M. Prior, que sir Edmond a fait mille questions sur vous : il a voulu savoir quel motif vous avait conduite ici, et pourquoi , renfermée dans votre appartement, vous sembliez fuir tout le monde. « De longs malheurs ayant altéré la santé de madame de Sorcy et augmenté sa timidité naturelle, a répondu misti'iss Birton, elle se sent déplacée dans le monde, et c'est pour cela qu'elle le craint et le fuit.— Je m'étonne, a repris sir Edmond , qu'on puisse craindre ce qu'on embellit; il n'est point de cercle dont madame de Sorcy ne fit l'ornement; et, quant à moi, depuis que j'existe, je n'ai rien vu qu'on pût lui comparer. » Malvina lit un mouvement; M. Prior, l'attribuant à la surprise, ajouta : «Vous êtes étonnée , je le vois , de la franchise de sir Edmond envers une femme aussi vaine d'elle-même que mistriss Birton ; mais , je dois l'avouer à son avantage , au milieu de la légèreté de ses goûts , de son amour pour les plaisirs , et de tous les défauts qu'on peut lui reprocher, il a conservé une sincérité rare ; et même auprès de mistriss Birton, dont il connaît le caractère , et dont son sort dépend en partie, il n'a jamais su déguiser la vérité. — C'est un éloge pour tous les deux , reprit Malvina ; car il est peut-être aussi rare de savoir l'entendre que d'oser la dire. — Mais comme il est le seul
jusqu'ici qui ait eu ce privilège —
C'est peut-être la faute des autres , interrompit encore Malvina : souvent on est injuste en croyant n'être gue vrai ; et, quand on accuse à tort, il ne faut pas s'étonner d'être repoussé avec aigreur.
--Non, répliqua M. Prior, soyez sûre que mistriss Birton ne supporterait de personne ce qu'elle souffre de sir Edmond; mais elle le ménage, parce que l'objet de toute son ambition dépend en-
MALVINA
tièrement de lui. Vous savez peut-être qu'elle a promis de lui assurer sa fortune, à la condition qu'il épouserait lady Sumerhill : et ne pensez pas que ce soit dans la vue de faire son bonheur ; non , ce n'est pas elle qui s'occupe d'une pareille misère; mais la famille des Sumerhill est une des plus anciennes de l'Ecosse et une des plus en faveur à la cour de Londres ; mais lord Stafford, oncle de la jeune personne , a promis , si ce mariage avait lieu , de faire siéger sir Edmond au parlement, et de joindre à cette terre-ci un tiefqui donnerait àmistriss Birton le droit de prendre le titre de lady ; et voilà les motifs qui la déterminent. Mais sir Edmond résiste : quoique jouissant d'une fortune assez médiocre, il préfère son indépendance aux richesses et aux dignités. Sans rejeter précisément cette alliance, il la remet de jour en jour ; et la crainte qu'il n'y renonce , et de perdre par là un titre qui fait depuis long-temps l'objet de ses plus violents désirs, rend mistriss Birton douce et flexible avec lui. Cette circonstance lui donne donc une sorte d'empire sur elle ; et je dois convenir que, lorsqu'il est ici, il n'en use que pour faire du bien, et qu'il force sa tante à répandre sur les pauvres de ce canton les dons qu'elle voudrait lui prodiguer pour se l'attacher. — Savez-vous, M. Prior, qu'un caractère qui use ainsi de son pouvoir doit être noble et généreux , et que je n'arrange point tant d'estimables qualités avec les vices qu'on lui attribue ? — Sir Edmond a eu le malheur, madame, d'être maître de lui de trop bonne heure; et, jeté dans le monde sans guide, faute d'avoir su réprimer ses premiers mouvements, ils sont devenus une source de corruption. Assurément son anie est grande et î)elle ; je l'ai vu même, dans plus d'une occasion, porter l'enthousiasme du bien jusqu'au délire : sa parole est inviolable et sacrée, et nulle puissance ne l'y ferait manquer. Courageux jusqu'à la témérité, l'hoimeur lui est plus cher qne la vie; et son désintéres sèment est tel , que son peu de fortune
vient du sacrifice qu'il a fait de la sienne à sa sœur, afin de faciliter divers arrangements qui s'opposaient à un mariage qu'elle désirait. — Eh bien ! M. Prior, lui dit Malvina émue et en se penchant vers lui comme pour écouter plus attentivement. — Eh bien! madame, c'est du sein de tant de vertus que s'élève une passion si désordonnée pour les femmes, jointe à une telle dépravation de principes, que, tandis qu'il est honnête et vrai pour le reste du monde, il les séduit et les trompe sans remords. Ce n'est pas seulement un penchant irrésistible qui l'entraîne, c'est un calcul raisonné qui le conduit; et, comme le désir ne naît chez lui que de l'attrait du sexe , et non du choix du cœur, il n'a connu que ces intrigues que l'occasion commence, que le plaisir achève, et que le dégoût détruit. L'amour , le véritable amour lui fut et lui sera toujours inconnu : ce n'est pas dans un cœur profané par la débauche qu'il allumera jamais ses feux.» Pendant la fin de ce discours, Malvina était tombée dans une profonde rêverie , et ne semblait plus écouter M. Prior; celui-ci paraissait aussi plongé dans la méditation , lorsque miss Tomkms, ouvrant brusquement la porte, demanda si miss Faimy était là. « Je la croyais avec vous, lui répondit Malvina avec une vivacité mêlée d'inquiétude. — Non, madame, je ne l'ai point vue depuis le dîner, et je l'ai cherchée en vain chez misti'iss Birton. — Ah ! mon Dieu ! » s'écria Malvina; et, s'élançant aussitôt hors de l'appartement, elle parcourut toute la maison , mais inutilement.
M. Prior, témoin de son inquiétude, sortit dans les cours pour chercher l'enfant; et Malvina, remontant en désordre en appelant à haute voix Fannyl Fannyl entendit une voix qui lui répondait : elle croit reconnaître la voix de sa fille; elle marche de ce côté, ouvre plusieurs portes, et, entrant dans un appartement qui lui était inconnu , aperçoit sir ?^dmond Seymour, seul avec la petite Fanny sur ses genoux. Le plaisir de la retrouver, l'inquiétude qu'elle
MALVINA
avait eue , et la surprise qu'elle éprouva, lui causèrent une telle impression , que ses forces ne lui permirent pas d'avancer : pale et tremblante, elle tomba sur une cbaise auprès de la porte, en tendant les bras à son entant. Fanny vint aussitôt s'y jeter, et iMalvina, la pressant sur son sein, l'accabla des plus tendres caresses. Sir Edmond s'approcha d'elle très-ému. « Que je suis coupable ! lui dit-il; je vois, à votre agitation , quelles cruelles alarmes je vous ai causées : nip serait-il possible d'en obtenir le pardon? — Je l'ai retrouvée, répondit-elle en montrant Fanny , je la vois, je la tiens dans mes bras, et je me sens trop heureuse pour songer à me
plaindre de personne » Sir Edmond
la regarda long-temps en silence; ses yeax se mouillèrent de larmes, puis il dit : " Se peut-il que de tels sentiments ne sortent pas du cœur d'une mère?
Kon, ajouta-t-il ensuite avec plus de vivacité, ce n'est pas là la nature, mais c'est mieux qu'elle. — Le croyez -vous possible? lui demanda IMalvina avec douceur. — Oui, d'aujourd'hui seulement; il n'appartenait qu'à vous de m'apprcndre qu'on pouvait la surpasser.
— IMalheur à qui voudrait le tenter ! reprit-elle; le bien n'est que là où est la vérité : qui veut aller plus loin, s'égare.
— Assurément, répliqua-t-il, d'autres ont dit cela avant vous , mais nul ne l'a
dit comme vous La surprise que
vous faites naître peut seule égaler le plaisir qu'on ressent à vous voir; tout ce que le monde offre d'aimable ne m'avait point donné l'idée de ce que j'ai
trouvé ici, et Vous aurais-je fâchée,
n'adame? ajouta-t-il vivement en voyant que .Malvina se levait pour se retirer, et me pUnissez-vous d'avoir été trop sincère? — Trop peu accoutumée au monde pour en comprendre le langage, lui ditelle, je ne sais point y répondre, et je vous aurais su gré d'une distinction qui me l'aurait épargné. » Et elle s'éloignait toujours. Sir Edmond , la suivant d'un air agité, s'écria : » Et croyez-vous qu'il soit possible de le parler avec vous ?
Telle habitude qu'on en ait, ne doit-on pas la perdre en vous voyant ? » Cette espèce d'aveu rappela à IMalvina ce que lui avait dit i\L Prior, et an demi-sourire effleura ses lèvres. Sir Edmond le vit , et ajouta : « Je respecte votre silence, et n'ose vous interroger sur votre sourire; mais j'ai lieu de craindre qu'on ne m'ait peint à vous sous des couleurs odieuses. — Rassurez - vous , dit-elle en badinant ; si on m'en a dit du mal , on m'en a dit plus de bien encore. » Et, en parlant, elle se rapprochait de la porte, et sir Edmond la suivait toujours , prêt à lui prendre la main , mais sans jamais oser le tenter. « Et peutêtre aurez-vous cru l'un plutôt que l'autre? lui demanda-t-il. — Au contraire ; lorsqu'on me parle d'un étranger, je vous assure que je suis toujours plus disposée à croire le bien que le mal. — Assurément, je ne suis qu'un étranger pour vous. — Mais il me semble qu'oui, » ajouta-t-elle en souriant et tournant le bouton de la porte pour sortir. Au moment où elle l'ouvrait, celle qui donnait sur le corridor s'ouvrit aussi ; une femme parut et la referma aussitôt en faisant un cri. A cette voix, Malvina crut reconnaître miss Melmor, et, songeant combien il devait lui paraître extraordinaire de la trouver chez sir Edmond, elle ne pensa pas qu'il pouvait l'être pour le moins autant d'y voir entrer miss IMelmor. Sir Edmond feignit de n'avoir vu ni entendu personne; mais, saluant respectueusement Malvina , il ne la retint plus. Elle descendit aussitôt chez mistriss Birton, oij elle trouva M. Prior, et elle leur raconta avec tantde simplicité le hasard qui l'avait conduite chez sir Edmond , que ni l'un ni l'autre n'en conçurent aucun soupçon.
Celui-ci les rejoignit bientôt; I\Ialvina ne songea pas à se retirer, et mistriss Birton ne crut pas devoir l'en faire souvenir Ce n'est pas qu'elle ne fût inquiète de voir son neveu auprès d'une si charmante femme. Depuis l'instant où Malvina était entrée dans sa maison, elle s'était vivement repentie de l'y avoir
reçue, et ne s'était occupée que des moyens d'empêcher sir Edmond de la voir; car, outre le penchant qu'elle lui connaissait pour les femmes en général, elle sentait qu'il y avait dans Malvina de quoi inspirer plus qu'un goût, et par conséquent de quoi la faire trembler pour l'union projetée avec lady Sumeriiill. INiais, d'un autre côté, il était essentiel de ne pas heurter l'humeur indépendante de ce fier jeune homme, en lui laissant voir que c'était à dessein qu'elle éloignait Malvina. Elle savait trop que c'eût été pour lui une raison de plus de vouloir la connaître , et que, ne s'étant jamais soumis à la volonté d'autrui , s'opposer à un de ses désirs , était risquer de l'exciter : aussi mettaitelle tout son art à lui persuader qu'elle s'efforçait d'attirer madame de Sorcy au milieu d'eux, mais que ses efforts étaient vains , parce que le caractère de sa cousine, sauvage et misanthrope, ne cédait jamais à la complaisance. En les trouvant ensemble le matin , la crainte de voir tous ses projets détruits l'avait empêchée de contenir le premier mouvement d'humeur ; mais , en rélléchissant , elle avait compris que pour pouvoir tromper Edmond , il fallait feindre un air satisfait lorsqu'un hasard, qu'elle n'aurait pu éviter, le réunirait à Malvina. Ainsi, dominant l'anxiété qu'elle éprouvait , elle fit beaucoup de caresses à sa cousine, et de frais pour être aimable : elle l'était beaucoup quand elle le voulait; chacun s'en aperçut, et elle plus qu'un autre : alors son amour-propre satisfait lui fit un peu oublier ses craintes, et la mit dans une situation intérieure assez douce pour donner de la grâce à tout ce qu'elle disait. La conversation , vive et brillante avec sir Edmond , devenait instructive et sentencieuse dans la bouche de M. Prior ; ce qui l'aurait même rendue un peu grave, si 31alvina n'eût tempéré cet effet en y répandant la teinte touchante et voluptueuse d'une tristesse qui n'était presque plus que de la mélancolie. Quant à mistriss Melmor, si , à chaque phrase
de mistriss Birton , elle n'eût murmuré tout bas : Charmant ! charmant! en regardant les autres, comme pour leur dire : Que répondez-vous à cela? sa présence eût produit à peu près l'effet d'un meuble de plus dans l'appartement.
Pour sa fille, qui ne savait causer qu'à l'aide de la plaisanterie et de ces petites phrases entrecoupées à l'usage des esprits frivoles et superficiels, elle était peu propre à prendre un rôle dans une conversation sérieuse et suivie : aussi ne manquait-elle jamais l'occasion de se moquer de ceux qui y trouvaient du plaisir; et, sur ce point, depuis longtemps madame de Sorcy et M. Prior étaient l'objet de sa raillerie. Elle avait espéré mettre sir Edmond dans son parti , parce qu'étant connu par son talent pour le persiffiage , rarement ce genre s'unit-il à un fond solide. Mais il possédait tous les genres d'esprit , et savait être profond dans la solitude, comme brillant dans le grand monde.
Elle s'en aperçut avec dépit; et, irritée du plaisir qu'il semblait prendre à discuter avec Malvina, et du silence qu'elle était obligée de garder, elle se mit à bouder dans un coin. A plusieurs reprises , Malvina lui adressa la parole et lui fit plusieurs prévenances ; mais toutes furent repoussées avec aigreur, et le ton sec de ses réponses détermina Malvina à ne plus lui parler. A la fin miss Melmor s'ennuya d'un rôle qui convenait si peu à son goût, et, se levant avec humeur, elle fut s'asseoir devant un piano qui était au bout de la chambre, et préluda quelques airs. Malvina fut la première à se rapprocher d'elle pour l'écouter; elle loua beaucoup son talent et sa brillante exécution. Miss Melmor, la regardant, comme si elle eût fait peu de cas de ses éloges, appela sir Edmond, et lui proposa de chanter un duo italien. « TV'on, non, dit mistriss Birton , puisque nous voilà réunis , exécutons plutôt quelques morceaux de ces partitions d'opéra français. — Quoi!
vous avez ici Armide, Alceste, OEdipe, tous ces immortels chefs-d'œuvre de no-
M AL VIN A
tre scène ? s'écria Malvina en parcourant les cahiers qui étaient devant elle. O chère mistriss Birton ! on voit bien que vous avez toujours le cœur un peu français. — Pour moi , reprit miss Melmor dédaigneusement , je ne connais rien de plus triste et de plus froid que cette langue, et je ne pense pas qu'on puisse jamais rien dire d'aimable avec elle. — Priez madame de Sorcy d'en prononcer quelques mots, répondit sir Edmond, et je suis sûr que votre incrédulité cessera. — Peut-être que non , ajouta-t-elle d'un air plus dédaigneux encore, mais en baissant la voix; ma tète ne s'exalte pas si facilement , un mot ne me la fait pas perdre. — Ah ! ce n'est pas la tête qui est en danger auprès d'elle. — Le cœur, voulez-vous dire, reprit-elle avec ironie : heureusement , pour certaines gens , qu'ils n'ont rien à risquer de ce côté-là ; mais ils lui diront que si , et elle les croira comme tant d'autres, et, comme tant d'autres , ils la tromperont. » Pendant cette conversation, que ^lalvina n'était pas censée entendre, mais dont elle ne perdait pas un mot , mistriss Eirton était passée dans sa chambre pour chercher la partition d'OEdipe : elle rentra avant que sir Edmond eût eu le temps de répondre ; ce qui le fâcha sans doute , mais moins que Malvina. « Voyons , Kitty , dit mistriss Birton en posant la musi- 'iue sur le pupitre, accompagnez-nous ce beau trio. » Miss Melmor essaya; mais elle ('tait exécutrice et non pas musicienne ; elle jouait comme un maître , et déchiffrait comme une écolière; de sorte qu'il lui fut impossible de faire ce qu'on lui demandait. « Je suis sûr que madame de Sorcy réussira mieux, lui dit sir Edmond.— Quand cela serait, réponditelle, je n'y aurais aucun mérite, j'ai été nourrie avec cette musique dès mon enfance. — Je ne m'étonne pas alors que vous ayez l'air si languissant, reprit miss 3Ielmor, car c'est assurément une triste nourriture. — Mais , si la musique italienne vous plaît mieux , nous n'avons qu'a laisser celle-ci , lui répondit Malvina avec douceur. — Non, non, cou-
sine, repartit mistriss Birton, prenex la place , et que cette céleste mélodie nous fasse oublier les horreurs de ces sauvages montagnes, et nous transporte un moment dans notre patrie. » INIiss Melmor se leva aussitôt, et, poussant brusquement sa chaise, elle fut s'asseoir bien loin de là , comme déterminée à ne pas écouter. A l'aide d'une main légère, et d'une oreille délicate, Malvina rendit les partitions les plus compliquées avec goût et facilité : on pouvait avoir une exécution plus rapide, mais non pas un jeu plus agx'éable. Cependant mistriss Birton fut bientôt fatiguée ; elle voulait qu'on crût qu'elle aimait passionnément la musique, mais une heure d'harmonie était tout ce qu'elle pouvait supporter : d'ailleurs , la présence de ^lalvina lui pesait, ses talents la chagrinaient, et, pour faire cesser une situation assez pénible, elle feignit une migraine, et, sous ce prétexte ,