RISE
d'hui au dernier jour de l'année , je m'éloigne des jeunes vierges de Jucla pour aller chez les idolâtres : est-ce donc dans ce sang impie que Dieu choisira celle qu'il veut élever au-dessus de toutes les femmes d'Israël ? — Ne jugeons point ainsi ce qu'il ne nous appartient pas de connaître, reprit Horam; car les pensées de Dieu ne sont point nos pensées , et ses voies ne sont pas nos voies : ce qu'il a promis, il le tiendra; ce qu'il ordonnera, vous l'exécuterez. Gardez seulement votre cœur droit et vos mains pures ; soumettez-vous sans réserve , et l'Éternel saura bien trouver le moyen d'accomplir ses promesses. »
En parlant ainsi les deux voyageurs arrivèrent sur le bord du grand fleuve, dont les eaux débordées inondaient les campagnes. Soit qu'ils s'approchassent du torrent de Jaser, soit qu'ils descendissent vers le lac Asphaltile, ils ne pouvaient trouver aucun passage. » Dieu nous aurait-il abandonnes? s'écria Horam en élevant ses mains vers le ciel. — Est-ce vous qui doutez ? s'écria Issachar surpris; est-ce moi (pii vous apprendrai comment une foi sincère triomphe d'un pareil obstacle? » Il dit, et, se précipitant dans le fleuve, il se débat contre les vagues , qui le repoussent vers le rivage, triomphe delà fureur des Ilots, atteint l'autre bord, met le pied sur la terre de Chanaan, et rend grâces à l'Éternel.
Kn l'apercevant sur la rive opposée, Horam s'encourage à l'imiter; il lutte péniblement contre le courant qui l'entraîne; il arrive enfin, confus qu'un vieux ami de Moïse se soit laissé devancer par un enfant du désert. Prêt à livrer son cœur à l'envie, il réprime bientôt ce vil sentiment; il se souvient qu'Issachar est destiné à être la tige du sang royal de Juda, et se plaît à le voir s'élever, par la beauté et le courage, au-dessus de tous les mortels.
La nuit commençait à étendie ses voiles sur toute la nature, lorsque les deux Israélites entrèrent dans Jéricho.
Troublés de se trouver seuls, loin de '^
DE JE
leurs ft'ères, au milieu d'une nation idolâtre, ils ne savaient ce qu'ils devaient faire, ni à qui recourir pour demander l'hospitalité. Dans cet embarras, ils se tenaient à l'écart, près de la porte de la ville, lorsqu'ils virent passer près d'eux une jeune fdle qui venait puiser de l'eau à la fontaine. Un long voile retenait une partie de sa blonde chevelure, l'autre s'échappait sur un cou plus blanc que l'ivoire : elle était belle, mais l'éclat de sa beauté semblait terni par les larmes qui coulaient sur ses joues. Pâle et abattue, elle s'avançait, et elle était semblable au jasmin qui incline doucement sa tête char2:ée de la rosée du matin. A l'aspect des deux voyageurs elle rougit, s'arrête et parait incertaine: cependant, bientôt après, elle s'approche, et, levant sur eux un œil tinude, elle dit : " Étrangers, j'ignore quel projet vous conduit dans nos murs; mais, quel qu'il soit, la maison de Rahab vous est ouverte, venez vous y reposer sans crainte : vous n'aurez point à vous repentir d'y être entrés. » Les deux Israélites, charmés de sa proposition, n'hésitent point à l'accepter. Issachar surtout, ému de la beauté de cette jeune fdle, et touché de sa pudeur , se sent entraîné par une puissance invisible qui agit sur lui à son insu. « Qui êtes-vous, lui demanda-t-il, vierge charmante , vous dont la charité ne dédaigne point deux malheureux voyageurs? — .Te ne suis point une vierge, répondit-elle en scupirant amèrement; les odieux prêtres de Baal abusèrent de ma jeunesse et de mon innocence; et, quand je me souviens de ces jours d'égarement, qui n'étaient qu'absinthe et que fiel , mon ame demeure abattue en dedans de moi. Ah! si le Dieu d'Israël voulait prendre pitié de mon repentir et me laver de mon opprobre, je le prierais sur les hauts lieux , et je m'offrirais moimême en holocauste pour apaiser sa colère. — Ah ! reprit vivement Issachar, puisque votre ame s'est conservée puie, et que vous gémissez sur vos fautes, vous trouverez grâce devant l'Éternel.
•^ Oui , ajouta Horam à voix basse , si
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vous sauvez les fils d'Israël et les aidez dans leur entreprise, tous vos p(^ché.s vous seront remis, et le Seigneur vous absoudra. » A ces mots, la jeune fi. le se rassui'a; ses yeux brillèrent d'un doux éclat , et elle se mit en devoir de conduire les voyageurs dans sa maison :
Issachar lui prit la main ; tous deux marchaient à pas lents devant Horam , en soupirant invo'ontairement. La nuit était belle er fraîche, un vent léger agitait le feuiilage des palmiers; les fleurs qui naissent sans culture autour de Jéricho exhalaient dans l'air leurs plus deux parfums; on entendait les gémis ements de la colombe amoureuse, et dans le lointain l'impétueux Jourdain faisait retentir le bruit de ses flcts. Issachar contemplait en silence la touchante timidité, la grâce modeste de la cune ( hananéennc, et une sorte d'enchantement s'insinuait par degrés dans son cœur, comme la douce vapeur du scmmeil s'insinue dans des yeux appesantis. Il se disait en lui-même : « C'est aujouid'hui que Dieu a promis qu'il me montrerait l'épouse qu'il me destine; mais Dieu agréera-t-il pour sa servante celie qui fat profanée par l'impie? Oh! puisse-til pardonner à Rahab comme je lui pardonne! » « Dieu d'Israël, disait de son coté la jeune fille, si un songe ne m'a pas trompée, un de tes enfants est destiné à sauver mon ame, et moi à sauver sa vie. Oh! que ce soit celui-ci, et je n'aurai pas imploré ton nom en va n. » Cependant ils arrivent bientôt à la maison de Rahab. Elle est simpîeetcommcde; on n'y voit point briller le marbre, l'or ni la soie; mais une jeune vigne en tapisse le mur, en couvre le toit, et un épais berceau de piatones et de citronniers en ombrage l'entrée : située près du rempart, elle s'élève audessus et domine sur la campagne. Aussitôt que les voyageurs ont passé le seuil de sa porte, la eune Chananeenne s'empresse auprès d'eux, et leur prodigue tous les devoir^ de l'hospitalité:
elle remplit un grand vase d'airain d'une eau tiède et odorante . afin de laver elle-
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même leurs pieds fatigués -, elle couvre une table de gâteaux de pur froment, de daltfs, d'olives et d'un rayon de miel doré, et verse, dans des coupes couronnées de lleurs, du lait pur et du vin doux. Dans tous ses soins, dans tous ses mouvements, la jeune pécheresse a tant de simplicité et d'abandon, le sentiment de ses fautes imprime un caractère si touchant à sa physionomie , qu'Issachar, de plus en plus enflammé, lui donne déjà dans son cœur le nom de sa bien-aimée ; mais , soumis à la volonté du ciel, il attend que le Seigneur ait parlé pour oser expliquer ses vœux.
Avant que le sommeil vienne fermer la paupière des voyageurs, Rahab, attentive à tout ce qui peut leur plaire, prend un cistre d'or , et, mêlant sa voix mélodieuse à l'instrument, elle chante un cantique sacré. Horametlssachar ont entendu souvent les chœurs des filles d'Israël, mais jamais une si ravissante harmonie n'a frappé leurs oreilles, jamais la piété n'honora plus dignement le nom du Seigneur. Horam étonné s'écrie : « O fille de Chanaan ! par quel prodige, au ifrintemps de l'âge, séduite par les plaisirs, plongée dans les voluptés, au sein d'une nation idolâtre, avez-vous eu connaissance du vrai Dieu, et avez-vous appris à chanter ses louanges au milieu des cris blasphémateurs des infidèles? — Hélas! reprit humblement Rahab, sans doute que le Tout-Puissant a vu que je péchais par ignorance, et qu'il n'a pas voulu me laisser à jamais dans les ténèbres de l'erreur. Je me souviens qu'un jour, la tête couronnée de roses, je formais, avec mes compagnes, des danses licencieuses autour des idoles de Raal, quand je fus saisie tout-à-ooup d'une froide sueur et d'un frémissement involontaire ; je ne vis plus le temple qu'avec horreur, et je m'en éloignai précipitamment. Je sortis de Jéricho, et me mis à courir dans la campagne comme une insensée , sans prendre aucun repos la nuit, et ne cherchant le jour que l'eau de quelques fontaines, qui calmait à peine h soif ardente et la fièvre intérieure qui
me dévoraient. Effrayée de mon état, je m'écriais , les yeux baignés de larmes : N'est-ce pas à cause que le Dieu fort n'est pas avec moi que ces maux-ci m'ont trouvée? Enfin, un jour, lasse d'errer dans les lieux sauvages, je vins m'asseoir sous les grands sycomores qui ombragent le bord du fleuve, et de là , apercevant la pointe de Phasga , un trouble confus s'éleva au-dedans de moi; mes sanglots redoublèrent, et l'Éternel parla à mon cœur. C'est là qu'est le peuple d'Israël, me disais-je, ce peuple aimé du seul vrai Dieu, et destiné arégnersur l'hcritagede nos pères ; c'est là que réside l'éternel roi des siècles et la source de toute lumière; c'est là que Rahab voudrait être, non pour séduire les serviteurs de Dieu comme l'ont fait les filles de Madian, mais pour se convertir à sa parole, et retrouver le repos qui la fuit. Alors je m'endormis; et, durant mon sommeil, il me sembla qu'un ange m'apparaissait.
« Rahab, me disait-il, tes cris ont été jusqu'au trône du Très-Haut, et il t'a regardée avec compassion ; non seulement il t'excepte de la réprobation dont il a juré d'envelopper tous tes frères, mais il veut que de ton sang naisse le IMessie, qui doit apprendre au monde qu'il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui s'amende que pour dix justes qui n'ont jamais failli. Purifie tes désordres passés par une vie austère et chaste, et prends confiance en la miséricorde divine. In jour, le plus beau des fils de Jacob te prendra dans ses bras et te nommera
son épouse » A ces mots, Rahab ne
put s'empêcher de lever les yeux sur Issachar ; mais, les baissant aussitôt, elle rougit connue la nue transparente dont le soleil s'enveloppe en quittant l'horizon; sa voix tremblante expira sur ses lèvres entr'ouvertes, et elle n'eut pas la force d'achever son récit. A cet instant un bruit tumultueux se fit entendre à la porte. " Ce sont sans doute les envoyés du roi , s'écria Rahab effrayée : depuis long-temps on craint ici l'irruption de vos frères, on se tient sur ses gardes; il y a des espions partout, et la vue de
DE JE deux étrangers aura inspiré des soupçons; mais ne craignez rien, je saurai vous sauver, dussé-je perdre la vie. » En parlant ainsi , elle les fait promptenient monter au haut de la maison, les couvre de paille de lin , et court ensuite ouvrir aux troupes du roi. « On a vu , lui dit le chef, deux Israélites entrer ce soir dans nos murs; on sait qu'ils sont chez vous, il faut les livrer sur-le-champ. — Il est vrai , dit-elle , qu'à l'entrée de la nuit deux étrangers sont venus me demander un asile; mais sans doute ils ont craint de ne pas y être en sûreté, car ils se sont hâtés de quitter la ville avant rheure où l'on ferme les portes. — Rahah, reprit le chef d'un ton menaçant, les yeux sont ouverts sur vous : on vous accuse d'honorer en secret le Dieu d'Israël ; tremblez , si on découvre que vous avez caché ces perfides étrangers. — Je vous ai déjà dit, répondit-elle tranquillement, qu'ils ne sont plus dans ma maison; sans doute ils ont pris la route du grand fleuve, afin de se rendre à leur camp. — Je cours à leur poursuite, s'écria le chef; mais, s'ils nous échappent, tremblez, vous dis-je, votre vie nous répond d'eux; et, si la fuite vous dérobait à notre vengeance, votre famille entière, traînée au supplice, expierait votre trahison. — Soyez sûrs que je ne l'oublierai pas, » lui dit-elle en croisant ses deux mains sur sa poitrine et baissant humblement la tête. Alors le chef la quitta. A [mne Rahab l'eut-elle vu s'éloigner avec sa troupe, qu'elle se hâta d'aller délivrer ses deux captifs. « Le roi est instruit de votre arrivée dans ces murs, dit-elle; vous n'y êtes pas en sûreté: fuyez, prenez cette corde, glissezvous dans la campagne le long du mur.
Tandis qu'on vous cherchera au bord du fleuve, gagnez la vallée de Janoc, traversez le torrent de Carith, enfoncezvous dans les cavernes de Salim. Dans trois jours je vous y porterai , avec quelque nourriture fraîche, tous les détails que votre général vous a chargés de recueillir. — Tson, charmante et généreuse Rahab , s'écria vivement Issachar,
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nous ne partirons pas sans vous. Venez,, dans les plaines de ÎMoab, recevoir les bénédictions de nos frères, et montrer aux filles d'Israël l'épouse que l'Éternel destine à l'heureux Issachar. — Je ne puis croire, reprit-elle en baissant les yeux, qu'une semblable gloire soit jamais le partage d'une pauvre pécheresse comme moi. — L'Éternel l'a juré , interrompit Issachar : celle qui sauvera Israël verra sa postérité régner sur toute la Palestine , et partagera la couche d'Issachar.. Venez donc avec nous, ô Rahab! venez,, ne craignez point la fatigue, ni le passage du fleuve impétueux : je vous porterai dans mes bras , heureux de marcher chargé d'un fardeau si doux. — .\on . reprit-elle, je n'abandonnerai pas mon vieux père, ma mère et mes sœurs à la colère du roi ; il faut même que vous me promettiez de respecter leur vie quand vos frères entreront dans Jéricho.— jXous le jurons, d généreuse fille ! s'écria Horam, Quand vous verrez Israël en armes , ayez soin de lier un cordon pourpre à la fenêtre que voici ; ensuite vous retirerez tous vos parents dans votre maison; et quiconque y demeurera, son sang sera sur nous, si un des nôtres le répand ; mais aussi , quiconque en sortira, son sang sera sur lui , et il ne nous en sera pas demandé compte. — Que ce soit ainsi que vous l'avez dit, reprit Rahab; maintenant partez, enfants de Jacob, profitez de l'instant où la lune, obscurcie par les nuages, vous dérobe aux espions qui nous environnent. — INIais , dit Issachar, qui sait si les impies de Jéricho , nous voyant échappés à leurs poursuites, ne tourneront pas leur colère contre vous.' Quoi! je vous abandonnerais à leur furie, vous, la libératrice d'Israël, l'élue du Seigneur, la bien-aimée d'Issachar ! Non , non, viens avec nous, ô la plus belle des filles ! viens trouver le bonheur sous nith tente; je ne t'offrirai pas la pourpre, les riches broderies, les mets exquis dont Jéricho s'enorgueillit, mais des fleurs fraîches connue ton teint, et du lait pur comme mon cœur. Ah !