‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 34 sur 188 · Ï28 MAL · texte numérisé non relu

Ï28 MAL

la prier de parler pour moi à milord Stanholpe. — Et quelle affaire pouvezvous avoir avec milord Stanholpe? lui demanda Malvina. — Que vous êtes bonne de daigner vous en informer, madame! Ah! sans doute, si toutes les personnes qui sont là-dedans avaient votre cœur, je n'aurais pas été renvoyée si durement. — Toutes vous ont-elles également maltraitée ? lui demanda Malvina avec inquiétude , en songeant que sir Edmond était du nomhre. — Hélas !

madame, mistriss Birton, au lieu de me répondre, a sonné seulement pour gronder de ce qu'on m'avait laissée entrer; une jeune dame s'amusait à choisir des honnets sans daigner me regarder ; milord Stanholpe, à qui j'ai voulu m'adresser, m'a repoussée avec hauteur, en me disant que cette affaire regardait son intendant; enfin un petit homme, d'un air assez grossier, me prenait par le bras pour me faire sortir de la chambre, lorsqu'un jeune lord (que Dieu le bénisse ! ) s'est approché de moi , et, me glissant ceci dans la main (montrant un billet de dix livres sterling), m'a demandé mon adresse , et m'a promis de prendre soin de moi. — Eh bien ! ma bonne, lui dit Malvina, le cœur soulagé par cette dernière phrase, la générosité de ce bon jeune homme n'a-t-elle pas adouci votre peine ? — Assurément, madame : mais je ne sais quand je le verrai, et c'est après-demain qu'on nous renvoie ! — Comment? qu'on vous renvoie ! — Oui, madame : je tiens des chambres garnies dans une maison appartenante à milord Stanholpe, et, comme elle est dans un quartier commerçant, j'y trouve de quoi gagner ma vie, et élever ma nombreuse famille : c'est pour cela que M. Bingham, intendant de milord Stanholpe, refuse de me renouveler le bail de cette maison , et me le retire pour le donner à un de ses neveux; et, comme, dans l'espoir de la garder, j'y avais fait faire beaucoup de réparations , qu'on refuse de me payer, je me trouve ruinée, ainsi que mes pauvres enfants. — Consolez-vous , ma bonne , lui dit affectueu-

VINA

sèment Malvina ; puisque milord Stanholpe est chez ma cousine , je vous promets , quoique je le coimoisse à peine , de lui parler en votre faveur. » Mistriss IMoody, touchée de cette promesse, prit la main de Malvina, et la pressa contre ses lèvres. A cet instant, sir Edmond sortit de chez mistriss Birton : en voyant Malvina, il tressaillit; mais, se remettant aussitôt, il se contenta de lui faire une froide inclination , et passa son chemin sans lui adresser la parole. Malvina demeura immobile ; tant d'émotions, de pensées l'assaillirent à la fois, qu'elle ne put plus songer à autre chose : ce n'était pas seulement de l'indifférence qu'elle reiiiarquait dans les procédés de sir Edmond , mais une affectation d'incivilité dont elle no pouvait deviner la cause. Quoi ! il n'avait pas un mot à lui dire, et c'était l'instant où elle allait descendre chez mistriss Birton qu'il choisissait pour en sortir ! N'y avait-il pas une sorte de présomption à lui à se conduire ainsi ? ne semblait-il pas faire entendre par là qu'il se croyait le droit d'agir impoliment avec elle? et qui le lui avait donné? quand donc s'était-elle montrée assez faible pour le lui laisser prendre ? En revenant ainsi sur le passé, elle se rappelait avec confusion les instants de bienveillance (c'est ainsi qu'elle les nommait) où elle lui avait montré quelque intérêt : la honte de l'avoir distingué , celle d'avoir été dupe de la préférence qu'il avait feint de lui donner, repassaient tour à tour dans son cœur, et l'accablaient d'amertume. Sans doute sa crédulité n'avait point échappé aux yeux orgueilleux de sir Edmond : qui sait s'il n'en riait pas maintenant? et c'était assurément pour la détromper, qu'il se conduisait vis-à-vis d'elle avec une froideur si marquée. Oh ! que cette pensée était pénible pour une ame fière et délicate comme celle de Malvina ! Elle était encore plongée dans ces rêveries , lorsque M. Fenwich parut. « Eh ! que faites-vous donc là? lui dit-il; j'allais vous chercher : depuis une heure on

MALVINA

mots rappelèrent goût exquis

vous attend. « Ces IMalvina à elle-même, et, faisant un salut plein de bonté à mistriss Moody, elle entra chez sa cousine. « Vous ne devineriez jamais, madame, s'écria M. Fenwicli, en faveur de qui madame de Sorcy vous a fait attendre si long-temps ?

Croiriez-vous que je l'ai trouvée en téteà-têle dans l'antichambre avec cette vieille pleureuse qui est venue nous rompre la tête tout-à-l'heure? — Cela ne m'étonne pas, reprit ironiquement mistriss Birton; depuis long-temps je connais à ma cousine un goût tout particulier pour la société de ces gens-là. — Du moins, madame, répliqua Malvina un peu vivement, si j'y trouve quelque plaisir , je crois n'avoir dérobé celui de personne ici. — Sans doute , répondit mistriss Birton en rougissant, vous vous imaginez qu'il n'y a que vous qui sachiez prêter l'oreille aux plaintes

des malheureux — i\Iais est-ce que

madame de Sorcy s'intéresse particulièrement à la requête de la vieille Moody? interrompit lord Stanholpe :

s'il est ainsi, elle n'a pu choisir un meilleur avocat; et, de ce moment, sans savoir ce qu'elle veut, je donnerai des ordres pour que tout ce qu'elle demande lui soit accordé. — Je croyais, milord, reprit ]\Ialvina, qu'elle vous avait expliqué à vous-même ce qu'elle désirait obtenir de vous. — Ma foi, cela se peut, reprit milord Stanholpe; mais que je meure si j'ai entendu un mot de ce qu'elle m'a dit; les vieilles figures font une si laide grimace en pleurant, que je me retourne toujours d'un autre côté quand je les vois. — Mon Dieu ! ma chère, s'écria mistriss Fenwich, aurezvous bientôt fini cet ennuyeux colloque.^ Venez donc voir toutes ces charmantes choses ! En lui montrant divers chiffons : Voici un bonnet pour le jour du bal : n'est-il pas délicieux ? Vous êtes venue si tard, qu'il ne vous restera que celuici. » Et elle lui présenta un bonnet d'assez mauvais goût. Malvina le prit, et, quoique assez occupée d'autres objets, à l'aide de quelques épingles et du

qu'elle avait apporté de France , elle donna un tour si gracieux à ce chiffon , que mistriss Fenwich en fut jalouse. « Sans doute, lui dit-elle, en retouchant aussi un de ces chapeaux, vous aurez l'art d'avoir le plus élégant de tous ceux qui paraîtront h la partie de demain. — Quelle partie ? demandât-elle. — Nous avons le projet d'aller promener sur le golfe d'Edimbourg, lui dit milord Stanholpe , afin de faire voir la mer à misti-iss Fenwich; et j'espère avoir l'honneur de vous conduire dans mon phaéton. — J'y serai avec vous , ma cousine, lui dit mistriss Birton en voyant qu'elle hésitait. » Malvina alors répondit qu'elle irait avec plaisir, et s'approcha du carton pour choisir un des chapeaux. IMistriss Fenwich se penchant vers elle , elle lui dit à demi-voix : « Vous allez avec milord Stanholpe, parce que sir Edmond a exigé que j'occupasse la seconde place dans le phaéton où il doit conduire lady Sumerhill; il paraissait craindre qu'on ne voulût vous la donner; assurément, il ne paraît pas empressé de se trouver avec vous : cela ne vous semble-t-il pas bizarre ? — Non , en vérité, répondit-elle avec une tranquillité affectée; il y a tant de raisons pour que votre société lui soit plus agréable que la mienne ! — Et quelles sont ces raisons ? lui demanda mistriss Fenwich d'un air moqueur : ce n'est pas assurément le prix que j'y attache , ni les frais que je fais pour iui plaire; et je crois que celle qui a si bien su arranger ce chapeau, ajouta-t-elle en le tournant sur sa main d'un air d'envie, est plus occupée que moi du soin de s'embellir. — Si vous préférez celui-ci aux autres, lui dit Malvina, qui pénétrait sa pensée, vous n'avez qu'à le prendre , ou , si vous voulez me confier le vôtre, je tâcherai de l'arranger plus

à votre gré — Ah ! vous m'obligerez

beaucoup, interrompit mistriss Fenwich avec empressement; réellement, ma chère , vous êtes extrêmement bonne. » Malvina sourit; et, tandis qu'elle s'occupait à satisfaire mistriss

130 MALVINA

Fenwich, niilord Stanholpe s'approcha elle envoya chez elle miss Tomkins,

d'elle, et baisant sa main avec respect , a II n'y a qae les Françaises, lui dit-il, pour mettre autant de grâces à tout ce qu'elles font. — Et il n'y a que les Anglais pour tenir strictement leur parole, n'est-ce pas, milord? lui répondit-elle en souriant. —Je vous entends, madame, reprit-il, et vous allez voir que je n'oublie pas votre protégée. « Aussitôt, prenant une feuille de papier dans sa poche, il y traça les mots suivants avec un crayon :

J'ordonne à Bingham de souscrire à tous les arrangements qui co7iviendront à mistriss Moodij , relativement à la maison que je lui loue.

Henry , duc de Stanholpe.

« Cela vous convient-il , madame ? ditil en présentant le papier à Malvina. — A moi, milord? répondit-elle en rougissant; mais, assurément, c'est pour obliger une pauvre mère de famille , et non pour me faire plaisir, que vous avez tracé cet écrit. — Sur mon Dieu ! vous vous trompez ; je n'ai pensé qu'à vous. — Quoi ! milord, en faisant le bien vous vous refusez sa plus heureuse récompense , celle de penser à la joie de toute une pauvre famille qui se croyait ruinée, et qu'un mot de votre bouche va rendre au bonheur et à la vie .•• — Que je meure si je me suis jamais occupé de pareilles choses ! Cependant vous en parlez avec tant d'agrément, que vous me donneriez presque l'envie

avec le billet de milord Stanholpe ; lorsque celle-ci revint , elle lui fit une peinture animée de la joie de mistriss Moody, de tous ses enfants , et lui porta leur humble requête pour que leur généreuse bienfaitrice vînt les voir dans la maison qu'ils devaient à ses soins. Malvina n'hésita pas à leur faire un plaisir où elle trouvait tant de douceur ; et dès le soir même, aussitôt que sa cousine fut partie pour le spectacle, elle se rendit chez mistriss Moody. Cette bonne femme, après s'être livrée à toute l'effusion de sa reconnaissance, lui dit :« Un bien n'arrive jamais seul, madame; car, un instant avant que vous entriez , je venais d'avoir la visite de ce bon jeune

homme — Sir Edmond? interrompit

vivement Malvina. — Je ne sais point comment il s'appelle , madame. Il venait s'informer de ce qu'il pouvait faire pour moi : il a été bien surpris, je vous assure, quand je lui ai montré le billet de milord Stanholpe ; il m'a demandé comment je l'avais obtenu. Je lui ai dit que je le devais aux prières d'une des dames de chez mistriss Birton. Laquehe? laquelle?

m'a-t-il dit bien vite. Hélas ! je ne savais pas votre nom ; mais je lui ai répondu qu'assurément c'était la meilleure, etj que je croyais aussi que c'était la plus ! jolie. Cela ne peut être que madame dej Sorcy, a-t-il répliqué ( apparemment, s madame , que vous vous nommez ainsi ^ Ce jeune homme paraît vous connaître | beaucoup, madame, et vous être bien ^

d'y penser; et si j'avais le temps attaché, car il m'a dit encore :« Ecoutez,

Mais pas un moment à disposer ! et j'ou- ma chère : chaque fois que vous aurez

blie même auprès de vous qu'on m'at- une peine, conflez-la à madame de Sorcy,

tend pour une course de cheval et vous serez soulagée ; si quelque mal-

Quoi! déjà deux heures? s!écria-t-il en heureux est dans la détresse, adressez

tirant sa montre : ah ! mon Dieu , quelle querelle on va me faire ! Je me sauve avec regret, avec un vif regret, ajoutat-il d'un air léger et en baisant la main de Malvina. A demain, mesdames, à demain. »

Malvina sortit quelques instants après lui , pour voir si mistriss Moody était encore dans la maison. Ke la trouvant plus,

vous à elle, et il sera consolé; enfin, quand vous voudrez exprimer d'im seul mot tout ce qu'il y a de bon , de généreux, d'aimable, de céleste au monde, nommez Malvina de Sorcy. » En vérité, madame, je crois qu'il avait les larmes aux yeux en parlant ainsi , et il paraissait si ému tenez, tout comme vous(>]

voilà à présent. Alors je lui ai dit que je

MALVINA

vous attendais, que vous m'aviez fait promettre de venir ; mais à peine ai-je eu fini cette parole, qu'il s'est enfui si vite , que je n'ai pas eu le temps de le remercier de toutes ses bontés , car il m'a encore apporté de l'argent. » Que devait penser jMalvina de ce récit ? que devait-elle conclure des éloges que sir Edmond lui donnait et du soin qu'il mettait à l'éviter? jMais, loin de chercher à éclaircir une conduite si bizarre, et trop fière pour daigner s'occuper de lui quand il paraissait décidé à la fuir , elle ne fit pas une seule question à mistriss Moody sur ce que celle-ci venait de lui raconter, et la quitta sans avoir prononcé le nom de sir Edmond.

Le lendemain matin, elle était encore dans sa chambre, lorsqu'un bruit de voiture l'ayant fait approcher de sa fenêtre, elle vit les deux phaétons de milord Stanholpe et de sir Edmond qui entraient dans la cour de mistriss Birton. Un instant après , on vint l'avertir qu'on l'attendait. Elle descendit promptement, et, au bas de l'escalier, elle rencontra sir Edmond qui donnait la main à mistriss iFenwich; et celle-ci , tout en courant, lui dit : « ISous partons devant pour aller prendre lady Sumerliill ; mais hàtezvous de paraître, car votre très-humble adorateur, milord Stanholpe, vous attend. » Sir Edmond, après lui avoir fait une légère inclination, se contenta d'ajouter avec un air qu'il croyait être froid , et qui n'était que piqué : « Eh ! qui ne serait pas celui de madame ? En lui adressant ses vœux, milord Stanholpe subit la loi générale » IMalvina n'attendit pas la (in de sa phrase, et, saluant mistriss Fenwich sans lui répondre, elLe entra dans le phaéton.

Pendant toute la promenade , elle n'eut point l'occasion de voir sir Edmond , ni d'être présentée à lady Sumerliill, car aucune des dames ne voulut sortir des voitures pour se promener à pied. Malvina , déterminée à écarter absolument l'imagede sir Edmond, tâcha de ne s'occuper que des objets qu'elle voyait, et, pour ne pas se livrer à la rê-

verie, s'efforça de prendre part à la conversation ; de sorte qu'elle charma milord Stanholpe, au point qu'il ne put s'empêcher de dire à demi-voix à mistriss Birton: «En vérité, je suis plus qu'à moitié fou; et, si cela continue, il faudra me résoudre à perdre ma liberté. »

Mais en faisant des frais pour paraître aimable, est-il bien sûr que ÎMalvina n'avait d'autre motif que de se distraire du souvenir de sir Edmond ? L'espoir d'exciter sa jalousie, en plaisant à milord Stanholpe, n'y entrait-il pour rien ? Je ne le crois pas : Malvina avait l'ame si pure! mais elle était femme, et ce mot me rend tous mes doutes.

Page 1