LIVRE TROISIEME
Ce fut par une protection divine qu'Horam et Issachar échappèrent à la renc:ntre des troupes qui les cherchaient dans les plaines de Jéricho , depuis Ensalim , sur les bords du grand lac, jusqu'aux montagnes d'Éphrem, à l'orient d'Aï. Chaque fois qu'ils s'approchaient d'elles. Dieu les entourait d'une nure épaisse; et, sous cet abri céleste, ils eurent bientôt gagné le torrent de Carith , qui sépare la vallée de Janoé des cavernes de Salim. Ilcram vou'ait le traverser , afin d"? s'éloigner davantage du danger; mais Issachar ne put se résoudre à le suivre, il disait : « Non, je ne quitterai pas la vallée; en restant ici je la verrai plus tôt , je saurai plus tôt que Rahab est sauvée. Allez, Horam, laissez-moi seul ; ne risquons pas qu'on nous découvre tous deux . afin qu'un de nous du moins aille rassurer Israël. — Faible enfant de Jacob , repartit Horam, est-ce donc ainsi que vous vous confiez
I- De l'hymen de Rahah nnquit une fillc du mime nom qu'elle, qui épousa Salmon , fils de Naasson , et qui donna le jour a Booz , père d'Obed ; Obed le fut de Jcssc ou d'Isai, et celui ci eut pour fils le grond David , premier roi d'Israël , de la tribu de Juda , duquel drsceud , se'on la chair, le Messie, fils de Dieu et médiateur de la nouvelle alliance. (Histoire ilu peuple He Dieu, tom. m, pag. 46.)
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dans le Tout -Puissant? doutez -vous donc que , s'il veut sauver Rahab , tous les efforts des infidèles ne feront pas tomber un cheveu de sa tête? Celui qui nous a soustraits à la mort d'une manière si miraculeuse n'aura-t-il pas le pouvoir de fermer les yeux de Pimpie sur les démarches de la fille de Chanaau? Je vous ai vu plus résigné quand nous marchions vers Jéricho. — Ah ! je ne craignais alors que pour moi , répondit douloureusement Issachar ; mais c'est pour nous que Rahab s'expose ; l'aimabîé fille de Jéricho est en danger, et Issachar l'a abandonnée. Qui sait si maintenant des barbares ne l'arrachent pas de son asile pour la livrer à la vengeance du roi ? Peut-être elle m'implore , et je ne l'entends pas! Ah ! quand viendras-tu ici , fille charmante? Je vais monter sur le haut de la colline, au pied de ces oliviers sauvages , et là je jure de ne prendre ni repos ni nourriture jusqu'à rinstant où je t'apcL-cevrai dans la plaine. Oh ! quand je verrai tes regards timides se tourner autour de toi pour chercher Issachar, quand ta douce vcix fera retentir les échos de son nom , et qile tes pas légers se dirigeront vers le lieu d'où il te répondra , quels vœux lui restera-t-il à adresser au Seigneur? — Est-ce bien vous que j'entends ? s'écria Horam indigné. Quoi ! l'amour d'une femme remplit tous les vœux d'un serviteur de Dieu ! Aveuglé par une beauté fragile, qui bientôt ne sera que poudre, il oublie l'immortelle gloire promise à Israël! Repentez-vous, Issachar; car l'Kternel est un Dieu jaloux, qui ne veut point qu'on lui préfère aucun cbjet terrestre; craignez que votre fclle passion n'excite son juste ressentiment, et que, pour vous mieux punir, il ne le fasse tomber sur Rahab. — O Éternel ! prends pitié d'elle, et ne chntie que moi!
s'écria Issachar dans un torrent d'anières douleurs : si je t'ai offensé, ne la rends pas victime de mon égarement.
Ah ! si c'est un crinje de vouloir l'amour de Rahab , frappe-moi , Seigneur , car nul ne ftit plus coupable ni plus résolu
à l'être toujours. Fille trop chérie ! ton image a pénétré jusque dans la moelle de mes os , et le sable d'Aram , que le soleil dévore, est moins brûlant que mon amour. Viens , hâte-toi , car ta présence seule peut calmer les transports de ma douleur , et cette ardeur inconnue qui me consume comme les feux du midi flétrissent la fleur du désert. — Adieu , je fuis , s'écria Horam en s'éloignant précipitamment: je crains que le Seigneur, irrité de l'excès de ton délire, ne fasse tomber sa foudre sur ta tête, et n'engloutisse tout ce qui t'entoure. Te vais m'enfoncer dans les cavernes deSalim, jusqu'à ce queRahab, fidèle à sa promesse , vienne nous donner les lumières qui doivent éclairer notre général : je les recueillerai de sa bouche, et j'irai les porter au camp d'Israël ; et toi , si , subjugué par le vil amour de la chair , enchaîné aux pieds de ta Chananéenne, tu refuses de rejoindre avec moi les plaines de Moab , nos frères ne te regarderont plus que comme le violateur des ordres de Dieu , et t'abandonneront à sa vengeance. »
Il dit, et s'éloigna. Issachar ne s'en aperçut pas, à peine l'avait-il entendu; l'image de Rahab , empreinte dans son cœur , absorbait toutes ses pensées.
Couché sur la terre liumide durant la nuit entière , exposé tout le jour à l'ardeur du soleil , il oubliait de se nourrir, et négligeait de se cacher : sombre et rêveur , il parcourait en gémissant la riante vallée de Janoé, sans se reposer sous ses frais bocages ni jouir de ses doux parfums ; appelant sa bien-aimée , prêtant l'oreille au moindre bruit , le murmure des insectes et le balancement de l'herbe faisaient palpiter son coeur d'une espérance trompeuse, qui, en s'évanouissant, le livrait à tme tristesse plus profonde encore. Tel le passereau solitaire exhale ses tendres plaintes sur le palmier où il attend sa compagne; depuis qu'il en est séparé , il ne chante plus , il néglige son plumage, il dédaigne la figue succulente et la datte sucrée ; il languit, il mourra si ses amours lui sont ôtées.
RISE Eh ! qui pourrait vivre sans aimer ? tout ne vit-il pas d'amour dans la nature , depuis l'humble fleur dont l'astre du jour ouvre le sein jusqu'aux brillants séraphins qui brûlent éternellement pour Dieu en chantant ses louanges autour de son trône?
Cependant, fidèle à sa parole, le troisième jour après le départ des deux Israélites, Rahab remplit une corbeille d'osier d'un quartier d'agneau rôti, d'un pain de fleur de farine, d'un vase de lait frais; et, la posant snr sa tète, elle s'achemine vers la retraite d"Issachar, instruite de ce qu'elle doit dire aux deux Hébreux. Mais sa conduite a excité les soupçons du roi ; il l'a entourée d'espions qu'elle ignore et qui la suivent de loin : c'est donc elle qui va leur indiquer l'asile de son bien-aimé et le livrer à ses ennemis. O Éternel ! c'est ainsi que tu permets cà notre ignorance de nous pousser dans l'abîme, afin de nous convaincre J que, devant tous nos maux à nos er- || reurs, et notre salut à ta bonté, nous reportions vers toi seul ce tribut d'adoration et de reconnaissance que notre faiblesse est souvent prête à accorder aux créatures que tu as faites , et aux images taillées par nos mains.
Rahab est parvenue à l'entrée de la vallée de Janoé , elle s'avance à l'ombre des palmiers ; elle parcourt des bosquets de myrtes et de grenadiers, dont les fleurs rouges s'effeuillent en passant sur sa blonde chevelure. Rientôt elle entend une marche précipitée, elle distingue des accents entrecoupés: « C'est lui, c'est lui , dit-elle, c'est mon bien-aimé qui accourt. » Et à cette douce pensée, son sein se gonfle et s'abaisse comme les ondes du ruisseau qu'agite la brise du matin. Issachar, éperdu de joie, la presse sur son cœur : «O fille de Jéricho, s'écrie-t-il , est-ce bien toi que je vois ? Ta présence me rend à la vie. Si tu avais tardé un jour de plus, Issachar allait mourir. Viens t'asseoir auprès de moi sur l'herbe fleurie : que mon amour te délasse. Voici des fruits préparés pour toi , manges-en , ma bien-aimée. Que tu
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es belle, ô Rahab ! Le lis de la vallée est moins blanc que toi ; tes lèvres sont plus fraîches que la rose de Janoé, et ton haleine plus suave que son parfum.
Quand tu me regardes , mon cœur bat avec tant de violence, qu'il me semble que je vais mourir; car tes yeux sont tendres comme ceux de la gazelle. Dismoi que tu m'aimes; dis-le, répète-le sans cesse, que j'entende de ta bouche ces mots plus doux que le premier songe d'amour. — Issachar, répondit-elle en rougissant, je t'aime, et le ciel m'est témoin que je ne lui demande d'autre bonheur que ton amour et d'autre gloire que ton hymen ; mais , soumise aux lois du Seigneur, je ne veux approcher de toi que quand il l'aura permis. Jusque là que nos caresses soient innocentes et pures comme celles que la chaste vierge reçoit de son père. — O la plus belle des filles! s'écria Issachar, que me demandes-tu? et comment pourrais-je t'obéir? Viens, pose ta tête sur ma poitrine ; caches-y ta modeste rougeur , et enlace tes bras autour de moi ; de même le lierre flexible s'attache au cèdre de la montagne. — Non, non, reprit Rahab en le repoussant; je cours chercher Horam , c'est lui qui recevra les avis que le Seignewr me commande de donner à ton peuple, et que tu refuses d'entendre. » Elle dit, et s'échappant, légère comme une biche, elle rase le gazon, que son pied courbe à peine, tandis que le vent, en se jouant dans les plis de sa robe ondoyante , découvre de nouveaux charmes à Issachar, qui la suit. Elle fait retentir |a vallée du nom d'Horam.
De l'autre côté du torrent, Horam l'a entendu : il accourt, il paraît sur le haut d'une roche escarpée, dont la pointe domine à pic sur le Jourdain. La vue du sage ranime les forces de la jeune Chananéenne, et l'Éternel, qu'elle implore, l'Éternel lui-même a doublé le courage de son cœur. Elle vole autour du rocher , le gravit légèrement , atteint bientôt le sommet où Horam l'attendait , et, en arrivant près de lui , tombe épuisée
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par la fatigue et le triomphe qu'elle vient (le remporter sur sa propre faiblesse.
Le grave Horam la soutient et lui dit : "Noble et courageuse fille de Jéricho, votre salut est assuré, et, malgré vos premières erreurs, votre gloire parviendra jusque dans la postérité la plus reculée; car vous avez résisté aux séductions de l'amour, pour marcher fidèlement dans la voie du Seigneur. Maintenant parlez, dites-nous ce qu'Israël peut espérer dans le siège qu'il médite ; et vous, ajouta-t-il en prenant la main d'Issachar , écoutez avec respect les paroles qui vont sortir de sa bouche. »
Alors l'esprit de Dieu s'empara de Rahab , et elle dit : « Fils de Jacob , je connais que l'Éternel vous a donné tout ce vaste pays : c'est pour vous que fleurit notre vigne, et que mûrissent nos moissons : aussi la terreur de votre nom a-t-elle saisi tous les Chananéens , et ils sont devenus lâches à cause de vous.
Quand ils ont su que l'Éternel avait tari les eaux de la mer Rouge devant vous, et que vous aviez détruit les deux rois des Amorrhéens , à Sihon et à Hog, leur cœur s'est fondu, leur courage s'est évanoui , et ils sont tombés dans l'abattement. C'est pourquoi vous pouvez venir sans crainte , car le Seigneur vous li\Te les Chananéens; ils n'ont plus de sagesse pour se résoudre , ni de courage pour agir, et leurs faibles murailles ne pourront les défendre des armes d'Israël. Allez donc rassurer vos frères contre la multiplicité de leurs ennemis : pour les vaincre, il leur suffira de se montrer. »
Rahab avait à peine achevé , que des cris affreux partirent du pied du rocher, et les espions du roi , armés de javelots et d'épées , se découvrirent tout-à-coup. Issachar , en voyant tous les chemins coupés, ne tremble que pour Rahab ; et, la pressant étroitement dans ses bras : « Fille de Chanaan , lui dit-il , livre-toi à ma foi et à mon courage. En dépit de ces hommes, je puis't'emmener encore au camp d'Israël. Consens à abandonner ton pays : ne le veux-tu pas .^—-Ke
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délibère plus, Rahab, ç'écria Hpram -, ta vie en dépend ; l'ennemi nous entoure, échappons à sa rage; je vais t'ouvrir le chemin.» Et, sans se donner le temps d'achever , il s'élance le premier dans le Jourdain. «Me suivras-tu, ma bien-aimée ? s'écrie vivement Issachar. Je veux te sauver : j'ai de la force pour tous deux. Voici les soldats qui approchent : nous n'avons plus qu'un instant; si tu restes, je reste aussi , et je meurs avec toi. — Fuis, Issachar, lui dit-elle, ils vont te saisir; Israël t'attend, Dieu t'appelle : sauve-toi , je te suivrai. » Il jette un cri, se précipite dans le fleuve, repousse d'un bras les vagues qui veulent l'entraîner, et tend l'autre à Rahah. Elle s'avance sur le bord du roc ; déjà sa tète et son corps penchent vers l'abîme, elle va tomber; mais les satellites du tyran, qui atteignent en ce moment le sommet du rocher, et qui tremblent de perdre leur dernière proie, crient en fureur : «Rahab, Rahab, souviens-toi de ton père. >> A ce nom, la vertueuse Chananéenne frémit de son oubli, s'arrête, voit son sort, et n'hésite pas. Tombant à genoux sur la pointe du rocher , les mains élevées vers le ciel , elle offre sa vie à l'Éternel, jette un triste regard sur son amant qui se débat contre le fleuve , lui crie un dernier adieu, et tombe inanimée entre les mains des farouches soldats, qui la chargent de chaînes en la menaçant. Cependant Issachar, en la vovant disparaître sans pouvoir seulement tenter de la défendre, se sent percé d'une si violente douleur, qu'il pâlit, perd ses forces, et devient le jouet du fleuve impétueux. Mais le Tout-Puissant veille sur lui , et commande aux flots de le porter sur la rive orientale, où Horam l'attendait . et où , à force de soins , il parvient a le rendre à la vie.
L'infortuné Issachar arrive le lendemain au camp d'Israël, le chevelure en désordre, et l'œil ctincelant d'une sombre fureur. A la vue de ses frères, il déchire ses vêtements, il se jette le visage contre terre, et couvre sa tête de poudre; il conte ses aventures et le sort de
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Rahab. Ce funeste véc\\ excite l'indignation de toutes les tribus ; elles poussent des cris de vengeance, et demandent à Josué de les mener au secours de la libératrice d'Israël. Le saiiit général les écoute, les arrête, et leur répond : «Si Dieu veut que Rahab périsse, vos armes ne la sauveront pas ; et, pour la délivrer, il n'a pas besoin de votre aide. Attendez donc pour combattre que l'Éternel ait parlé, et qu'il ne soit pas dit qu'Israël se soit armé pour un^ femme. — J'irai donc seul, s'écrie iniipétueusement Issachar; car , je le jupe par le Dieu vivant, je ne la laisserai pas périr sans secours.» A ces mots, il se lève ; une partie de Juda se range auprès de lui , impatiente de venger son injure. L'austère Horam lui-même, toi^ché du sort de Rahab, s'avance à la têtç d'Éphraïm. Josué, qui voit les enfants d'Israël prêts à se révolter contre Iqi, se prosterne devant eux dans la poussière , et s'écrie : « O Dieu ! prends pitié de ton peuple, car il va t'abandonner et mériter ta colère. » Alors on entendit un grand bruit; l'Éternel tonna du haut des cieux , la terre s'émut et trembla , des nuées s'amoncelèrent auprès du tabernacle, semblables à un pavillon de ténèbres; et, de leur sein , une voix éclatante comme l'orage fit entendre ces mots : « Approche-toi, Josué, et écoule ces paroles de l'Éternel, ton Dieu : comme j'ai été avec Moïse, je serai aussi avec toi : que ces hommes-ci s'arrêtent donc , te craignent et t'obéissent ; que tout Israël, soumis et pénitent, se sanctifie aujourd'hui : demain je lui ferai voir des choses merveilleuses. Voici l'arche d'alliance du dominateur de toute la terre : elle va passer à travers le Jourdain, et les eaux se reculeront devant elle avec respect. » Dieu, ayant parlé ainsi, dissipa d'un souffle les tourbillons dont il était enveloppé; son visage parut comme une flamme ardente. Il étendit la main vers son peuple, qui demeurait le front attaché contre terre. Alors l'incrédulité et la rébellion abandonnèrent tous les cœurs ; et, l'Éternel ordonnant aux va$-
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tes cieux de venir à lui, ils s'abaissèrent pour le recevoir dans leur sein , et toutes les choses arrivèrent ainsi qu'il l'avait dit.