‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 49 sur 188 · NOUVELLES ALARMES · texte numérisé non relu

NOUVELLES ALARMES

Malvinâ , fatiguée d'un si pénible repos, venait à peine de se lever, lorsque mistriss Moody entra chez elle pour lui apporter son thé. « Eh bien ! madame , lui dit-elle d'un air satisfait, j'étais bien

sûre hier de ne pas vous en imposer

— Comment ! serait-il mieux , Moody ?

serait-il hors de danger? Edmond, mon Edmond serait-il sauvé? s'écria vivement IMalvina. — Pour ce qui est de cela, madame, je n'ai rien d'heureux à vous dire; au contraire, il paraît que la fièvre prend un caractère plus alarmant; le docteur pense qu'elle pourrait devenir maligne, ce qui fâche beaucoup mistriss Birton, attendu qu'elle craint que cela ne répande un mauvais air dans sa maison. — Une fièvre maligne ! répéta Malvina avec terreur; et qui est auprès de lui ? qui le soigne ? qui donc recueille toutes ses souffrances?— Oh ! madame, il a une très-bonne garde; je la connais beaucoup. — Vous la connaissez, IMoody ! reprit IMalvina en rêvant; ne pourraisje pas la voir, lui parler ? — Quant à cela, madame, je ne le crois pas; sir Edmond est trop mal pour qu'on puisse le quitter un moment, et je pense même qu'on va prendre une autre garde pour soulager celle qu'il a. — Moody, interrompit précipitamment Malvina, assurez-vous qu'on la demande, je me chargerai de la procurer. — Vous , madame ! répliqua l'autre surprise. — Oui ; informez -vous seulement si mistriss Birton vient souvent auprès de son neveu. — Elle , madame ! oh ! mon Dieu, non ; depuis qu'on a parlé de malignité,

MALVINA

elle a bien déclaré qu'elle se garderait d'en approcher. — Tant mieux. Et vous dites qu'Anna est la seule personne de la maison qui entre dans cet appartement?— Oui, madame, et c'est tout au plus si on le lui permettra à présent , mistriss Birton est si alarmée de la contagion ! — C'est bon. Eh bien , î\Ioody, retournez-y sur-le-champ ; dites à la garde que vous connaissez une personne pleine de zèle, qui se chargera de veiller toutes les nuits, et se fera un plaisir de lui épargner ce que le service a de plus pénible, et la communication de plus dangereux. — Oui, madame, reprit mistriss Moody en hésitant; mais jo ne connais pas cette personne. — Ne vous inquiétez pas , elle sera prête aussitôt qu'on la demandera : ainsi, Moody, pour votre intérêt comme pour mon repos, ne manquez pas d'exécuter ponctuellement mes ordres. » Mistriss Moody le promit : alors .Malvina se leva 'et lit plusieurs tours dans sa chambre : étle ne pleurait pas, sa respiration était gênée, et sa démarche brusque et désordonnée. Mistriss Moody, qui croyait que les larmes étaient le dernier terme (le la douleur, et qui ne la reconnaissait pliîs quand elle ressemblait au désespoir, n'nperçut dans l'état de Malvina qu'une I ^ere agitation dont il fallait essayer •le la distraire. Pour y réussir, elle revint à la première idée qu'elle avait eue en entrant, et souriant à Malvina : « Une autre fois madame me croira , j'espère; car ce matin , ayant manifesté quelques doutes à Anna sur ce qu'elle m'avait rapporté de mistriss Fenwich , pour me convaincre elle m'a emmenée dans la chambre de Jenny, qui touche à celle de sa maîtresse, et, à travers la cloison, j'ai entendu tout ce qui s'y disait. Mistriss Fenwich était encore au lit; elle a demandé à Jenny des nouvelles de sir Edmond. « Il va fort mal, a répondu celle-ci; le docteur en désespère. » A ce mot, Malvina tressaillit, et, s'approchant de la cliaise de mistriss Moody, elle s'appuya dessus avec l'air d'écouter attentiveineaî. Mistriss Moody, flattée de

l'attention (pie Malvina semblait lui prêter, continua en ces termes : « Eh bien ! Jenny, a dit mistriss Fenwich , vous ne croiriez pas que, malgré les torts d'Edmond envers moi, ce que vous m'annoncez là me fait beaucoup de peine : il a été ma première inclination, et je suis sure de n'aimer jamais personne autant que lui — Cependant, madame, a repris sa suivante, vous paraissiez si contente l'autre jour quand M. Fenwich vous assurait qu'il était -presque sûr de le faire déshériter par mistriss Birton ? — Assurément, Jenny, je désire fort posséder moi-même toute la fortune qui lui était destinée; mais cela ne m'empêche pas de regretter sa conquête, ni d'employer tous les moyens de le ramener à moi. — Pourquoi madame est-elle donc toujours la première à vanter à mistriss Birton les avantages d'une alliance avec lady Sumerhill ? — Sotte que tu es ! ne vois-tu pas que c'est pour la tromper que j'agis ainsi ! En paraissant admirer son idole, j'écarte les soupçons qui pourraient lui rester sur le goût que j'ai eu pour Edmond ; j'augmente son aversion pour madame de Sorcy, et je ne crains point de me donner une rivale; car, avec son air prude , ses minauderies affectées et sa monotone beauté, lady Sumerhill ne l'emportera jamais sur moi. — Il est certain que madame embellit tous les jours, a repris Jenny d'un ton doucereux, et si sir Edmond était en état de vous considérer, il penserait assurément que, si les charmes de miss Melmor ont pu le séduire, ceux de mistriss Fenwich doivent le fixer. — Écoute donc , Jenny, je n'en désespère pas encore, et s'il peut revenir

de cette maladie Oh ! quel plaisir de

pouvoir l'enlever à cette odieuse madame de Sorcy ! — Vous la détestez donc bien.^ lui a demandé Jenny ; eh bien ! je m'étonne que quelqu'un puisse lui en vouloir.— Comment, Jenny, si je lui en veux! Edmond ne l'aime-t-il pas ? jN'est-elle pas cause qu'il m'a délaissée? Oui, oui, je la hais, car tous les hommes l'admirent, et tout le monde en dit du bien. — Mais ,

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madame, a répliqué Jenny, c'est qu'elle est si bonne ! si charitable ! on croirait qu'elle n'est jamais occupée que des autres, tant elle est prompte a saisir ce qui peut plaire à chacun. Je ne sais comment il se lait que , sans sortir de sa chambre, elle connaissait tous les malheureux ; enfin , en arrivant à Edimbourg , elle a d'abord ti'ouvé le moyen de secourir cette pauvre mistrissMoody — Jenny, a interrompu sèchement mistriss Fenwich , finissez votre panégyrique, et que ce soit le dernier, si vous voulez rester auprès de moi. — Jenny, confuse de son étourderie, l'a réparée en comblant sa maîtresse d'éloges : celle-ci s'est adoucie

— Croyez-vous qu'on soit décidé à la prendre? interrompit Malvina, qui, tombée depuis long-temps dans une profonde rêverie, n'écoutait plus mistriss IMoody.

— Qui donc, madame? demanda celle-ci.

— La garde dont vous me parliez toat-tàl'heure. — Mon Dieu! madame, excusezmoi, je n'y pensais plus. — Et à quoi donc pensiez-vous? — Mais il me semblait que madame écoutait avec intérêt la conversation de mistriss Fenwich. — J'ai assez de mistriss Fenv, icli, dit Malvina en s'asseyant et appuyant sa tête sur ses mains, comme ne pouvant plus soutenir le poids de sa douleur; je n'entends plus ce que vous me dites ; je ne sais plus où je suis ; tout s'efface à mes yeux. O Dieu ! Dieu ! me faiidra-t-il manquer de forces au moment où elles me sont le plus nécessaires ? —Mais madame devrait prendre quelque chose qui la soutînt et la fortifiât, lui dit mistriss Moody avec inquiétude. — Oui, répliqua Malvina sans changer de position ; hâtez-vous de m'apporter quelque chose qui me soutienne et me fortifie. » Mistriss JMoody courut aussitôt lui chercher un consommé : Malvina essaya d'en avaler quelques gouttes; mais, le repoussant bientôt, elle se leva, fut à la croisée, l'ouvrit, et regardant du côté de mistriss Birton : « C'est donc là qu'il est ! s'écria-t-elle ; c'est là qu'il souffre ! c'est là où j'avais juré de ne jamais rentrer, et où j'espère pourtant être demain ! —Vous, madame ! s'écria mistriss

Moody ; quel est donc votre projet ? — i Pourquoi m'écoutez-vous quand je ne vous parle pas ? reprit Malvina : je ne veux point que vous sachiez encore ce qui m'occupe; ne dites à personne que vous m'ayez entendue. Allez, laissez-moi seule, j'ai besoin de repos Apportezmoi de quoi écrire. — Mais madame est si faible ! cela ne la fatiguera-t-il pas ? — Moody, poursuivit Malvina sans l'écouter, apportez-moi aussi une de vos coiffures et une de vos robes, ce que vous aurez de plus commun. — A vous , madame ! répliqua l'autre , saisie d'étonnement. — Oui, je voudrais les essayer tout de suite. — Mais madame plaisante sans doute,» reprit mistriss Moody tout interdite. A ces mots, Malvina la regarda fixement avec un sourire amer, lui prit la main, la serra avec violence, et lui dit : « Moody, il est des situations où il est plus aisé de

mourir que de plaisanter Allez, ne

tardez plus à m'apporter ce que je vous demande. » Mistriss Moody, effrayée du ton de Malvina, obéit en silence, et, lorsqu'elle rentra avec les habits, les plumes et le papier, Malvina lui fit un signe de tête de poser ce qu'elle apportait et de se retirer.

Elle tenta vainement d'écrire dans le courant de la journée, il lui fut impossible de tracer une ligne. Vers le soir, elle se vêtit de la robe de mistriss Moody, s'enveloppa dans son épaisse coiffure, et se regardant devant une glace :

« Assurément, se dit-elle, sous ce déguisement Edmond ne reconnaîtra pas sa Malvina : je pourrai le voir , le servir; j'éviterai ses regai'ds, je contiendrai ma douleur; il ignorera quelle main le soigne; car l'émotion pourrait épuiser ses forces, et il doit avoir plus

besoin de repos que de j)laisir Mais

que dis-je ? malheureuse ! dans l'état où il est, puis-je craindre d'en être reconnue? Ses yeux se fixeront sur Malvina et ne la distingueront pas. » Comnue elle parlait , mistriss Moody frappa à sa porte. « Que voulez-vous? lui demanda Malvina; entrez. » En la voyant

MALVINA. i7â

ainsi vêtue, la bonne hôtesse fit un cri Que parles-tu de danger? que fait la de surprise: « Jevenais je venais contagion à celle qui est au désespoir?

lui dit-elle en la considérant Mais,

en vérité ,. j'ai peine à reconnaître madame. — Que voulez-vous ? lui demanda Malvina. — Je venais dire à madame que, tout-à-l'heure, étant devant ma porte , j'ai vu de loin Anna qui marchait très-vite : je l'ai appelée pour lui demander où elle allait IMais, mon Dieu,

que madame est singulièrement déguisée ! — Vous lui avez demandé où elle allait? poursuivit impatiemment Malvina. — Oui, madame, et elle m'a dit qu'on l'envoyait chercher une garde pour cette nuit, parce que le docteur venait de déclarer la fièvre de l'espèce la plus maligne; c'est aujourd'hui le troisième jour, par conséquent un des plus dangereux , et il est essentiel qu'on puisse passer la nuit entière auprès du malade , pour lui donner à toute minute une potion ; et comme l'autre garde est

très-fatiguée — Eh bien ! Moody,

me voilà prête à la remplacer, s'écria Malvina en rappelant toutes ses forces pour contenir l'excès de son désespoir.

— Ah ! madame, jamais je ne souffrirai que vous vous exposiez ainsi, lui dit mistriss Moody; je ne peux pas vous cacher que la maladie de sir Edmond est mortelle, elle est même contagieuse; tout le monde le fuit ; il n'y a pas jusqu'à sa garde qui craint le danger en restant plus long-temps auprès de lui, et on doute fort d'en trouver une autre. — Ne répliquez pas un mot, et ne perdons pas un instant, repartit impérieusement Malvina; assurez Anna que, d'ici à une heure, vous vous chargez d'amener une garde, et préparez-vous à me présenter ce soir même, comme une femme dont vous répondez. » INIistriss Moody voulait balbutier encore quelques excuses ; mais Malvina ne lui en donna pas le temps , et, n'étant plus maîtresse de la douleur qui l'agitait , elle la poussa hors de la chambre en s'écriant : <^ Cours donc ! cours , malheureuse ! songe que le délai d'un instant peut te rendre responsable de sa mort et de la mienne.

Va, cours, ouvre-moi le chemin; que je recueille du moins son dernier soupir. » IMistriss jVIoody, éperdue du ton dont elle lui parlait, ne résista point à de pareils ordres , et ils furent si ponctuellement exécutés , que le soir l'horloge n'avait pas encore sonné neuf heures , qu'elles étaient déjà toutes deux à la porte demistriss Birton.

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