‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 36 sur 188 · EXPLICATION INTERROMPUE · texte numérisé non relu

EXPLICATION INTERROMPUE

Le lendemain matin , Malvina se trouvant seule à déjeûner avec sa cousine, lui fit part du projet qu'elle avait de quitter Edimbourg pour aller passer quelque temps chez mistriss Clare. « Eli ! quel est donc l'engouement qui vous a pris pour cette femme ? lui demanda mistriss Birton , et par quelle malheureuse fantaisie ne vous trouvez-vous jamais bien que là où vous n'êtes pas ? » Malvina ouvrait la bouche pour répondre , lorsque sir Edmond entra dans l'appartement. « .Te suis venu avec lord Stafford pour vous demander à déjeûner, ma tante, dit-il à mistriss Birton ; mais auparavant il voudrait vous dire deux mots , et il vous attend dans votre (cabinet. » Aussitôt Malvina se leva pour se retirer; mais mistriss Birton ne lui en donna pas le temps , et la retint pour lui dire : « Au reste, vous n'êtes pas libre de partir encore : nu'lord Stanholpe prépare une fête brillante, et vous ne pouvez, sous aucun prétexte, vous dispenser d'y paraître. — .le vous assure , madame , répliqua IMalvina , qu'il m'est impossible d'y consentir; et, si vous saviez le peu de goût que j'ai pour tous ces plaisirs, vous ne me presseriez pas davantage. — Mais conçoit-on un pareil caprice? s'écria mistriss Birton en s'adressant à sir Edmond. Enfin vous avez pu remarquer, comme moi, les politesses très-distinguées dont milord Stanholpe a comblé ma cousine ; et, d'après quelques demi-ouvertures qu'il m'a faites , je suis sûre qu'il ne tiendrait qu'à elle que cette préférence devînt plus sérieuse , et vous sentez tout ce que cela aurait d'honorable pour notre famille ; mais, au lieu d'en être flattée et de chercher à fLxer une pareille conquête en se montrant à une fête qui ne se prépare

VINA

que pour elle, elle s'opiniâtre à partir, résiste à mes prières ; et pour qui , encore? pour une femme ridicule, impolie , que je ne peux soul'frir, pour mistriss Clare ! — Mistriss Clare ! s'écria sir Edmond avec un chagrin qu'il ne put déguiser : c'est chez mistriss Clare que vous allez? vous êtes liée avec elle? — Non , reprit Malvina , je la connais fort peu , mais son caractère me convient ; et d'ailleurs , il n'est pas nécessaire que sa société me plaise beaucoup pour me sembler préférable à toutes les dissipations cjifon trouve ici. — Ainsi , ajouta mistriss Birton avec humeur, toutes les raisons que je viens d'alléguer sont sans effet sur vous? — S'il était possible qu'elles eussent une apparence de fondement , repartit Malvina , j'y trouverais une raison de plus pour m'éloigner. — Quoi ! s'écria mistriss Birton , l'idée de fixer milord Stanholpe , de l'enchaîner à vos pieds et de porter son nom , n'élève pas votre aine à la hauteur d'une pareille espérance? — Je n'ai point d'ambition , et si j'étais libre de me donner , ce ne serait pas l'éclat d'un titre qui m'obtiendrait ; mais, ayant consacré mes jours à l'enfant de mon amie , le seul désir que je forme est de pouvoir remplir ce devoir sacré loin du monde et des hommes. — .Te n'y tiens plus, reprit impatiemment mistriss Birton , et cette affectation de singularité me paraît ce qu'il y a de plus pitoyable. .Te vais rejoindre milord Stafford ; je vous laisse avec sir Edmond : puisse-t-il vous persuader combien sont absurdes des délicatesses aussi romanesques qu'exagérées ! Je le charge de ce soin , et lui saurai beaucoup de gré de s'en acquitter. » En achevant ces mots, elle sortit. « Je ne pense pas, dit Malvina aussitôt qu'elle se trouva seule avec sir Edmond, que vous vous croyiez le droit de me parler sur un pareil sujet; d'ailleurs, je ne connaîtrais rien de plus inutile : des caractères aussi opposés que les nôtres ne peuvent se concilier sur aucune opinion, ni s'entendre sur aucun point. — Sur aucun, reprit-il, en la re-

MALVI>'A.

gardant fixement. Hélas ! il fut un instant de ma vie où je crus que vous pourriez penser autrement. » A ces mots , Malvina rougit si prodigieusement , qu'il vit bien qu'elle l'avait compris; et, se rapprochant d'elle, il ajouta : « Quand je suis déterminé à rejeter la main de lady Sumerhill , malgré toutes les sollicitations de ma famille, quand u.ne union que le cœur n'a pas formée me paraît la plus effrayante de toutes les chaînes , ce n'est pas moi qui trouverai des raisons en faveur des mariages de convenance , et sur ce sujet je crois donc que nous pourrions être d'accord ; mais il en est d'autres bien plus chers ,

plus précieux — Quoi ! sir Edmond,

interrompit alors Malvina, est-il possible que vous refusiez la main de lady Sumerhill ? Eh ! bon Dieu ! que va dire misti-iss Birton, qui n'était venue à Edimbourg que pour conclure votre mariage ? — Avez-vous cru sérieusement à cette nouvelle? lui demanda-t-il avec inquiétude. — Eh ! pourquoi en aurais-je douté? répondit -elle en rougissant; tant de probabilités paraissent la confirmer ! — ]Mais , peut-être , rép!iqua-t-il , que sur ce sujet il fallait mille raisons pour persuader, et une seule pour les détruire. » Malvina , embarrassée de la tournure que prenait la conversation , se leva pour se retirer, lorsque sir Edmond , lui prenant les mains avec vivacité , s'écria : « Ah ! je vous en conjure , jie vous éloignez pas, écoutez -moi un seul instant; en recevant l'aveu de mes torts , accordez votre pitié aux tourments que j'endure , et ne refusez pas de vous expliquer sur l'indigne accusation dont on ose vous noircir. — Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-elle un peu émue , je ne croyais pas que la peine put jamais vous atteindre, ni que personne songeait à vous parler de moi. — Tout , tout m'en parle , s'écria-t-il avec feu , dans le monde comme dans la solitude; tout prend une voix pour me parler de vous, tout s'anime de voîre image; partout mes yeux troublés cherchent à reconnaître la forme de ce que

j'aime, et il me semble que l'univers entier ne vit plus que de la vie qui remplit mon cœur. Oh ! pardonnez , continua-t-il en la voyant se détourner pour cacher sa tête dans ses mains , cet avea ne peut vous offenser; jamais il n'ea fut un plus vrai ni plus involontaire ; je ne sais point résister à l'ascendant terrible que vous exercez sur moi ; il rompt tous mes projets , il dissipe tous mes soupçons , il force la vérité à sortir de mon cœur : oui , Malvina , oui , femme aussi chère que révérée , la calomnie a osé vous atteindre , et l'homme que vous voyez devant vos yeux a conçu un doute injurieux contre vous ; mais le ciel m'est témoin qu'à l'instant où je vous ai me il a été effacé, et maintenant je rougirais de vous l'expliquer. Qu'une bouche aussi pure ne s'ouvre donc pas pour le demander; Malvina n'a pas besoin d'être justifiée ; elle peut être insensible , et non coupable ; et la candeur de sa physionomie répond de celle de son cœur. » A cet instant mistriss Fenwich entra d'un air léger, et remit à Malvina une lettre qui venait d'arriver pour elle.

L'effet de la foudre n'est pas plus prompt que ne le fut la vue de cette écriture sur sir Edmond : c'était celle de ]M. Prior, de cet homme que Malvina honorait de son amitié, malgré les ordres de sa cousine et les propos du monde. Outré de cette obstination , il lui attribua les plus odieux motifs ; le désir de la vengeance se ralluma avec furie dans son.

sein, et, pour le satisfaire à l'instant, il se rapprocha de mistriss Femvich, et lui débita à demi-voix , mais de manière pourtant à être entendu , les choses les plus tendres et les plus fiatteuses. Malvina , la tête penchée sur ses mains , lisait ou feignait de lire. Encore émue des expressions passionnées de sir Ednîond, elle écoutait avec un inconcevable élonnement sa conversation avec mistriss Fenwich, et l'excès de la surprise la dérobait seul à celui de la douleur : une pareille légèreté lui paraissait audessus de toute conception ; elle la voyait sans la comprendre, et en était acca-

MALVINA

blée sans pouvoir se résoudre à y croire.

Sir Edmond , témoin des profondes méditations où elle paraissait plongée, et les attribuant à la lettre qu'elle tenait entre ses mains, sentait sa colère s'accroître avec la rêverie de Malvina, et s'excitait pour fixer son attention, au risque de 1 offenser, à accabler mistriss Fenwich de marques de préférence. Mais plus il s'animait, plus Malvina devenait immobile; et tandis qu'il la croyait toute à un autre, elle manquait de facultés pour la peine qu'il lui causait.

Mistriss Melmor, mistriss Fenwich et plusieurs autres personnes entrèrent et sortirent alternativement de la chambre, mais aucun bruit, aucun mouvement ne purent éveiller Malvina de sa préoccupation ; enfin son silence, en se prolongeant, prit un caractère si singulier, que sir Edmond ne put contenir plus long-temps le désir de l'en arracher, et, profitant d'un instant où personne ne le remarquait, il se pencha derrière la chaise de Malvina, et lui dit : « Cette lettre paraît vous occuper beaucoup?—;- Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle comme sortant d'un profond sommeil, vous m'y faites songer ; je l'avais oubliée. •» En effet sir Edmond vit alors que la lettre n'était pas ouverte, et il continua en disant : « Eh ! quel est l'heureux, le fortuné objet qui captivait ainsi toute votre attention ? — Frappée , répondit-elle en le rei;ardant, d'avoir vu, par je ne sais quel prodige, la fausseté la plus exercée unie à tout l'abandon de la franchise, et la véhémence du sentiment à la plus méprisable légèreté, je méditais sur ce mélange inouï de tous les contraires dont l'incompréhensible assemblage confond mon intelligence.

— Ah! madame, s'écria tristement sir Edmond, combien votre sévérité me fait cruellement expier les torts dont je me suis rendu coupable envers vous ! — Je ne prétends ni vous accuser ni vous punir, répondit -elle dédaigneusement.

— Vous ne me trouvez pas même digne de votre colère : cependant, s'il m'était permis de m'expliquer et de faire con-

naître les motifs — Je vous en dispense, interrompit-elle en se levant, je ne suis pas curieuse de les savoir ; ce que j'ai vu de vous me suffit , et de ce moment je renonce pour jamais à vous comprendre. » En parlant ainsi , elle sortit de l'appartement et remonta dans sa chambre. A peine fut-elle seule, qu'elle fondit en larmes. Plus sir Edmond avait mis d'énergie dans son langage, moins elle lui pardonnait d'avoir su le feindre ; et, en supposant même qu'il ne l'eût pas trompée, et que sa conduite n'eût été l'effet que d'une inconcevable légèreté, elle sentait qu'il lui devenait désormais impossible de donner la moindre portion de confiance à un homme dont les sentiments n'avaient pas ia durée de la minute ; et peut-être le reproche le plus amer qu'elle lui adressait au fond de son cœur était de lui avoir ôté tout moyen de croire à ses protestations. Cependant, honteuse d'une impression dont elle ne pouvait pas se dissimuler la~profondeur, elle s'avoua que tous les torts de sir Edmond la diminuaient bien moins que sa vue ne l'augmentait , et qu'ainsi , pour la détruire sans retour, il était nécessaire de s'éloigner de lui : alors, se raffermissant dans sa résolution , elle se décida à partir dans deux jours pour Clare-Seat, quelles que fussent les instances de nu'striss Birton pour la retenir. Le soir, lorsqu'elle monta dans sa chambre, elle trouva sur sa cheminée une lettre dont l'écriture lui était inconnue : elle appela miss Tomluns pour savoir d'oii elle venait ; miss Tomluns lui répondit qu'un homme étranger l'avait apportée, en la chargeant de la remettre elle-même à sa maîtresse. Malvina, intriguée de ce message, cherchait à en deviner l'auteur et à en découvrir le nom par-dessus le cachet : le papier, qui tenait à peine, s'ouvrit, et elle aperçut le nom d'Edmond Seipnoiir au, bas de la quatrième page. Oh ! comme ses joues devinrent brûlantes ! comme son cœur fut agité ! Incertaine si elle devait lire, elle en avait déjà parcouru la première page, et était parvenue à la fin de

MALVI

la lettre avant de s'être permis de la

commencer.

Page 1