‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 60 sur 188 · ESSAI SUR LA COQUETTERIE · texte numérisé non relu

ESSAI SUR LA COQUETTERIE

Mais, si l'usage du monde a développé les grâces de mistriss Fenwich , il lui a donné une finesse d'observation, un tact pénétrant , qui lui indiquent toujours la nuance juste dont il faut colorer ses projets pour qu'ils puissent réussir : elle est sûre que sir Edmond a juré à sa femme d'être toujours fidèle, et qu'il veut tenir son serment; par conséquent des avances trop marquées seraient maladroites , en ce qu'elles le feraient penser à se tenir sur ses gardes ; d'un autre côté , il serait dangereux de paraître l'oublier entièrement , parce que , de là au point où elle veut le mener , il y a un chemin immense, et qu'elle sait bien qu'il ne fera point le premier pas. Pour réussir, il faut donc le séduire sans qu'il s'en doute, être assez aimable pour qu'il le sente et non pas pour qu'il le remarque , et l'occuper si continuellement , qu'entraîné à son insu , hors de lui , respirant à peine , il se trouve entièrement subjugué , sans avoir eu le temps de donner un souvenir à ce qu'il oublie, ni une réflexion à ce qu'il éprouve. D'après ce plan, elle ne néglige aucune occasion de se trouver près de lui , et ne paraît jamais les chercher ; elle se garde de lui parler la première ; mais elle a l'art de l'obliger à lui adresser la parole, et l'art plus dangereux encore de répondre avec cette piquante réserve qui provoque les questions et prolonge avec intérêt la conversation la plus indifférente. Sir Edmond est d'autant plus aisément dupe de ses artifices, qu'il ne s'en méfie pas,

' Saint-Preux, dans la Nouvelle Hèloîse; milord d'OiseT , dans les Lettres de Juliette Catesb/.

et qu'il se repose sur la profonde connaissance qu'il pense avoir des femmes pour croire qu'aucune ne pourra jamais le tromper : il ignorait apparemment qu'un homme, tel clairvoyant qu'il soit, ne peut point acquérir dans une seule vie assez d'expérience et de sagacité pour pénétrer toute la variété et la profondeur de l'art de la coquetterie. Il croit voir dans l'apparente négligence de mistriss Fenwich la certitude qu'elle a perdu l'orgueilleux espoir de l'emporter surMalvina, et il lui en sait gré; il jette UD coup d'œil de dédain sur toutes les beautés qui semblent vouloir se disputer ses regards, et se rapproche de la seule qui ne paraît pas les cnercher. Cette distinction n'échappe point à mistriss Fenwich ; elle y aperçoit le commencement de son triomphe , et y puise une confiance qu'elle cache adroitement, mais dont l'effet est de la rendre plus aimable encore. Cependant ce n'est point avec sir Edmond qu'elle fait briller son esprit; non , elle réserve pour lui ces demi-mots touchants qui ont l'air d'échapper à la négligence : mais s'adresse-t-eile à d'autres? alors sa conversation pétille de traits charmants , ses lèvres fraîches et vermeilles s'embellissent du feu et de la grâce de ses discours; et pourtant cette femme séduisante n'est autre chose que la jolie miss Melmor! et il se peut que miss Melmor ne fasse aucuns frais pour plaire à sir Edmond ! Il le voit et s'en étonne. Cependant la joie règne autour d'eux , et mistriss Fenwich est la première à se prêter à la gaieté générale : on parle de danser; c'est le triomphe de mistriss Fenwich; c'est là que ses grâces se déploient ; si sa danse n'est pas noble et décente comme celle de Malvina , elle est légère et voluptueuse ; ses mouvements , ses regards ne vont point à l'ame, mais troublent les sens; elle ne cause, il est vrai, qu'une impression momentanée , mais aussi est-il impossible d'y résister ? Peu à peu la tête de sir Edmond se monte ; mistriss Fenwich , attentive à toutes ses impressions, s'en aperçoit et profite de ce moment

pour demander une walse ; elle sent que le succès de ses premières tentatives lui permet d'en hasarder une autre; elle laisse voir à Edmond le désir de ne waiser qu'avec lui , en lui disant à voix basse : « La walse va commencer, je l'aime avec passion; mais, parmi tous les hommes qui sont ici , le seul qui ne soit pas étranger pour Ritty est le seul avec qui elle voudrait la danser. « Ce nom de Kitty réveillait i)ien des souvenirs; il regarda mistriss Fenwich pour s'assurer si elle le rappelait avec intention : jamais Kitty n'avait été si jolie ; et le regard le plus tendre lui apprit qu'elle était toujours sa Ritty. Il voit tous les hommes qui l'entourent remarquer avec envie et surprise la préférence dont il est l'objet; il ne résiste pas au désir de jouir de son triomphe à leurs yeux ; et, bien décidé à quitter mistriss Fenwich après la walse, il s'avance, et commence avec elle cette danse dangereuse , que la volupté imagina pour éveiller le désir, amollir le courage et enflammer l'innocence. Bientôt toute cette brillante assemblée entoure une table couverte des mets les plus somptnexvi et des vins les plus exquis ; on croirait voir un souper de Paris sur les confins de l'Ecosse : les femmes sont animées de cette gaieté piquante qui n'appartient qu'aux Françaises ; la main de mistriss Fenwich verse à tous les convives un vin pétillant et léger : c'est toujours par sir Edmond qu'elle commence ; c'est toujours par lui qu'elle finit; on dirait que, ne se reposant pas sur elle seule du soin de l'émouvoir, elle veuille employer d'autres armes que celles de la beauté pour y réussir, et que tous les moyens lui sont bons , pourvu qu'elle le séduise. Mais déjà la tête d'Edmond, que la walse avait commencé à enflammer, s'exalte et se perd ; les ris bruyants , les fumées du vin, les regards d'une femme charmante, tout conspire contre sa sagesse et contre le bonheur de Malvina.

L'insensé ! il ne songe pas qu'il ne faut souvent qu'un seul instant pour détruire cette paix de l'ame que la plus longue

vie ne nous rend pas ! Mais il ne sait plus ce qu'il fait; et mistriss Fenwich, ne doutant plus de sa victoire, et s'abandonnant trop tôt h la confiance qu'elle lui inspire , croit pouvoir tout oser, et saisit ce moment pour exiger d'Edmond qu'il prolonge son séjour chez milady Dorset ; mais cette indiscrète prière lui rappelle, avec son voyage , la cause qui en est l'objet, et il jure de ne pas le retarder d'un jour. Sans se rendre compte de l'état où il est, il se sent en danger ; et, craignant de n'être pas toujours aussi sîîr de lui , au lieu de répondre à mistriss Fenwich, il se retourne, appelle son domestique , et lui dit : « Williams, ayez soin de tenir ma chaise prête demain matin cà six heures , sans faute. « Cet ordre perce le cœur de mistriss Fenwich; elle sent qu'elle s'est trop avancée ; et , pour réparer son étourderie , elle feint de n'avoir pas entendu Edmond , ne parle plus de départ, conserve un visage riant , et ne s'occupe que de lui faire oublier ce qu'elle a eu la maladresse de lui rappeler. Sure qu'auprès de lui elle ne peut compter sur le lendemain , et qu'il faut profiter du moment présent, ou risquer de le perdre pour jamais, son plan est formé, son parti est pris ; elle saura bien l'empêcher de partir : alors elle se lève de table , après avoir versé encore quelques verres de punch , et donne le signal de ces jeux innocents que la liberté de la campagne autorise , mais que l'exaltation des têtes rend quelquefois si dangereux. Tantôt, un bandeau sur les yeux , elle court les bras étendus , et relevant avec adresse un coin du mouchoir , aperçoit sir Edmond, se dirige de son côté, et se précipitant avec un rire folâtre entre ses bras, feint de le méconnaître et nomme le vieux lord Chatam : un instant après, une pénitence qu'elle a su se ménager l'oblige de recevoir un baiser de sir Edmond ; elle déclare qu'elle n'obéira pas; il veut, du moins, prendre ce qu'elle lui refuse ; elle s'en défend avec cette mollesse qui ne résiste que pour accroître le prix de ce qu'on lui ravit;

MALVI>A.

et , dans ce combat où l'on ne repousse que pour attirer, et où chaque mouvement est une faveur, sous l'ombre de la réserve , elle sait accorder bien plus qu'on ne lui demande ; et, feignant de détourner la tête au moment où il allait effleurer sa joue , ce sont ses lèvres qu'il rencontre : alors elle feint d'être fâchée, et, pour le punir de sa témérité, d'une main légère, en riant, elle lui donne un soufflet et s'enfuit ; il court après elle pour se venger ; toute la société se mêle à leurs débats, et parcourt le château en le faisant retentir de chants de gaieté et de cris de joie. Au milieu de ce tumulte, mistriss Fenwich ne perd pas de vue sir Edmond; elle l'entraîne, il la suit : bientôt chacun se retire ; le bruit cesse, le silence succède, la nuit s'écoule ; et le lendemain à six heures, lorsque Williams entra chez son maître pour l'avertir que sa chaise était prête , il ne le trouva pas dans son appartement.

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