‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 62 sur 188 · EDMOND SEYMOUR A MISTRISS FENWICH · texte numérisé non relu

EDMOND SEYMOUR A MISTRISS FENWICH

« Je pars sans vous revoir , Kitty ; « laissez-moi m'éloigner sans vous , je «dois vous craindre; vous mi'âvez cn- « traîné , vous m'avez fait tout oublier , « tout... un ange ! Je vous hais , Kitty , « mais moins encore que je ne me hais «moi-même; et jusqu'à la fin de ma «vie, Je me reprocherai les coupables « heures que je viens de passer près de « vous. »

Mistriss Fenwich lit plusieurs fois ce billet , et n'en est que plus excitée à se venger; elle lit aussi la lettre qu'il écrit à Malvina, et que, selon leurs

MALVINA

conventions, Williams a remise entre ses mains; elle médite lonç-temps ses desseins, et, quand elle à pris son parti, elle appelle Williams, et lui parle ainsi :

« Je partirai demain pour Londres , dans la voiture que votre maître a laissée ici : vous, allez dès aujourd'hui porter sa lettre à madame de Sorcv ; dites-lui qu'il attend la réponse chez" milady Dorset ; que son projet était bien de se rendre tout de suite à Londres, mais que mistriss Fenwich l'ayant prié de l'attendre, il a souscrit tout de suite à son désir :

que tout cela ne soit pas dit comme un récit qu'on fait, mais comme une indiscrétion qui échappe. En la quittant, ayez soin de laisser tomber ce billet que votre maître vient de m'écrire. » Mais avant, elle en déchire la fin, ne laisse subsister que les premières lignes, le chiffonne, afin que ]\Ialvina puisse croire que sir Edmond avait remis ce billet à Williams pour le donner à mistriss Fenwich lorsqu'il était décidé à partir ; mais que depuis, ayant cédé à ses tendres instances , son billet était devenu inutile , et qu'il avait oublié de le redemander à Williams. « Quand vous reviendrez à Londres, ajoute- 1- elle, c'est à moi que vous apporterez la réponse de madame de Sorcy, et je vous dirai s'il est bon que votre maître la voie. Allez , prenez ces dix guinées pour boire à ma santé pendant la route; et soyez sur , si vous exécutez fidèlement mes ordres , d'être généreusement récompensé à votre retour. »

WilHams, muni de ces instructions, partit ; et , dès le lendemain , mistriss Fenwich se mit en route pour Londres. Elle avait plus d'un motif pour y aller , car elle comptait bien se faire un mérite auprès de mistriss Birton , d'un voyage que son penchant seul l'aurait décidée à faire.

« Je crois remplir vos intentions , «lui écrivait -elle, en me décidant à « suivre votre neveu à Londres , car

« j'ai lieu de penser que , lorsque vos " sollicitations auprès des ministres « seront appuyées par une femme à qui « la nature a donné quelques moyens «[de plaire, elles seront plus favora- « blement écoutées ; et l'espérance de « vous être utile , dans une occasion « si importante, me fait passer aisé- « ment par-dessus la fatigue d'un « long voyage et les interprétations « malignes qu'on pourra y donner. »

Mistriss Fenwich était très-déterminée, dans le cas où elle ne parviendrait pas à séduire entièrement sir Edmond, à mettre en usage tout le crédit que ses charmes pourraient lui donner, pour assurer le succès des projets de misti*iss Birton ; car l'amour et l'orgueil blessés lui donnaient une énergie de méchanceté qui n'était pas dans son caractère; et elle sentait que, pour se venger de Malvina, il n'était aucune démarche qu'elle ne voulût faire , ni aucune vengeance qu'elle n'adoptât.

Ce fut dans ces dispositions qu'elle arriva à Londres, trois jours après sir Edmond. Elle descendit au même hôtel qu'il habitait, et demanda s'il était chez lui : on lui répondit qu'il venait de sortir, et que vraisemblablement il ne rentrerait que le soir. Elle se félicita presque d'une absence qui lui permettait de prendre certains arrangements analogues à ses vues; et, après s'être établie dans un appartement voisin de celui d'Edmond, elle recommanda qu'aussitôt qu'il rentrerait on le fît monter chez elle, sans lui dire quelle était la personne qui le demandait.

Le premier soin de sir Edmond , en arrivant à Londres , avait été de courir chez milord Sheridan ; mais celui-ci était parti la veille, et ne devait revenir que le lendemain. En vain s'informa-t-il du lieu où il était allé , afin de courir sur ses traces; personne ne put l'en instruire : cependant il passait chaque jour chez le père de Fanny, dans l'espérance que son retour serait plus prompt qu'on ne lui

avait annoncé, et chaque jour, déçu dans son attente, il retournait à son Jiôtel, triste, découragé, sans avoir la force de faire part à Malvina de l'événe- Jiient qui prolongeait son séjour à Londres, parce qu'il sentait bien qu'elle calculerait que les heures qu'il avait passées chez miladvDorset étaient la seule cause qui lui avait fait manquer milord Sheridan,

jMais pourtant, réfléchissait-il en rentrant chez lui, ne vaut-il pas mieux ouvrir mon cœur à IMalvina, encourir ses reproches et obtenir ma grâce , que de dissimuler toujours avec elle , et la laisserenproieàl'inquiétude? « Ah! ne tardons pas plus long-temps à lui avouer mes torts, dût-elle ne les jamais pardonner. »Et, plein de cette idée, il se préparait à monter dans sa chambre, lorsqu'on l'avertit qu'une dame, arrivée le jour même, demandait à lui parler sur- Je-champ. Préoccupé par l'image de Malvina, il se figure que c'est elle qui est venue le joindre, et il court à l'appartement indiqué. Il entre précipitamment , la chambre était à peine éclairée : il aperçoit dans l'obscurité une femme à demi couchée sur un canapé ; il s'élance auprès d'elle, il la serre dans ses bras; mais il a reconnu mistriss Fenvich, et la repousse en s'écriant : « Ah Dieu ! ce n'est pas elle ! » L'adroite Kitty ne se plaint point , mais elle gémit , et ," forçant Edmond à s'asseoir auprès d'elle, elle prend ses deux mains entre les siennes, le regarde un moment en silence, et lui dit enfin : « Je le vois , Edmond ' ce n'est pas moi que vous attendiez; mais, dis-le, homme ingrat ! cette rivale que ton cœur préfère a-t-elle autant de droits que moi à ton amour? A-t-elle bravé, pour te revoir, le danger d'un long voyage, !a colère de mistriss Birton , les reproches d'un époux offensé , et l'opinion publique? Est-elle ici enfin ? — Présomptueuse Kitty , lui répondit Edmond , gardez-vous d'oser vous comparer à celle qui est au-dessus de toute comparaison , et ne pensez pas que j'attribue à l'amour une démarche qui n'est

l'effet que de votre étourderie. » Kitty, offensée d'une pareille idée, chercha vainement à la détruire; ne pouvant y réussir, elle pensa qu'il serait peut-être plus facile de l'en distraire, et mit en usage tout ce qu'elle avait d'attraits et de séduction pour parvenir à son but.

Mais maintenant c'est en vain qu'elle s'efforce d'y réussir , l'image de Malvina ne quitte plus le cœur d'Edmond ; toujours elle est présente à ses yeux, toujours il lui parle, s'accuse, gémit de son égarement, ne voit plus qu'avec un sentiment de répugnance et même d'aversion celle qui fut la cause et la complice de sa faute.

Page 1