CHAPITRE XV
LA VEIILK d'uK IÉPART.
Le soir , chacun se réunit auprès de la table à thé. IMistriss Birton , occupée du plaisir d'humilier miss Melmor par son mariage, et de la crainte que lui causait Malvina, rêvait conmient elle pourrait réussir à se défaire encore de celle-ci. Mistriss Melmor, pressée entre la colère de mistriss Birton et la peur que lui faisait celle de sa fille , cherchait à penser quelque chose pour se tirer d'embarras, et croyait réfléchir parce qu'elle ne disait rien. Sir Edmond, triste et rêveur, le coude appuyé sur la cheminée , tenait une gazette qu'il feignait de lire, et, absorbé par sa tendresse pour Malvina, était également bouleversé par le regret de la quitter et la crainte de n'en être pas aimé. De l'autre côté de la table, Malvina, assise auprès de son enfant , lui montrait des estampes dont elle lui expliquait les sujets à demi-voix ; miss Melmor regardait nonchalamment par-dessus son épaule, et M. Prior, se promenant à grands pas dans la chambre, réfléchissait.
Le silence fut interrompu par miss Melmor, qui, comme la plus jeune, s'approcha de la table pour faire le thé. Elle avait servi tout le monde, et Malvina tenait sa tasse entre ses mains, lorsque mistriss Birton , s'adressant à sir Edmond , lui dit : « Vous ne comptez partir que demain après le déjeûner, n'estce pas? » Il fit une inclination. « Et où
MALVINA
allez-vous donc? lui demanda aussitôt miss Melmor. — Des affaires pressées m'appellent à Edimbourg. — Ah! maman, tu m'as brûlée, s'écria Fanny en pleurant et secouant ses petits doigts sur lesquels Malvina, troublée par ce qu'elle entendait, avait répandu son thé. — Et comptez-vous y faire un long séjour? reprit miss Melmor avec dépit. — Mais, répondit-il en regardant IMalvina, j'ignore si je ne serai pas obligé d'aller jusqu'à Londres. » A ces mots, Malvina pâlit, elle sentit son cœur se serrer et des larmes rouler dans ses yeux. Sir Edmond ne perdait aucun de ses mouvements; il s'approcha d'elle comme pour la débarrasser de sa tasse, et, sous ce prétexte, il prit sa main, qu'il trouva froide et humide. Une émotion si vive, si prompte, lève à l'instant tous ses doutes ; il voit clairement qu'il est aimé ; et, touché de reconnaissance, il s'assied auprès d'elle, enivré du bonheur de posséder les affections d'une si charmante créature. IMalvina, absorbée par la plus douloureuse sensation, ne dit rien, ne pense point qu'il l'observe : l'image de ce départ, qui ne s'était pas encore présentée à elle, en lui portant un coup sensible, vient d'éveiller mille pensées ; toutes se succèdent sans qu'elle ose les approfondir; elle voudrait douter encore, mais elle ne peut plus se dérober à ellemême; plus son cœur est déchiré, plus son esprit s'éclaire, et c'est du sein même de la douleur que jaillit la vérité. O funeste lumière ! ô faiblesse impardonnable! ô mon enfant! telles furent les idées qui, par un mouvement spontané, se présentèrent d'abord à IMalvina. L'effet de la dernière fut de lui faire serrer Fanny contre son sein , comme pour empêcher qu'aucun sentiment vînt se placer entre elles deux : sir Edmond pénétra facilement la cause de son élan ; il ne l'en aima que davantage, et ne sentit que mieux combien il serait doux et glorieux pour lui de l'emporter, dans un cœur tel que celui de Malvina, sur le souvenir d'une amie, la foi d'un serment et le sentiment du devoir.
Cette scène muette n'avait duré qu'une minute, mais c'était une de ces minutes uniques dans l'existence, où la vie se verse par torrents, et qui renferment dans leur sein le germe d'une destinée entière; c'était un de ces points du temps, si différents dans la manière dont ils sont sentis, si inégaux par celle dont ils sont calculés , et qui décident du sort de quelques êtres, tandis qu'ils glissent, inaperçus pour les autres, dans la nuit du passé.
Tandis que la pensée de IMalvina venait de parcourir un espace si vaste, miss Melmor était restée immobile d'étonnement de la réponse de sir Edmond.
«Jusqu'à Londres! s'écria-t-elle après un moment de silence; et quel est l'événement qui vous porte à un parti si étrange et si inattendu ? — Edmond vous doit-il compte de ses actions, Kitty? lui demanda impérieusement mistriss Birton , et faut-il toujours vous faire apercevoir de l'indiscrétion de vos questions ? — Quels que soient les motifs qui me déterminent à ce voyage, reprit sir Edmond, il faut qu'ils soient bien puissants, puisqu'ils me forcent à m'éloigner d'ici : j'y laisse les objets les plus aimables, les plus propres à m'y retenir et à m'y rappeler — Edmond, interrompit vivement mistriss Birton ( qui craignait presque également que IMalvina et miss IMelmor ne s'appliquassent ce compliment, et qui prévoyait qu'elle empêcherait difficilement la conversation de continuer sur ce sujet si elle n'y faisait diversion), loin de nous appuyer sur les regrets que votre départ nous cause mutuellement, ne serait-il pas plus à propos de s'en distraire par un peu de musique.^ — Très-volontiers, répliqua-t-il avec empressement, dans l'espérance qu'en allant d'un salon à l'autre, il trouverait le moment de dire un mot en particulier à IMalvina. — Ke comptez pas sur moi pour chanter , reprit aigrement miss IMelmor, je n'y suis pas disposée. — On pourra s'en passer, « lui répondit mistriss Birton sur le même ton. Mistriss Melmor, voyant son amie fâchée.
MALVINA
un signe d'intelligence, Cependant Fanny, qui avait vu Tin-
fit à sa fille comme pour lui dire que tout ceci cachait bien un mystère, mais qu'elle ne s'en inquiétât pas , qu'il serait bientôt éclairci. « Chère tante, dit sir Edmond, soyez assez bonne pour nous aller chercher ce nouveau recueil de romances françaises que vous avez reçu hier matin. » Et, voyant qu'elle hésitait, il ajouta à voix basse : « Parce que , si elles sont jolies, je vous prierai de me les laisser emporter, afin de les présentera lady Sumerhill. » Mistriss Birton ne balança plus, et y fut. « Toujours ce maudit français! « s'écria miss Melmor en se levant avec humeur. Sir Edmond s'approcha d'elle, et, la regardant avec tendresse, en l'éloignant adroitement du reste de la compagnie, lui dit, de manière à n'être entendu que d'elle, et fort vite : « Qu'est-ce que cela vous fait? ne pouvez-vous pas rester seule ici ? ne puis-je pas y revenir? » Miss INIelmor le comprit, ou du moins crut le comprendre; et, se rasseyant aussitôt, elle déclara qu'elle n'irait pas avec les autres. Mistriss Melmor, espérant satisfaire sa fille en suivant son exemple, dit qu'elle ne se souciait pas de musique; et sir Edmond, charmé d'être débarrassé de ces deux témoins , et prenant le silence de Malvina pour un consentement , lui présenta la main pour passer dans le salon de musique; mais elle était si loin de se sentir en état de chanter, que, miss Tomkins étant venue à cet instant chercher Fanny pour la coucher, elle se leva pour suivre son enfant. Sir Edmond, s'apercevant de son intention , fit un mouvement pour la retenir, et, comme elle venait de recevoir une forte commotion, à peine fut-elle debout, que, sentant ses genoux trembler, dans la crainte de tomber elle s'appuya sur le bras de sir Eduiond. Il pénétra sur-le-champ tout ce qu'avait d'heureux pour lui et la cause et l'effet de ce mouvement ; et, ne donnant pas le temps à Malvina de délibérer davantage, il profita de sa faiblesse pour la conduire, comme malgré elle, dans le salon de musique.
tention de sa mère, pleurait pour qu'elle vînt la coucher; et Malvina allait sans doute céder à ses larmes, lorsque sir Edmond, retournant vers M. Prior, qui les suivait , lui dit en lui présentant un cornet de bonbons : « Cher M. Prior, veuillez, avec ceci, apaiser le chagrin de cette enfant; d'ailleurs, il suffirait de vos caresses pour y réussir, car Fanny vous aime tendrement, et vous êtes le seul ici qui puissiez la consoler de l'absence de sa mère. »
M. Prior, flatté d'un compliment qui, dans son opinion, devait le rendre cher à Malvina, revint aussitôt sur ses pas, et, prenant Fanny dans ses bras, il la porta dans sa chambre, et sir Edmond, parvenu enfin à se trouver seul avec Malvina, passa avec elle dans le salon de musique : il l'engagea à s'asseoir devant le piano ; elle le fit machinalement ; mais, dans la confusion de ses pensées, elle ne pouvait distinguer une seule note.
Sir Edmond ouvrit la partition d'Armide, au duo de la fin, et, regardant Malvina, il chanta, avec cet accent tendre qui n'était donné qu'à lui, Armide , je vais vous quitte}' : en changeant ainsi ces mots, l'application devenait si claire, que l'émotion de Malvina augmenta au point de ne pouvoir plus la dominer; malgré ses efforts, ses larmes la trahirent; sir Edmond le vit, et, pressant aussitôt sa main contre ses lèvres avec ardeur, s'écria : « Oh! s'il est vrai, s'il est possible que mon départ ne soit pas indifférent à la plus charmante, la plus adorée des femmes , qu'elle juge ce qu'il doit avoir de cruel pour moi , qui m'éloigne sans que ma bouche ait osé lui exprimer tout ce qu'elle m'inspire, ni lui demander ce qu'elle éprouve ! pour moi, qui la laisse en proie aux préventions qu'on lui inspirera contre un caractère ardent, impétueux sans doute, mais dont les écarts ne furent dus qu'à l'inquiétude d'un cœur passionné, qui en cherchait un qui sut aimer ! pour moi enfin , qui la laisse auprès d'un homme aimable , vertueux , digne de l'apprécier,
MALVINA
et qui seul est admis tous les jours chez elle ! » A ces mots , JMalvina se retourna vers sir Edmond, et, le regardant avec surprise, lui dit : « Ai-je donc mal fait de recevoir 31. Prior chez moi ? — Vous ne pouvez jamais mal faire , répliqua-t-il vivement, mais vous pouvez m'affliger beaucoup. — Ah! s'écria-t-elle, emportée par son cœur , je ne veux point vous affliger. « Sir Edmond, enchanté de ce qui venait de lui échapper, et plus encore de l'expression qu'elle y avait mise, ouvrait la bouche pour répondre , lorsque M. Prior entra dans le salon. Peu aiîcoutumée à dissimuler ses émotions, Malvina n'aurait pas réussi à cacher les siennes aux yeux de M. Prior, si sir Edmond, habile et exercé dans ce genre, ne lui en eût facilité les moyens ; il changea tout-à-coup la conversation avec tant d'aisance et de gaîté, que l'observateur le plus pénétrant aurait eu peine à croire qu'il venait d'être ému l'instant d'auparavant. Malvina ne répondait rien à tout ce qu'il disait ; et , tournant tous les feuillets de la partition l'un après l'autre, elle semblait chercher un air auquel elle ne pensait certainement pas. M. Prior s'avança près du piano, et, s'asseyant vis-à-vis de Malvina, il la regarda , et s'écria aussitôt : « Qu'avezvous donc ? vous êtes bien pâle ! « Cette question la fit subitement rougir ; à peine savait-elle encore qu'elle eût un secret , et déjà elle croyait que chacun l'avait pénétré : parce qu'un seul objet l'occupait exclusivement, il lui semblait que toutes les idées des autres devaient s'y rapporter aussi, et qu'il était impossible qu'on ne lût pas dans ses yeux ce qu'elle commençait à voir si clairement dans son cœur. M. Prior, ayant attendu vainement une réponse, crut que Malvina ne l'avait pas entendu, et lui demanda une seconde fois, et avec plus d'intérêt encore, pourquoi elle était si changée, et ce qu'elle avait. Malvina, interdite, se hâta de répondre qu'elle se portait à merveille et était comme à son ordinaire; mais, en prononçant ces mots, une rougeur brûlante couvrit son front.
car elle mentait pour la première fois de sa vie; elle mentait à M. Prior, qu'elle regardait comme un ami , et devant sir Edmond , qui ne pouvait pas être dupe dé cette réponse, et qu'elle semblait mettre de moitié dans son secret en taisant la vérité devant lui.
Pendant ce dialogue , misti'iss Birton était revenue , et Malvina s'était hâtée de commencer le concert; mais il fut tout de travers : chacun, distrait et préoccupé, chantait sans attention, et écoutait sans plaisir ; il était déjà question de finir , lorsque mistriss Birton , jetant les yeux par hasard sur un des recueils de romances qu'on n'avait pas parcourus , remarqua , en bâillant , que l'auteur était une femme. M. Prior , prenant aussitôt le cahier, dit à Malvina qu'elle ne pouvait pas quitter sans avoir rendu un hommage à une de ses compatriotes. Sir Edmond , souriant d'un air d'approbation , ouvrit le livre devant elle, et Malvina, hors d'état de résister à ce qu'il désirait , commença par ces paroles :