‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 94 sur 188 · LETTRE XXIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXIII

ALBERT A AMELIE.

Dresde , 22 janvier.

Tu as su avant moi que madame de Woldemar ne s'opposerait pas à mon union avec Blanche, et il était juste que tu en fusses la première insLruile, puisque c'est à toi que je dois une partie de i mon bonheur. Blanche ne m'avait encore rien dit il y a deux jours : elle continuait à me bouder et à se t .ire un jeu de mes inquiétudes, et moi je commençais à me lasser de cette longue épreuve, lorsque je reçus la lettre que « tu me chargeais de lui remettre : je la il lui apportai; elle la prit avec vivacité; en la lisant, elle ne put retenir ses pleurs , puis, me tendant la main de cet air tendre qui augmente la puissance de ses charmes, elle me fit l'aveu de ses torts," m'apprit les dispositions de nos parents, confessa qu'il n'y avait de bonheur pour 1 elle qu'en étant aimée de moi, et ajouta, l| avec la plus touchante franchise, que

AMKLIE M

sans tes conseils, elle ni'eiU fait attendre long-temps une nouvelle qui la ravissait : et moi, incertain si j'étais plus heureux de son repentir ou de mes espérances, et qui je devais le plus aimer, d'une femme comme elle, ou d'une sœur comme toi, je pressai sa main sur mon cœur sans pouvoir exprimer ma joie que par mes larmes.

Hier je reçus de madame de Woldemar le billet le plus honnête, par lequel elle me priait d'aller la voir ce matin. Je me suis rendu chez elle, et j'en ai été reçu avec une distinction particulière.

«J'ai gémi bien souvent, m'a-t-elle dit, sur un événement qui, en déshonorant notre famille, m'a privée de la société du parent qui m'était le plus cher, et de l'homme que j'estimais le plus. » Je l'ai interrompue en m"inclinant très-froidement, et lui ai demandé en quoi je pouvais lui être utile. « Au re:>te , a-t-elie continué sans me répondre, nous faisons bien de ne pas nous voir, puisqu'avec vous il n'est pas permis de dire pi le bien qu'on pense de vous, ni l'opipion qu'on a de votre sœur. » J'ai rougi : ton nom dans sa bouche m'a paru une jnsulte. « Ce n'est pas sans doute pour nie parler d'elle que madame de AVoldeniar a désiré me voir? ai-je rejîri-. viveilient.— ]Non, et plût au ciel qu'elle soit tellement perdue pour nous, que jamais nous n'ayons rien a en dire!.... iSe vous fâchez pas, Albert, je quitte ce sujet; c'est de Blanche seule qu'il sera question. — De Blanche? — Oui; je sais qu'elle vous est clière, et que depuis son enfance elle vous préfère à tout. Je ne blâme point son choix, il l'honore; et du moAis, cette fois -ci, Ernest n'aura pas a rougir de son rival. Albert, puisque Blanche vous aime, que mon lils, la connaissant à peine, ne peut la regretter, je crois qu'il serait possible de faire •un arrangement entre nous , par lequel Ernest garderait son titre, et Blanche sa fortune, sans qu'ils fussent obligés de s'unir. Je ne vous cache point que je n'aurais pas cédé Amélie aussi facilement : Amélie était l'enfant de ma ten-

A^SFIELD. ^ lOT

dresse, la fille que j'aurais choisie : les qualités du cœur, les agréments de l'esprit, les charmes de la figure, elle possédait tout; son éducation seule l'a perdue, l'imprudence de votre père —

Je n'entendrai pas un mot contre mon père, madame, ai-je dit en me levant.

— J'ai tort, Albert, ce n'est pas devant vous que je dois dire ce que je pense de lui ; j'approuve que vous n'endiu-iez pas qu'on porte atteinte à sa mémoire : ce respect est digne de la noblesse d'un sang dont vous seriez la gloire sans la

trop coupable indulgence Je me tais,

a-t-elle ajoute en me voyant prêt à sortir; je vois bien qu'il ne faut dire que ce que vous voulez. — Ah! madame, me suis-je écrié en revenant sur mes pas , quand votre condescendance vient de céder Blanche à mon amour, faut-il que l'injustice qui vous emporte me fasse presque haïr la main dont je tiens mon bonheur!» Elle a paru surprise; après un moment de silence, elle a repris d'un ton grave et sévère : « INous ne pouvons rien conclure que mon fils ne soit ici. Comme chef de la maison de Violdemar, c'est à lui seul qu'appartient la décision de cette affaire; mais je lui crois le cœur assez Oer pour abandonner sans peine la main d'une femme dont le cœur ne l'a point préféré, et je lui en destine une qui lui fera oublier, sans doute, que ses deux plus proches parentes ont pu penser qu'il y avait des alliances qui leur convenaient mieux que celle du comte de AYoldemar. » Elle n'a point dit le nom de l'épouse qu'elle a en vue pour Ernest; mais ce que j'ai pénétré me fait soupçonner qu'elle tient à une famille qui touche presqu'au trône. Si je ne me trompe point , et qu'Ernest ait conservé l'orgueil et l'umbition qu'il faisait déjà éclater dans son adolescence, cette union se fera sans doute, et la main de Blanche m'est assurée.

iMadame de Woldemar attend son fils dans quelques mois : elle doit le prévenir de ce qui se passé ici. Il saura que le cœur de Blanche s'est donné, et sans doute il ne voudra pas le contraindre.

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Cependant, si Blanche allait lui plaire! et comment ne lui plairait-elle pas? depuis ton absence, qui peut l'emporter sur elle? qui peut seulement l'égaler?

Ernest élèvera en vain ses regards vers un sang royal, où trouvera-t-il rien de plus digne de les arrêter que Blanche de Geysa? Si tu étais ici, je serais plus tranquille : je ne connais que ton enchanteresse douceur qui put lutter victorieusement contre la piquante vivacité de Blanche; mais elle n'aime point Ernest, mais elle en aime un autre : ne voilà-t-il pas de quoi retenir un homme délicat? Et Ernest l'est sans doute : son éducation et sa naissance m'en répondent. Ne sais-tu pas que j'ai toujours pensé qu'il est de certaines vertus inhérentes à la noblesse du sang? et la délicatesse en est une.

Je suis bien aise , mon amie , que M. Grandson t'ait mise à la tête de sa maison : tu as plus besoin que personne d'une occupation continuelle, et ton fils est trop jeune encore pour t'en donner d'autre qi'.e celle de l'aimer. Je serais inquiet de te savoir au milieu d'un cercle nombreux : l'ennui que t'a toujours causé l'obligation de parler, quand tu n'as rien à dire, pourrait me faire craindre qu'on y jugeât mal ton esprit; mais je craindrais bien plus qu'on y jugeât mal ton caractère. Partout où tu seras, mon Amélie, tu auras besoin d'un intérêt : il ne sera point d'amour, il sera d'amitié, je le crois; mais l'amitié telle que tu l'éprouves, penses-tu que le monde consente à lui donner ce nom? Ton amitié a tous les caractères de la passion, et d'après ta manièred'aimer,cesfenmics qui, ne s' étant jamais respectées, ont perdu jusqu'à la pudeur qui rougit de soui)çonner la vertu, trouveront des moyens de calomnier la tienne. Quel que soit l'objet de ton amitié, si tu l'aimes avec excès, fùt-il au d>;clin de la vie, fùt-il ton frère, ton innocence ne te mettra pas à l'abri des |)oisons de la méchanceté Ah! détourne tes regards,

mon Amélie, d'un monde auquel de pareilles images sont familières , et , pour

ANSFIELD.

ton repos, ne t'y montre jamais qu'en passant ! La solitude a aussi ses dangers ; mais jl est plus aisé de se prémunir contre eux. Occupe-toi sans cesse; abandonne-toi rarement à tes méditations ; réprime ton penchant à la mélancolie ; cultive tes talents, celui de la peinture tous les jours, la musique avec plus de réserve; car, en te livrant à la première, tu endormiras les émotions que l'effet de l'autre est d'exciter : la peinture , comme un ami utile, écarte ou suspend le souvenir des chagrins, et celui plus dangereux des plaisirs : la musique, comme un séducteur adroit, va toucher ce qui! y a de plus tendre dans le cœur, réveille toutes les idées sensibles, et dispose au regret du bonheur et même à celui de la peine. Adieu , mon Amehe.

LETTRE XXIV

AMÉLIE A ALBERT

Du château de Grandson, le i3 fcvrierc

Que ta lettre me rend heureuse ! ô le plus cher et le mei.leur des frères! Qu'en dépit de toute sa haine, madame de Woldemar s'assure des droits éternels sur mon cœur en contribuant à une union dont tu fais ta félicite! Qu'Ernest; lui-même obtiendra aisément le pardon de tout le mal qu'il m'a fait, si , se hâtant d'accepter l'illustre épouse qu'on lui des tine, il te laisse plus tôt possesseur de celle que tu aimes! Cher Albert! combien tes espérances m'agitent, et que ton bonheur me fait de bien! Ah! que le ciel daignât écouter favorablement les vœux les plus ardents qui lui furent jamais adressés, et bientôt mon Albert n'en aurait plus à former! Ta joie est venue* augmenter celle que je goûtais depuis,| hier. Hier nous avons sauvé d'une morlîf certaine un être intéressant, généreux, que la nuit avait surpris en route, que la neige allait engloutir, et qui était sui le point de perdre la vie pour avoir voult sauver celle d'un autre.

Hier, vers dix heures du soir, nior oncle s' étant retiré chez lui , je lisais seule au coin de mon feu ; il ne se fai

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sait plus aucun bruit dans la maison, prête à succomber à ^on agitation. Pour

quand, au milieu de ce profond silence, j'ai cru distinguer le son d'une cloche qui retentissait dans le lointain; j'ai ouvert promptement ma fenêtre; le temps était affreux, le vent soufflait avec furie dans les cavités de la montagne, et faisait tourbillonner une pluie de neige. En prêtant l'oreille avec attention , j'ai entendu distinctement le son de la cloche de détresse qui nous appelait au secours d'u.i malheureux. Tout mon cœur a tressailli d'effroi, et, m'élançant hors de ma chambre, j'ai traversé la grande cour du château pour m'assurer si nos hommes de garde allaient remplir leur devoir : je les ai trouvés endormis. «Mes amis, leur ai-je dit, un malheureux vous appelle, un homme va périr, il faut voler à son secours. » A l'instant iki ont été sur pied ; mais, après avoir regardé le temps, ils ont secoué la tète. « Il n'y a pas moyen d'aller là, ont-ils dit. — Quoi!

vous n'essaierez même pas ? — Que vouiez-vous qu'on essaie? la nuit est si noire! — Allumez vos torches. — Le vent les éteindra. — Vous avez des lanternes. — Kous garantiront-elles de ces flots de neige? — Quoi! vous allez laisser périr ces hommes sans rien tenter pour les sauver? — Ma foi, voulez-vous que nous nous perdions pour eux? — IN on, non , je ne le veux pas ; mais le son continuel de cette cloche ne vous fera-t-el!e rien risquer? n'entendez-vous pas des cris? » Ils ont cédé à mes prières, ils sont partis.

Bientôt mon oncle est venu me joindre; il grondait tout le monde autour de lui , ses gens de s'être endormis, moi d'être venue les réveiller, le voyageur de s'être mis en route par cet horrible temps : agité par la crainte de ne pouvoir le sauver et par celle de me voir malade, il s'inquiétait de l'une et de l'autre, comme si elles eussent eu la même importance; et moi, émue par sa tendresse, touchée de sa bonté, inquiète sur le sort du malheureux voyageur, et sur le péril auquel s'exposaient ceux qui marchaient à son secours, je me sentais

les aider autant qu'il était en mon pouvoir, j'essayai , en dépit du vent et de la neige , de faire allumer un grand feu au milieu de la cour : chacun se prêtant avec zèle à cette œuvre difficile, nous parvînmes à élever un fanal à nos montagnards. De temps en temps nous les entendions s'appeler l'un l'autre, et tirer quelques coups de feu pour avertir le voyageur qu'on allait cà son secours , et de quel côté il devait tourner ses pas. Ce mélange confus de voix huniaines, au milieu de la nuit et du bruit de la tempête , avait quelque chose de si faible, et par cela même de si ettrayant, que je ne pouvais contenir ma terreur.

Tout-à-coup ces voix cessèrent; aucun bruit n'interrompit plus le mugissement des vents : je présuma, qu'on se taisait Dour mieux entendre de quei côté le voyageur rérjondait. :M' échappant d'auprès de mon oncie, qui me retenait auprès du feu , j'eus bientôt gravi le roc qui est devant la terrasse du château, d'où j'étais plus à portée d'entendre ce qui se passait dans le chemin. Je sentais mon ame oppressée du long silence de nos gens : plus il se prolongeait, plus il devenait sinistre. Je me les figurais engloutis dans les crevasses que forme la neige en tant d'endroits. Ils n'avaient cédé qu'à mes instances : qu'un seul eût péri dans cette entreprise , et c'en était fait du repos de ma vie entière. A genoux sur le rocher, un cri humain était

tout ce que je demandais au ciel Il

se fit entendre : bientôt des voix en tumulte lui succèdent; elles semblent se rapprocher; mon oncle et les domestiques viennent me joindre, et répondent à ce signal. Le bruit augmente ; on monte la montagne : ce sont eux, j'entends leurs cris; mais sont-ils de joie ou de douleur? J'adresse de ferventes prières à celui qui peut tout; je veux m'elancer au-devant de notre troupe ; mon oncle me retient; enfin, pour l'éternel soulagement de mon cœur, je vois, je distingue,, je compte nofs six montagnards, et avec eux quatre hommes, dont les

AMELIE MANSFIELD.

habits déchirés, couverts de neige, et la figure pâle et défaite, attestaient assez ce qu'ils avaient souffert. « Sont-ils tous sauvés? ni'ecriai-je. — Oui, tous, » répond-on unanimement. A ce mot, je fus saisie du plus vif transport de joie que j'aie senti depuis long-lemps. JNous faisons entrer tout notre monde dans la salie basse où on avait allumé un grand feu : chacun se sèche; on distribue du vin ; je m'empresse surtout auprès des généreux montagnards, je parle de leurs dangers, surtout de leur courage ; alors un des voyageurs se retourne et dit :

o Sans eux, nous périssions; nous leur devons la vie; mais c'était moi qui la coiîtais à mon maître. — ïaisez-vous , Philippe, interrompit le plus jeune des voyageurs; pouvons-nous, dans un pareil moment, songer a autre chose qu'à l'intrépide humanité de ceux qui nous ont sauves, et au touchant intérêt de ceux qui nous accueillent.^ — Non, non^ reprit le domestique, à présent que nous voici en siîreté, il faut que je dise tout ce que je vous dois, ou que j'étouffe.— Parlez, mon brave homme, s'écria mon oncle en lui serrant la main, il faut tou Jours se hâter de dire le bien qu'on nous fait. — Veuillez envoyer coucher ce pauvre garçon, monsieur, reprit vivement l'autre voyageur, le froid , la peur et !e vin ont un peu troublé sa tête : il a besoin de repos — Non, non, interrompit son domestique, je n'en pourrai pas trouver que je n'aie raconté notre aventure. Il faut donc que vous sachiez, monsieur, continua-t-il en s'adressant à mon oncle, que mon maître, aujourd'hui, vers quatre heures, n'était |)Ius qu'à une lieue de Bellinzonna, lorsqu'il s'est aperçu que je ne le suivais pas : alors, maigre la fatigue de sa mule et l'ouragan qui menaçait, il a voulu revenir sur ses pas pour me chercher. J'étais resté en arrière, avec le conducteur que voici, parce que ma mule s'était foulé le pied dans une descente rapide, et ne pouvait plus marcher. Moi-même je m'étais lait grand mal à l'épaule en tombant : mon maître nous a trouvés

dans cet état. La nuit s'approchait , je souffrais beaucoup, ma mule ne pouvait plus me porter; il m'a forcé à monter sur la sienne, et m'a suivi à pied. » A ct't endroit de son récit, le pauvre Philippe a fondu en larmes en baisant les mains de son maître : celui-ci a profité de ce moment pour lui ordonner de se taire et de se retirer. " Je m'en vais, lui a répondu le bon domestique en étouffant de pleurs, je ne veux point vous desobéir; je ne dirai point comment, quand la neige a commencé à tomber, vous faisiez mille contes pour me distraire du danger auquel votre bonté vous exposait pour moi, comment votre courage nous a sauvés autant que celui de ces braves gens; car. tandis que nos deux conducteurs et moi nous nous lamentions, sans avoir la force de chercher les moyens de nous sauver d'une mort que nous regardions comme certaine, n'est-ce pas vous seul qui avez découvert le poteau, qui avez sonné la cloche, qui, pour mieux vous faire entendre, avez gravi le haut rocher dont vous êtes tombé si rudement? — Ah!

mon Dieu ! monsieur n'est-il pas blessé ? » me suis-je écriée en m'approchant du jeune voyageur. En parlant, j'ai senti que mon visage était baigné de pleurs; mais qui aurait pu les retenir au récit d'une action si touchante? «JNon, m'at-il répondu en me prenant la main avec une respectueuse reconnaissance, je ne suis point blessé, et quand je le serais, ne suis-je pas ici avec les amis des malheureux? — Mais vraiment vous pouviez tomber plus mal, a dit mon oncle en me montrant, voici votre Esculape, et vous conviendrez qu'un pai eil médecin ne doit pas faire peur aux malades. — Ni leur donner l'envie de guérir, a ajouté l'autre assez gaîment, trop heureux de languir long-temps en de pareilles mains. » Je ne sais ce que mon oncle a répondu, mais moi je suis sortie pour presser le souper, faire préparer des lits, et savoir si le bon Philippe n'avait pas été oublié. Le chirurgien venait de visiter son épaule : sans le froid son mal n'eût été rien. Cet

excellent domestique, m'entendant à la porte de sa clianibre, s'est soulevé sur son lit, et m'a conjurée, les larmes aux yeux, d'avoir soin de son maître. «Je suis sûr qu'il s'est foule le pied en tombant de dessus le rocher, m'a-t-ii dit; et, si on ne le force pas a prendre garde à son mal , il ne pensera jamais qu'a celui des autres. Ah! madame, sans doute vous avez connu de bons cœurs en votre vie, mais aucun qui puisse approcher du sien. » Je suis descendue tout attendrie: « Philippe assure que vous êtes blessé , ai-je dit au jeune voyageur, et voici M. Arnoult, notre chirurgien, qui vient examiner et guérir votre mal, — Vous avez été vous-même voir Philippe, madame; votre bonté ne dédaigne personne : vous ordonnez que je prenne soin de moi; ah! pour vous obéir, je n'avais pas besoin de savoir que c'est à vous que nous devons la vie; oui, à vous seule, a-t-il continué vivement : ces braves gens, aussi estimables par leur franchise qne par leur courage, viennent de déclarer que si vous ne les eussiez éveillés vous-même, si vos instances ne les eussent décides à braver le péril, nous périssions cette nuit même. » J'ai baissé les yeux en rougissant. « Ma foi , s'est écrié mon oncle, si tous les malheureux que mon Amélie a contribué à sauver cet hiver se vantent de ce qu'ils lui doivent, je ne désespère pas qu'avant peu on ne lui adresse des vœux dans les dangers, et qu'elle ne devienne une rivale redoutable pour iSotre-Dame de Lorette. — M. Arnoult, ai-je interrompu, emparez-vous de votre malade, examinez en quel état il est, et quel régime il faut lui prescrire. »

M. Semler (c'est ainsi que Philippe appelle son maître) est sorti avec le chirurgien. Une demi-heure après, M. Arnoult est venu nous dire qu'il avait fait coucher son malade , parce que l'enflure du pied était si considérable, que pour juger le mal il fallait attendre qu'elle fût un peu diminuée. Alors chacun s'est retiré chez soi. Je me suis mise au lit; mais je n'ai pu y trouver ni sommeil ni

repos. Le mouvement de la nuit avait donné une telle agitation à mon sang, qu'à peine fermai-je les yeux; je croyais entendre des cris lamentables, me sentir rouler dans d'affreux précipices, et je me réveillais plus fatiguée de ce pénible assoupissement que de la lassitude de la veille. A la fin, comme il faisait grand jour, je me suis levée, quoique tout le monde dormît encore, et j'ai passé chez mon fils, qui, n'ayant point été éveillé par l'événement qui avait occupé toute la maison, murmurait de ce qu'on ne le levait pas. INous sommes descendus ensemble; long-temps après, mon oncle est venu me joindre. La fatigue de la nuit l'avait fait dormir tout d'un somme, m' a-t-il dit ; et puis il a ajouté en me baisant doucement sur le front, que le plaisir de me voir le reposait encore mieux. Peu après, M. Arnoult est venu nous donner des nouvelles de nos voyageurs : Philippe était très-bien, mais son maître avait eu la fièvre toute la nuit, et paraissait encore agité. « Malgré cela, nous a dit M. Arnoult, il voulait absolument se lever pour venir voir et remercier M. Grandson et sa charmante nièce, et je n'ai pu l'en empêcher qu'en lui promettant que vous lui feriez une visite. — Si nous disions qu'on apportât le déjeuner dans sa chambre, cela vous coatrarierait-il, Amélie? m'a demandé mon oncle. — Moi, point du tout , s'il le désire, et que cela vous amuse. — Hé bien , je vais vous annoncer, et, quand il sera en état de vous recevoir, je vous ferai avertir. »

M. Arnoult a conduit mon oncle dans la chambre du malade, et moi j'ai été donner divers ordres dans la maison.

Au bout de quelque temps, on est venu me dire que mon oncle m'attendait; mais j'ai senti une sorte d'embarras à aller chez cet étranger : il ne ressemble point à tous les voyageurs que nous avons vus jusqu'^ici; son ton, ses manières, annoncent un homme de distinction, ce qui occasionne toujours quelque gêne. Tandis que j'hésitais, on est venu me demander une seconde fois :

itâ

AMELIE MANSFIELD.

alors j'ai pris le chemin de la chambre , mais si lentement, que mon oncle , impatienté de mes délais, est accouru audevant de moi, en se plaignant que le café était froid, les rôties brûlées, et que je serais cause qu'on déjeûnerait fort mal. Néanmoins j'ai été bien aise qu'il m'introduisît : il est toujours diflicile pour une femme d'entrer seule dans la chambre d'un homme qui n'est ni son parent ni son ami. L'étranger était couché : il a rougi en me voyant. « Sans doute, madame, m'a-t-il dit d'une voix un peu émue, j'abuse de l'extrême bonté qu'on me témoigne ici. Je voulais aller vous porter moi-même l'expression d'une reconnaissance dont l'excès m'est bien doux, on s'y est opposé : j'insistais, la seule promesse de vous voii- m'a rendu docile. Je sens toute mon indiscrétion; mais je lui dois tant de plaisir, que peut-être serai-je tenté plus d'une fois d'en commettre de jjareilles. >; Je lui ai répondu que c'était plutôt à moi à m'excuser d'être venue si tard savoir de ses nouvelles; et je me suis assise, un peu confuse, près de son lit, dans un fauteuil qu'on avait préparé pour moi.

La conversation a roulé sur son voyage; il vient de parcourir toute l'Italie. Je lui aj fait quelques questions sur ce pays : ses réponses spirituelles , ses remarques neuves et piquantes me procuraient un véritable plaisir, lorsque mon oncle, voyant qu'il était question de voyage, a voulu parler des siens.

M. Semler s'est tu, et n'a plus fait qu'écouter. Les récits de mon oncle se prolongeaient beaucoup, et je commençais à craindre qu'un si long entretien ne fatiguât le malade, lorsque nous avons été interrompus par l'arrivée du courrier. On m'a remis ta lettre. « Est-ce de Saxe? m'a demandé mon oncle. — Oui, ai-je répondu, c'est d'Albert. » A ce nom, il m'a semblé que l'étranger avait souri ; je l'ai regardé pour m'en assurer : il a baissé les yeux. Alors je me suis retirée chez moi, pour jouir sans témoin de ce plaisir si pur, si vif, toujours nouveau , que me cause l'expression de ta

tendre amitié. Cher Albert ! je t'ai dit vrai en t'assurant que mon bonheur dépendait du tien : te voilà presque heureux, et déjà je me sens plus contente. Ne crains rien, Blanche ne plaira pas à Ernest : digne fils de sa mère, les grandeurs, l'ambition, l'orgueil, doivent être ses seules passions; un cœur occupé par elles ne peut être susceptible d'amour; il ne saura pas apprécier Blanche, il ne m'aurait jamais aimée. Ah!

livrons un pareil être aux vaines jouissances faites pour lui, et aussitôt qu'en s'enchaînant selon les superbes projets de sa mère, il ne pourra plus troubler ton bonheur, oublions, s'il est possible, qu'il ait jamais existé.

LETTRE XXV

ÈRNEST DE WOLDliMAU A ADOLPHE DE RElNSIiERG.

Du château de Giandson, i3 février.

C'est de chez Amélie que je vous écris, Adolphe; et maintenant que le hasard a fait réussir mon projet au-delà de mes espérances, il est temps que je vous le confie. Je comprends votre surprise, elle est très-naturelle : je m'attends à votre mécontentement, et j'y suis préparé. Cet aveu vous étonne; car, si ce n'est pas la première fois que j'ai mérité votre désapprobation , c'est du moins l'unique où je me sois décidé à la braver. INJais que voulez-vous, Adolphe?

quand j'ai senti qu'il n'était point de force qui pût vaincre les faiblesses de mon orgueil, ni d'amitié qui pût vous engager à les tolérer, j'ai dû soustraire mon inébranlable résolution à l'àpreté de vos remontrances, et cacher à un censeur sévère ce qu'il m'eût été si doux, de confier à l'indulgence d'un ami. Ne croyez point, Adolphe, que je vous accuse pour affaiblir mes torts, je n'userai jamais de cette misérable finesse : si je me plains de vous au moment où je m'avoue coupable, c'est parce que je suis sûr que je vous aurais ouvert mon cœur, si j'eusse espéré trouver en vous moins de cette roideur de caractère , de

AMÉLIE MANSFIELD

cette inflexibilité de principes, qui ne pardonne jamais le plus léger écart :

peut-être, avec plus de douceur, la sagesse de vos conseils que j'ai quelquefois rejetés dans les premiers moments, et que j'ai toujours fini par suivre, m'auraitelle préservée d'une grande faute; quoi qu'il en soit, il n'est plus temps, et maintenant votre secours me serait inutile : je suis chez Amélie Poussé par

un ressentiment que je nourrissais depuis plusieurs années, j'arrive pour me venger, et c'est elle qui me sauve la vie ; je la vois, et il semble que la plus puissante des séductions m'attendît à ses côtés, comme pour me punir des projets que je méditais contre elle Je

ne sais comment tout ceci finira ; je suis ici sous le nom de Henri Semler, simple gentilhomme bavarois ; je ne puis assez cacher mon véritable nom ; de quel œil Amélie ne me regarderait-elle pas, si elle apprenait qu'Ernest, l'objet de son aversion, est celui à qui elle prodigue

des soins si touchants! Je l'ai donc

vue cette femme que j'étais si curieux de

connaître Je n'essaierai pas de vous

la peindre aujourd'hui; j'ai la fièvre, et ce que je pourrais dire d'elle vous paraîtrait l'effet d'une imagination en délire; d'ailleurs il m'est expressément défendu d'écrire, aussi attendrai-je quelques jours pour vous donner sur ma conduite une explication qui sera longue : Philippe vous la portera, il sera alors en état de partir, et je vous l'enverrai; car, malgré ses promesses, je redoute son indiscrétion.

LETTRE XXVL

ERNEST A ADOLPHE, f Du château de Grandson , 23 février.

' Comme Philippe vous contera sans doute avec la plus scrupuleuse exactitude tous les dangers que nous avons courus, je ne crois pas qu'après lui il me reste rien à vous apprendre sur cet article; mais ce qu'il ne vous peindra pas, et ce que vous ne saurez jamais, puisque vous n'avez pas vu Amélie au mo-

ment où elle venait de nous sauver, c'est l'impression que doit laisser une belle femme qu'anime tout ce qu'il y a de divin dans la charité : impression telle que mille siècles ne pourraient l'effacer, ni l'être le plus insensible s'y soustraire Mais laissons cette image, qui

ne me quittera plus, venons à l'explication que je vous ai promise, et que vous attendez sans doute avec impatience. Je vais peut-être vous ramener sans nécessité sur des détails dont vous avez conservé le souvenir ; mais , dans une affaire dont je prévois que les suites seront si importantes pour moi, vous ne pouvez assez savoir, ni moi assez vous dire, comment j'ai été entraîné, et j'aime mieux répéter des choses inutiles que de risquer d'en omettre une essentielle.

Vous pouvez vous rappeler que, quand nous commençâmes nos voyages, il y a dix ans , ce ne fut pas sans peine que je quittai la Saxe sans avoir revu Amélie : je l'avais laissée trop enfant, et moimême j'étais trop jeune alors pour pouvoir être amoureux d'elle; mais l'angélique douceur de son caractère s'était gravée avec des traits si touchants dans mon souvenir, que je sentais bien que, de l'humeur dont j'étais , il n'y avait que cette femme au monde qui put me convenir. Je ne me dissimulais pas que la tyrannie dont j'avais usé envers elle dans nos jeux avait pu l'éloigner de moi ; mais, à l'époque dont je parle, j'étais encore trop impérieux pour songer à fléchir devant elle; je ne voulais point lui déplaire par mon ton de hauteur, mais je voulais moins encore m'efforcer d'en prendre un plus doux, parce qu'il me semblait que me contraindre c'était m'avilir. Ces motifs réunis, bien plus que vos conseils et les instances de ma mère, me décidèrent seuls à quitter ma patrie sans avoir été à Luneboorg. Si j'avais cru perdre Amélie par cette conduite, je ne sais ce qu'une pareille crainte aurait pu produire sur nion esprit; mais, quoique je me crusse maître de renoncer aux liens qui devaient nous unir, si elle

ne me plaisait plus à mon retour, je n'avais jamais su|)posé qu'elle put être libre de s'y soustraire.

Cet insupportable orgueil, que, malgré ses grandes qualités, ma mère ne croyait pas déplacé dans le petit-fils des comtes de Woldeniar, avait jeté de si profondes racines dans mon ame, que les conseils de tous ceux qui m'avaient entouré depuis mon enfance n'avaient jamais pu le modérer. Il n'appartenait qu'à votre seule amitié de pouvoir opérer ce prodige : c'est un de vos bienfaits, Y^olphe, et je ne l'oublierai point. Vous m'avez forcé d'admirer en vous l'homme ne tirant son éclat que de luimême, et plus grand par sa vertu que je ne l'étais par mon rang. Cependant, je l'avouerai, cet orgueil fut plutôt mieux dirigé qu'il ne fut détruit. Il m'en resta cette idée qu'il était une place supérieure à la vôtre, et que j'y parviendrais en nnissant h la naissance illustre que je dois au hasard les vertus éminentes qui vous distinguent, et que je ne devrais qu'à moi-même. Animé de ce noble espoir, je m'efforçai de me vaincre, de vous imiter, afin de faire dire à tous ceux qui me connaîtraient, et surtout à vous-même, que personne ne pouvait être comparé à Ernest.

La gloire de vaincre l'éloignement d'Amélie, avant même de l'avoir revue, entrait aussi pour beaucoup dans ce désir de perfection. Sans jamais m'adresser directement à elle, j'étais bien aise qu'elle n'ignorât rien de tout ce qui pouvait me faire valoir. Un sentiment qui tenait à mon enfance, et qui s'était fortifié par les éloges que ma mère prodiguait à celle qui en était l'objet, embellissait cette femme à mes yeux, au point qu'aucune autre n'a jamais pu m'inspirer de véritable attachement. Dans les cours les plus brillantes de l'Europe, au milieu des femmes les plus aimables, vous vous êtes étonné plus d'une fois de me voir mettre audessus d'elles cette Amélie que je ne connaissais pas , tant était grand l'empire que sa charmante idée avait pris

AMÉLIE MANSFIELD

sur mon imagination. J'étais dans cette disposition, lorsque j'appris que celle que j.e regardais comme mon épouse m'avait rejeté avec dédain, pour se donner à un honnnê sans nom et sans mœurs. Vous fûtes témoin de l'état où me jeta cette nouvelle inattendue : le ressentiment de ma mère, plus emporté peut-être, fut bien moins profond que le mien : elle n'était blessée que dans sa fierté ; je l'étais dans ma fierté et dans mon cœur : plus j'avais nourri ma tendresse pour Amélie, plus son mariage m'offensa. Vous fûtes témoin du serment que je fis de vcnner un jour mon injm-e; vous m'opposâtes des raisons : elles étaient bonnes, mais ne changèrent point ma résolution. Voyant enfin que je ne pouvais ni vous faire partager ma colère, ni me soumettre à votre opinion, je gardai le silence : il vous persuada que j'avais renoncé à mon dessein : cela devait être, car, pour la première fois, mon cœur vous était fermé, et vous ne dûtes pas croire que je conservais un projet dont je ne vous parlais plus.

Depuis quelque temps, je voyais ar-, river avec un secret plaisir l'époque de mon retour dans cette patrie où je devais retrouver et punir une femme infidèle.

IVous allions partir de Kaples pour nous rendre à Dresde-, lorsque vous reçûtes, la lettre de madame de Siinmeren qui parlait d'Amélie avec tant de chaleur et, d'enthousiasme, et qui vous annonçait, I comme la chose la plus indifférente du monde, qu'elle avait quitté la Saxe pour se fixer à Bellinzonna. Je m'en soHviens, à cette nouvelle vous me regardâtes fixement et avec un peu d'inquiétude. ; « Bellizonna est sur notre chemin, me dites-vous, mais je ne crois pas que vous soyez tenté de vous y arrêter ? '> A cette question, prévoyant tout ce quç vous m'opposeriez si je vous laissais pénétrer tout ce qui m'agitait, je me contentai de vous iéj)ondre qu'il serait poin-tant bien naturel de consacrer quelques jours à connaître un objet plus curieux que tout ce que nous avions vu

AMELIE MA?<SFIELD.

dans nos voyages : une femme assez fière pour avoir dédaigné la main d'Ernest, et en même temps assez humljle pour s'être alliée à une famille de vils commerçants. L'oppression qui me saisit en finissant ces mots vous alarma. Vous me demandâtes si mon ressentiment durait encore Adolphe, je vous serrai la main ; je sentis des pleurs dans mes yeux; si j'avais eu le plus léger espoir de vous voir compatir à ma faiblesse, tous mes secrets étaient à vous; mais, pour l'espérer, je connaissais trop l'inexorable austérité de vos principes, et je vous quittai brusquement.

Vous attribuâtes mon agitation à la honte d'être encore si sensible à une ancienne injure, et, tandis que vous me croyiez revenu d'un ressentiment coupable, je ne songeais qu'à le satisfaire. Mon dessein était pris ; je voulais aller à Bellinzonna, et surtout y aller sans vous; m'introduire chez Amélie, et, garanti de ses charmes par le souvenir de son offense, m'en faire aimer.

mère adorée , la seule idée qui m'occupait était de profiter des jours de votre absence pour me rendre sans délai à Bellinzonna. Je fus bientôt au pied des Alpes; le temps était affreux, rien ne put m'arréter; je traversai les montagnes en dépit des conseils prudents et des prédictions sinistres. Un accident, survenu à la mule de Philippe, retarda notre route; la nuit nous surprit; un froid excessif commençait à nous engourdir, et déjà nous nous sentions atteints d'un assoupissement funeste, lorsqu'en regardant autour de moi si je n'apercevrais aucun vestige d'habitation, je me heurtai contre une haute perche à laquelle une cloche était attachée ; je la sonnai sans relâche pendant une demiheure, craignant beaucoup que la violence du vent n'en fît perdre le son dans l'air : cependant j'entends bientôt quelques coups de feu ; je vois une lueur éloignée errer çà et là, et se réfléchir sur la neige; je redouble le bruit; Philippe et nos guides reprennent courage

et l'abandonner ensuite avec mépris joignent leurs cris aux miens, et enfin

Oui, Adolphe, tels étaient les desseins d'un honnne qui se flattait de vous égaler en vertus : si j'en rougis maintenant, c'est bien moins de les avouer que de les avoir conçus. j\e m'accablez pas de votre indignation : si votre ami vous est cher, ce n'est pas en traitant sa faiblesse sans ménagement que vous le sauverez. D'ailleurs, que me direz-vous que ma conscience et la vue d'Amélie ne

nous voyons paraître six hommes, qui, nous -ayant entendus de loin, avaient bravé tous les dangers pour venir à notre secours. Une action si généreuse, un si noble dévouement, me fit oublier ce que nous venions de souffrir ; je ne voyais que ces l)raves gens , je ne pouvais parler que de ce qu'ils avaient fait. « Ma foi, s'écria l'un d'eux, jamais il ne s'est vu de plus horrible temps ! Nous

m'aient dit plus fortement encore? dormions tous quand vous avez sonné;

Je la regarde, et, loin d'être indigné, je me sens attendri : elle a sauvé ma vie , et la reconnaissance que j'éprouve est si vive et si ardente, qu'elle me semble

au-dessus du bienfait Ainsi il faut

que tous mes sentiments, quand elle en est l'objet, prennent le caractère de

la passion Mais je reviens à mon

récit.

Vous voyant arrêté par des affaires à Rome, je vous quittai, sous le prétexte d'aller au-devant des lettres de ma mère, qui m'attendaient à Florence; mais, quelle que soit ma tendresse pour cette

et, sans madame Mansfield, qui nous a réveillés et forcés à partir, nous ne serions pas ici — Madame IMansfield !

interrompis -je avec une extrême surprise. — Oui , elle est là-haut qui nous attend, et, quand elle verra tout le monde sauvé, elle ne sera pas la moins contente. » Je cessai d'interroger : trop de questions auraient pu donner l'idée que j'avais quelque intérêt à les faire ; ce qui m'importait surtout, c'était de n'être point connu; aussi, m'approchant de Philippe, je, lui dis à voix basse : « Sur votre vie , je vous défends

de laisser soupçonner qui je suis. Si on vous questionne, répondez simplement que mon nom est Henri Semler, et la Bavière ma patrie. » En parlant ainsi j'étais ému, Adolphe, et mon trouble augmentait à mesure que nous approchions du château. J'allais donc me trouver en présence de celle qui m'occupait depuis si long -temps, et qui m'avait causé tant de chagrins ; ne semblait-il pas qu'elle vînt s'offrir d'ellemême à ma vengeance ? Cependant , le peu de mots que les bonnes gens qui nous entouraient avaient dit d'elle suspendait déjà ma colère, et je sentais l'attendrissement prêt à me gagner ; en proie à toutes sortes de mouvements contraires, je gravissais la montagne plus rapidement que la vive douleur de mon pied n'aurait semblé devoir me le permettre; mais l'impatience me prêtait des forces. Je devançais mes guides, lorsque tout-à-coup s'élance au-devant de moi une femme en désordre, les cheveux épars, la robe couverte de neige.

« Quelqu'un a-t-il péri? s'écria-t-elle d'une voix tremblante. — Personne, lui répond de loin un de ses gens. — Ah!

bénissons le ciel, reprend-elle avec un accent aussi inimitable dans sa joie que dans sa douleur. » A la lueur du feu qui briile dans la cour, je distingue des traits célestes; mais elle ne me voit pas; elle ne prend pas garde à moi : les intrépides montagnards, qui, à sa voix, ont consenti à s'exposer pour nous, absorbent toutes ses pensées ; elle les remercie, les bénit, exalte leur action : à l'ardente reconnaissance qu'elle témoigne, on dirait que c'est elle seuls qu'ils ont sauvée. Sa physionomie, animée par tout ce qu'il y a d'excellent dans la sensibilité, le rouge brûlant de ses joues, l'éclat de ses yeux et de son teint, la vivacité avec laquelle elle s'occupe de tout, connnande autour d'elle, vole à chacun de nous comme pour soulager plus tôt ce que nous avons souffert, donne un charme plus qu'humain va toute sa personne. Je la regarde, mes )"eux ne peuvent s'en détacher : voilà

AMÉLIE MANSFIELD

donc Amélie de Lunebourg, l'épouse qui me fut destinée dès le berceau, la fenmie qui m'a rejeté, celle qui a si cruellement blessé mon cœur et mon orgueil, celle dont je brûlais de me venger, enfin la voilà : et c'est elle que j'admire, c'est elle qui m'a arraché à la mort, c'est elle dont la voix touchante émeut mon cœur comme il ne l'a jamais été. O destinée !

Quand nous avons été un peu remis de nos fatigues auprès du feu de la grande salle basse du château, Philippe n'a eu rien de plus pressé que de raconter comment je m'étais exposé pour lui.

J'ai voulu le faire taire : il n'y a pas eu moyen; le pauvre garçon, qui aime beaucou.p sa vie , et qui croyait me la devoir, ne pouvait contraindre sa joyeuse reconnaissance. Je lui ai pardonné cependant son indiscret babil en voyant les beaux yeux d'Amélie se remplir de larmes. Elle s'est approchée de moi en posant sa main sur mon bras, et m'a parlé avec intérêt. Jusqu'alors je n'avais pas obtenu d'elle de distinction : à peine m'avait-elle regardé; elle me donnait ses soins comme à mes compagnons d'infortune, et c'était tout; mais, en apprenant que j'étais capable d'une bonne action, sans doute elle a senti qu'il y avait quelque chose de sympathique entre nous : attirée par ce doux rapport, elle m'a regardé plus souvent, et a mis même dans ses discours et son maintien une sorte de touchante et modeste familiarité qui semblait me dire que, puisque j'aimais à bien faire, je n'étais plus un étranger pour elle.

29 février.

Depuis quatre jours, Adolphe, j'ai [ été forcé de suspendre mon récit ; la jl fièvre ne m'ayant point quitté encore, on me défend toute occupation suivie, et ce n'est qu'à la dérobée que je puis vous écrire. L'autre jour, le bon M. Grandson m'a surpris la plume à la main ; il a crié, grondé; je continuais toujours; mais il a fait appeler Amélie; elle est venue, et, en voyant tant de feuilles

AMÉLIE MANSFIELD

écrites sur ma table, elle m'a dit vivement que j'avais tort. « Comment m'arrêter? ai-je repris avec un peu d'émotion : c'était de vous dont je parlais. « Elle a rougi , et me regardant avec douceur :

« Il ne faut s'occuper que de vous , m'at-elle répondu ; les longues lettres fatiguent et peuvent vous faire beaucoup de mal : voudriez-vous nous affliger ? » L'affliger! elle! Amélie! ah Dieu! quel être barbare pourrait le vouloir ! Voilà ce que je pensais, Adolphe, mais ce que je n'ai point osé dire. Amélie, qui ne pouvait pas deviner la cause de mon silence, voyant que je ne répondais pas , a ajouté : " Vous ne voulez donc pas promettre de ne plus écrire? — Je veux vous obéir, ai-je repris vivement; je veux tout ce que vous ordonnerez. »

Riais, en parlant ainsi , Tidée que c'était à cette même Amélie qui m'avait préféré M. Mansfield que tout mon cœur faisait serment d'obéissance m'a causé une telle agitation , que ma voix a expiré sur mes lèvres; et, détournant ma tête, je me suis appuyé en soupirant contre le coin de ma cheminée. Un troubie si grand n"a point échappé à Amélie. Qu'avez-vous? m'a-t-elle dit avec intérêt, vous avez l'air de souffrir beaucoup? Je suis sûre que vous avez excédé vos forces en écrivant si long-temps : puisqu'on ne peut compter sur votre raison, je crois que mon oncle fera sagement d'emporter les plumes et le papier. — Non, ai-je répondu en la retenant, ne m'ôtez pas le mérite d'obéir; laissez-moi dire adieu à mon ami , et puis je promets de n'écrire que quand vous le permettrez. — On peut y consentir , s'est écrié l'oncle : un adieu n'est qu'un mot , cela sera bientôt dit. — Un adieu d'amitié emploie souvent plus d'une page, a ajouté Amélie en souriant; et, si IM. Sem- 1er s'engage pour quelques lignes, je crois que nous devrons être contents ; au reste , je m'en rapporte h sa parole , et je laisse à mon oncle le soin de veiller à ce que ma confiance ne soit pas trompée. » En achevant ces mots , elle s'est retirée en me saluant avec bonté.

« Chère enfant! s'est écrié M. Grandson aussitôt que nous avons été seuls , je ne connais de véritable bonheur que depuis qu'elle est près de moi. » Je l'ai questionné Icà-dessus , et le bonhomme, qui ne demandait qu'à s'épancher, s'est assis à mon côté pour me raconter l'histoire d'Amélie. En voyant l'intérêt avec lequel j'écoutais, il m'a promis, quand nous nous connaîtrions mieux, de me montrer un cahier qu'elle lui a envoyé avant de venir ici , contenant le récit de ses malheurs , écrit par elle-même. Vous pouvez imaginer, Adolphe, si je suis curieux de le lire! Je saurai donc quels sentiments, quelles raisons ont pu la déterminer; je verrai l'expression de son amour pour un autre, celle de sa haine pour moi je n'en serai pas fâché ; et cette lecture ne me sera peutêtre pas inutile.

On ne reçoit de lettres ici que quand M. Grandson les envoie chercher à Bellinzonna ; ainsi écrivez-moi dans cette dernière ville , poste restante , à l'adresse de Henri Semler. Si par hasard votre austère franchise se refusait à user de cette feinte , et que vous vous obstinassiez à m'écrire sous mon véritable nom, il n'en résulterait d'autre chose , sinon que vos lettres ne me parviendraient pas, parce que M. Grandson ne fera prendre à la poste que celles adressées à Henri Semler.

LETTRE XX Vn.

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