‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 95 sur 188 · ADOLPHE DE REINSBERG A ERNEST DE WOLDEMAR · texte numérisé non relu

ADOLPHE DE REINSBERG A ERNEST DE WOLDEMAR

Florence, t5 mars.

Philippe est arrivé hier avec vos deux lettres; et je vous exprimerais mal le chagrin et l'étonnement qu'elles m'ont causés ; ce n'est point le mystère que vous m'avez fait qui m'afflige : si le motif en était honorable, non seulement je vous pardonnerais , mais je pourrais me féliciter même de la perte de votre confiance. Cependant qu'ai-je appris? vous n'avez dissimulé avec votre ami qiïe parce que vous vous sentiez cout^a-

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ble, et, en vous avouant le honteux principe de votre silence, vous avez eu la hicheté d'y céder. Non , ce n'est pas là Ernest, ce n'est pas là cette ame (ière et sublime dont l'orgueil était le senl défaut, et dont j'aimais presque l'orgueil, parce qu'il ne lui inspirait jamais que le noble désir de se mettre au-dessus de ses semblables en les surpassant en vertus. Non, je ne puis reconnaître dans le comte Ernest, nourrissant une si longue animosité contre une jeune innocente dont le seul tort fut d'épouser celui qu'elle aimait, ce même Ernest qui , à la cour de Madrid , demanda ai'ec tant d'ardeur, et obtint avec tant de joie la grâce de l'homme qui l'avait insulté. INon , je ne reconnais point dans celui qui médite de sang-froid la perte d'une femme malheureuse celui qui , jadis , entraîné par la plus dangereuse séduction, sut s'arrêter au milieu du péril , et triompher de lui-même, parce que la vertu l'ordonnait. Né avec les passions les plus impétueuses, jusqu'à ce jour vous les aviez maîtrisées : si elles exerçaient tout leur pouvoir sur vous et que vous leur cédassiez un moment, ce n'était que pour vous relever plus grand, plus magnanime; jamais homme ne lutta avec plus de force contre des ennemis plus puissants, et ne les subjugua avec plus de gloire. Je jouissais de vos nobles efforts; je n'eusse pas voulu qu'ils vous coûtassent moins : plus ils étaient pénibles , et plus vous méritiez d'estime. A toutes ces vertus d'une grande ame se joignaient toutes celles d'un bon cœur; à l'héroïsme vous unissiez l'humanité, et, pour sauver un misérable, vous auriez hasardé votre vie, comme vous l'auriez sacrifiée à l'honneur et à l'amitié : tel je vous ai connu , et je me glorifiais de vous ; n'étant rien par moi-même, je me croyais beaucoup, parce que j'étais votre ami, et je me sentais fier de ce titre plus que je ne l'eusse été de la possession d'un rang illustre. Mais à présent que vous n'avez vaincu une absurde colère que pour devenir le jouet d'un amour in-

ANSFIELD.

sensé, et que je vous vois soumis à toutes les passions qui voudront vous asservir, je pleure sur vous et sur moi : le temps de notre gloire est passé; Ernest n'est plus qu'un homme ordinaire.

Je n'ajoute plus qu'un mot : souvenez-vous de l'engagement que vous prîtes avec votre mère lorsqu'elle consentit à vous laisser seul maître de votre conduite : vous lui jurâtes de ne jamais avilir votre caractère par aucune de ces fautes dont on porte la honte toute sa vie; et cependant croyez-vous qu'en séduisant Amélie vous n'eussiez pas trahi votre serment? IMaintenant que le charme de cette femme , bien plus que vos remords , vous a fait rougir de vousmême, quel est votre dessein de vous attacher à elle ? Mais, si ce n'est plus être coupable envers l'honneur, n'est-ce pas l'être envers votre mère ? Ne savez-vous pas qu'autant elle est dévouée à ce qu'elle aime, autant elle est implacable dans ses haines? Quand elle vous attend, lui direz-vous qu'Amélie Mansfield est l'objet qui vous retient? ou bien la tromperez-vous? Quels que soient vos desseins, Ernest, je veux vous faire connaître les miens. S'il eut été possible que vous persistassiez dans vos criminels projets, et que j'eusse pu les soupçonner, j'aurais volé jusque cliez Amélie lui dévoiler lavérité , et vous arracher malgré vous à l'infamie, eussiez-vous du me donner la mort pour prix de mes soins: maintenant que je crains |)lus qu'une faiblesse, je vous livre à vous-même; mais sachez bien que ce n'est qu'en la surmontant que vous pourrez expier vos torts : si vous voulez y céder, Ernest, ne m'écrivez plus : il faudrait vous trahir ou vous approuver, et je ne veux ni l'un ni l'autre. Vous avez assez pi-évu ce qu'il m'en coûterait de partager votre artifice; je n'ai pu me déterminer à vous écrire sous un nom supposé que dans l'espoir de vous éclairer sur l'aveuglement qui vous j)erd : mais, une fois ce devoir rempli, vous me connaissez assez, Ernest, pour ne plus attendre une seule lettre de moi.

AMELIE M

LETTRE XXVIÏI.

AMELIE A ALBERT.

Du château de Grandson , 2 mars.

Le jeune homme dont je t'ai parlé est toujours ici, mon frère; à peine peut-il marcher, et la fièvre ne Ta pas encore quitté. Mon oncle l'a pris dans une si grande amitié, qu'il passe presque toute la journée chez lui : je me réunis à eux le soir seulement; et alors, quand la santé de M. Semler le permet , il nous fait des lectures : c'est un plaisir dont je n'avais jamais connu le charme, parce que personne ne lit aussi bien : il est impossible, de l'écouter sans émotion quand il exprime des sentiments pathétiques ou passionnés; la fierté surtout lui sied à merveille ; il a une telle noblesse dans le port et dans le regard, qu'on a peine a croire qu'il ne soit pas d'une illustre naissance. Son caractère paraît vif, et même impétueux; il suffit d'un récit, souvent d'un mot, pour exciter son indignation ou son enthousiasme : qu'on cite une action perfide, à l'instant sa voix s'anime, son regard s'enflamme, ses yeux lancent des éclairs; uîais, à un trait touchant, il s'attendrit, dts larmes mouillent sa paupière, et cette transition subite donne quelque chose déplus pénétrant à sa sensibilité. Sa voix est aussi flexible que sa physionomie est mobile : habituellement forte et sonore, elle a par moment des accents .^i doux, qu'on en est surpris et presque ému. Il chantait hier soir, et, soit la mêle die de l'air, soit la perfection du chant , j'ai éprouvé une telle impression , qu'elle m'a rappelé ce que lu m'as dit de la musique il y a quelque temps : elle est en effet ccnnne une langue univer-

elle qui raconte harmonieusement toutes les sensations de la vie. Tandis ([iie M. Semler chantait, j'étais tombée dans line si profonde rêverie, que, tout en continuant de l'écouter, j'avais oublié qu'il était là : je pleurais de mes souvenirs, de mes regrets; je ne sais pas précisément de quoi , car dans ces effets de

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la musique il y a quelque chose de confus qui fiiit que la pensée errante dans le vague ne saurait déterminer l'objet qui l'occupe. Mon oncle s'étant aperçu que je pleurais , a interrompu M. Semler, et m'a arrachée si brusquement a ma distraction, que j'en ai été presque effrayée. « Taisez -vous donc ! s'est-il écrié : avec ce chant , qui me faisait pourtant grand plaisir, ne voyez-vous pas, aux larmes de ma nièce, que vous lui faites mal?— Je ne sais si vous ne lui en faites pas bien plus en les arrêtant, a repris M. Semler avec quelque émotion; il est des instants où on aime tant à en répandre! — Votre serviteur; je n'ai jamais compris qu'il y eût du plaisir à pleurer, et je ne me soucie pas que vous donniez cet agréable passe-temps à mon Amélie.»

J'avais la tête penchée dans mes mains; ma broderie était tombée par terre ; je ne pouvais parler. M. Semler s'est assis tout près de moi, et m'a dit : « Que j'envierais le sort de la personne à qui vous aimeriez à laisser lire tout ce qui se passe maintenant dans votre cœur !

— Cela n'est pas difficile à deviner, a répondu mon oncle; je suis sûr que votre voix lui a rappelé celle de ce pauvre Mansfield : savez -vous qu'il chantait

aussi bien que vous? — Moi ! je lui

aurais rappelé un pareil souvenir ! a interrompu M. Semler en se levant brusquement : ce n'était assurément pas mon intention. — Ma foi, pour tout autre que vous ce serait un éloge : vous jugerez du talent de mon neveu par celuf d'Amélie; elle a été son écolière, et je ne crois pas qu'après lui vous ayez grand'chose à lui montrer. — Je n'en ai pas la prétention, a repris M. Semler d'un air grave et même un peu dédaigneux ; et madame ne doit pas craindre que j'aie la hardiesse de le tenter. » J'ai fait un signe de la main à mon oncle pour ne pas continuer cette conversation, et peu après je me suis retirée; mais, le croiras-tu , Albert? le Souvenir de Mansfield m'a peu troublée : depuis deux mois, voila la première fois que mon oncle en parle directement ; j'ai été sur-?

AMÉLIE MANSFIELD

prise qu'un si court espace de temps ait rendu tant de paix à mon cœur, et j'ai béni la main divine qui a versé son baume sur mes blessures. Albert, il faut avoir souffert pour savoir combien il est doux de ne plus souffrir. Ah ! si j'ai trouvé jadis dans l'indifférence qui avait succédé à mon amour quelque chose d'affreux qui ressemblait au néant, je goiîte maintenant , dans le repos qui succède à la peine , quelque chose de délicieux qui ressemble au bonheur.

LETTRE XXIX

AMÉLIE A ALBERT

Du chàtpau de Grandson , i5 mars.

Qui croirait , Albert , qu'on put réunir des travers si bizarres à tant de qualités charmantes , et qu'avec un amour si vrai pour toutes les beautés de la nature, un sentiment si exquis de tout ce qu'elle renferme de bon , il fût possible de ne pas aimer les enfants? M. Semler hait mon fils, et ne se met pas en peine de le cacher. Haïr mon fils, et n'être point méchant ! conçois-tu cela , Albert ? Hier, il me vint dans l'idée de le lui amener dans sa chambre, où son mal au pied le retient encore : je croyais lui faire plaisir; mon Eugène est une si aimable créature! il ne l'aperçut point d'abord, et me dit avec un mouvement de joie : «' INe me trompé-je pas ? est-ce bien vous? Quoi ! pour la première fois vous venez avant la nuit, et M. Grandson ne vous suit pas ? — Mon oncle est occupé pour quelques heures encore , et, conune vous n'avez plus de fièvre, que le bruit ne peut vous faire de mal , je vous amène une agréable petite société pour vous distraire : voilà mon fils. — Votre fils ! a-t-il interrompu vivement; vous avez un fils? vous êtes mère? — Ne le savezvous pas? Je crois vous l'avoir déjà dit, ai-je répondu un peu surprise de l'air dont il me faisait cette question? » Alors il a pris la main d'Eugène, et l'a placé devant' lui en le regardant fixement.

«Voilà donc le fils de M. Mansfield?

a-t-il dit avec amertume. » A ce nom ,

surtout à l'air dont il l'a prononcé, j'ai senti mon visage en feu. « Est-ce que vous auriez connu M. Mansfield? me suis -je écriée. — Non, a-t-il répondu après un long silence et avec un ton un peu dédaigneux , je n'ai point connu M. Mansfield : il devait être sans doute un homme peu ordinaire puisqu'il fut

aimé de vous Je conçois que son fils

vous soit cher ; pour moi , madame , je n'aime point les enfants; ainsi, je vous en prie, emmenez votre fils : sa vue me fait mal , et je vous conjure de ne le laisser jamais entrer ici. «

Ce discours m'a causé un si grand étonnement, que je suis demeurée un moment immobile : mon cœur était blessé de la manière dont il repoussait mon fils; et mon pauvre Eugène luimême, peu fait à un semblable accueil, s'est mis à pleurer : je l'ai pris dans mesbras, et me suis retirée en silence, sans que M. Semler ait seulement tenté de s'excuser ni de me retenir. Le soir, je n'ai point voulu aller chez lui : j'éprouvais réellement de la répugnance pour un caractère que je comprenais si peu : aujourd'hui je me sens dans la même disposition. Ai-je donc tort, mon frère? et trouves-tu que j'attache trop de prix aux travers d'un étranger que je ne connais que depuis si peu de temps? En vérité, je crois qu'il commençait à ne plus l'être pour moi : ce n'est pas encore de l'amitié qu'il m'inspirait, mais une sorte de bienveillance assez douce pour me faire désirer d'entretenir quelques relations avec lui après son départ : maintenant je n'en ai plus d'envie : la déplaisancearemplacél'intérêt, et, quand je réfléchis aux hauteurs d'Ernest, à la légèreté de mon époux, aux bizarreries de M. Semler, et, en tout, au peu de vertus que j'ai trouvé dans ton sexe, je crois que je lui vouerais une sorte de mépris, si mon Albert n'en était pas.

AMELIE M LETTRE XXX.

AMÉLIE A ALBERT

Du château de Gramlson , iS mars.

Malgré les prières de mon oncle, je ne pouvais vaincre mon ressentiment, et me décider à retourner chez M. Sem- 1er, lorsque ce matin, pendant que nous déjeunions, M. Arnoult est entré d'un air inquiet, pour nous dire que notre hôte avait passé une mauvaise nuit, et que la fièvre l'avait repris. A cette nouvelle, je n'ai plus senti de colère : surle-champ j'ai proposé à mon oncle de m' accompagner chez M. Semler, et je me suis excusée auprès de celui-ci de ne l'avoir pas vu depuis plusieurs jours. Il était à demi couché sur une chaise longue, et paraissait tort abattu; mais, en nous voyant entrer, sa physionomie s'est animée, et il m"a dit, d'un ton plein d'expression , en pressant ma main entre les siennes : « Ah, madame ! que vous êtes bonne ! et que je suis injuste ! — Il est certain que vous avez aie grands torts avec Amélie, s'est écrié mon oncle en riant; aussi m'a-t-elle porté des plaintes très - amères contre vous. Rebuter son fils ! un fils dont elle est idolâtre ! il y aurait là de quoi vous

faire haïr ! — Et madame y est, je

crois, disposée, a interrompu M. Semler en me regardant tristement. —Elle, haïr ! ah ! vous ne la connaissez pas ; elle n'a pas un cœur susceptible de haine. — J'en doute, car il le fut d'amour, et toutes les fortes passions se touchent. » Cette conversation commençait à me faire souffrir : il m'est insupportable qu'on s'occupe de moi, de mes dispositions, de mes sentiments; je voudrais les laisser ensevelis dans une nuit impénétrable. Mais mon oncle, sans s'apercevoir du désir que je montrais de changer de sujet, a continué : « Je la connais mieux que vous, peut-être:

est-ce qu'elle a pu seulement haïr cette ridicule madame de Woldemar qui lui a fait tant de mal ? Ne m'en parlait-elle I . pas hier encore avec éloge ? — Comment

ne serais-je pas sensible à ses procédés envers mon frère , ai-je dit à mon tour ? Ah! qui fait du bien à Albert peut me faire du mal impunément : je ne croirai jamais avoir le droit de me plaindre. » A ces mots, M. Semler s'est levé avec précipitation, et a marché vivement dans la chambre. « Hé bien ! hé bien ! êtes -vous fou? s'est écrié mon oncle, stupéfait de ce brusque mouvement, et en le ramenant malgré lui à sa place .^ Qu'avez -vous donc? et qu'est-ce qui vous agite? avez-vous oublié que vous avez été saigné ce matin ? Je suis sûr que la bande de votre pied s'est défaite; je vais appeler M. Arnoult. » Il est sorti. M. Semler a levé les yeux sur moi ; ils étaient remplis de larmes. « M'avez-vous pardonné en effet, aimable Amélie, et la répugnance que j'ai trop laissé voir pour un objet qui vous est si cher ne m'a-t-elle pas rendu odieux ? — Non, mais bizarre, inexplicable, au-dessus de toute expression. — Et, parce que vous ne pouvez me comprendre, me détesterez - vous ? — Mon oncle vient de vous dire, il me semble, que je ne sais point haïr. — Promettez - moi donc,, quoi qu'il arrive, quoi que vous appreniez, de n'avoir jamais d'aversion pour moi. — Eh! pourquoi en aurais -je, M. Semler? depuis six semaines que je vous connais, voilà la première chose qui m'ait déplu en vous; et, quoiqu'elle tienne sans doute à un vice de caractère , que peut-elle me faire de la part de quelqu'un dont les rapports avec moi doivent être si passagers ? — Si passagers, a-t-il interrompu en portant la main sur son front : elle a raison , plus raison peut - être qu'elle ne croit ; et

pourtant si elle l'eut voulu Je le sens,

j'ai trop resté... Ah, madame ! pardonnez mon désordre : vous ne pouvez savoir ce qui m'occupe. » Mon oncle est rentré au même moment avec M. Arnoult, et je suis remontée aussitôt dans ma chambre.

Mon frère, tu vas' me dire, j'en suis certaine , de prendre garde à moi ; qu'avec les qualités que je prête à M. Semler,

122 AMELIE MANSFIELD.

il peut faire impression sur mon cœur; et que , d'après ce que je te raconte , tu soupçonnes qu'il me voit avec intérêt.

Écoute, mon Albert, jamais on ne voulut être plus vraie avec un ami que je ne veux l'être avec toi; et, pour ne te dérober aucune de mes pensées, j'ai sondé mon cœur avec plus de soin que je ne l'eusse fait pour moi-même peut-être.

J'ai eu le courage de revenir sur le passé, la jjrndence de comparer les sensations que j'éprouve aux émotions qui m'agitèrent ; et j'ai souri d'un examen si scrupuleux , d'une précaution dont le seul instinct m'eût bien montré l'inutilité, si mon amitié n'avait pas voulu aller audelà de ce qui était nécessaire, et prévenir tes recommandations.

Albert, j'ai trop aimé pour pouvoir méconnaître l'amour : ce mot, qui me semblait si doux dans la boucbe de M. Mansfield, maintenant je repousse avec effroi tout ce qui me le rappelle : loin d'être attirée par cette sorte de conversation , elle me gêne et me tient, tout le temps qu'elle dure, dans un état d'insupportable malaise. Ce n'est pas tout, 6 mon frère bien-aimé! car ceci n'est qu'une maladie de Tame qr.e le temps pourrait guérir; mais il est une raison qui me garantira à jamais , je l'espère, de toute autre passion t c'est que mes infortunes passées m'ont inspiré un invincible éloignement pour le lien dont tu attends ta félicité, et que si

LETTRE XXXI

EKNEST A ADOLPHE.

Du château de Grandson , 3o mars.

.Te connaissais trop mes torts et votre austérité pour ne m'être pas attendu à vos reproches; mais je connais aussi votre cœur, et je suis sûr que votre lettre était à peine partie, qtie vous vous repentiez de m'avoir dit de ne plus vous écrire. Eli quoi ! Adolphe, repousseriezvous ma confiance, quand nous voyons tous deux que c'est du jour où je vous Tai ôtée que j'ai commencé à ne plus vouloir bien faire? D'ailleurs, tant que je vous ouvrirai mon cœur, ne craignez point d'avoir à rougir de moi ; si je ne suis que faible, je ne craindrai pas de vous demander des forces ; mais si j'étais coupable encore, Adolphe, soyez-en sûr, je vous estime assez , et je suis trop fier pour ne pas fuir vos regards.

Vous me louez beaucoup, mon ami, vous que j'ai toujours vu user avec moi d'une sévérité qui allait presque à la rudesse, vous -voilà tout-à-coup exaltant mon mérite au-delà de ce qu'il fut, et mes efforts bien plus qu'ils ne m'ont coûté; sans doute vous ne m'élevez si haut que pour me faire mieux sentir la distance du degré où je suis à celui où,, vous m'avez vu finals écoutez, Adolphe, si le trioni[)he ennoblit en raison des sacrifices, peut-être n'aurai-je jamais été

j'avais le malheur d'aimer encore, je crois que je ne pourrais jamais me résoudre à former de nouveaux nœuds; il me semble qu'il y a moins de malheur a renoncer à l'objet de sa tendresse qu'à perdre son amour, et ce n'est pas dans la sainte union du mariage que l'amour se conserve : ma triste expérience , et l'exemple de madame de Siniineren , ne me l'ont que trop prouvé.

P. S. Si par hasard il te restait queU ques craintes sur le séjour de M. Semler ici, ralme-les, mon Albert, car je viens d'apprendre que, malgré sa faiblesse "et les instances de mon oncle, il a fixé son départ à la fin de l'autre semaine.

plus digne de votre estime. En effet, quelles passions ai-je vaincues jusqu'à présent, et quels exemples me citez-vous ? J'ai pardonné à un ennemi soumis et malheureux le mal qu'il ne pouvait plus nie faire : j'ai résisté à la séduction d'une iemme qui ne troublait que mes sens, et dont j'honorais l'époux : sont-ce là des victoires dont on doive s'enorgueillir.' IMais en présence de la plus charmante femme que le ciel ait créée, contre laquelle on a nourri un long ressentiment, et dont il serait si doux de punir la haine en obtenant l'amour; quand à chaque instant du jour son approche vous livre à l'émotion la plus vive, qu'elle-même

AMÉLIE M rougit et semble presque se troubler, résister alors à la passion qui commande et à la vengeance qui anime, croyez-moi, Adolphe, il y a là de quoi expier bien des torts , et peut-être de quoi recouvrer toute l'estime d'un ami tel que vous.

3Ion départ est arrêté, Adolphe, et si, en résistant aux vives sollicitations de M. GrandsQu , je n'avais craint d'affliger un honune qui m'a accueilli avec tant d'intérêt , et qui me retient avec tant de bonté, malgré ma santé qui se rétablit difficilement au milieu de l'agitation où je vis, dès demain je ne serais plus ici, dès demain je m'éloignerais d'Amélie pour toujours sans me noiuiuer, sans lui apprendre que Ihomme qu'elle a ret jeté l'a connue pour son éternel malheur, et sans emporter seulement l'amitié de celle dont l'amour me fut destiné.

Adolphe, si vous ne devez point connaître Amélie, vous n'apprécierez jamais ni ce que j'ai perdu, ni ce que je quitte. Ah! que ne puis-je du moins vous la peindre! que ne puis-je pénétrer mon style de ce charme qu'elle répand sur tout ce qui l'entoure ! que ne puis-je faire palpiter votre cœur de cette émotion dont nul ne peut se défendre en l'approchant, et à laquelle votre stoïcisme même ne résisterait pas, tant il semble qu'enveloppée d'une atmosphère d'amour, on ne puisse vivre auprès d'elle sans le respirer ! Ce n'est pas sa beauté qui est son plus puissant attrait : j'ai vu des femmes aussi belles; mais un certain abandon dans le maintien , des grâces si simples et si négligées, l'organe le plus tendre, de grands yeux bleus, remplis de mélancolie, qu'elle élève habituellement vers le ciel , comme pour regarder sa patrie, allumeraient les sens au point de ne pouvoir les maîtriser, si quelque chose de chaste et de décent répandu sur toute sa personne ne purifiait cette émotion en la reportant vers le cœur : ■ ce n'est point un ange ; on est trop trouj blé auprès d'elle; mais, pour n'être qu'une femme, elle semble trop céleste et trop pure.

Cependant avec cette nature, pour

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ainsi dire toute d'amour, elle montre un éloignement invincible pour tout ce qui rappelle ce sentiment. En prononce-t-on le nom devant elle, en fait-on un portrait séduisant, elle rougit; un secret effroi l'agite; elle voudrait fuir, ou du moins ne pas entendre; change-t-on de sujet, l'aimable paix revient sur son front, et ses lèvres vermeilles se rouvrent au sourire : l'amitié seule lui plaît, la touche , l'attendrit ; elle s'abandonne à ce sentiment avec une vivacité qui va jusqu'à l'enthousiasme; aussi son frère lui est-il bien plus cher qu'un amant ne l'est à la plupart des femmes : elle parle d'Albert d'un ton qui étonnerait, si on ne voyait en elle une femme qui, ne sachant rien sentir modérément, a dû faire de l'amitié l'idole d'un cœur qui a besoin d'aimer avec excès tout ce qu'il peut aimer avec innocence.

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