CHAPITRE XXXIII
Malvina descendit chez mistrissMoody, dont la maison n'était pas très-éloignée de celle de mistriss Birton. Cette bonne femme, qui n'avait point oublié le service essentiel que lui avait rendu Malvina , fit une exclamation de surprise et de joie en apercevant sa bienfaitrice ; mais celle-ci, réprimant aussitôt l'expansion de son plaisir, mit le doigt sur la bouche pour lui recommander le silence , et montant avec elle dans un appartement vide, elle exigea expressément le plus profond secret sur son arrivée à Edimbourg. «Ah! mon Dieu, madame, lui dit mistriss Moody, mon devoir est assurément de vous obéir, et je vous promets de n'ouvrir la bouche à personne sur votre retour; mais ne pourrai-je savoir, du moins — La cause qui m'amène chez vous , n'est-ce pas , mistriss Moody ? Eh bien ! vous la saurez ; j'aurai même besoin de vos services ; je puis y compter, j'espère.' — Ah! madame, reprit l'honnête hôtesse , que je m'estimerais heureuse de pouvoir vous être utile ! — Asseyez-vous près de moi , ma chère Moody, lui dit affectueusement Malvina : sans doute vous avez eu connaissance de ma rupture avec ma cousine ? — Oui , madame, j'ai tout appris par les domestiques , par Anna surtout, qui était parente de mon pauvre mari ; et comme votre facile bonté vous concilie autant l'affection des subalternes que l'orgueil de mistriss Birton la repousse , tous les rapports ont été faits à votre avantage ; ^ et Anna , en me faisant le récit de ce qui s'est passé, pleurait de regret de votre absence. — Je suis sensible à ces témoignages d'intérêt , ma chère Moody ; mais puisque vous avez été si bien informée , on ne vous aura pas laissé ignorer que
sir Edmond Seymour m'est cher. » IVIistriss Moody Ot un signe approbatif , et Malvina continua. « Je ne chercherai point à le cacher, Moody, il n'est que trop vrai que sir Edmond m'est extrêmement cher : hbres tous deux de nos volontés, nous étions au moment de nous unir, lorsqu'un événement affreux nous a séparés sans doute pour jamais ; depuis il a été blessé peut-être estil fort mal — Eh bien! madame, demanda mistriss Moody, voyant que les sanglots empêchaient Malvina de pouvoir continuer, que faut-il faire.' Disposez de moi , je suis prête à tout. — Il faudrait , ma chère amie , que vous vous informassiez s'il n'est pas chez mistriss Birton.
— Il y est arrivé hier matin , madame. Je sais que mistriss Birton a été si surprise de le voir revenir en cet état, qu'après vous avoir accablée d'injures, elle s'est trouvée mal très-long-temps , et a occupé d'elle , toute la matinée , le médecin qu'on avait appelé pour son neveu.
— Mais avez-vous su ce qu'il a dit de l'état de sir Edmond ? sa blessure estelle dangereuse? — IN'on, madame , elle ne le serait point, s'il ne s'y était joint une fièvre ardente qu'on attribue à l'exces'î've agitation de son esprit. — Ah ! Dieu ! Dieu ! s'écria JMalvina ; c'est donc moi qui le conduis au tombeau! Ma chère Moody, au nom du ciel! allez chercher de ses nouvelles ; ayez-en tous les jours , ayez-en à toutes les minutes ; que je sache ce qu'il éprouve , ce qu'il veu*;, ce qu'il désire; surtout informezvous s'il me demande; pour le satisfaire,
je suis prête à braver que dis-je.' à
supplier mistriss Birton; j'oserai rentrer chez elle, je l'implorerai. Oh! laissez , laissez-moi le voir une dernière
fois ! lui dirai-je — Ma chère dame,
ne vous affligez pas ainsi , répliqua mistriss Moody; je vais aller tout de suite chez votre cousine; j'interrogerai Anna, et dans moins d'une heure vous saurez tout ce qui s'est fait et dit dans la maison depuis hier. — Ah ! reprit vivement IMalvina , ne vous informez que de lui : que me fait le reste du monde ! » Mis-
triss Moody lui répondit, d'un air de confiance, qu'elle pouvait se reposer sur son zélé et sa pénétration , du soin de bien conduire cette affaire, et sortit pour s'en occuper, aussi fière de son emploi qu'un ambassadeur chargé de la plus importante négociation.
On se figure assez l'état de Malvina en l'attendant. D'abord , elle pensait qu'un prompt retour serait un mauvais présage; mais quand mistriss Moody eut tardé un peu long-temps, elle trouva que ce retard était la chose du monde la plus alarmante. Elle allait, venait, regardait par la croisée, respirait à peine, et comptait tant de sensations dans une minute , qu'il lui semblait que le temps faisait une pause, et qu'immobile, il avait replié ses ailes.
Enfin, mistriss Moody rentra. Elle monta lentement l'escalier, au haut duquel Malvina l'attendait dans une anxiété inexprimable. « Eh bien ! mistriss Moody, comment est-il.'* lui demanda-t-elle précipitamment. — Je vais vous le dire , madame , lui répondit celle-ci ; mais n'allons-nous pas entrer chez vous ? ici on pourrait nous entendre. — Oh ! mistriss Moody, un mot, un mot tout de suite : comment est-il ? — Bon Dieu ! madame , vous êtes toute tremblante : faut-il donc vous rendre malade aussi ? — Eh ! Moody, reprit-elle impatiemment, il ne s'agit pas de moi, mais de lui, de lui seul au monde : dites, répondez, je vous en conjure, comment est-il? — Madame, Anna dit comme ça que le médecin, ce matin, après lui avoir tâté le pouls pendant long-temps, examiné ses yeux, visité sa blessure, a secoué la tête, et n'a rien dit du tout. — Il n'a rien dit! il a secoué la tête, Moody ! Mais quoi ! ne lui a-t-on fait aucune question ? — Quant à cela, madame, je ne le sais pas; Anna n'a pas suivi le docteur dans le salon. — Mais que savez-vous donc? — Je vais vous le ■ dire, madame : d'abord Anna ne quitte presque point la chambre de sir Edmond Seymour, car, quoiqu'il ait une garde, c'est Anna qui va et vient auprès de lui, et lui apporte tout ce dont il a besoin :
MALV1>A.
elle est bien triste , je vous assure, de le voir si malade : c'est un si bon jeune homme! nie disait-elle; il n"v a que madame de Sorcy qui soit encore meilleure que lui ! Aussi comme cette pau\Te Anna était contente dimaginer que vous deviez vous marier tous deux ! elle voulait aller vous trouver pour vous conjurer de la prendre à votre service; et si vous y eussiez consenti , elle n'aurait pas changé son sort contre celui de la
fennne d'un alderman — i\Ion Dieu !
mistriss Moody, interrompit Malvina , si vous êtes sensible à ma peine, laissez Anna et ses projets, et ne me parlez que de sir Edmond. — Pardon , madame, je reviens à lui , repartit Thotesse. Eh bien ! ce matin il a eu un accès de fièvre si fort, qu'il déraisonnait, du moins Anna fassure; car elle ne croit pas possible que vous ayez jamais prié M. Prior de tuer sir Edmond, comme celui-ci vous en accuse, d'autant plus que, dans d'autres moments, il appelle Malvina, sa chère Malvina ! il la conjure de ne pas rejeter sa prière; il dit que l'autel est prêt, et puis tout-à-coup il déchire l'appareil de sa blessure, en s'écriant que sa mort seule peut vous satisfaire. Cependant, hier au soir, il a eu un moment de calme, dont mistriss Birton a proOté pour venir le voir, et Anna a écouté toute leur conversation, cachée derrière le paravent, d'où on ne pouvait pas l'apercevoir. Mistriss Birton s'est assise auprès du lit de son neveu , et après s'être légèrement informée de son état : J'espère, lui a-t-elle dit, qu'cà présent nous serons d'accord, et que, convaincu enfin de l'esprit d'intrigue et de coquetterie de madame de Sorcy, vous l'oublierez entièrement , pour ne songer qu'aux engagements que j'ai pris pour vous avec lord Stafford : c'est à cette seule condition que je puis vous pardonner. — IN'e me pardonnez donc point, a repris sir Edmond d'une voix altérée , car jamais je ne donnerai ma main à aucune autre femme. — Quoi ! a répliqué mistriss Birton avec plus d'impatience qu'elle n'en voulait montrer, vous re-
noncez à toutes les femmes , parce que vous en avez rencontré une dont les indignes artiGces — Madame, a-t-il interrompu, madame de Sorcy m'a trompé, je le sais : sans doute je dois la détester; et c'est pour me venger d'elle que , dans le premier mouvement de ma colère, j'ai demandé à être transporté chez vous ; j'espérais que cette nouvelle l'affligerait, je n'ai pensé qu'à cela; que n'eussé-je pas fait alors pour la désespérer ! si mon sang eût pu lui coûter une larme, j'aurais versé tout mon sang. ]Mais, ajoutat-il après s'éti-e reposé un instant , quels que soient ma haine et ses torts, je ne permettrai jamais qu'aucune bouche s'ouvre pour la blâmer, seul j'en ai le droit ; elle n'a été coupable qu'envers moi, tout le reste du monde doit la révérer, et tant qu'un souffle de vie m'animera, nul ne portera atteinte aux respects qu'elle mérite — O cher Edmond ! interrompit ^Malvina en fondant en larmes , c'est quand tu me crois coupable de la plus noire trahison que tu me défends avec tant de chaleur ! et tu es prêt à exposer ta vie pour moi, quand tu penses que j'ai voulu ta mort! Comment pourrai-je jamais payer la générosité de ton noble cœur, et faire rougir les impies qui osent douter de tes vertus? Mais continuez, !Moody; qu'a répondu mistriss Birton ? — Mistriss Birton paraissait très en colère, madame; mais elle a clierché à se calmer, et s'est contentée de dire à son neveu qu'elle espérait que la raison lui reviendrait avec la santé, et qu'elle attendrait ce momentlà pour prendre un parti décisif. Ensuite elle a pris congé de lui, en l'engageant assez froidement à écarter toutes les idées qui pourraient, en l'affectant trop vivement, retarder sa guérison. Anna, l'ayant vue faire un geste menaçant en sortant, l'a suivie sur la pointe du pied , et a aperçu mistriss Fenwich qui accourait joindre mistriss Birton sur l'escalier. Eh bien ! lui a-t-elle demandé , que dit-il? — Plus fou que jamais, Riity.— Quoi ! il faudra donc renoncer à le détacher d'elle? — Peut-être bien; mais je
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suis sûre de les se'parer, et alors que est des m'importe qu'ils s'aiment encore? — Mais comment le ramènerez-vous à lady Sumerhill, si madame de Sorcy lui est toujours chère?— Ne vous inquiétez pas, Kitty, j'ai des moyens. . . .—Alors, comme elles s'éloignaient toujours en parlant , Anna n'a pu entendre la suite de la conversation. Moi je lui ai demandé pourquoi mistriss Fenwicb paraissait si animée contre vous. — ÎMa chère TMoody, m'a-t-elle répondu, ils cherchent tous ici à se tromper les uns les autres , et celle qui se croit le plus d'esprit est celle à qui on en fait le plus accroire. INiistriss Fenwich avait espéré autrefois que sir Edmond l'épouserait, et peut-être l'aurait-il fait s'il n'eût pas trouvé madame de Sorcy à son goût, et assurément tout le monde aurait pensé comme lui; mais elle est toujours si fâchée de la perte de son amant, que c'est pour cela qu'elle anime la colère de mistriss Eirton, et lui vante sans cesse lady Sumerhill ,
qu'elle déteste dans le fond — C'est
assez, Moody, je n'en veux pas savoir davantage, et quant à ce que vous dites de mistriss Fenwich, je ne puis croire qu'elle mette un intérêt de vengeance dans tout ceci , du moment qu'elle est
mariée — Eh! madame, qu'est-ce
que cela fait donc? Je vous certifie qu'Anna est bien sûre de ce qu'elle dit , car elle le tient de Jenny, à qui mistriss Fenwich necacherien de cequ'elle pense.
— Au reste , que m'importe, reprit iMa!vina ; je n'ai nulle curiosité sur ce point, et à l'exception de la santé de sir Edmond , je ne demande aucun autre détail sur ce qui se passe dans cette maison. Laissez-moi à présent, JMoody ; j'ai besoin d'être seule; je ne sortirai pas d'ici ; ne parlez de moi à personne; mais ï)'oub!iez pas, au moindre mot que vous entendrez dire sur l'état de sir Edmond, de venir m'en instruire sur-le-champ. " Le reste de la journée se passa non dans la paix, mais dans l'ignorance de toute nouvelle. La nuit fut agitée par des rêves affreux ; car, s'il n'est pas de plaisir que le sommeil ne suspende, il
peines qu'il n'apaise point; elles sont une partie de nous-mêmes , et déchirent, et dévorent jusqu'à notre dernier souffle : si on dort, la pensée ne sait plus dire d'où vient le mal ; mais le cœur, tant qu'il bat, le sent toujours, il ne peut cesser de souffrir, il peut seulement cesser de vivre.