CHAPITRE XXI
ExFiN, le fameux jour du bal arriva.
Peut-être au fond IMalvina n'en fut-elle pas fâchée , et peut-être aussi , sans se l'avouer, mit-elle à sa toilette plus de soin et de temps qu'elle n'avait coutume de le faire. Comme elle descendait chez sa cousine, elle apprit, par mistriss Tap, qu'il y avait beaucoup de monde dans le salon ; mais, sachant que sir Edmond n'y était pas , elle entra sans enihjirras. Plusieurs hommes entouraient le fauteuil de mistriss Birton , d'autres voltigeaient auprès de mistriss Fenwich; mais, en apercevant Malvina , tous , frappés d'admiration, n'eurent d'yeux que pour elle.
Assurément son habillement n'était ni riche ni recherché. Une simple robe de crêpe faisait toute sa parure; mais il régnait dans sa manière de se mettre un certain goût indéfinissable, qui ne se donne point, qui s'imite mal, et qui est comme la phvsionomie de la toilette.
Lorsque mistriss Birton se leva pour partir, lord Stanholpe offrit la main à Malvina, afin de la conduire à la voiture, et profita de cet instant pour lui rappeler l'engagement qu'elle avait pris de ne danser qu'avec lui ; mais,elle s'en excusa,
sous prétexte qu'elle ne connaissait point les danses écossaises. En entrant dans l'assemblée, inistriss Birton fut se placer auprès de lady Sunierliill, et lui présenta Malvina. Lady Sunierlùll était une jeune personne de vingt ans à peu près, blonde, blanche et belle , mais de cette beauté régulière qu'aucune expression n'anime, et qui fait l'admiration de ceux qui la contemplent , bien plus que le bonheur de ceux qui la possèdent. Elle examina Malvina avec une attention assez soutenue pour être presque incivile ; puis , lui prenant la main avec vivacité, elle lui dit « qu'elle était ravie de la voir, de faire connaissance avec une aussi charmante personne, » et ensuite ne lui parla plus de toute la soirée.
Malvina, au milieu d'un cercle qu'elle voyait pour la première fois , et ne s'intéressant à aucun de ceux qui le composaient, s'ennuyait beaucoup, quoique milord Stanholpe fût toujours auprès d'elle, occupé à lui prodiguer ses hommages.
Voyant pourtant qu'elle répondait à peine à toutes ses galanteries , il chercha à captiver son attention en lui racontant quelques historiettes amusantes sur chaque personne qui passait ; et, comme c'était le genre qu'il traitait le mieux, il obtint , par moments , un léger sourire de Malvina; mais elle n'était ni plus satisfaite d'être au bal, ni moins empressée de le quitter, lorsque tout changea autour d'elle : sir Edmond parut.
Il s'approcha de lady Snmerhill d'un air galant et aisé , et lui adressa quelques mots à demi-voix , qu'elle parut entendre avec plaisir : alors, se retournant pour saluer mistriss Birton , il aperçut Malvina ; mais ce n'était plus cette Malvina triste , pale , dont un profond négligé ensevelissait les charmes : à présent, mise avec autant de noblesse que d'élégance , les yeux et le teint animés par les lumières, la chaleur et l'émotion, elle lui parut si séduisante et si belle, qu'il ne fut pas maître de son premier mouvement; et, au lieu d'engager lady Sumerhill à danser, comme c'était son projet , ce fut Malvina qu'il pria de l'honorer de
VINA
sa main pendant tout le bal. INIalvina' surprise de son invitation , troublée de retrouver dans ses regards la même expression qu'elle y avait vue autrefois, mais offensée en même temps des manières d'un homme qui semblait se faire un jeu de la jeter dans l'incertitude, elle lui répondit très-froidement « que, si elle se décidait à danser, elle était engagée avec milord Stanholpe. — ]\Lnis , du moins , lui dit-il en la regardant avec tendresse et inquiétude, si miiord Stanholpe est l'heureux mortel que vous favorisez maintenant, après le souper on commencera les danses françaises , et celles-ci, inconstantes comme tout ce qui vient de ce pays, permettent de changer de danseur. » Malvina se contenta de lui jeter un regard dédaigneux , et ne répondit point. Il ajouta : « Vous ne dites rien, madame; que dois-je augurer de votre silence? faut-il l'interpréter comme un refus, et la seule distinction qu'il me soit permis d'attendre de vous sera-t-elle de n'oser aspirer h l'honneur de voire main pendant une seule danse 1' — Sir Edmond est apparemment si accoutumé aux distinctions, répondit-elle en s'efforçant de sourire , qu'il en aperçoit encore là où l'on songe le moins à en mettre; mais, afin de ne lui en donner d'aucune espèce, je lui promets de danser avec lui , connue avec un autre. — Et comme un autre, madame, l'épliquat-il d'un air piqué, je puis donc compter sur vous pour la première contre-danse française.^ » Malvina fit vme inclination et sir Edmond s'éloigna.
On se souvient qu'il avait quitté Birton-Hall, irrité contre Malvina, sur le point de douter de sa tendresse, mais confiant en ses vertus, et n'aspirant qu'au moment de la revoir. Depuis son retour à Edimbourg, les autres femmes n'étaient plus les mêmes à ses yeux ; et, si un reste d'habitude le poussait encore vers elles, son cœur, tout plein d'un autre objet , laissait à peine à son esprit quelque chose à leur dire. Ses amis s'étonnaient de le voir souvent rêveur, quelquefois mélancolique ; ils accusaient
MALVINA
son voyage dans les sombres montagnes de Bréad-AIben de lui avoir enlevé sa gaîté, et ses amis avaient raison; mais ils avaient tort de le plaindre , car il ne s'était jamais trouvé si heureux que depuis qu'il avait l'air de ne plus l'être. Il
aimait! de quel charme l'univers ne
s'étail-il pas embelli pour lui? Il aimait! et dès lors que lui importaient les succès de l'amour-propre, les jouissances fugitives, les voluptés les plus exquises? Où trouver un plaisir digne d'occuper le cœur que l'image de Malvina remplissait entièrement ? Portant en tous lieux ce souvenir avec lui , les femmes les plus jolies ne lui semblaient telles que parce qu'il croyait leur trouver quelques traits de ressemblance avec Malvina ; les plus aimables ne s'attiraient son attention que parce que Malvina se serait peut-être expriiîiée comme elles : tout ce que le monde contient de charmes, d'harmonie, de fraîcheur, n'était, selon lui, qu'une portion de Malvina ; et c'est ainsi que , même loin d'elle , il la retrouvait partout. IMais à peine eut-il appris l'arrivée de mistriss Melmor à Edimbourg , qu'il se hâta de l'aller voir pour s'informer de ce qui se passait à Birton-Hall. La vieille dame , après lui avoir fait part du mariage de sa fille , y joignit quelques reproches sur la manière dont il s'était conduit avec elle, ainsi que plusieurs détails sur la colère de mistriss Birton. « Mais , ajouta-t-elle , cette colère a bientôt changé d'objet, et la légèreté de ma fille ne lui a plus semblé qu'une bagatelle, en comparaison de l'inconduite de madame de Sorcy. — L'inconduite de madame de Sorcy ! avait interrompu sir Edmond enflammé de courroux : qu'osez-vous dire? quelle horrible calomnie!
— Eh ! mon Dieu , avait repris mistriss i\lelmor, ce n'est pas un secret, tout le monde vous le dira comme moi ; cela
a fait un esclandre! lia fallu chasser
Î^L Prior, et, sans la considération que mistris Birton a pour sa famille , je ne
sais si sa cousine elle-même » A ces
mots , sir Edmond l'avait quittée brusquement, en l'assurant qu'il ne croyait
pas un mot de ce qu'elle lui disait ; mais, en s'en allant , il avait trouvé mistriss Tap sur son chemin, et celle-ci, fidèle aux ordres qu'elle avait reçus , lui confirma tout ce que mistriss ]\îelmor venait de lui raconter. Il avait appris d'elle comment mistriss Birton, ayant surpris M. Prior et madame de Sorcy dans un tendre tête-à-tête, avait chassé l'un de chez elle, et vertement réprimandé l'autre; comment celle-ci , après s'être excusée de sa faute, avait promis , pour la réparer, de ne plus voir M. Prior, mais que, du moins , elle s'en dédommageait en lui écrivant. « Cela est si vrai , avait ajouté mistriss Tap en sortant une lettre de sa poche, que voici un billet qui vient d'arriver pour elle , et qui est de lui , ou je suis bien trompée. >-
Sir Edmond , anéanti par tout ce qu'il venait d'entendre, confondu de reconnaître l'écriture de M. Prior sur une lettre adressée à IMalvina , ouvrit son ame à tous les soupçons , et commença à croire tout ce qu'on lui disait '. Ce premier moment de doute fut affreux. Furieux d'avoir été dupe d'une femme, blessé dans son orgueil, déchiré dans sa tendresse, il jura de ne s'occuper de Malvina que pour lui faire sentir, par le plus froid dédain, qu'elle n'avait jamais eu de pouvoir sur son cœur, et que, s'il lui avait dit le contraire , c'était par habitude, et qu'il ne s'en souvenait déjà plus. Tant qu'il ne la vit pas , il sut garder sa colère ; mais elle ne tint point contre le premier regard de jMalvina :
cependant il avait eu la force d'éviter les occasions de lui parler ; et , quoique l'histoire de mistriss INIoody eût attendri son cœur, il persistait encore dans ses résolutions, lorsqu'en entrant dans le bal, il n'eut pas jeté les yeux sur Malvina, qu'il se sentit entièrement subju-
■ Peut-être trouverait-on sir Edmond trop crédule, si on ne se souvenait que les hommes les plus immoraux sont ceux qui doutent le plus facilement de la vertu des femmes ; ils prétendent qu'en ayant connu beaucoup , ils sont plus propres que personne h les juger. Mais moi , je prétends que l'attrait sympathique qui les rapproche toujours de celles qui leur ressemblent, et l'orgueil blessé qui tait discrètement le dédain des femmes honnête^s , sont deux puissant» motifs d'appeler du jugement de pareils hommes.
gué, et que le charme irrésistible de cette chant de lady Sumerhill , lui dit avec un
femme enchanteresse agit sur lui avec tant de promptitude, que, hors elle, tout fut oublié dans le monde. Mais la froideur de ses réponses le rappela à luimême, et h peine se fut-il éloigné d'elle, que tous les discours de mistriss Melmor lui revinrent dans l'esprit , et le firent repentir d'avoir si facilement renoncé à sa vengeance. Honteux, d'ailleurs, d'une faiblesse qui prouvait à Malvina tout le pouvoir qu'elle conservait sur lui , il résolut de lui ôter cette idée en feignant d'oublier l'engagement qu'il venait de prendre avec elle; et , au moment où les contre-danses s'ouvrirent, il vint, jusque sous ses yeux , prendre la main de lady Sumerhili : celle-ci accepta avec empressement, et, comme elle se levait pour aller prendre sa place, sir Edmond regarda Malvina, dans l'espoir de la braver ; mais, loin de réussir, elle lui jeta un coup d'oeil froid et tranquille qui le terrassa, et accepta la main d'un jeune Français qui causait avec elle depuis un moment.
La figure et surtout les grâces de IMalvina attirèrent bientôt tous les spectateurs autour d'elle ; il n'était question , dans la salle , que de la charmante Française ; on montait sur les chaises pour la mieux voir; et, si son air noble et décent n'eût imposé à toute l'assemblée, on lui eût prodigué mille applaudissements. La contre-danse de lady Sumerhill était déserte, et, quoique son amourpropre en fut cruellement blessé, celui de sir Edmond en souffrait plus encore. L'ascendant de Malvina l'emportait donc sur lui; il avait voulu l'humilier, et elle triomphait; et, au milieu de ce concert d'éloges , quel regret pouvait-elle éprouver de l'indifférence qu'il lui avait montrée? Rempli de ces idées, sir Edmond n'écoutait rien de ce que lui disait lady Sumerhill , lui répondait tout de travers, brouillait toute la contre-danse, et attendait avec impatience qu'elle fût finie, lorsque le marquis de Weymouth, jeune homme aussi distingué par son rang et son esprit que par sa figure , s'appro-
peu d'émotion : « Au nom du ciel ! ma dame, apprenez-moi qui est cette délicieuse femme : elle est tombée du ciel pour nous enchaîner tous. Ah ! si c'est là le sort qu'elle nous destine , je sens que j'ai déjà subi le mien, et, loin d'y résister, je ne désire qu'une occasion de le lui apprendre. » Ces mots courroucèrent vivement sir Edmond : il ne pouvait supporter que personne au monde osât espérer d'obtenir le cœur de Malvina; et il répondit très-séchement à milord Weymouth « que madame de Sorcy vivait très-retirée, qu'elle paraissait au bal pour la première fois, et que, sans doute , elle serait fort embarrassée de l'éclat qu'une conquête comme celle de milord AYeymouth répandrait sur elle. — La connaissez-vous donc particulièrement, Seymour.' lui demanda le marquis.
— Oui, milord, lui répondit-il : j'ai passé deux mois avec elle à la campagne cet hiver. — Voilà , répliqua l'autre, la plus mauvaise nouvelle que j'aie entendue de ma vie ; mais n'importe , il faut tout tenter. »
En parlant ainsi , il s'éloigna : sir Edmond le suivit des yeux ; il l'aperçut qui s'arrêtait auprès de Malvina et lui adressait quelques mots auxquels elle répondait par une inclination. Il trembla qu'elle ne se fût engagée à danser avec lui, car il sentait bien que les soins de milord Weymouth étaient autrement dangereux que ceux de milord Stanholpe ; et, en effet , il eut le mortel chagiin de les voir prendre place ensemble lorsque les autres contre-danses recomjnencèrent.
Alors une si vive agitation s'empara de lui , qu'il lui fut impossible de danser davantage, ni de s'éloigner d'un pas de cette même femme à laquelle il voulait renoncer l'instant d'auparavant. Il épiait toutes ses paroles, il interprétait tous ses mouvements : vaincu lui-même par son invincible beauté, il lui faisait un crime des hommages qu'on lui rendait, et ne lui pardonnait pas de paraître aimable à tous les yeux. Blille fois il fut
sur le point de s'approcher d'elle pour implorer son pardon et la faveur d'un entretien où il pourrait expliquer les liîotifs de sa conduite ; mais la crainte d"étre refusé le retenait , car l'orgueil dominait encore, et la possibilité mémo de perdre jMalvina ne pouvait le résoudre à plier. Quand elle eut fini de dan- > 'r, il la suivit jusqu'à sa place; et, sans lui dire un mot, il se tenait debout devant elle, comme pour empêcher que personne ne rapprochât.
Soit que Malvina eût été habituée aux éloges dès son enfance, soit qu'occupée (l'un autre objet, elle n'eût point écouté tout ce qu'on lui avait dit de flatteur, elle semblait ignorer l'effet qu'elle produisait : c'était la première fois que sir Edmond voyait une femme insensible à une pareille gloire; mais, tout en s'étonnant de cette indifférence, il ne doutait pas de sa sincérité ; car il y avait daiis la physionomie de Malvina quelque chose de si naturel et de si ingénu , qu'on sentait, en la voyant, que ce qu'il y avait de plus impossible au monde était de douter de sa franchise.
Elle avait été vivement offensée du procédé de sir Edmond , et s'était bien promis de le ressentir en le traitant dorénavant avec le plus froid dédain ; et, réunissant toute sa fermeté pour cacher la peine qu'elle éprouvait , elle y réussit assez bien pour en imposer à tout le monde. Mais, tandis que toutes les femmes qui l'entouraient , témoins de ses succès, enviaient son sort, elle réfléchissait tristement que la solitude lui ayant paru insupportable à Edimbourg , et le monde plus insupportable encore , elle n'avait rien de mieux à faire que d'accepter l'invitation de mistriss Clare, et de retourner auprès d'elle le plus tôt possible. Ce plan venait d'être à peu près déterminé dans sa tête, lorsque mistriss Birton lui fit signe qu'elle allait se retirer; elle se leva promptement pour la suivre; et, comme milord Weymouth s'avançait, dans l'intention de lui offrir la main , sir Edmond,, qui le vit, ne fut plus maître de lui , et , par un mouve-
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ment aussi prompt qu'involontaire , il s'empara du bras de ^lalvina, et le mettant sous le sien ,« Du moins, s'écria-t-il, personne ne l'aura. » A peine ces mots lui furent-ils échappés , qu'il s'étonna et de ce qu'il avait dit et de ce qu'il avait fait, ^lalvina, pour le moins aussi surprise que lui, marchait incertaine si elle devait le suivre ou le quitter. Tous deux gardaient le silence , et se trouvaient dans une position aussi pénible qu'embarrassante.
Parvenus au bas de l'escalier , la foule les obligeant de se tenir un peu à l'écart en attendant les voitures , ce tête-à-tête redoubla encore leur gêne mutuelle.
S'était-on jamais retrouvé ainsi quand on s'était quitté comme eux ? En vain voulaient-ils tacher d'oublier le passé , cette importune image revenait sans cesse ; et , pour comble de tourments , ils lisaient dans leurs regards qu'ils en étaient mutuellement occupés. A la fin, sir Edmond, ne pouvant plus commander à l'émotion qu'il éprouvait, serra vivement la main qu'il tenait, en disant à voix basse : « Ah ! pourquoi , pourquoi m'en suis-je jamais séparé ? » Malvina , qui ne lisait pas dans son ame , et qui ne voyait dans ses procédés qu'une suite de caprices offensants , retira sa main avec hauteur, et détourna sa tête sans lui répondre. Sir Edmond , blessé à son tour par ce geste méprisant , ne fit aucune tentative pour reprendre sa main , et lui dit simplement : « Votre triomphe a été complet ce soir, madame, et, chaque fois que vous vous montrerez, vous en obtiendrez sans doute de nouveaux. — Je compte rester trop peu à Edimbourg, reprit-elle, pour assister à aucune fête. — Comment ! interrompit-il vivement, mistriss Birton ne compte-t-elle pas passer toute la saison ici ? — C'est, je crois, son projet; mais le mien est de quitter la ville le plus tôt possible. — Et vous retournez seule dans les tristes montagnes de Bréad-Alben?
— iS'on, je ne vais pas si loin. — Il serait sans doute indiscret de vous en demander davantage .i' —; Et sir\Edmond doit éviter de l'être , » répondit-elle.
Alors, pour éviter de nouvelles questions, elle perça la foule, et fut rejoindre mistriss Birton.