‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 23 sur 188 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

QUELQUES I.ÉGERS INCIOEIfTS.

SiB Edmond ne négligeait jamais l'occation de dire une chose tendre ou agréable à IMalvina, mais toujours un peu voilée; de sorte qu'elle ne voyait dans cette obscurité qu'un moyen indirect qu'il prenait pour s'adresser à miss INIelmor ; et, sous ron>bre de cette certitude, elle se permettait de l'écouter, de le trouver aimable, de se plaire avec lui, de prendre le plus vif intérêt à tous les éloges et aux récits d'Azoleta : cependant le trait s'enfonçait; aura-t-elle la force de l'arracher, lorsque la chimère de miss Melmor s'évanouira , et qu'elle verra distinctement que c'est elle, elle Malvina, qui est l'objet aimé?

Un soir, après le thé, la conversation roulait sur les mœurs du temps et la corruption générale, lorsqu'elle fut interrompue par des lettres qui obligèrent mistriss Birton de passer dans son cabinet; M. Prior, dont l'esprit était assez porté vers les comparaisons et les maximes, continua le sujet dont on s'était entretenu , en disant : « G" est ainsi que

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les voluptés des sens ressemblent à un torrent écunieux. — Ah! bon Dieu!

]\[. Prior, s'écria vivement miss IMelmor, allez-vous prêcher? épargnez-nous, de grâce, et laissez-nous profiter de l'absence de mistriss Birton pour causer de choses moins mortellement ennuyeuses. » Et aussitôt elle se mit à faire plusieurs frivoles questions à sir Ed- )nond, qui lui répondit sur le même ton. M. Prior haussa les épaules et sortit; INÎalvina se mit à lire dans un coin de la cheminée , et mistriss Melmor resta sans rien dire : c'est ce qu'elle pouvait faire de mieux.

« Apprenez-moi, sir Edmond, combien de temps vous a fixé la femme que vous avez le plus aimée? lui demanda miss Melmor dans le courant de la conversation. — Je serais fort embarrassé de vous le dire, répondit-il en feuilletant un livre qu'il tenait entre ses mains ; car il me semble à présent tjue je n'en ai jamais aimé aucune. » A ces mots, IMalvina continua d'avoir toujours les yeux sur son livre, mais elle ne lisait plus. « Quoi ! de toutes celles à qui vous l'avez dit, nulle ne vous a fait brûler d'une ardeur véritable? — Peut-être leur vanité se l'est-elle imaginé, et me le suis-je ligure moi-même; mais comment oser donner le nom d'amour à ces ardeurs éternelles qui durent h peine quelques mois ? — Puis-je croire qu'au milieu de toutes les beautés qui embellissent les fêtes de Londres et d'Edimbourg , aucune ne vous ait paru digne d'attachement? — Aucune, du moins, ne m'en a inspiré. — Comment faut-il donc être pour vous plaire? » reprit-elle en contenant sa joie, et sûre qu'il allait lui dire à l'oreille comme vous. Au lieu de cela, il ouvrit le livre qu'il tenait et lut avec chaleur le morceau suivant :

« Kombre de femmes ont attiré mes vœux et intéressé mon ame ; plus d'une fois la mélodie de leur voix captiva mon oreille trop attentive à les écouter; plusieurs belles me plurent, l'une pour une vertu , l'autre pour une autre ; mais une beauté parfaite, je ne la trouvai jamais :

toujours quelque défaut jaloux à côté de la plus belle de ses grâces en détruisait les cliarmes. Mais elle! elle incomparable, accoinplie en tout, le ciel la forma du trait le plus parfait de chacune de ses créatures M » Il appuya sur cette dernière phrase, en jetant sur Malvina un regard si tendre et si expressif, qu'elle en fut troublée jusqu'au fond de l'ame; et de ce moment elle entrevit que, s'il eut réellement aimé miss Melmor, c'eût été elle qu'il eût regardée ainsi.

Sans doute cette jeune personne fit la même réflexion, car elle bouda tout le monde le reste de la soirée , et particulièrement Malvina. « A propos, Edmond, lui dit mistriss Birton au moment où chacun se préparait à se retirer, votre nouvel appartement ne tardera pas à être prêt, et à votre retour vous pourrez l'occuper. — ]\on , non , répondit-il vivement, réservez-le pour un autre, je ne veux point quitter le mien, il est désormais consacré, « ajouta- 1 -il d'une voix basse et en regardant fixement Malvina, auprès de qui il était assis, afin de lui rappeler l'instant où elle y était venue. Mistriss Birton n'entendit pas ces derniers mots , et sortit en lui disant qu'il était libre; mais IMalvina n'avait que trop compris sir Edmond , et aussitôt une secrète émotion s'était emparée de son cœur : distraite, troublée, elle ne songeait plus à se retirer, lorsque miss Melmor, tourmentée de la voir ainsi auprès de sir Edmond, s'écria étourdiment : « Si c'est le voisinage de sir Edmond qui retient madame de Sorcy, je crois qu'il doit en être fier; cor, depuis qu'elle est avec nous , voilà la première fois qu'elle s'est oubliée. » Cette réflexion, qui n'était que trop vraie, fit son effet sur tous ceux qui l'entendirent ; la seule mistriss Melmor resta la même qu'auparavant.

Malvina se leva un peu confuse, et, s'avançant pour prendre son sac à ou vrage qui était sur une table , elle posa sa main , par inadvertance , sur celle de sir ïldmond; et, la retirant bien vite,

I Sbakspc'iro, dans la Tempête.

MALVINA

elle s'éloignait précipitamment, lorsqu'en se retournant elle aperçut dans la glace sir Edmond qui portait à ses lèvres la place qu'elle avait touchée : ce léger mouvement, qui ne fut aperçu que d'elle, augmenta encore son émotion; son cœur palpita, ses joues s'animèrent, et , surprise de ce qu'elle éprouvait, elle se hâta de se retirer : chacun la suivit; mais à peine sir Edmond se fut-il éloigné, que miss Melmor s'écria : « Je ne sais quel caprice peut attacher autant sir Edmond à son appartement : ne seraii-ce pas qu'il le trouve assez commode pour recevoir des visites ? Qu'en pensezvous, ma chère? » ajouta-t-elle en regardant iMalvina ironiquement. M. Prior, indigné qu'on osât rappeler ce souvenir dans l'intention d'attaquer la candeur de son amie, répondit, avec plus de franchise qu'il ne l'aurait du peut-être : « Oui, miss Kitty, il doit le trouver tel, et je ne pensais pas vous en voir faire la remarque. » Ces mots déconcertèrent tellement miss Melmor, que M. Prior fut au moment de se repentir de les avoir dits : elle rougit, balbutia, el, prenant le bras de sa mère, qui écoutait bien et ne comprenait guère, elle monta brusquement dans sa chambre.

Malvina, surprise et pensive, suivit lentement son chemin, sans entendre M. Prior, qui lui souhaitait le bonsoir. Elle se coucha et ne dormit point; mille pensées roulaient dans sa tcte. Mistriss Birton avait parlé du retour de sir Edmond : il allait donc partir? Que signifiait cette réponse singulière de M. Prior à miss Melmor? ne semblait-elle pas dire que cette jeune personne allait quelquefois chez sir Edmond? En effet, c'était elle qui avait ouvert la porte le soir que Malvina y était allée chercher Fanny.

Mais, puisqu'un hasard l'y avait attirée, un autre hasard ne pouvait-il pas y avoir conduit miss Melmor? Cependant pourquoi s'était-elle échappée si vite, comme si elle eût craint d'être reconnue? D'ailleurs , la réponse de M. Prior signifiait beaucoup : quoique sévère dans ses jugeraeuts, oh ne pouvait pas lui repro-

cher d'être tout-à-fait injuste; et, s'il exagérait le mal , il ne le supposait jamais. Eh quoi ! pensait ^lalvina, se pourrait-il que, jusque sous les yeux d'une mère, sir Edmond fût capable de séduire une fille simple et innocente; que, sans égard pour celle qui le reçoit, sans respect pour le lieu qu'il habite, il osât violer les lois sacrées de l'hospitalité, les lois plus saintes de l'honneur?....

Mais n'est-ce pas ainsi qu'on le peint, comme un homme qu'aucune considération ne peut empêcher de se livrer à ses penchants ? Eh quoi ! ce regard tendre et sincère est donc un artifice? cette voix, qui semble partir du cœur, et qui y arrive, est donc étudiée? Ah! si c'est ainsi qu'est fait le mensonge, quelle vérité peut le valoir?

Tandis que ^lalvina , en proie à l'insomnie, se livrait à ces réflexions, sir Edmond, au milieu du silence de la nuit, écrivait la lettre suivante à son ami :

sir. EDMOND SEYMOrR A SIR CHARLES WEYMARD.

« Si tu veux mettre fin à l'extrême sur- « prise que te cause la prolongation de «mon séjour ici, viens, l-;àte-toi, et, '< quand tu l'auras vue, si tu t'étonnes « encore , ce ne sera que de l'idée que «j'aurais pu la quitter. IMalvina! nom « charmant dont le son enchanteur m'at- «tendrit, m'enflamme et fait palpiter « mon cœur du premier sentiment de la « vie! IMalvina ! femme angélique en qui o l'univers ne voit rien à désirer, et s'é- « tonne de trouver toutes les beautés « et les vertus réunies ! 0 Malvina ! aime, « c'est le seul trait qui manque à tes per- « fections , car il appartient à l'amcur « seul d'embellir ce qui semble ne pou- « voir pas être embelli.

«Je revins ici, tu le sais, Charles, « poussé par la curiosité de connaître « cette mystérieuse beauté que nous n'a- « vions pu entrevoir à notre dernier « voyage; tout ce qu'on m'avait dit d'elle « exalta mon imagination , et je résolus « de ne point quitter Birton-Hall avant « de m'être assuré si sa conquête valait

MALVINA

« la peine de la tenter ; mais , comme le a moment pouvait être lent à venir, je « pensai que miss iNJelmor m'aiderait à « prendre patience ; et , comme elle s'atn tribua la promptitude de mon retour, « je ne Jugeai pas a propos de la détrom- « per : Kitty est jolie, tu le sais , j'ai lieu « de le savoir mieux que toi encore; et a je te dirai même que l'obligation où je « me suis trouvé de ne m'occuper que « d'elle seule pendant près d'un grand «mois m'a fait découvrir que, si elle «s'efforçait d'être moins facile, elle « pourrait devenir une assez piquante « créature , et je crois que j'aurai la cha- « rite de l'en avertir, pour la récompen- « ser de son amour, lorsque je n'y at- « tacherai plus de prix.

« Mais ces plaisirs que je trouve au- « près d'elle , joints à tous ceux que « d'autres femmes peuvent donner, que « sont-ils auprès d'un seul regard de « Malvina? IMalvina m'a changé, ami; « elle a éveillé en moi des sensations « qui m'étaient inconnues, elle a fait ré- « sonner dans mon cœur des cordes « muettes jusqu'à présent : je ne m"ap- « proche du lieu où elle est qu'avec le « frémissement religieux qu'on éprouve « en entrant dans un temple; je dépose « à son aspect tout sentiment, toute « pensée qui ne seraient pas dignes « d'elle; son souffle divin épure tout ce « qui l'approche, et , tant que je suis sous « l'ombre de ses regards , je me sens à «( l'abri du démon. O Charles ! cette « beauté touchante porle bien plus à « mon cœur qu'à mes sens, et j'aspire « moins à en jouir qu'a en être aimé. « Ses traits sont enchanteurs sans doute; « mais je crois qu'elle serait plus belle « encore si on pouvait mettre son ame « sur son visage; et en la regardant j'ai « souvent dit avecDryden : Contemplez « ce temple majestueicx , il fut élevé par « des mains célestes ; son ame est la di- « vinité qui riiabite, et V édifice n'est « pas indigne du dieu.

« Je ne sais point encore si j'ai touché « le cœur de Malvina; mais, si j'y par- * viens un jour, je le saurai long-temps

« avant elle , et elle le saura long-temps « avant de me l'avouer : voilà précisé- « ment ce qui me plait et me la fait ai- « mer au-dessus de toutes les femmes : « m'aurait -elle changé si elle leur res- « semblait?

« Je soupçonne mistriss Birton d'avoir « eu le dessein secret de m'empécher de « voir sa cousine, dans la crainte, sans « doute, que cet assemblage de pcrfec- « tions et de charmes ne me dégoûtât de « sa favorite , lady Sumerhill : mais , en « vérité , je n'avais pas besoin de com- « parer cette triste beauté à Malvina « pour apprécier son peu de valeur, et « avoir effroi d'un joug qu'il m'aurait « fallu porter avec elle; d'ailleurs, la re- « connaissance dont ma tante prétend « m'enchainer en m'assurant tous ses « biens , le droit qu'en conséquence elle « croit devoir prendre sur mes actions , « et l'obligation qu'elle me fait de ce « lien , suffiraient seuls pour me le faire « rompre : j'ai un cœur lier, ami, et tous « les trésors de Salomon (pourvu néan- « moins que les sept cents femmes n'y « fussent pas comprises) ne m'engage- « raient pas à aliéner la plus légère por- « tion de mon indépendance.

« Ritty m'embarrasse cependant ; la « petite folle regarde une simple pro- « messe de mariage comme une obliga- « tion indispensable , et elle exige impé- « rieusement que je la remplisse : ce « n'est pas qu'accoutumé à ces sortes « de sommations , je me tourmentasse « beaucoup des siennes, si je ne craignais « que l'étourdie ne se plaignit tout haut, « et ne me perdît à jamais dans l'esprit « de madame de Sorcy ; car, si cette ai- « niable femme était informée de mes « relations avec miss Melmor, sa con- « science est si délicate , qu'elle serait « capable (m'aimât-elle) de prendre le « parti de sa rivale , et de renoncer à " moi pour toujours. Il est donc impor- « tant qu'elle ignore tout ce qui se passe, « et mon premier soin pour cela va être « d'éloigner Kitty au plus vite. J'avais « bien pensé, en cas de besoin, à la faire « enlever par un de vous ; mais j'ai

MALVINA

trouvé un moyen plus décent, et qui me réussit; le voici : Je feins , sous les yeux (le mistriss Birton, et loin de ceux de madame de Sorcy, une si vive ardeur pour miss Melmor, que mon inquiète tante en est effrayée, et que, pour me conserver pur à lady Sumerhill , elle va s'occuper de trouver quelque espèce de mari à sa pupille : elle m'en parlera sans doute ; j'aurai l'air de me soumettre humblement à sa volonté, et, de concert avec elle, je prétexterai un voyage la veille du jour où elle donnera ses ordres à sa stupide amie pour le mariage de sa pétulante fille : celle-ci n'ayant , après mon départ, personne à qui recourir, et pressée entre les menaces de mistriss Birton et un mari , se sauvera des unes

auprès de l'autre à moins qu'il ne

lui prenne fantaisie de courir après moi , ce dont elle serait bien capable ; mais , pour prévenir son humeur vagabonde, j'aurai soin de jeter quelques soupçons à cet égard dans l'esprit de mistriss Birton, aQn qu'elle la fasse surveiller sévèrement ; et , comme je veux que rien ne transpire, j'insinuerai à ma tante que , pour la tranquillité de lady Sumerhill , il est essentiel d'ensevelir le secret de mes amours dans le plus profond mystère. Séduite par un pareil motif, elle recommandera le silence à miss Melmor, de ce ton qui se fait obéir des caractères faibles ; et, connue celui de ma jolie Kitty n'a rien à désirer à cet égard , elle sera épouvantée de la colère de mistriss Birton, et, ne me voyant plus, prendra

le mari et se taira Et alors , ô ma

céleste iMalvina ! je reviendrai près de toi, et j'obtiendrai , à force de soins, de persévérance et d'amour, ce bien ; délicieux dont la possession doit m'é- ' lever au-dessus de tous les monarques ' de la terre. Charles , lorsque je cont temple cette aimable innocence, cette ' douce fraîcheur , cette beauté sans 1 tache , image de la nature au premier t printemps du monde ', sans doute je

• Rowe.

a ne me crois pas digne de la posséder ; a mais en même temps je jure au fond a de mon ame que nul autre que moi a ne la possédera jamais. »

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