‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 65 sur 188 · OBJETS DOULOUREUX · texte numérisé non relu

OBJETS DOULOUREUX

Tandis que mistriss Fenwich se désole, Edmond fait préparer sa chaise :

il part, il ne s'arrête ni jour ni nuit; le sommeil ne ferme point ses yeux; l'image de Malvina, outragée et mourante, est toujours là pour le tenir éveillé et faire peser sur sa poitrine le poids insupportalîle du repentir. Il ne peut rester tranquille dans sa voiture; car, lorsque l'ame est bouleversée par de dévorantes inquiétudes, le repos du corps devient le plus insupportable des tourments : aussi, souvent se précipite-t-il dans les chemins; il court, il se débat, mais il ne peut se fuir : à le voir, on le prendrait pour un insensé; le désespoir est empreint dans tous ses traits; qu'a-t-il donc? La santé, la naissance, la fortune, tout lui rit : oui, mais que sont tous ces biens pour celui dont le remords ronge le cœur? Cependant il arrive, il aperçoit le mur du jardin, il s'arrête devant la petite porte dérobée dont il n'a pas perdu la clef; et, pendant que sa voiture fait le tour pour entrer dans les cours de la maison , il entre dans l'enclos. La lune jette une vive clarté sur j

MALVINA

tous les objets qui l'entourent : combien ils sont changés ! Depuis son départ, les arbres ont perdu leur parure, les fleurs ont disparu, les oiseaux ne chantent plus ; un froid piquant a succédé à l'air doux et embaumé qu'on y respirait.

Dans son chemin, il aperçoit quelques cyprès religieux, quelques sombres sapins dont les tiges pyramidales conservent un reste de verdure; du haut de leurs sommets le cri du hibou s'est fait entendre ; ce son a retenti dans le vaste silence de la nuit , l'écho l'a répété. Edmond frissonne; ses jambes tremblantes se dérobent sous lui ; il approche , il est sous les arbres, il heurte une pierre; un rayon de la lune perce le feuillage , et permet à son œil égaré de voir que cette pierre couvre un tombeau ; il jette un cri terrible, il tombe; il presse contre son corps cette terre froide et silencieuse ; il ne sait point encore qui dort sous cette tombe, et, déjà la plus mortelle des douleurs a brisé son cœur.

Dans son désespoir, il frappe sa tête contre la pierre en s'écriant : « Mal-

vina ! Malvina ! » Aussitôt une voix

douce et faible, qui semble sortir du bosquet, répond et demande : « Qui m'appelle? » A cet accent, Edmond égaré se lève, et cherche de l'œil d'où vient la voix qui l'a frappé et qu'il n'ose reconnaître : cependant il entend le bruit d'un vêtement à travers le feuillage, et aperçoit une femme dont un voile de crêpe noir couvre la tête et une partie des épaules. « Qui êtes-vous ? Qui cherchez-vous ?demande-t-el!e : pourquoi venir troubler la cendre des morts , et empêcher que la paix du tombeau existe pour moi? — Qu'ai-je entendu ! s'écriet-il; quelles funestes paroles ! IMalvina , est-ce toi que je vois ? est-ce toi que j'entends? — Non, reprit-elle, je ne suis plus Malvina; je la fus jadis, quand il m'aimait; mais il s'est éloigné, et je suis tombée dans la détresse; il m'a retiré son amour, et la douleur m'a rendue à la poussière. » A ces mots un froid mortel se glisse dans l'ame d'Edmond; il pressent un malheur plus grand peut-être

que la mort même; il lève le voile de Malvina, il la presse dans ses bras :

« Ma femme, mon amie, ma ?dalvina méconnaît-elle Edmond? » s'écrie-t-il avec un accent passionné. IMalvina le repousse et dit : « Paix , paix donc ! On ne prononce plus ici ce nom-là. Ne savez-vous pas qu'en vain je l'ai répété dans la nuit du désespoir ? Il ne m'a pas soulagée. — O Malvina ! reconnais-moi par pitié ! je suis Edmond, ton Edmond, ton époux, qui reviens pour ne plus te quitter ! » Malvina s'assit sur une pierre, et le regardant avec un sourire amer : « Pourquoi criez -vous ainsi je suis Edmond ? je suis Edmond ?

Croyez-vous que j'ignore tout ce qui se passe ? En vain on a voulu me le cacher, je sais qu'Edmond ne reviendra plus ici; depuis que l'étrangère est entrée dans son cœur, ce n'est plus qu'auprès d'elle qu'il revient; il rejette, il hait Malvina. — Lui te rejeter ! interrompit vivement Edmond en pressant contre ses lèvres le visage pâle de sa femme ; lui te haïr ! Ah ! le ciel en est témoin , jamais , jamais il ne t'a tant aimée. — Il ne faut pas que vous disiez cela, interrompitelle en s'éloignant vivement, il ne faut jamais me dire qu'il m'aime; vous voyez bien que cela m'empêcherait de mourir — Et c'est ainsi que je devais la

retrouver ! s'écria-t-il en tordant ses bras, dans l'angoisse du désespoir : je parle à Malvina., et IMalvina ne m'entend pius ! je suis devant ses yeux, et ses yeux ne me voient plus ! La douleur a détruit son intelligence, et c'est moi, moi, le plus barbare des hommes, qui l'ai plongée dans cet état ! O ma Malvina ! la plus chère , la plus offensée de toutes les femmes, daigne sourire a ton époux ! Que ma voix arrive encore à ton cœur !

Quêtes regards se tournent vers moi !

Mais, non, non, interrompit-il, effrayé de l'air égaré empreint dans tous les traits de Malvina, cache-moi ces affreux regards ; ah ! que je n'en voie jamais de pareils! je ne puis les supporter, ils m'accablent, me terrassent. » Et l'infortuné tombe aux pieds de Malvina :

MALVINA

dans sa douleur forcenée, il mord la terre , il pousse des cris , il déchire sa poitrine Malvina, muette, insensible, ne voit rien, n'entend rien; elle jette autour d'elle des regards vagues qui ne fixent aucun objet, puis , se levant doucement, elle s'approche du tombeau, et s'agenouillant dessus : « Voilà l'heure, dit-elle; elle a sonné, et j'existe! Il me faut donc encore attendre tout un jour? Encore le monde aujourd'hui , mais demain l'éternité ! » Alors elle se lève et suspend son voile noir à une branche de cyprès ; ses beaux cheveux blonds retombent épars sur son cou; elle les écarte, et fait quelques pas hors du bosquet : la lune frappe à plomb sur son visage , et c'est à sa pâle clarté qu'Edmond fixe sa femme chérie, et aperçoit tous ses traits altérés par la main du malheur qui détruit en silence. Elle passe auprès de lui , range sa robe pour ne pas le toucher, et continue son chemin : il marche lentement sur ses pas , sans avoir la force de lui parler davantage, entre avec elle dans la maison, et la suit jusque dans l'appartement où mistriss Clare l'attendait. « Me voilà encore! lui dit-elle; c'est long! bien long ! Je ne croyais pas qu'il fut si difficile de mourir ! » Mistriss Clare soupire, se lève , prend en silence le bras de son amie pour la conduire dans sa chambre, lorsqu'en approchant de la porte elle aperçoit sir Edmond. A cet aspect subit elle s'écrie : « Vous, vous ici ! par quel prodige ? IMais , dites , vous a-t-elle vu ? lui avez-vous parlé? — Elle m'a vu, je lui ai parlé — Et elle est restée insensible? » De violents sanglots sont la seule réponse d'Edmond. ^listriss Clare ne l'a que trop comprise , et s'écrie en retombant sur sa chaise : « Ah ! c'en est fait ! il ne reste donc plus d'espoir ! « Cependant les gémissements d'Edmond ont retenti aux oreilles de Malvina; elle s'approche de lui , et le regardant avec compassion : « Comme il pleure ! ditelle; il n'a pas versé toutes ses larmes, lui ! Comme il souffre ! Sans doute il a été trompé. IMais calme-toi, malheureux.

bientôt tes douleurs cesseront : moi aussi , j'ai beaucoup souffert , et pourtant, tu le vois , je suis tranquille à présent; car il vient le jour des miséricordes ! elle vient la nuit du repos ! C'est eux qui guérissent les cœurs brisés et ferment toutes les blessures. » Mistriss Clare se lève, prend la main d'Edmond, la pose sur le cœur de Malvina, et, interrogeant son amie : « IN'e sens-tu rien? dit-elle ; regarde cet objet, Malvina : ne le reconnais-tu point? dis, ne sais-tu plus que c'est Edmond? — Est-ce que vous connaissez Edmond? reprit Malvina avec un accent précipité; et les regardant tous les deux d'un air égaré :

« Ah ! si vous savez oiî il existe, courez à lui, courez, dites-lui qu'il me rende mon enfant, dites-lui, surtout, qu'il ne le donne pas à Kitty, à sa Kitty : il est à moi, l'enfant de Clara; ne faut-il pas que j'en rende compte à sa mère ? Comment oser la rejoindre là-haut quand j'ai perdu son enfant? comment soutenir sa voix menaçante quand elle me demandera : Qu'as-tu fait de mon enfant?

Faudra-t-il lui répondre qu'il appartient à Kitty? Croyez-vous, ajouta-t-ellc en serrant la main d'Edmond avec une agitation convulsive, croyez-vous qu'Edmond consente à me rendre mon enfant?

— Demain il vous l'amènera lui-même , répondit-il ; demain votre époux , votre enfant seront ici. — Vous l'entendez !

juste ciel ! interrompit vivement Malvina; vous l'entendez ! il promet, il assure qu'Edmond , que Fanny seront

demain ici! Mais ne me trompera-

t-il pas aussi? n'est-ce pas là cette même

voix qui jadis ? N'entends-je pas

Edmond? Edmond ! ce nom est

partout, continua-t-elle en portant la main à son front; il me brûle, il me dévore, ma tête est en feu! » Et, s'échappant aussitôt des mains de mistriss Clare et d'Edmond, elle courut en désordre dans la chambre en s' écriant :

« Pourquoi, pourquoi m'empéche-t-on d'aller à lui ? sans doute il aurait pitié de ma misère; je lui dirais : Mon Edmond, voici ta Malvina qui vient vers

MALV toi : si elle te déplaît , elle s'en ira ; mais regarde-la une seule fois encore ; qu'elle emporte un dernier regard , un regard de compassion de son époux ! Dis-lui au moins que tu ne la hais pas ; et alors , pour ne point troubler tes nouveaux plaisirs , elle dévorera ses larmes , elle étouffera ses plaintes; et, couchée sur la poussière, elle y mourra, puisque tu ne veux plus la voir. » En parlant ainsi, abattue par la violence de ses agitations, elle tomba sur le plancher; ses yeux fixes et ouverts ne remuaient plus , et son cœur oppressé semblait prêt à se rompre : mais son état , quelque affreux qu'il fût , l'était moins que celui d'Edmond. Mistriss Clare s'en aperçut, et, lui prenant la main avec un air de compassion : « rse désespérons pas encore , dit-elle ; peut-être la vue de Fanny, en calmant sa conscience '., réveillera sa raison : à présent elle va être tranquille pendant quelques heures ; il faut la transporter sur son lit, puisse-t-elle y trouver le repos dont des barbares l'ont privée! —Ah! mistriss Clare , interrompit Edmond, le crime fut horrible, mais la punition le surpasse.— Non, non, malheureux, je ne vous accuse pas, repritelle ; ce n'est pas vous qui fûtes coupable; votre état me le dit assez. — Ah ! nul ne le fut plus que moi , s'écria-t-il ; j'étais aimé de Malvina ! O Malvina !

femme adorée ! si , par une faiblesse impie, je parjurai mes serments, en te retrouvant ainsi , ne l'ai-je pas assez expié ? »

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