UN COMBAT
Ces dames, étonnées de sa brusque apparition , cherchaient à en deviner la cause, lorsqu'au bout d'un quart d'heure elles virent entrer M. Fenwich, pâle et agité. Il venait de rencontrer sir Edmond dans le jardin, et celui-ci, craignant qu'il ne répandît sur Malvina les traits acérés de la malignité , l'avait saisi par le bras en lui jurant sur son ame que, s'il s'élevait un soupçon, s'il se disait un mot contre madame de Sorcy , il ferait retomber sur lui seul tout le poids de son ressentiment ; et AI. Fenwich, effrayé de cette menace, s'était hâté de promettre de se taire , afin de s'éloigner au plus vite d'un homme dont le seul regard le faisait trembler.
En vain mistriss Birton et sa femme l'interrogèrent sur la cause de l'état où elles le voyaient : encore saisi d'effroi , et retenu bien plus par sa frayeur que par sa promesse, on ne lui aurait pas arraché un mot tant qu'il soupçonnait sir Edmond dans la maison , et il attendait , pour s'expliquer, de le savoir dehors , lorsque tout-à-coup la voix de ce dernier se fit entendre au bas de l'escalier. La porte d'entrée se trouvant fermée , il avait cherché inutilement à l'ouvrir, et disputait dans ce moment contre les domestiques de mistriss Birton , qui l'engageaient à hionter pour voir leur maîtresse qui venait de rentrer.
I^îistriss Birton, aussi prompte à concevoir des soupçons que facile à s'en irriter, sortit sur-le-champ de l'appartement , et s'appuyant sur la rampe de l'escalier : « Par quel hasard, Edmond, lui dit-elle en élevant la voix, étes-vous dans ma maison à cette iieure-ci ? quelle cause vous y amène en incn absence.^ et quel motif vous en éloigne sans me Yoir.^ — Gardez-vous de m'accuser d'aucune indiscrétion , sir Edmond , s'écria M. Fenwich en accoiirant précipitamment ; ces dames sont témoins que
MALVI>'A. 145
je n'ai pas ouvert la bouche sur ce qui s'est passé entre nous. — Et, pour votre propre sûreté, vous auriez bien fait de la fermer encore, lui répondit sir Edmond en montant l'escalier et en lui lançant un regard furieux. — Que vi ut dire ce mystère ? demanda mistriss Birton : (|ue s'est-il donc passé } et de quel droit sir Edmond vient-il menacer quelqu'un dans ma maison , et y imposer des lois.' — Écoutez donc, s'écria uii.striss Fenwich en arrivant de son enté, suivie de milord "Weyniouth, écoutez donc, chère mistriss Birton, ce qu?^ je viens d'apprendre par .lenny; cela v:>us éclaircira le trouble de madame de Sorcy et la colère de sir Edmond : elle les a vus se réunir tous deux dans le jardin; mon mari y est venu se promener aussi , il les aura rencontrés par hasard , aura interrompu un doux tëte-à-téte. .... — Ah ! quel trait de lumière ! interrompit vivement mistriss Birton : il n'en faut pas douter, mon indigne parente a déshonoré ma maison , et je vais à l'instant
même — Arrêtez, s'écria sir Fd-
mond en la retenant avec force ; que nul ici ne soit assez téméraire pour oser troubler la retraite de madame de Sorcy, ni la noircir d'un soupçon. — Quelle insolence ! repartit mistriss Birton en se débattant : est-ce bien vous qui, dans ma propre maison, osez me retenir et me braver.' Laissez-moi passer, monsieur, laissez-moi éloigner d'ici celle dont la honteuse licence vous encourage à un tel excès d'audace. — Ni vous . ni perscrme au monde, n'êtes dignes du moindre de ses regards , reprit aussitôt sir Edmond. Sachez que , tant qu'un souffle de vie m'animera, je saurai la défendre de vos outrages et rendre la rage de la calomnie impuissante. — Souffrirez-vous, milord Weymouth, qu'on traite ainsi une femme à vos yeux ? dit alors mistriss Birton en s'adressant à lui ; et ne viendrez-vous pas m'arracher des mains d'un furieux.' — N'avancez pas, milord, lui cria sir Edmond; sur votre tête, n'avancez pas, ou je vous ferai vivement repentir d'ifn mouvement iii-
discret.— Je n'ai jamais supporté une me- , nace, reprit fièrement lord 'VVeymouth, et je ne suis pas d'iiumeur à endurer la vôtre. — Me voici prêt à la soutenir, » répliqua sir Edmond en tirant son épée d'une main , retenant mistriss Birton de l'autre, et ravi de pouvoir combattre un homme qu'il regaraait presque comme un rival. Milord Weymouth para le coup de son adversaire, lui en porta tm à son tour, et chacun, en silence, regardait avec effroi cette terrible scène , lorsque la porte de Malvina s'ouvrit tout-à-coup, et qu'en un instant on la vit, en désordre, pâle , échevelée , voler sur l'escalier et se précipiter entre les deux adversaires :
«Arrêtez ! leur dit-elle éperdue ; qu'il ne soit pas dit que le sang d'un homme ait été répandu pour moi : sauvez-moi de l'horreur d'un pareil remords ; et, si mes cris , si mes larmes ne peuvent vous attendrir, que je tombe la première sous vos coups." En disant ces mots, elle retint le bras de sir Edmond, et, s'avançant devant lui pour le défendre, se présentait seule aux coups de milord Weymouth. Celui-ci , frappé de son courage, surpris de son action , subjugué par une beauté dont l'agitation et le désordre augmentaient encore la toute-puissance, laissa tomber son fer à ses pieds en s'écriant : « Eh ! qui pourrait vous résister, madame? qui pourrait vous voir et ne pas vous obéir ? C'est à vous qu'appartient de calmer la colère, d'enchaîner les passions, et de réunir tout ce que l'univers peut offrir d'amour, d'admiration et d'bommages. — Alalvina, dit sir Edmond partagé entre la jalousie et l'attendrissement, est-ce ici votre place? deviez-vous venir profaner votre angélique pureté par l'approche de ces êtres dont l'impiété veut souiller votre gloire? — La mienne n'est pas à leur portée, reprit-elle fièrement ; et, quand mon cœur ne me fait aucun reproche , je ne crains ceux de personne. — N'affectez pas ici un si superbe orgueil, interrompit mistriss Birton, qui commençait à se remettre de sa frayeur — Et vous,
madame, interrompit à son tour Mal-
MALVINA
vina avec force et dignité , n'outragez pas plus long-temps celle que l'hospitalité seule vous ordonnait de respecter : votre conduite envers moi est odieuse ; vous m'avez déchirée quand vous deviez me protéger ; et, si je dédaigne de vous accuser, c'est pour vous livrer tout entière aux tourments de votre conscience. .Je vous ai entendue, madame, et ne croyez pas que je veuille rester un moment de plus avec vous : je vous quitte à l'heure même, et, seule, sans asile, errante au milieu de la nuit, je me croirai plus en sûreté que dans votre maison. Pierre, ajouta-t-elle en élevant la voix, sur-le-champ faites-moi avancer une voiture, et avertissez miss Tomkins de m'amener Fanny. — Mais quel est votre dessein, INlalvina ? lui demanda sir Edmond effrayé : à cette heure-ci où pouvez-vous aller ? qu'allezvous devenir? — Je l'ignore, dit-elle; mais ma volonté bien déterminée est de partir sans délai ; le ciel ordonnera du reste. — Chère Malvina ! je ne saurais souffrir que vous vous exposiez ainsi : permettez-moi du moins de vous accompagner.— INon, monsieur, ni vous, ni personne, ne me suivrez ; je n'ai pas besoin de votre secours ; je veux fuir ces lieux détestés , et nul ici n'a le droit de s'opposer à ma résolution. — Refuscriez-vous, madame, lui dit milord Wevmouth , de vous faire conduire chez nia mère ? vous y serez reçue comme vous devez l'être; et, si vous l'exigez, je jure de ne pas mettre le pied dans la maison tant que vous y serez. — IMille grâces, miiord, répondit-elle; mais, je vous l'avoue , si je devais choisir ici un protecteur , ce n'est pas sur vous que mon choix tomberait. — Il faut pourtant avoir pitié d'elle, dit M. Fenwich à mistriss Birton ; sa situation est embarrassante,
et vous êtes si bonne! — Eh bien,
répliqua celle-ci, en faveur de votre intercession et du sang qui coule dans ses veines, je consens à lui laisser passer la nuit ici. — Jugez-vous mon aine sur la vôtre ? lui dit dédaigneusement ]\Ialvina , et me croyez-vous capable d'accep-
MALVINA
ter comme grâce ce que je rejetterais même comme prière? Allez, madame, répaodez vos faveurs sur ceux qui ne rougissent pas de plier devant vous; mais apprenez qu'il est des caractères que rien ne peut abaisser. Et vous , sir Edmond, et vous,miiord, ajouta-t elle avec énergie et en leur prenant la main à tous deux , si ma situation vous touche, épargnez-moi l'unique peine que je ne supporterais pas, et jurez de ne pas renouveler un combat dont la seule idée porte la mort dans mon sein. » Malvina avait quelque chose de si touchant dans l'accent, de si expressif dans le regard, qu'il était Impossible de résister a ses prières. De quelque colère que sir Edmond et milord Weyn)outh fussent encore enflammés, ils cédèrent au premier mot qu'elle leur adressa, et tous deux lui promirent d'exécuter ponctuellement sa volonté. Alors, libre de toute crainte à cet égard , et voyant que miss Tomkins avait déjà descendu Fannydans la voiture , elle fut la joindre , laissant mistriss Eirton confondue, et chacun surpris de l'empire q'ie la timide innocence sait prendre quelquefois sur l'arrogante présomption. Sir Edmond obtint pourtant de Malvina de lui donner la main jusqu'à la voiture, et profita de cet instant pour savoir où elle allait, s'il la trouverait toujours le lendemain à Falkirk, ainsi qu'ils en étaient convenus. "■ Je vais tâcher de m'y rendre à présent, lui dit-elle , et je vous promets de vous y attendre. »
Alors ils se quittèrent. Sir Edmond , par égard pour elle et pour éviter tous les soupçons, ne sortit de chez mistriss Birton que quelques heures après son départ. Il fut témoin de toutes les injures dont une vanité humiliée accabla cette douce créature; mais milord Weymouth n'y étant plus , et ne pouvant faire tomber son ressentiment que sur des femmes , ou sur un homme qu'il méprisait plus qu'elles , il sut contenir son indignation, et garder le silence jusqu'à l'instant où il crut que la délicatesse lui permettait de sortir de cette odieuse maison.