‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 30 sur 188 · SITUATION INTÉRIEURE DE CHACUN · texte numérisé non relu

SITUATION INTÉRIEURE DE CHACUN

La douloureuse surprise que venait d'éprouver Malvina en recevant la confirmation de l'intimité de sir Edmond avec miss ^lelmor paraîtra peut-être étotmante , d'après ce que lui en avait dit antérieurement M. Prior : ce n'est pas pourtant qu'elle eût oublié les accusations de celui-ci, mais c'est qu'elle n'y croyait plus; elle n'y pens;iit jamais que pour le taxer d'injustice et d'erreur, et ne lui en parlait pas , afin d'éviter de motiver un changement d'opinion qui ne reposait que sur l'air tendre et passionné de sir Edmond envers elle. Si on accuse Maivina d'avoir été trop promp-

teinent entraînée par un penchant que la raison condamnait, je répondrai que, sans en excepter Clarisae, on a toujours remarqué dans les femmes de la vertu la plus sévère une sorte de prédilection envers les hommes de caractère ardent, passionné, quoique de maurs un peu relâchées, soit qu'elles espèrent, en les arrachant a leurs erreurs, faire tourner au profit de la vertu toute l'activité de leurs passions, soit que l'équité de la nature veuille rapprocher les extrêmes pour qu'il n'y ait nulle part m mal sans ressource ni bien sans mélange : telle est la marche du cœur humain; celui de Maivina suivit la règle générale. Sans doute la terre offrait peu de femmes qu'on put lui comparer, mais enfin elle était sur la terre. Qui pourrait peindre les douloureuses réflexions de Maivina ! En vain cherchait elle à n'attribuer sa tristesse qu'au repentir d'avoir été sur le point d'oublier ses serments en se livrant à un sentiment qu'ils condamnaient : ce souvenir ne lui arrivait que par effort ; mais celui toujours présent à sa pensée était d'avoir été peut-être mal jugée par sir Edmond , et plus encore d'avoir été confondue par lui avec la foule des autres femmes, puisqu'il s'était amusé a feindre auprès d'elle un accent si tendre, une émotion si vive, au même moment où il allait en épouser une autre , et où il s'occupait à séduire miss IMelmor. Peut-être pourrait-on pardonner l'artifice des discours; mais celui de la physiononne est inexcusable; car, lorsque les yeux, ces derniers asiles de la vérité, parviennent à être faux, le cœur entier est corrompu , et la pei'versité incurable.

Mais, malgré les apparences, sir Edmond n'était point un homme perfide, et Maivina n'avait point été trompée ; elle ne devait pas le croire, j'en conviens, et c'est pourquoi sa raison le condamnait; mais, sans doute une secrète voix le justifiait dans son C(tur, et c'est pourquoi elle l'aimait encore. En proie à tant d'agitations diverses, elle

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s'appesantissait de nouveau sur la perte de son amie ; car il semble qu'un chagrin rappelle tous les autres, et qu'on se plaise à les réunir tous , afin de souffrir davantage : d'ailleurs , il fallait bien que ce souvenir vînt justifier aux yeux de Malvina la douleur où elle était plongée; il fallait bien se rejeter dans le passé, puisque sir Edmond la laissait sans avenir, et, en s'élançant vers son amie, chercher des ressources dans le ciel , puisqu'il ne lui en restait plus sur la terre.

Miss Melmor écouta la proposition de sa mère avec plus de tranquillité qu'on ne l'aurait présumé. Le départ subit de sir Edmond lui apprit aisément qu'elle n'avait rien à espérer de ce côtélà ; la perte d'un pareil époux lui parut un malheur sans doute , mais en trouver un autre lui sembla une consolation :

c'en était une surtout, que d'entrer dans le monde , et de s'y montrer avec éclat; et l'image des parures, des plaisirs et des conquêtes, vint bientôt rem- •plir son imagination , au point de n'y pas laisser une place au souvenir de sir Edmond ; mais , réfiéchissant sur ellemême avec plus de suite que sa légèreté habituelle ne devait le faire supposer , elle sentit que, pour avoir plus de moyens de satisfaire sa vanité , il était essentiel de regagner la faveur de niistriss Birton , et qu'elle ne pouvait y réussir qu'en paraissant se plier à toutes ses volontés. La chute de ses espérances , en éclairant son esprit , venait de lui montrer la cause de ses torts ; elle chercha les moyens de les réparer :

tout étourdie qu'elle était , l'intérêt personnel sut lui donner , avec !e talent de former un plan, la constance de le suivre; et c'est ainsi que, quand la sottise est guidée par un mauvais cœur, elle a assez de tact pour saisir ce qui lui est bon , écarter ce qui lui nuit , et faire son chemin dans le monde.

L'espoir d'une brillante conquête avait rendu miss Melmor insolente; l'adversité en fit une hypocrite : elle entra chez mistriss Birton les yeux bais-

ses, et lui dit, avec une contenance modeste et timide : « IMa mère m'a fait part de vos intentions , madame ; vous me voyez prête à y souscrire et à expier, par une prompte obéissance , l'imprudence de ma conduite ; mais croyez que la légèreté a été ma seule faute , et que je ne me suis jamais oubliée au point de m'être rendue indigne de vos bonnes grâces et du vertueux exemple que vous nous donnez. « Mistriss Birton, adoucie par la soumission , fut désarmée par la flatterie; elle aimait trop les louanges pour douter de la sincérité de miss INIelmor : plus elles devim-ent outrées , plus elle le crut ; car, dans les caractères comme le sien, l'amour-propre est connne un animal vorace qui dévore, sans choix, tout ce qu'on lui jette.

Dans l'espace d'un mois, miss IMelmor fut mariée à M. Fenvsich, mistriss Birton décidée à partir pour Edimbourg, et M. Prior renvoyé de la maison.

Six mois plus tôt il eût quitté cet asile avec joie, mais tout était changé pour lui quand il y laissait Malvina : néanmoins, trop fier pour s'abaisser à aucune sollicitation , au premier mot de mistriss Birton, son parti fut pris, et il ne resta dans la maison que le temps nécessaire pour emporter ses effets , et faire demander à Malvina la permission de lui dire un dernier adieu.

Quand il partait, elle n'hésita point à le recevoir et à adoucir, par les assurances de la plus tendre amitié, la peine qu'il éprouvait à la quitter. « En m'éloignant de vous , s'écria-t-il , je me sens comme plongé dans nn séjour de ténèbres , et mon ame est abattue et sans courage. O IMalvina! ne vous détournez pas de moi dans ce jour d'affliction : hélas ! en vous quittant il ne me reste d'autres biens que votre souvenir et vos lettres : le premier est attaché à mon cœur ; nul ne peut me l'arracher : l'autre dépend de vous; nie sera-t-il refusé.^ «

Ah! si par égard pour l'opinion d'une

femme hautaine et pravé, 3Ialvina eût rejeté cette touchante prière, elle n'aurait plus été la bonne, l'excellente créature qui s'oubliait toujours pour les autres : d'ailleurs , elle satisfaisait sa raison autant que son cœur , donnant plus aux devoirs de l'amitié qu'aux convenances sociales; car elle avait toujours pensé que, s'il est bien de mettre l'opinion publique audessus de tous les sacriflces qui ne coûtent qu'à soi , il est mieux encore de la mettre au-dessous de tous ceux qui peuvent affliger l'amitié.

i\I. Fenwich était un petit négociant d'Édimljourg , de quarante ans à peu près; brun, coui*t et épais; humoriste chez lui , gai chez les autres ; pauvre d'idées, mais riche de mémoire; n'intéressant point par son esprit , mais faisant rire par ses contes ; flattant tout le monde et n'aimant personne. En épousant miss Melmor, il n'avait point pensé si elle était jolie , ni si son caractère lui convenait, et encore moins s'il la rendrait heureuse ; mais, en revanche, il avait pesé mûrement que mistriss Birton était vaine, riche et sans enfants; qu'une union qui le rapprochait d'elle pouvait avoir d'incalculables avantages, et qu'il se sentait dans le caractère tout ce qu'il fallait pour tirer parti de celui de mistriss Birton.

Quelques années auparavant, dans l'éclat de la jeunesse et de la beauté, mistriss Birton, accoutumée à l'encens le plus délicat, aurait rejeté dédaigneusement celui de M. Fenwich ; mais l'âge , en lui ôtant le droit d'y prétendre, lui en avait laissé le besoin, et elle aimait mieux encore en respirer un grossier que d'en être privée tout-àfait ; et M. Fenwich , en ayant l'air de traiter sa femme comme un enfant , sa belle-mère comme une idiote , ^lalvina comme une visionnaire, et de n'estimer au monde que la seule mistriss Birton, s'attira de celle-ci des égards et une conflauce qui auraient été une énigme pour tous ceux qui connaissaient la flnesse de son esprit, si l'excès de son

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d'un homme dé- amour -propre ne leur en eût donné le mot.

En renvoyant aussi brusquement M. Prior, son intention n'avait pas été seulement de se venger des vérités dures qu'il avait osé lui dire, et de l'enthousiasme que lui inspirait Malvina; son A-éritable but était d'insinuer à sir Edmond que cette rupture subite n'avait d'autre cause que l'intimité honteuse existante entre Malvina et M. Prior.

Déjà , sous le sceau du secret, elle avait confié ce qu'elle appelait ses découvertes à mistriss Tap , sa fenune de chambre , et à mistriss Melmor; et ce bruit, répété par ces deux échos , s'était répandu sourdement dans toute la maison : mais ce n'était pas assez pour mistriss Birton; il fallait, pour la satisfaire, qu'il arrivât jusqu'aux oreilles de sir Edmond. En consécpaence , elle se détermina à envoyer mistriss ^lelmor et mistriss Tap en avant, à Edimbourg, comme pour prépai'er son hôtel à la recevoir , mais toutes deux bien instruites de la manière dont il fallait rendre compte à sir Edmond du renvoi de M. Prior. Ce n'est pas qu'elle ne connût assez son neveu pour ignorer qu'il pourrait fort bien ne pas croire un mot de tout ce qu'on lui dirait ; mais c'était beaucoup de lui montrer Malvina perdue à tous les yeux, car elle le savait assez fier pour dédaigner , comme épouse , toute femme qui aurait été seulement soupçonnée.

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