CHAPITRE XrV
UTTRIGUE ECLAXRCIE.
Il était extrêmement rare que sir Edmond se trouvât seul avec Malvina :
celle-ci , quoique beaucoup moins solitaire, consacrait néanmoins une partie de sa journée à l'éducation de Fanny ; et, quand elle descendait dans le salon, mistriss Birton et miss IMelmor ne manquaient jamais de s'y trouver. Si un témoin indifférent gêne la tendresse, combien n'est-elle pas plus gênée encore
devant un témoin intéressé? L'inquiète ambition de mistriss Birton et la jalouse curiosité de miss IMelmor surveillaient tous les mouvements de sir Edmond, et interprétaient malignement ceux de Malvina. Se trouvait-elle placée par hasard auprès de sir Edmond ? un regard de mistriss Birton l'en faisait rougir. Sir Edmond saisissait-il l'occasion de lui dire un mot? miss Melmor glissait sa tête entre eux pour entendre la réponse. Malvina, ne pensant point avoir rien de secret à dire, se croyait indifférente à cette sorte d'espionnage ; et cependant, sans se rendre compte du motif, chaque jour elle descendait plus tôt , se retirait plus tard , et ne fuyait plus les occasions d'être seule avec sir Edmond. Assurément, elle ne disait alors que les mêmes choses qu'elle eût dites devant les autres; mais on peut présumer que ce n'était pas du même ton. Seule avec ce qu'on aime, sans s'en douter on prend un autre accent ; sans s'en douter, on trouve, avec un seul regard , le moyen de laisser deviner sa pensée sans avouer son secret :
mais cette même physionomie, dont il est alors si doux et si commode d'oublier l'expression, devant un tiers on la redoute comme un délateur , et on joint à la peine de la réprimer la crainte de la laisser voir.
Cependant sir Edmond souffrait impatiemment la tyrannie que mistriss Birton et miss Melmor exerçaient sur lui. Peu accoutumé à se vaincre , moins accoutumé encore à se contraindre auprès d'une femme qui lui plaisait, l'obligation de dissimuler son goût pour Malvina lui devenait de plus en plus insupportable ; et il résolut de se défaire au plus tôt, sinon du témoin le plus incommode , au moins du plus dangereux.
D'ailleurs , son but était de se faire aimer de Malvina : pour y réussir , l'essentiel était d'éloigner miss Melmor, avec qui il avait des torts , se souciant ensuite fort peu de la colère de mistriss Birton , qui n'en avait aucun à lui reprocher.
En conséquence , comme qu'il avait feinte pour miss Melmor dans l'absence de Maivina n'avait point eu auprès de mistriss Birton tout le succès qu'il s'en promettait , parce qu'elle avait assez de tact pour sentir que ce n'était pas de ce côté q-u'elle devait avoir le plus de craintes, il insinua à miss Melmor un esprit de hauteur et d'indépendance tel , cjue le despotisme de mistriss Birton ne pouvait pas le supporter longtemps. Cette jeune personne , enorgueillie des soins de sir Edmond, ne doutant point qu'il ne flnît par l'épouser, et excitée par ses conseils, ne ménageait plus la vanité de mistriss Birton , et bravait son autorité avec toute la flerté de quelqu'un qui se croit sûr de ses succès.
Mistriss Birton aurait cessé d'être elle-même si l'humiliation de miss Melmor n'était devenue nécessaire à son repos. Elle ne craignait pas précisément que sir Edmond voulût l'épouser, mais cette jeune personne semblait s'y attendre ; et l'insupportable orgueil qu'une pareille idée lui inspirait ne pouvait être toléré par mistriss Birton : aussi résolut-elle d'y mettre fin. A l'aide d'une dot médiocre , elle lui eut bientôt trouvé un mari; et, prenant mistriss Melmor en particulier , elle lui déclara, en présence de sir Edmond, qu'il fallait obtenir l'aveu de sa fille pour ce mariage , ou se résoudre , l'une et l'autre, à sortir de chez elle. Sir Edmond espérait bien ce fruit de ses soins, mais ne s'attendait pas pourtant à le recueillir si tôt : aussi fut-il agréablement surpris de la déclaration de mistriss Birton ; et , feignant de lui cacher son trouble, il pencha son visage dans ses mains pour lui dérober sa joie.
Mistriss Melmor, à qui sa fille avait persuadé qu'elle allait devenir lady Seymour, resta tout interdite de la proposition de mistriss Birton : elle regardait sir Edmond , et s'étonnait de son silence; le peu de facultés qu'elle avait s'anéantissait devant le mécontentement empreint dans les yeux de mistriss Bir-
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l'ardeur ton, et sa langue, enchaînée par la
crainte, ne pouvait articuler aucune réponse. Son amie , peu accoutumée à la voir hésiter lorsqu'elle avait parlé , lui réitéra ses ordres avec plus de sévérité, et mistriss IMelmor, faisant un effort, lui dit en bégayant : « Je croyais , ma
chère je supposais en vérité , je
m'étais figuré que vous destiniez ma fille à sir Edmond. — Que miss Melmor ait eu l'absurde vanité d'y prétendre, répondit dédaigneusement mistriss Birton, c'est ce qui est difficile à concevoir ; mais il est inouï qu'elle ait réussi à vous faire partager sa folie : au reste , sir Edmond est ici, qu'il s'explique, c'est pour lui en donner les moyens que j'ai voulu vous parier devant lui ; mais je le préviens que s'il était capable de renoncer , pour un caprice d'un jour , au mariage avantageux qui l'attend , ni lui, ni votre fille n'auraient jamais rien à espérer de moi. »
Dans toute autre situation , sir Edmond se serait révolté de cette menace, et il n'y eût vu qu'un motif de s'attacher davantage à celle qu'on aurait cru lui ôter par de semblables moyens; mais les ordres de mistriss Birton répondaient trop à ses vues pour qu'il refusât d'y souscrire , et il déclara formellement qu'il renonçait à ses prétentions sur le cœur de miss Melmor. « Pourquoi avezvûus donc dit à ma fille que vous l'épouseriez ? s'écria mistriss Melmor en colère : pourquoi l'avoir engagée à aller dans votre appartement ? était-ce donc pour l'abandonner après l'avoir séduite ? » Sir Edmond resta confondu en voyant mistriss Melmor instruite de cette intrigue , et dévoilant ainsi la honte de sa fille aux yeux de tout le monde ; mais mistriss Birton releva vivement cet aveu, et demanda, avec indignation, ce que signifiait cette accusation , et s'il était possible qu'on l'eût outragée au point de profaner sa maison en la rendant l'asile d'une honteuse intrigue. « Non, non, répondit mistriss Melmor, ma fille n'a rien a se reprocher; cela est sûr, car elle me l'a dit; mais je
blâme sir Edmond de l'avoir dans son appartement pour causer ensemble des préparatifs de leur mariage, avant d'avoir obtenu votre permission pour l'épouser. Ne trouvez-vous pas que j'ai l'aison, ma chère? — Vous convenez que votre fllle a eu l'imprudence d'aller trouver sir Edmond chez lui , interrompit mistriss Birton en élevant la voix à mesure qu'elle parlait, et vous doutez encore que votre fdie ne soit perdue, déshonorée, et indigne de respirer un instant de plus auprès de moi ? — Ah ! mon Dieu ! ma chère amie , répliqua mistriss IMelmor en tremblant, je vous assure que vous m'effrayez beaucoup ; cependant permettez-moi de vous dire que si l'on était perdue pour s'enfermer avec un homme, je ne sais ce qu'il faudrait penser de madame de Sorcy. « A ce nom , sir Edmond sentit tout son sang s'agiter avec violence , et une sorte d'effroi involontaire l'empêchait de parler, quand mistriss Birton s'écria : « Au nom de Dieu ! expliquezvous : que se passe-t-il ? Se pourrait-il que ma cousine.... mon propre sang....
sous mes yeux.... avec cet air d'innocence ?.... Non, non, je ne puis le croire. — Je ne veux pas dire précisément que madame de Sorcy soit coupable, reprit mistriss Melmor ; mais je sais bien que, chaque matin, M. Prior se rend chez elle , qu'il y passe au moins deux heures, et qu'ils ont l'air d'être fort bien ensemble. Il ne faut pas toujours se fier à cet air doucereux de madame de Sorcy; et je ne serais pas étonnée qu'avec ses belles phrases , ce fiit elle qui eut enlevé le cœur de sir Edmond à ma pauvre fille ; mais le ciel est juste , et j'espère vivre assez long-temps pour la voir abandonnée à son tour. »
Mistriss Birton garda un moment le silence; puis poussant un profond soupir : « Il est donc vrai , dit-elle , que l'exemple de la vertu est sans effet! J'avais cru que mon approche devait faire rougir le vice et l'indécence, inspirer l'amour de la sagesse et des bonnes moeurs; mais, je le vois, il n'y a plus d'abri
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attirée désormais contre la corruption générale; et ce n'est qu'en me repliant en moimême, que je puis croire encore à la vertu. » Sir Edmond , qui se souciait fort peu de celle de mistriss Birton , attendait avec impatience que sa phrase fût finie, pour demander à mistriss Melmor sous quel prétexte M. Prior se rendait tous les jours chez madame de Sorcy. « Il prétend , dit-elle , que c'est pour lui donner des leçons (Dieu sait de quoi ! ) pour moi , je ne décide rien sur ce qui se passe entre eux; je suis bonne, et Dieu défend de médire de son prochain. — Je crois bien, en effet, reprit sir Edmond avec émotion , que ce n'est pas sur de si misérables motifs qu'on se permettrait d'attaquer la réputation de madame de Sorcy. » Et en parlant ainsi , son cœur était déchiré de jalousie ; car malheureusement les penchants qu'il avait eus et les choix qu'il avait faits jusqu'à ce jour, ne l'avant approché que de femmes légères et faibles , il doutait qu'il y en eiit de vertueuses , et ce doute atteignait Malvina elle-même; mais s'il ne pouvait s'empêcher d'être inquiet de son intimité avec M. Prior, il n'aurait pas supporté qu'un autre que lui osât montrer les mêmes craintes : mistriss Birton , étonnée de la véhémence avec laquelle il s'exprimait là-dessus , lui dit : « Je ne sais , Edmond , pourquoi vous prétendez élever si haut la sagesse de madame de Sorcy : je conviens que son âge et le caractère de M. Prior la rendent plus excusable que miss TMelmor; néanmoins elle est coupable d'avoir mis les apparences contre elle, et j'aurai soin de lui en dire mon avis. Quant à votre fille, ma chère, continua-t-elle en se retournant du côté de mistriss Melmor , je consens, à cause de vous, en faveur de notre longue amitié, à ne point approfondir ce honteux mystère ; mais qu'elle n'hésite pas à obéir , car elle se repentirait toute sa vie d'avoir été rebelle à mes ordres. »
Mistriss Melmor l'assura , de l'air le plus soumis, de la parfaite obéissance de sa fille; et sir Edmond, craignant
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l'éclat des reproches de miss Mehnor , si elle pouvait les lui adresser, résolut de s'éloigner promptement , et dit , en conséquence, à mistriss Birton, que, pour éviter les regrets de part et d'autre, il s'absenterait jusqu'à ce que cette triste cérémonie fût achevée. IMistriss Birton ne fut point dupe de l'air chagrin qu'il affecta en prononçant ces mots ; elle le regarda d'un air de doute; mais, charmée de le voir partir, quel qu'en fût le motif, il fut convenu entre eux qu'on ne parlerait de rien à miss Melmor qu'après le départ de sir Edmond, et il fut fixé au lendemain.
Il se retira dans sa chambre, en proie à la plus pénible agitation. L'intimité de Malvina et de M. Prior lui était insupportable ; il aurait voulu en connaître la cause, surtout l'effet, afin de pouvoir juger du plaisir qu'y trouvait Malvina. Ce n'est pas précisément qu'il conçût une pensée injurieuse contre elle ', mais le plus léger mouvement de sa tendresse pour un autre lui semblait un vol impardonnable; il voulait être le seul qui occupât son imagination, qui fît palpiter son cœur: il eût été jaloux de milady Sheridan , si elle avait existé; il l'était presque de son souvenir. Il aurait donné sa vie pour s'éclaircir sur les sentiments secrets de Malvina ; cependant, par un orgueil qu'avaient nourri des succès brillants et nombreux, du moment qu'il avait des doutes sur la tendresse d'une femme , il aurait dédaigné d'avouer un amour qu'il n'eût pas été sûr de voir partager : aussi la jalousie pouvait bien le déchirer, mais non le forcer à se plaindre; et, s'il avait quelquefois laissé percer la sienne , c'était comme malgré lui , et dans des moments où le cri de la nature était plus fort que celui de la vanité.
Assurément, le sentiment que lui inspirait Malvina ne ressemblait en rien à tous ceux qu'il avait éprouvés jusqu'alors; mais, tout puissant qu'il était, il aurait su en contenir l'aveu , si la douce émotion qu'il lisait dans les regards de celle qu'il aimait ne lui eût fait espérer
qu'elle l'écouterait sans peirie : il attendait avec impatience le moment de s'expliquer plus clairement, lorsque mistriss Melmor vint arrêter l'élan de sa tendresse, et le décida à ne pas ouvrir son cœur avant d'avoir vu , par lui-même , si cette accusation était fondée ; et , s'il la trouvait telle, si un autre avait pu un seul instant le balancer dans le cœur de Malvina, il se promit, non pas de l'oublier , mais de n'en jamais faire sa femme.