‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 33 sur 188 · QUELQUES SCÈNES DU SIONDE · texte numérisé non relu

QUELQUES SCÈNES DU SIONDE

Elles arrivèrent le lendemain au soir à Edimbourg, et, dès le matin suivant, mistriss Birton sortit pour des affaires, mistriss Fenwich pour des emplettes; et ^Malvina, décidée, autant par goût que par raison, à vivre très-sédentaire, était descendue chercher quelques livres dans

le parloir, lorsqu'à travers la porte elle entendit la voix de sir Edmond , qui s'informait à mistriss Tap depuis quand ces dames étaient arrivées, et si elles étaient visibles. « iNla maîtresse est sortie avec mistriss Fenwich, répondit la femme de chambre , mais madame de Sorcy est à la maison, et, si vous souhaitez entrer, vous pourrez la voir. — iSon, non , cela est inutile, répondit su' E'ijnond, je reviendrai une autre fois. »

Assurément Malvina ne désirait pas qu'il entrât ; Tidée même de se trouver seule avec lui l'avait fait frémir ; et, pour éviter de le voir, elle aurait consenti à tous les moyens à tous, excepté peutêtre à celui-là seul qu'il venait d'employer. Refuser de la voir quand elle était si près , quand elle était seule! Que penser d'un pareil procédé? Pouvait-elle douter encore de son indifférence? et, en se conduisant ainsi, ne semblait-il pas même vouloir qu'elle n'en doutât pas? Que de douleurs entrèrent à la fois dans l'ame de ^lalvina! Partagée entre la honte d'avoir été trompée, le repentir de sa faiblesse et le regret de son erreur, elle versa des larmes amères; mais les essuyant bientôt avec fierté : « Ah ! sir Edmond, s'écria-t-elle, si votre but, en feignant des sentiments que vous n'éprouviez pas, a été de faire une victime, et de jouir de son malheur, il n'est pas rempli, j'en peux guérir. » Mistriss Birton rentra quelques moments après avec un jeune homme d'une assez jolie figure, quoique d'un maintien un peu dédaigneux. En voyant Malvina, il parut surpris ; et la saluant avec respect : « Voilà, sans doute, dit-il à mistriss Birton, l'aimable parente que vous avez amenée avec vous? Je suis sûr que ma soeur sera charmée de faire connaissance avec elle. — Ma cousine en sera assurément très-flattée, » repartit mistriss Birton en regardant Malvina, comme pour lui demander de confirmer ce qu'elle disait; mais, n'en recevant aucune réponse, elle ajouta un peu vivement :

« ^la chère, à quoi pensez-vous donc?

savez-vous que c'est njilord duc de Stan-

holpe, frère de lady Sumerhill, qui est devant vous, et que j'ai riionneur de vous présenter?» Malvina fit une inclination, et continua à garder le silence. « Comme j'espère que madame de Sorcy viendra orner la fête que mon oncle prépare, lui dit niilord Stanholpe, et qu'assurément l'honneur de danser avec ede sera vivement disputé, elle permettra (jue je sois ui>,des premiers à lui demander sa main pour ce jour-là, afin de n'avoir que des envieux et point de rivaux. — Excusez -moi, milord, lui dit -elle; mais, comme je compte n'assister à aucune fête pendant le très -court séjour que j'ai le projet de faire à Edimbourg, je ne puis accepter votre obligeante invitation.» Et, en disant ces mots, elle fit une profonde révérence et se retira. « Quelle bizarre créature ! s'écria aussitôt mistriss Birton. — Bizarre, peutêtre, reprit lord Stanholpe, mais divinement jolie. Chère mistriss Birton, il faut que vous obteniez d'elle de venir chez mon oncle; il le faut absolument : je veux connaître cette femme. Que le ciel me confonde, si j'en ai jamais vu une qui m'ait fait la même impression ! — Vous faites beaucoup d'honneur à ma cousine , milord , reprit mistriss Birton, et je vous promets de faire tous mes efforts pour l'engager à répondre à votre flatteuse invitation; mais, quoique assez douce, elle est quelquefois si opiniâtre sur certains points, et d'ailleurs d'une

humeur si sauvage — Eh tant mieux,

interrompit lord Stanholpe en riant, je ne connais rien de plus séduisant que ces beautés farouches quand on est parvenu à les apprivoiser. — Prenez garde, milord, répliqua mistriss Birton; celleci n'est pas de celles qu'on apprivoise; c'est une femme de mon sang , et ce titre doit la mettre à l'abri de toute tentative peu honorable. — Allez, allez, mistriss Birton, repartit lord Stanholpe avec un de ces airs de protection qui ne sont jamais si choquants que quand ils veulent paraître affables, donnez-moi seulement l'occasion de la voir souvent, qu'elle me paraisse aussi aimable qu'elle

est belle, et alors Je suis libre, vous

le savez : qui peut répondre de l'avenir? peut-être suis-je destiné à me lier doublement à votre famille. Mais, je vous en conjure, allez la décider, afin que je sache sa réponse avant de sortir de chez vous. » Mistriss Birton, docile aux désirs de lord Stanholpe, et fière d'un espoir qui pouvait contribuer à illustrer encore sa famille, monta aussitôt chez Malvina. «Vous ne pouvez , ma chère, lui dit-elle, vous dispenser de paraître à la fête de milord Stafford , ni d'être présentée à la charmante personne qui entrera bientôt dans ma famille : je l'ai prévenue en votre faveur; elle brûle de vous connaître. » Malvina voulut s'en défendre, sous prétexte qu'une fête ne convenait ni à sa situation ni à son goût. « Je vous en conjure, ne me refusez pas, répliqua mistriss Birton , j'ai promis que vous y viendriez; lady Sumerhill y compte

— Si c'était vous qui le désiriez, ma cousine, interrompit Malvina, peut-être aurais-je pu céder ; mais pour satisfaire

une fantaisie de lady Sumerhill —

Vous avez résolu de me désobliger apparemment, reprit vivement mistriss Birton, et je vois que, sous un voile de douceur, vous cachez une volonté opiniâtre : on est bien malheureux , continua-t-elle en joignant les mains, de ne pouvoir rien obtenir de certaines gens.

— C'est que certaines gens , répliqua Malvina, résistent aussi fermement au caprice et à la volonté qu'ils céderaient avec promptitude à un désir obligeant ou à un mot de bienveillance. » 3Iistriss Birton fut surprise de ce ton, car elle ignorait que le cœur de iMalvina, froissé par la conduite de sir Edmond, et par l'idée de servir de spectacle à lady Sumerhill, devait répandre sur ses discours l'aigreur dont il était plein. Loin de s'en offenser, elle se radoucit, car les caractères les plus violents deviennent souvent les plus faibles quand on leur résiste, et se soumettent à une dureté, tandis qu'ils auraient bravé la douceur. Mistriss Birton eut donc recours à la prière, et IMalvina , qui se repentait déjà

MALVIISA.

d'avoir eu un mouvement d'humeur, ne crut pouvoir le réparer qu'en accordant à sa cousine ce que celle-ci lui demandait. Cependant, comme la fête ne devait avoir lieu que dans huit jours, IMalvina obtint la permission de passer tout cet intervalle sans paraître à aucune assemblée. Son motif, en se conduisant ainsi, était non seulement de satisfaire son goût, qui la portait à la retaite, son devoir, qui la fixait près de son enfant, mais de contenter aussi sa lierté, qui lui demandait de prouver à sir Edmond qu'elle était loin de chercher les occasions de le voir. Pendant plusieurs jours, mistriss Birton et mistriss Fenwich furent presque continuellement dehors ; elles ne voyaient MaU ina qu'aux heures de repas , et encore ce temps était-il employé au récit de ce qu'elles avaient vu ; mistriss Fenwich , surtout, ne tarissait pas sur les plaisirs qu'elle goûtait. Malvina, qui avait espéré, en ne voyant point de monde, retrouver à Edimbourg la paix de Rirton-Hall, s'aperçut , au bout de quelques jours , combien la solitude de la ville ressemble peu à celle des champs. Dans celle-ci, l'éloignement du monde permet de l'oublier tout-à-fait, ou, si l'on se souvient de son existence, ce n'est que pour apprécier sa valeur, et se féliciter d'en être séparé; au lieu que le solitaire de la ville voit toujours sa tranquillité troublée par l'approche des faux plaisirs; le bruit qu'ils font l'étourdit; les éloges qu'on leur donne l'inquiètent; quand tout rit et chante autour de lui , j le repos lui paraît un vide, le silence de la retraite un désert effrayant ; il n'est plus seul comme au sein de la nature , il est isolé.

Les heures avaient cessé de couler rapidement pour Malvina, ses occupations habituelles avaient perdu leurs charmes , et elle en était distraite sans cesse par le bruit qui se faisait autour d'elle : il n'entrait personne dans la maison qu'elle n'écoutât attentivement qui ce pouvait être. Croyait-elle reconnaître la démarche de sir Edmond , son

trouble l'empêchait de pouvoir se fixer à aucune autre idée, et elle n'entendait point marcher sur son escalier sans tressaillir; enfin la crainte de le rencontrer, l'incertitude du motif qui le retenait, la curiosité de savoir s'il avait demandé de ses nouvelles, était l'objet continuel sur lequel son imagination s'exerçait. Dans ces instants , elle regretta plus d'une fois IM. Prior : c'était par lui qu'elle avait su autrefois mille détails relatifs à sir Edmond, tandis qu'il lui semblait que mistriss Birton et mistriss Fenwith mettaient une sorte d'affectation à n'en jamais parler.

Le jour du bal approchait; IMalvina venait d'entendre entrer sir Edmond chez sa cousine. Elle ne l'avait pas revu encore, et se promettait bien de ne pas se trouver avec lui, si elle pouvait s'en dispenser, lorsqu'on vint la prier de descendre de la part de mistriss Birton et de mistriss Fenwich , pour les aider à choisir des bonnets que la marchande de modes venait d'apporter; n'ayant aucun motif plausible pour refuser, elle répondit qu'elle allait y aller : mais à peine l'eut-elle promis, que l'idée die rencontrer sir Edmond lui causa une émotion si vive, que tous ses traits en furent altérés. Honteuse de son trouble, elle voulut se donner le temps de le calmer, mais ce fut en vain ; et, voyant que plus elle pensait à l'entrevue qui l'attendait, plus son agitation augmentait, elle se décida à descendre sur-lechamp.

En entrant chez mistriss Birton , elle trouva dans l'antichambre une femme du commun, mais de bonne mine, et qui pleurait amèrement. Elle s'approcha d'elle aussitôt, et lui demanda ce qu'elle avait, avec un air plein de compassion et de bonté. «Ah ! madame, lui réponditelle , j'étais venue dans l'espoir que mistriss Birton ferait quelque chose pour moi : on la disait si bienfaisante ! Mais elle a bien assez de ses pauvres, dit-elle; et pourtant Dieu sait .que je ne venais pas demander l'aumône, mais seulement

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