CHAPITRE XXXV
TtTE-A-TKTE NOCTURNE.
Le domestique qui vint leur ouvrir les conduisit aussitôt dans l'appartement d'Edmond. En montant l'escalier Malvina s'appuya sur le bras de mistriss Moody, afin de pouvoir se soutenir; mais, en entrant dans la chambre du malade, qu'une fai'ule lampe éclairait à peine, en apercevant ce lit de douleur où languissait celui qu'elle aimait uniquement, elle devint si tremblante , que, sans le secours de mistriss Moody, elle fût tombée sur le parquet. La garde, qui s'aperçut de son trouble, s'approcha, et s'adressant à mistriss IMoody : « Cette femme me paraît bien faible, lui dit-elle, je doute qu'elle puisse supporter la fatigue de la nuit : le jeune homme est très-mal; peut-être n'ira-t-il pas jusqu'à
demain Au reste, continua-t-elle en
regardant INIalvina , vous n'aurez autre chose à faire qu'à lui donner à boire exactement tous les quarts d'heure ; et, comme il est presque sans connaissance, et qu'il ne peut pas avaler seul, il faut lui donner la potion que voici dans une cuiller : tenez, venez avec moi , je vais vous montrer comment il faut s'y prendre.» Malvina s'approcha avec unemorne tranquillité; son sang s'était glacé, et il lui semblait déjà que son ame s'éteignait avec celle d'Edmond. « Et, si les symptômes devenaient plus alarmants , continua la garde en mettant ses lunettes sur son nez pour lire l'étiquette des fioles qui étaient sur la cheminée, et, que vous > ous trouvassiez embarrassée,
MALVINA
vous n'aurez qu'à m'appeler un peu fort, car j'ai le sommeil dur, et voici trois nuits que je ne dors pas; je serai dans ce cabinet à coté. » iMalvina , hors d'état de prononcer un mot, lit un signe de tête, et voulut prendre la cuiller pour la porter à Edmond ; mais la garde, la retirant, lui dit : "Est-ce que vous êtes muette donc? Eh ! Seigneur, comme vous tremblez ! on dirait que vous n'avez jamais vu mourir personne. » Ce mot, cette chambre, ce lugubre appareil, rappelèrent à Malvina les derniers moments de son amie, et, en s'appuyant sur le dossier du lit d'Edmond : « Personne, dit-elle avec un sourd gémissement, n'a vu mourir autant que moi.
— Ma foi, on ne le dirait guère à vous voir, reprit la garde : alors pourquoi donc êtes-vous si grave? Il faut se faire à ça dans notre état : si on s'affligeait de toutes les morts qu'on voit, on ne vivrait pas soi-même. Mais, tenez, continua-t-elle en s'approchant du lit, ouvrez le rideau , soulevez la tête du malade , tandis que je vais le faire boire.» Malvina obéit, et alors seulement elle aperçut Edmond, les yeux fermés, sans mouvement, pâle et deliguré ; une respiration courte et oppressée était tout ce qui lui restait de vie. Elle le vit, et sentit son courage s'accroître avec le danger de son amant. Passant un bras sous la tète d'Edmond , elle la posa sur son sein, et, prenant de l'autre main la cuiller que tenait la garde, elle fit avaler au malade tout ce qu'elle contenait. « C'est bien , très-bien, lui dit mistriss Goodv.in; vous n'êtes pas si novice que je l'ai cru d'abord; en vérité, je ne ferais pas mieux. Adieu donc, je vous laisse; voici assez long-temps que je suis sur pied , et je sens le sommeil qui me gagne.
Vous trouverez du vinaigre dans cette bouteille ; il faudra en brûler de temps
en temps Eh quoi ! mistriss Moody,
vous êtes encore là? et vite, vite, sortez d'ici : ne savez-vous pas que cet air est empesté ? « Alors les deux femmes sortirent, et Malvina resta seule dans la chambre d'Edmond.
Quel instant que celui-là ! quelle situation que la sienne ? Elle le revoit enfin cet objet tant aimé; mais comment le retrouve-t-elle ? dans ime chambre éclairée d'une lueur sépulcrale ! inanimé , ne distinguant personne, ne reconnaissant
plus Malvina, expirant enfin Elle
s'approche de son lit , entr'ouvre le rideau, prend sa main et la trouve glacée; elle pose la sienne sur le front de son amant; il est baigné d'une froide sueur ; ses lèvres décolorées sont sèches et entr'ouvertes , et son haleine exhale à peine un reste de chaleur. Elle croit l'entendre articuler quelques mots; elle ne respire plus, elle écoute. Elle ne s'est pas trompée. « Malvina ! dit-il d'une voix mourante, Malvina ! » A ce nom, l'infortunée ne peut contenir ses sanglots; pour qu'ils ne soient pas entendus , elle enveloppe sa tête sous les rideaux; elle tremble que le cri de sa douleur n'aille apprendre à Edmond qu'elle est là ; et, pour pouvoir le mieux servir, elle se condamne à ne plus se plaindre. Ses yeux n'ont plus de larmes ; son cœur a cessé de gémir; le regard fixé sur une montre , elle compte les minutes, et, à mesure que chacune passe, elle frémit sur celle qui va suivre. Bientôt elle n'a plus besoin d'aiguille pour calculer le temps, elle le marque par les battements de son cœur : à genoux devant le lit d'Edmond, la tête penchée sur cette nwin froide et pale, elle la réchauffe entre les siennes , et, au milieu du silence du monde, implore le Dieu des miséricordes en laveur de celui qu'elle adore. Oh que sa foi était sincère ! que ses prières étaient ardentes ! Elle sentait, elle était sûre que quelqu'un là-haut l'écoutait : car la confiance que Dieu inspire s'augmente avec le besoin qu'on a de lui. Eh ! qui n'a pas connu ces terribles moments oii l'excès du malheur donne une voix si puissante à la religion, et où, la terre n'offrant plus de ressource contre le désespoir, on a besoin de tout attendre du ciel pour pouvoir supporter la vie !
Il était à peine jour, et sir Edmond
MALVINA
était exactement dans le même état où ?.!;ilvina l'avait trouvé la veille, lorscj! elle entendit quelqu'un frapper doucement à la porte ; elle fut ouvrir : c'était Anna qui venait avertir que le docteur Potwel était là : il entra aussitôt en rajustant sa perruque, et dit : « Hé bien ! (joodwin, comment va votre malade? — l'.listriss Goodwin dort encore, monsieur , répondit Malvina ; je l'ai remplacée cette nuit. » Le docteur, la regardant alors plus attentivement, démêla fort bien, malgré son épaisse coiffure, qu'en effet elle ne ressemblait pas du tout à mistriss Goodwin, et lui prenant la main amicalement : « Voilà bien , ditil , la main la plus blanche , la plus délicate et la plus propre à soigner les malades sans les blesser. — iSe vous approchez-vous pas de sir Edmond ? répondit-elle en se reculant. — Si, si, nous alions le voir; mais auparavant, ma belle enfant, dites -moi donc depuis quand vous exercez votre état? Dieu merci, le docteur Potwel est assez connu dans Edimbourg, aussi il n'est point de garde-malade qui ne lui demande sa pratique pour être placée; et jamais vous ne vous êtes adressée à moi. — Hé, monsieur, reprit-elle, presque désespérée de voir Edmond entre des mains si indifférentes, quand sir Edmond se meurt, avez- vous le temps de penser à autre chose? Au nom de Dieu, ne vous occupez que de lui. » Alors elle lui raconta avec la plus exacte précision tout ce que sir Edmond avait éprouvé depuis la veille , et mit dans son récit tant de chaleur, de détail et d'intelligence, que le docteur Potwel la regarda avec surprise en s'écriant : « Ma foi, si tous les malades avaient des femmes comme vous pour les servir , je pense qu'il n'en mourrait aucun , et je ne désespère plus de sir Edmond depuis que vous êtes auprès de lui ; voyons donc comment il est.» Alors il lui prit le bras, et, appuyant ses doigts sur le pouls, il parut réfléchir avec attention. Malvina ne le perdait pas de vue ; elle cherchait à deviner sa pensée dans ses yeux , et rete-
nait son haleine, de peur que le moindre bruit ne le troublât dans ses réflexions ; eniin, après un long silence, il posa le bras d'Edmond, en disant : « Il y a du mieux dans ce pouls-là. — En vérité, monsieur ? reprit Malvina en contraignant son émotion ; et pensez-vous ?.... croyez-vous que le danger ?.... continuât-elle en hésitant , comme n'osant exprimer son espoir, de peur de le voir détruit. » Le docteur Potwel, qui était loin d'imaginer qu'il fût nécessaire de mettre des ménagements dans ce qu'il avait a apprendre , dit assez indifféremment : « Ah ! je n'en réponds point , je n'en réponds point encore: il faut voir; je ne puis rien décider avant le neuvième jour, c'est le plus dangereux; mais, s'il se passe sans accident, je crois
bien qu'alors Mais, ma belle enfant,
vous paraissez bien jeune et bien délicate pour passer ainsi les nuits, surtout dans une maladie presque mortelle comme celle-ci : c'est conscience que de vous exposer, et je me charge de vous procurer une autre place. — A moi, monsieur, interrompit Malvina : non, non, je suis ici à la mienne, et je n'en changerai point ; mais n'ordonnez-vous rien? ne prescrivez-vous aucun remède?
— L'accès est sur son déclin, répliqua le docteur en examinant encore le pouls de sir Edmond , la connaissance va revenir; je vais écrire la note de ce qu'il faut faire, aCn qu'elle soit plus exactement suivie. » Pendant qu'il écrivait, Malvina, palpitante, incertaine, hésitait sur le parti qu'elle devait prendre : sir Edmond allait reprendre ses sens , n'était-il pas à craindre qu'il ne la reconnût, et que cette émotion ne lui fit grand mal ? » Tenez , ma belle enfant , lui dit le docteur en se levant, lisez ce papier avec attention , et exécutez ponctuellement ce qu'il prescrit ; je reviendrai ce soir ; mais , si vous m'en croyez , n'exposez pas auprès des mourants une jolie petite mine dont les vivants sauraient faire un si bon usage. » Et , fort content de son compliment , le docteur sortit de la chambre en se frottant les
HALVINA.
« couleront sur mon cercueil. TMalvina, « je le confesse, je regrette la vie, puis- « que j'aurais pu vivre pour vous ; je re- « grette un monde où je vous laisse ; « mais surtout j'emporte le profond « repentir d'avoir douté de vous un « moment, et d'être venu , dans ma cri- « minelle colère, mourir au milieu de « vos indignes ennemis. O Malvina! par- « donnez cette coupable erreur : hélas ! « combien j'en suis puni! sans elle j'au- « rais pu vous appeler auprès de moi, « serrer votre main encore une fois , « attacher sur vous mon dernier regard, « et vous dire que je vous aime, que ja- « mais je n'aimerai que vous, que je « meurs en vous adorant. Dis-le , dis , « Malvina , tu serais venue , n'est-ce « pas ? tu n'aurais pas résisté à la mou- « rante prière de ton amant ; tu serais « à présent auprès de moi, je te verrais ,
— Il y a là-dessous quelque chose de fort extraordinaire, dit le docteur. — Bah ! lui répondit mistriss Goodwin à demi-voix , je parierais que cette fenuiie n'est autre chose qu'une de ces folles que sir Edmond a trompées. — Fi donc!
mistriss Goodwin, reprit le docteur; elle a l'air, au contraire, d'une trèsbelle et très-sage personne ; mais il est des femmes dont les nerfs sont irritables, et qui pleurent seulement de voir pleurer les autres. — Au reste, répliqua mistriss Goodwin , peu m'importe qui elle est; il me suffit que, depuis qu'elle est ici , j'ai dormi toutes les nuits , et que le jour encore elle m'épargne la moitié de mon ouvrage. »
Le délire de sir Edmond dura jusqu'au soir. Ce que souffrit IMalvina dans cette journée est au-dessus de ce qu'on pourrait exprimer; et, pour avoir trouvé
« je t'entendrais, je serais consolé » assez de force pour y résister, il fallait
« Qui donc pleure ainsi ? dit-il en s'interrompant : partout je suis frappé de son accent; partout je crois reconnaître sa démarche; cette main qui me touche, il me semble toujours que c'est la sienne ; cette voix que j'entends murmurer est encore la sienne; ces gémissements étouffés semblent partir de son cœur.
0 Malvina ! si c'est ton ame qui respire autour de moi et qui vient s'unir à la mienne pour s'envoler avec elle, pressetoi sur mon sein, et exhalons ensemble notre dernier souffle. » A cette tendre appellation Malvina éperdue se précipitait dans les bras d'Edmond , lorsque, le délire le saisissant tout-à-coup, il s'écriaavec fureur : « Non, non, éloigne-toi, femme perfide ! veux-tu verser mon sang une seconde fois ? Pourquoi armer la main de mon rival de ce poignard sanglant? pourquoi lui ordonner de le plonger dans mon sein ? pourquoi te servir de son odieux secours ? Que ne me distu de mourir? je t'aurais obéi — O
mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria Malvina en frappant sa tête contre le mur dans une inexprimable angoisse , quand donc mettrez -vous un terme à mes tourments ? ils ne peuvent plus augmenter.
que l'idée de la terrible nuit qui s'avançait lui en eut donné de surnaturelles.
A minuit Edmond cessa de parler; et le docteur Potwel , ayant tàté soii bras , dit à Malvina : « Voici la crise qui approche; s'il n'est pas mort dans six heures , je réponds de lui : veillez avec soin ; je ne quitterai pas la maison ; et, si la connaissance revient, accompagnée d'une légère sueur, si l'oppression diminue, faites-moi appeler, il est sauvé.»
«Voici donc l'heure qui va décider mon sort! » s'écria Malvina aussitôt qu'elle fut seule ; et elle se promena autour de la chambre , les yeux fixés sur la terre , dans un morne silence ; puis , s'arrétant avec terreur, elle dit : « Encore queN ques instants peut-être, et tout sera
fini! Encore quelques instants » Elle
ne put achever, l'iiffreuse idée de son amant couché dans la tombe l'arrête ; il lui semble qu'elle le voit dans la fosse profonde, et le drap mortuaire étendu sur lui. Elle s'agite pour fuir ces horribles images; c'est en vain : la mort d'Edmond la poursuit, l'entoure, l'accable, arrache toute espérance de son cœur. Alors , ne pouvant plus espérer, elle veut mourir aussi « Mon Dieu !
s'écrie-t-elle , ce n'est plus sa vie que j'ose vous demander, c'est la mienne que je vous rends. Ah! pardonnez -moi de n'avoir point la force de vivre sans lui. » Elle se rapproche du lit, ou^Te les rideaux : un effroi mortel la saisit ; Edmond est expirant , il ne respire plus , ses mains froides sont immobiles ; Malvina jette des cris de douleur. « Edmond, dit-elle, Edmond, attends-moi, je vais te suivre; attends ta pauvre Malvina : c'est elle qui te parle, qui finiplore; ne veuxtu pas l'entendre encore une fois , mon
Dieu ! une seule fois encore? » T\lais
Dieu ne l'exauce point; Edmond va mourir sans la reconnaître. L'infortunée n'a point de force contre cette dernière douleur, elle pâlit et tombe inanimée sur le lit de son aniant.
Cependant Edmond vivait encore; une nature forte et vigoureuse, après avoir lutté quelques instants contre la mort, venait de l'emporter sur elle :
déjà le feu de la vie se rallume dans son sein , et le sang recommence à circuler dans ses veines ; épuisé de souffrance , il entr'ouvre les yeux , soulève sa tète, et, à la lueur de la lampe qui frappait sur son lit, il aperçoit une femme étendue près de lui; étonné, il regarde : la coiffure de Malvina s'était détachée, et ses cheveux épars flottaient sur son cou ; il ne peut s'y méprendre, ce sont là les traits de Malvina : « Où suis-je ? s'écrie-t-il , est-ce elle que je vois? » A cet accent, elle se ranime , et , regardant son amant dans une muette extase, elle étend les bras vers le ciel sans avoir la force de proférer un seul mot. « ^Malvina près de
moi! est-ce un songe trompeur?
puis-je le croire? est-ce bien toi, Malvina?— 0 mon Edmond, s'écria-t-elle , m'es-tu rendu? — Malvina, répond-il d'une voix languissante, j'ai cessé de souffrir, puisque je te vois ; mais, dis, par quel prodige m'apparais-tu ? est-ce donc que nous aurions quitté la terre , et sommes-nous déjà réunis pour l'éternité ?» En finissant ces mots, ses
idées fugitives s'évanouirent, et ses yeux se refermèrent ; mais le libre mouvement
de sa poitrine et l'humide chaleur de ses mains rassurent Malvina; elle voit ses lèvres flétries reprendre une ombre de couleur, les nuages de la mort s'écartent, un doux sommeil succède à l'épuisement de la souffrance, et, i\Te de reconnaissance, elle tombe à genoux, et offre au Dieu qui le sauve le torrent de ses larmes et de sa joie.
Cependant elle demande à tout ce qui l'entoure de respecter le sommeil d'Edmond : ce vaste et solennel silence, dont la sombre horreur l'épouvantait quelques heures auparavant, ne lui paraît plus assez profond; un bruit lointain l'inquiète, l'agitation de l'air lui fait peur, elle-même craint de respirer; elle voudrait que la vie du monde fût suspendue, et que la nature ne se réveillât qu'avec son amant.