‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 32 sur 188 · CURIOSITÉ MON SATISFAITE · texte numérisé non relu

CURIOSITÉ MON SATISFAITE

Dans une si douce conversation , mistriss Clare ne songeait plus aux hôtes qui l'attendaient, et même, y eûtelle pensé, il était dans son caractère de les négliger en faveur de Malvina; mais celle-ci , qui n'oubliait jamais les autres , et qui sentait que la bonté , plus encore que la politesse, oblige une maîtresse de maison à s'occuper des étrangers qu'elle reçoit, fit souvenir niistriss Clare qu'il était tard , et que sans doute mis triss Birton s'étonnerait de sa longue absence : elle en convint, et toutes deux reprirent le chemin de la maison.

En effet, elles trouvèrent toute la société réunie dans le salon , et les attendant depuis long-temps. Mistriss Clare fit quelques excuses assez froides; mistriss Birton les reçut du même ton, et ajouta que madame de Sorcy avait sans doute trouvé agréable de l'enlever aux autres, afin de la fixer tout entière. " Il est ^Tai , répliqua mistriss Clare ,

MALVINA

que c'est votre charmante cousine qui est cause de ma négligence; mais aussi je lui dois de ne l'avoir pas réparée plus tard ; car, si elle ne m'eût rappelée à moi-même , je m'oubliais tout-à-fait auprès d'elle. Au reste , ce n'est pas ses heureux amis , ceux qui ont le bonheur de la connaître comme vous, qui pourront s'étonner de l'effet qu'elle a produit sur moi. «

Cet éloge, qui fut prononcé avec chaleur, loin de diminuer le mécontentement de mistriss Birton , ne servit qu'a l'augmenter. Monsieur et mistriss Fenwich, attentifs à ce qui pouvait lui plaire, conformèrent leur ton au sien; de sorte que la conversation devint bientôt gênée, languissante; l'ennui ne tarda pas à s"emparer de tout le monde, et mistriss Birton, dont le premier projet avait été de passer quelques jours chez mistriss Clare, se décida a partir des le lendemain : celle-ci lit beaucoup d'in- -stances pour la retenir, non qu'elle trouvât aucun plaisir dans sa société, mais afin de jouir plus long-temps de celle de Blalvina. Ses efforts furent vains; mistriss Birton persista à partir, et donna, pour raison de son empressement, le désir de hâter le mariage de lady Sumerhill avec son neveu sir Edmond Seymour. « Sir Edmond Seymour va épouser lady Sumerhill ! s'écria mistriss (;iare, dont les joues se couvrirent à rinstant du rouge le plus vif. — Est-ce que vous le connaissez? lui demanda mistriss Birton en la regardant avec surprise. — Je les ai connus tous deux, il y a quelques années, à Edimbourg, repotidit-elle assez tranquillement, et alors je n'imaginais pas qu'ils se convinssent; mais depuis j'ai eu plus d'un moiif de penser autrement, et ce que vous me dites me le confirme. — Eh !

pourquoi ne se conviendraient-ils pas?

reprit assez aigrement mistriss Birton ; tous deux sont jeunes, aimables, riches, et issus du plus noble sang d'Ecosse; ils semblent faits l'un pour l'autre. — Ah ! madame, je ne forme aucun doute à cet égard, repartit mistriss Clare

avec un souris amer, et je vois même entre eux des points de ressemblance,, et des causes de rapprochement plus frappantes encore que tout ce que vous venez de citer. — Non pas à leur désavantage, j'espère? interrompit mistriss Birton. — Le monde y applaudit depuis trop long-temps, ajouta mistriss Clare, pour qu'il soit permis à personne d'en juger autrement. «

Mistriss Birton ne poussa pas plus loin les questions , et mistriss Clare changea de discours. Mais combien ce court entretien avait produit d'effet sur Malvina ! que n'aurait-elle pas donné pour avoir l'explication des réponses évasives de mistriss Clare ! combien ne désirait-elle pas se trouver seule avec elle, afin de la remettre adroitement sur ce sujet ! Mais comment le faire sans lui donner lieu de soupçonner l'intérêt qu'elle y mettait ? Et, en effet, pourquoi en mettait-elle? Que lui importaient l'union de sir Edmond avec lady Sumerhill et ses rapports avec mistriss Clare ? ]N'était-il pas jugé déjà dans son esprit? et un homme de ce caractère meritait-il d'occuper un seul instant sa pensée?

Tout en disant cela , elle y songeait sans cesse, se plaisait à faire l'énumération de ses torts, afin d'avoir un prétexte de penser encore à lui, et préférait peindre son souvenir des couleurs les plus odieuses que de l'écarter tout-à-fait.

Malgré ses résolutions, un instinct secret lui fit saisir toutes les occasions de se trouver seule avec mistriss Clare; mais ce fut en vain : mistriss Fenwich, toujours importune et indiscrète, ne les quitta pas de la journée, et Malvina fut obligée de se retirer le soir sans avoir éclairci des doutes qui pesaient péniblement sur son cœur.

Le lendemain , l'aurore la trouva à sa fenêtre, attendant avec impatience ce bruit, ce mouvement qui annoncent que chacun s'éveille, que la journée commence, et que la réu ion s'approche.

Aussitôt qu'elle crut pouvoir se montrer sans paraître extraordinaire, elle descendit dans le saloù; des domestiques

MALVINA

s'occupaient à le ranger, et mistriss Clare n'y était point encore. Elle sortit dans le jardin avec un peu d'impatience, et s'y promenait depuis environ une demi-heure, lorsque mistriss Clare vint la joindre. « J'ai su, lui dit celle-ci , que vous aviez été bien matinale aujourd'hui, et, quand je joins cette idée à l'aimable empressement avec lequel vous venez de m'accueillir, à certains regards que je vous ai surpris hier, au secret désir que vous paraissiez avoir de me parler, j'ai dû supposer que vous aviez quelque chose à me dire; me trompé-je? » Cette ouverture retint sur les lèvres de Malvina les questions qu'elle était prête à faire. Les remarques de mistriss Clare lui firent sentir que l'interroger sur sir Edmond était presqu'un aveu de l'intérêt qu'elle prenait à lui , et elle aima mieux ne rien savoir que de s'exposer à de pareils soupçons. En conséquence, renfermant sa curiosité dans son cœur, elle répondit quelques phrases insignifiantes, et entama une de ces conversations pénibles , où l'on parle de tout , hors de ce qu'on voudrait dire, où l'on écarte sans cesse un sujet que chaque mot semble ramener, et où l'on trouve pourtant un plaisir secret et indéfinissable par l'idée de prolonger l'occasion favorable et unique de savoir ce qui intéresse le plus , quoique bien résolu à ne pas en profiter.

Elles furent bientôt rejointes par mistriss Fenwich. L'idée de quitter la campagne et d'arriver peut-être le jour même à Edimbourg l'avait éveillée de bonne heure , pour la première fois de sa vie. Elle accourait avec empressement pour hâter le moment d'une réunion qui devoit rapprocher celui du départ. Mistriss Clare s'aperçut aisément de ce qui se passait dans l'ame de cette jeune personne, et trouva tout simple qu'à son âge elle se sentît appelée vers les plaisirs. « Sans doute, lui dit -elle, le mariage de sir Edmond Seymour va faire naître les bals, les spectacles, les fêtes de toute espèce , et vous avez une figure à en faire le plus brillant ornement. —

Ah! c'est tout ce que j'espère, reprit étourdiment mistriss Fenwich; je ne serai contente qu'en éclipsant toutes les femmes d'Edimbourg, et surtout cette odieuse lady Sumerhill. — Et pourquoi lui en voulez -vous? interrompit mistriss Clare-; lui envieriez-vous la gloire d'avoir fixé sir Edmond ? — Je ne crois pas qu'elle doive s'enorgueillir de ce triomphe, répondit mistriss Fenwich; et la manière dont il m'a parlé d'elle dernièrement m'assure assez que sa fortune est le seul charme qu'il lui trouve. — Je crois votre supposition bien injuste , madame , reprit Malvina un peu vivement. Au milieu de tous les défauts qu'on reproche à sir Edmond , jamais du moins Ae fut-il accusé d'avoir l'ame intéressée, et il me semble, au contraire, que la noblesse et la générosité font l'essence de son caractère. — Est-ce que vous le connaissez ? lui demanda mistriss Clare un peu émue. — Pouvez-vous en douter ? répliqua ironiquement mistriss Fenwich. A la manière dont elle le peint, ne connaissez-vous pas une main amie ? Oui , madame de Sorcy le connaît beaucoup; ils ont passé trois mois ensemble, cet hiver, chez mistriss Birton.

Au reste, ce qui m'étonne, c'est que, malgré les charmes de madame, les égards distingués qu'elle avait pour lui , et le goût qu'il a pour toutes les femmes, elle ne l'ait pas fixé un seul instant, sérieusement, s'entend. ]N'esl-ce pas, ma chère , ce n'est jamais qu'en badinant qu'il vous a parlé d'amour ? du moins me l'a-t-il dit. » Mistriss Clare feignit de ne pas remarquer le trouble de Malvina, et s'adressant à mistriss Fenwich : « Je suis sûre, lui dit-elle, qu'il n'a pas même osé lui en parler en riant. Sir Edmond se rend trop justice pour pouvoir être à son aise auprès de madame de Sorcy, et il doit sentir que l'amant de toutes les femmes ne saurait être le sien. »

Depuis cet instant mistriss Clare devint pensive; elle regardait Malvina avec tendresse et sollicitude, et paraissait écouter à peine ce que chacun lui disait.

MALVINA

Le déjeuner venait de finir , lorsque les voitures s'avancèrent dans la cour. Au bout de quelques minutes, mistriss Birton se leva et donna le signal du départ. Comme chacun s'y préparait, mistriss Ciare profita de ce mouvement pour s'approcher de .Malvina, qui était debout et immobile devant la cheminée; et la serrant dans ses bras : « Si je vous ai devinée, que je vous plains , lui dit-elle, et que je regrette de n'avoir pas pu vous parler! Pourquoi ne consentiriez -vous

pas à rester ici ? ce serait un asile contre les dangers que vous ne prévoyez peutêtre pas Mais tout-à-coup, peut-être

cela pourrait -il sembler bizarre; du moins , promettez-moi que , si quelques circonstances vous font désirer de quitter Edimbourg avant mistriss Birton , ce sera ici que vous viendrez l'attendre. » Malvina s'y engagea avec reconnaissance, et, lui disant un dernier adieu, elle allait joindre la voiture, lorsque mistriss Clare ajouta avec un peu d'embarras : « Promettez -moi encore de ne point dire à sir Edmond que je vous ai parlé de lui; et, je vous en conjure, ne l'interrogez jamais sur moi. » Malvina l'assura qu'elle se conformerait à ses désirs, mais avec un air d'étonnement qui lui disait assez tout ce qu'elle trouvait d'extraordinaire dans cette mystérieuse défense. Peut-être mistriss Clare allait-elle ajouter un mot, mais mistriss Birton , choquée de leur long à parte , ne lui en donna pas le temps ; et, prenant congé d'elle avec la plus froide politesse, elle pria Malvina de ne pas la faire attendre plus long-temps.

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