‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 63 sur 188 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

NOIAELLE FUNESTE.

La nuit enveloppait le jnonde depuis quelques heures , et le silence, plus que la paix, régnait dans l'asile de IMalvina, lorsque mistriss Clare, qui avait quitté sa terre pour suivre son amie, lui proposa une lecture, dans l'espérance de la distraire des inquiétudes qui l'obsédaient. Malvina y consentit, et , sensible à l'intention de mistriss Clare , elle s'efforçait de l'écouter, quand Y, illiams parut tout-à-coup devant elle. En le vovant, elle jette un cri , se lève, s'avance, et lui demande précipitamment si son maître le suit. « Lui , madame , répondit-il en souriant, non, vraiment; je l'ai laissé avec milady Dorset. — Comment? est-ce qu'il n'est pas à Londres ? — Quant à cela , madame , il est vrai que son projet était d'y aller ; mais — Mais quel

obstacle imprévu s'y est donc opposé?

— Aucun autre que sa volonté, madame; et, ma foi, ce n'est pas un miracle qu'une bonne société et de jolies femmes aient retenu mon maître. » A ces mots IMalvina pâlit; mais, dédaignant d'interroger un valet sur la conduite de son époux, elle se contente de hii demander si sir Edmond ne l'a point chargé d'une lett/e pour elle. « Pardonnez-moi, madame; en voici une, répon-

MALV

dit-il en la lui remettant. » Elle la prit en silence, et se disposait a passer dans la chambre à côté pour la lire plus tran- I quillement, lorsque Williams l'arrêta j pour lui dire « que, si elle avait une ré- ' ponse à faire , elle voudrait bien la donner ce soir, parce que son maître l'at-

; tendait chez milady Dorset — Votre

f maître l'attend? interrompit-elle en rei tenant ses pleurs; » car elle venait d'être frappée de l'idée confuse que , puisque Edmond avait le temps d'attendre Son domestique , il aurait eu celui de venir lui-même , et qu'il n'en avait pas profité. « Oui, madame , répliqua-t-il ; et il m'a même recommandé de me hâter, afin de ne pas retarder son départ : cependant je pense bien que mistriss Fenwich obtiendra encore de lui de prolonger son séjour chez milady Dorset ; c'est une femme à laquelle il ne peut rien refuser Il est vrai que, puisqu'elle part

avec lui pour Londres — IMon Dieu !

ma chère, s'écria mistriss Clare, effrayée de l'extrême altération qui se peignait sur le visage de Malvina, vous n'êtes pas bien , vous avez besoin de secours. — Je n'en puis trouver que là, répliqua Malvina d'une voix étouffée , et en montrant la lettre d'Edmond; laissezmoi la lire , je puis encore ne croire que lui. » Cette lecture, sans la satisfaire entièrement , la tranquillisa beaucoup.

Edmond l'assurait qu'il était resté malgré lui; les raisons qu'il donnait à cet égard parurent assez bonnes à ÏMalvina.

Cependant, comme l'amour a un instinct qui ne se trompe guère, c'était en vain que sa raison cherchait à faire adopter à son cœur le délai d'Edmond ; quelque chose en elle lui criait qu'il avait tort; mais , comme ce quelque chose le disait seul, elle hésita à laisser paraître, aux yeux d'Edmond , une affliction dont il ne comprendrait pas la cause, puisque ellemême ne la trouvait pas. Cependant , encore incertaine, elle se levait pour aller écrire, lorsqu'à travers la porte, qui était restée entr'ouverte , elle entendit la voix de Williams , qui disait à mistriss Clare : « Oui, madame, mon maître

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voulait bien partir; il m'avait même chargé d'un billet pour elle; mais , avant même que je l'eusse remis , elle est venue le prier de rester, et il est resté; ii

est vrai qu'elle est si jolie — Et ils

vont partir ensemble pour Londres? interrompit mistriss Clare! vous en êtes sur ? — JMon maître est ensorcelé , madame , il ne peut plus quitter mistriss Fenwich. — Mistriss Clare, s'écria Mal , vina dans l'autre chambre , mistriss Clare! — Que voulez-vous, ma chère?' répondit celle-ci en accourant à elle, et la voyant pâle, défaite, et se soutenant à peine. Vous avez tout entendu? lui demanda-t-elle avec effroi. — Par pitié,, reprit Malvina, éloignez cet homme affreux ; sa présence me fait mourir. — Sortez, Williams, lui dit vivement mistriss Clare. » Et, prenant le bras de sa triste amie sous le sien, elles rentrèrent ensemble dans le salon. Malvina s'assit; elle ne pleurait pas. Après ua moment de silence, elle regarda fixement mistriss Clare , et lui dit : « Éclairez-moi , car , dans le désordre de mes idées, mon cœur ne se fait plus entendre : qui dois-je croire, Williams ou mon époux? Lisez la lettre d'Edmond; apprenez-moi ce qu'il faut que je pense. -> Mistriss Clare la lut; elle en fut plus contente que Malvina : l'instinct de l'amour ne lui parlait pas , mais, comme , d'un autre côté, elle nourrissait depuis long-temps une profonde défiance contre Edmond , elle était incertaine et n'osait porter un jugement, quand IMalvina, après s'éti'e recueillie quelques instants» dit, avec un accent plus tranquille : « Je n'hésite plus, mistriss Clare, et cette lettre me suffit : je n'outragerai pas davantage mon époux ni moi-même en supposant non seulement qu'il m'ait oubliée, mais qu'il ait voulu me tromper; il saura quels odieux soupçons on voulut élever dans mon esprit; mais en même temps il saura que, se fiant uniquement à sa foi, Malvina rejeta tout rapport étranger , comme injurieux à son honneur, et ne voulut croire que lui. »

Elle allait continuer , lorsqu'en bais-

MALVINA

sant les yeux elle aperçoit un papier à ses pieds; elle croit reconnaître l'écriture d'Edmond ; elle le ramasse , et lit le nom de mistriss Fenwich sur l'adresse à demi déchirée : ce billet peut tout éclaircir, et cependant elle n'ose y jeter les yeux ; elle le montre en silence à mistriss Clare , puis, le laissant retomber aussitôt , elle couatc son visage de ses deux mains , comme pour se cacher un monde oii elle n'a rencontré que douleur et trahison. Cependant mistriss Clare a ouvert le billet ; elle a vu que Kitty Pa entraîné , lui a fait tout oublier , tout..... Le papier est déchiré là. Elle frémit de ce que va éprouver Malvina à cette lecture, et voudrait lui soustraire ce fatal billet; mais il était écrit dans les destinées que Malvina épuiserait jusqu'à la lie la coupe de toutes les douleurs : elle s'aperçoit du dessein de mistriss Clare, et lui reprenant le billet : « Non, dit-elle, non, il faut connaître son arrêt : n'ai-je pas dit que c'était lui seul que je voulais croire? Eh bien ! voyons ce qui me reste à espérer.» Alors elle lut le papier qu'elle tenait ; elle le lut plusieurs fois sans donner le plus léger signe d'émotion, ni verser aucune larme; mais en le finissant elle posa la main sur son cœur : « Le coup est porté, dit-elle, et mon sort est rempli; je l'ai bien mérité ! » Mistriss Clare, effrayée de sa résignation, s'approche, lui parle, l'embrasse : elle ne répond pas ; ses joues sont pales et glacées , son regard fixe et égaré. Cependant elle se lève, fait quelques pas en silence, puis revient, reprend le billet, et s'écrie : « Je ne voulais croire que toi , Edmond, et tu m'as trompée ! J'avais mis en toi seul toute ma confiance, et tu l'as indignement trahie ! Ton tort n'est pas celui du moment, puisque c'est avec celle qui t'a séduit que tu consens à partir : c'est en sortant des bras de ta Kitty que tu m'oses adresser les expressions de l'amour, et parler avec légèreté et dédain de celle qui fa fait tout oublier ! O Edmond ! cruel Edmond ! devais-tu être plus qu'infidèle et m'ôter le droit de lire

dans ton cœur , quand j'avais perdu celui d'y régner? IMalvina peut-être aurait pu supporter un oubli passager ; mais comment pourrait-elle survivre à ta perfide fausseté? — Ma chère Malvina ! lui dit mistriss Clare en la serrant dans ses bras et l'inondant de pleurs , peut-être n'est-il pas si coupable que vous l'imaginez : voulez-vous que nous l'allions rejoindre, soit à Londres, soit même chez milady Dorset? Peut-être ne faut-il qu'une explication pour ramener la paix dans votre ame. — Vous ne le pensez pas, mistriss Clare, reprit Malvina d'un air sombre; ce billet ne laisse plus rien à demander, plus rien à apprendre. Vous le voyez , c'est avec elle qu'il part ; avec elle qui lui a fait tout oublier, tout ! O douleur mortelle et non encore éprouvée ! Tandis queje comptais chaque instant de son absence par mes angoisses, plongé dans les délices d'un nouvel amour, il oubliait et ses serments et ma douleur, et moi-même ! — Williams voudrait savoir si la réponse de madame est prête ? demande mistriss Tomkins , en se présentant à la porte du salon. — Tout-àl'heure, tout- à -l'heure, reprit Malvina avec agitation; qu'il attende quelques moments encore, je n'ai qu'un adieu à dire; un adieu n'est pas long. » Et, prenant la première feuille de papier qui lui tomba sous la main , elle écrivit ce qui suit :

MALVINA A HDMOND SEYMOUR.

« Edmond , vous avez oublié vos ser- « ments , vous m'avez trompée : déjà « fuit devant moi ce monde où je ne dois « plus vous aimer : quand vous vivez pour « une autre, Malvina doit finir d'exis- « ter ; et ce cœur , dont il faut qu'elle « vous arrache, aura bientôt cessé de « battre. Ah ! dans ce douloureux in- « stant, jetez du moins un regard dé « pitié sur l'infortunée qui vous aima ! « que, dans vos heures solitaires, elle ne « soit point tout- à-fait oubliée I que son « nom soit quelquefois sur vos lèvres , « et que ses larmes retombent sur votre (' cœur ! 0 Edmond ! que la nouvelle de

MALVINA

« ma mort ne vous trouve pas indiffé- « rent ! que la pensée de votre Kitty ne « vous suive pas sur mon tombeau ! En « voyant la pierre qui couvrira ce cœur « dont vous fûtes l'idole , peut-être sen- « tirez-vous quelques regrets ; peut-être « direz-vous, en versant quelques pleurs: « Dors, pauvre créature! à présent,

« du moins, tu es tranquille Adieu,

« Edmond , adieu ! je crois que je ne « vous aime plus : vous avez froissé « mon cœur par votre trahison , et , dès « cet instant, tout est rompu entre

« nous Éloigne-toi, homme dur et

« barbare , qui t'es joué de mon amour! « tu me rencontreras faible , abattue , « épuisée par la douleur. Que ne res- « pectas-tu ma misère? quel horrible « plaisir trouvas-tu à l'accroître et à « tromper une femme malheureuse qui

« se confiait à toi? Sais-tu que tu

« m'as ravi la paix, l'innocence , le con- « tentement de moi-même? Sais-tu qu'en « me forçant à t'aimer tu m'as écartée « de tous les devoirs que j'avais juré de « remplir , et que tu seras responsable « devant le ciel de mes fautes et de mon « malheur? Sais-tu que toutes les lar- « mes que tu vas me coûter seront au- « tant de témoins qui déposeront un jour « contre toi ? Edmond , que t'avais-je « donc fait pour me conduire dans cet « affreux abime ? Jusqu'à Theure fatale « où je t'aimai, mes pensées, pures « comme le ciel , osaient s'épancher de- « vant l'ombre de Clara ; mais ta feinte « passion et l'amour que tu m'inspirais « bouleversèrent mon ame ; je n'eus plus « qu'unfaible souvenir de mes serments, « je ne vécus que pour toi, je ne connus « plus de sentiment que celui dont tu « étais l'objet , et de devoir que celui

« de te rendre heureux et cependant

« tu m'as trompée! Edmond a oublié « Malvina! Soyez tranquille : le nœud

« qui nous unissait sera rompu De-

« meurez auprès de celle qui vous a fait « tout oublier; Malvina n'ira point vous « disputer son amour : Malvina est à « jamais perdue pour vous. A l'instant « où vous la quittâtes, vous la vîtes pour

« la dernière fois, et, après cette lettre-ci, « nuUeautreligned'elle ne vous fera sou- « venir qu'elle existe encore. Adieu! »

En finissant ces mots , la plume échappa des mains de Malvina; elle tourna ses regards vers mistriss Clare : « Mes forces sont épuisées , dit-elle ; je sens que j'ai mis toute ma vie dans cet écrit : pliez cette lettre , et envoyez-la ; je crois que je vais mourir. » En parlant ainsi , ses yeux se fermèrent ; une pâleur mortelle couvi-it son visage, et elle tomba inanimée dans les bras de mistriss Clare : celle-ci, effrayée, appelle du secours , lui prodigue tous les soins , et sa triste amitié la rappelle à la lumière. Hélas! que ne la laissait-elle mourir?

Quel plus doux bienfait pourrait-on demander au ciel , que celui de perdre la vie au moment où le bonheur nous échappe ?

chaphre li.

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