‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 96 sur 188 · LETTRE XXXII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXII

ERNEST A ADOLPHE

Du château de Grandson , 3 avril.

Laissez-moi vous parler d'Amélie :

avant peu je n'aurai plus rien à en dire, avant peu il ne me restera d'elle que son image, qu'il faudra même oublier, si cet effort est possible. Mais , tandis que je suis encore ici, tandis que l'air que je respire, la place que j'occupe, les objets que je touche, retiennent quelque chose d'elle, m'entourent de son souvenir, et me pressent de sa puissance, n'espérez pas que j'aie une pensée dont elle ne soit l'objet, ni que je trace une ligne qu'elle

n'ait inspirée Me voilà donc, direz-

vous, follement épris? non, Adolphe, je ne le crois pas ; j'aui'ai adoré, sans doute, Amélie de Lunebourg, mais je n'ai point' oublié que la veuve de M. IMansfield ne peut jamais être l'épouse du comte de ■\Voldemar ; et aimer Amélie légèrement, aimer Amélie autrement que pour la vie, cette sacrilège pepsée n'est pas faite pour mon cœur. Celle qui me fut destinée, quoique libre maintenant de m'appartenir, est à jamais perdue pour moi, je le sais, Adoluhe : ce souvenir ne me

AMELIE MANSFIELD.

quitte point, il se place toujours entre elle et moi ; j'y pense quand elle s'approche , qu'elle me parle , que ses yeux se fixent sur les miens; j'y pense quand elle s'éloigne, et qu'en son absence je me sens perdu dans un vide affreux; j'y pense en écoutant Ces éloges simples, toucliants, unanimes, qu'on prodigue à sa bonté; j'y pense en me figurant le bonheur que je tiendrais d'elle en entrevoyant qu'elle pourrait aimer Oh!

alors la séduction devient terrible; mon cœur bat dans ma poitrine à coups redoublés Mais n'importe, dussé-jeen

mourir, je jure au nom de ma mère, de l'honneur et du noble sang de mes aïeux, que jamais Ernest ds Violdemar ne servira de père au fils de M. Mansfield.

Adolphe, je crois sincèrement que je ne suis point amoureux d'Amélie; je parle d'elle, il est vrai, avec une vivacité qui pourrait vous en faire douter; mais en cela je cède à l'ascendant irrésistible qu'elle exerce sur tout ce qui l'entoure. Qui peut la voir et parler d'elle comme d'une autre? qui peut l'entendre et ne pas connaître une nouvelle vie? qui peut tenter de la peindre, et ne pas suppléer par le sentiment à l'insuffisance de l'esprit? Si je regarde autour de moi , je vois tout le monde soumis à cette même influence; quand il est question d'elle, des êtres connnuns, grossiers, deviennent presque aimables, intéressants : ce seul nom d'Amélie les inspire, ]wv donne des idées dignes de leur sujet, et des expressions pour les rendre. J'ai vu M. Grandson, vieux marin renforcé, et dont l'intelligence ne s'est jamais portée au-delà de son commerce, devenir un autre homme en parlant d'Amélie : alors il prend une physionomie que la nature lui a refusée, et son cœur lui crée un langage qu'il a toujours ignoré sans doute, et dont il ne se servira que pour elle. M. Arnoult, chirurgien de village, qui n'a que la routine de son art, et qui peut h peine énoncer deux phrases de suite, au seul nom d'Amélie, s'exprime avec éloquence : il dit le bien qu'elle fait, la discrétion dont

elle le couvre, la grâce dont elle l'accompagne; et, en racontant simplement ce qu'il a vu, il touche, il attendrit, et produit un effet auquel peu d'orateurs pourraient atteindre. Enfin, des domestiques , des mercenaires , savent trouver, pour la peindre , des couleurs que l'honnne éclairé et sensible ne dédaignerait pas d'employer, tant il semble que pour parler de celle qui est unique il n'y ait qu'un seul langage.

J'ai voulu connaître par moi-même l'emploi du temps d'Amélie : je l'ai vue, à la tête de la maison de son oncle, écarter doucement le faste qu'il aime, et le remplacer par une abondance si bien dirigée qu'il semble que tout soit accordé au besoin et refusé au caprice; je l'ai vue inventer chaque jour de nouveaux moyens de soulagement pour les pauvres et les malheureux, et persuader à M. Grandson , se persuader à ellemême que ces idées venaient de lui, afin d'avoir un motif de l'aimer davantage : je l'ai vue ramener la paix dans un ménage, pleurer avec une mère désolée, fortifier un père de famille à son lit de mort, nourrir les orphelins, prendre soin de la veuve, et partout et toujours entourée de ce tribut d'adoration et de respect qu'on doit à son cœur noble et aimant, à son cœur généreux , qui la porte au bien avec une telle simplicité, que, sans le soin extrême qu'elle met à le cacher, on croirait qu'elle ne fait rien

que d'ordinaire ISon, je n'ai point

encore assez parlé d'Amélie ; je veux que vous la connaissiez quand elle s'exagère les bienfaits de son oncle, afin de donner une cause h l'ardente effusion de sa reconnaissance; je veux que vous la connaissiez quand elle prononce le nom d'Albert, et que l'amitié anime son regard d'une expression sublime; quand elle parie de ma mère, et lui pardonne ses injures; quand elle a eu un tort avec quelqu'un, et qu'elle le répare : c'est surtout là son triomphe. Rien ne peut rendre l'impression qu'elle cause quand elle s'accuse : elle ne peut assez se trouver coupable, tant son cœur a le besoin

AMÉLIE MANSFIELD

de faire oublier le mal qu'elle croit avoir fait : toute son attitude prend alors quelque chose de si profondément tendre, que celui qui aurait pu résister au charme de ses vertus et de ses grâces, serait invinciblement subjugué par celui de ses fautes et de son repentir. Telle est donc la femme qu'il faut que j'oublie. Non , Adolphe , ne l'espérez pas , ne me demandez pas l'impossible : soumis à ce que ma naissance m'impose , et aux désirs d'une mère respectée et chérie, j'unirai mon sort à celle qu'elle me destine ; mais le souvenir d'Amélie m'empêchera d'aimer jamais aucune autre femme, et d'être heureux nulle part, O Adolphe ! si elle n'était fpie telle que je vous l'ai peinte , si rien autour d'elle ne rappelait qu'un autre l'a possédée , nulle puissance humaine n'aurait balancé la sienne; je serais à ses pieds, j'y serais pour toujours, en dépit du sort qui voulut me l'arracher. Ramené comme par miracle auprès de celle que j'ai si long-temps regardée comme mon épouse, je croirais voir dans cette réunion le sceau d'une destinée inévitable; mais Amélie est mère; il existe une preuve vivante, odieuse de son amour pour un autre homme : Amélie dans les bras d'un époux lui a prodigué ses plus tendres caresses , et a fait son bonheur

de lui appartenir A cette affreuse

image mon cœur se révolte, mes sens se glacent, et je le jure, oh! je le jure encore , que jamais Ernest de Woldemar ne servira de père à l'enfant de M. Mansfield.

LETTRE XXXIir.

ERNEST A ADOLPHE

Bu château de Grandson , le 4 avril.

Ce matin, en me levant, j'étais déterminé à ne plus vous parler d'Amélie; je sentais qu'en vous la peignant telle que je la vois, mes éloges , étant hors de toute mesure, finiraient peut-être par vous prévenir contre elle, et je ne voulais pas risquer de vous paraître un insensé qui s'abandonne sans frein à sa

folie. Je me disais : A moins d'avoir wl Amélie, pourra-t-il jamais comprendre qu'il existe une femme au monde tellement supérieure à son sexe, que tout honnête homme qui l'aura connue devra rougir de la seule pensée d'en aimer une autre? Pourra-t-il comprendre que, même en la quittant, je ne m'en sépare pas, puisque, Amélie étant la parfaite image de la vertu sur la terre, on ne peut adorer l'une sans l'autre, et que l'amour qu'on doit à toutes deux n'est qu'un seul et même amour? ]\Iais, Adolphe, encore ce trait; peut-être vous peindra-t-il mieux Amélie que tout ce que j'ai pu dire jusqu'ici ; peut-être un si rare accord de raison et de bonté obtiendra-t-il toute votre estime; et peutêtre enfin qu'il appartiendra à l'indulgence d'Amélie de vous faire aimer l'indulgence.

J'étais avec M. Grandson dans le salon, ce matin; le déjeûner était prêt, et depuis une heure nous attendions Amélie, lorsqu'elle est arrivée en courant, son chapeau sur la tête, rouge et un peu essoufflée. « Je vous ai fait attendre, a-t-elle dit à son oncle, je ne croyais pas qu'il fut si tard. — Je devine bien où vous vous êtes oubliée. » Elle a baissé les yeux avec embarras. « Vous n'êtes sortie de si bon matin que pour aller apprendre à François que j'avais consenti hier au soir à lui accorder enfin des secours. — Mon oncle, de combien de bénédictions lui et sa misérable famille m'ont chargée pour vous ! — Pardieu! c'est bien à vous qu'ils les doivent. Sans vos instances, je ne me serais jamais décidé à soulager un homme qui s'est ruiné par son extravagance. — Comment ! ai-je interrompu, est-il possible, madame, que vous compreniez dans vos aumônes un homme qui a mérité son sort par sa mauvaise conduite? n'est-ce pas là un abus de la charité? » Amélie a pris un air un peu grave, et m'a dit : « Si vous aviez mieux réfléchi, M. Sem- 1er, peut-être n'auriez-\'ous pas fait cette question, et n'aurais-je pas encouru votre blâme : je suis sûre que votre cœur

AMELIE MANSFIELD.

quitte point, il se place toujours entre elle et moi ; j'y pense quand elle s'approche , qu'elle me parle , que ses yeux se fixent sur les miens ; j'y pense quand elle s'éloigne, et qu'en son absence je me sens perdu dans un vide affreux; j'y pense en écoutant Ces éloges simples, touchants, unanimes, qu'on prodigue à sa bonté; j'y pense en me figurant le bonheur que je tiendrais d'elle en entrevoyant qu'elle pourrait aimer Oh!

alors la séduction devient terrible; mon cœur bat dans ma poitrine à coups redoublés Mais n'importe, dussé-jeen

mourir, je jure au nom de ma mère, de l'honneur et du noble sang de mes aïeux, que jamais Ernest ds "Woidemar ne servira de père au fils de M. Mansfield.

Adolphe, je crois sincèrement que je ne suis point amoureux d'Amélie; je parle d'elle, il est vrai, avec une vivacité qui pourrait vous en faire douter ; mais en cela je cède à l'ascendant irrésistible qu'elle exerce sur tout ce qui l'entoure. Qui peut la voir et parler d'elle comme d'une autre? qui peut l'entendre et ne pas connaître une nouvelle vie? qui peut tenter de la peindre, et ne pas suppléer par le sentiment à l'insuffisance de l'esprit? Si je regarde autour de moi, je vois tout le monde soumis à cette même influence; quand il est question d'elle, des êtres connnuns, grossiers, deviennent presque aimables, intéressants : ce seul nom d'Amélie les inspire, ]pv.v donne des idées dignes de leur sujet, et des expressions pour les rendre. .l'ai vu M. Grandson, vieux marin renforcé, et dont rintelligence ne s'est jamais portée au-delà de son commerce, devenir un autre homme en parlant d'Amélie : alors il prend une physionomie que la nature lui a refusée, et son cœur lui crée un langage qu'il a toujours ignoré sans doute, et dont il ne se servira (|ue pour elle. j\I. Arnoult, chirurgien de village, qui n'a que la routine de son art, et qui peut à peine énoncer deux phrases de suite, au seul nom d'Amélie, s'exprime avec éloquence : il dit le bien qu'elle fait, la discrétion dont

elle le couvre, la grâce dont elle l'accompagne; et, en racontant simplement ce qu'il a vu, il touche, il attendrit, et produit un effet auquel peu d'orateurs pourraient atteindre. Enfin, des domestiques , des mercenaires , savent trouver, pour la peindre, des couleurs que riionnne éclairé et sensible ne dédaignerait pas d'employer, tant il semble que pour parler de celle qui est unique il n'y ait qu'un seul langage.

J'ai voulu connaître par moi-même l'emploi du temps d'Amélie : je l'ai vue, à la tête de la maison de son oncle, écarter doucement le faste qu'il aime, et le remplacer par une abondance si bien dirigée qu'il semble que tout soit accordé au besoin et refusé au caprice; je l'ai vue inventer chaque jour de nouveaux moyens de soulagement pour les pauvres et les malheureux, et persuader à M. Grandson , se persuader à ellemême que ces idées venaient de lui, afin d'avoir un motif de l'aimer davantage : je l'ai vue ramener la paix dans un ménage, pleurer avec une mère désolée, fortifier un père de famille à son lit de mort, nourrir les orphelins, prendre soin de la veuve, et partout et toujours entourée de ce tribut d'adoration et de respect qu'on doit à son cœur noble et aimant, à son cœur généreux , qui la porte au bien avec une telle simplicité, que, sans le soin extrême qu'elle met à le cacher, on croirait qu'elle ne fait rien

que d'ordinaire Aon, je n'ai point

encore assez parlé d'Amélie ; je veux que vous la connaissiez quand elle s'exagère les bienfaits de son oncle, afin de donner une cause à l'ardente effusion de sa reconnaissance; je veux que vous la connaissiez quand elle prononce le nom d'Albert, et que l'amitié anime son regard d'une expression sublime; quand elle parie de ma mère, et lui pardonne ses injures ; quand elle a eu un tort avec quelqu'un, et qu'elle le répare : c'est surtout là son triomphe. Rien ne peut rendre l'impression qu'elle cause quand elle s'accuse : elle ne peut assez se trouver coupable , tant son cœur a le besoin

AMÉLIE MANSFIELD

de faire oublier le mal qu'elle croit avoir fait : toute son attitude prend alors quelque chose de si profondément tendre, que celui qui aurait pu résister au charme de ses vertus et de ses grâces , serait invinciblement subjugué par celui de ses fautes et de son repentir. Telle est donc la femme qu'il faut que j'oublie. Non, Adolphe, ne l'espérez pas, ne me demandez pas l'impossible : soumis à ce que ma naissance m'impose , et aux désirs d'une mère respectée et chérie, j'unirai mon sort à celle qu'elle me destine ; mais le souvenir d'Amélie m'empêchera d'aimer jamais aucune autre femme, et d'être heureux nulle part. O Adolphe ! si elle n'était cpie telle que je vous l'ai peinte , si rien autour d'elle ne rappelait qu'un autre l'a possédée , nulle puissance humaine n'aurait balancé la sienne; je serais à ses pieds, j'y serais pour toujours, en dépit du sort qui voulut me l'arracher. Ramené comme par miracle auprès de celle que j'ai si long-temps regardée comme mon épouse, je croirais voir dans cette réunion le sceau d'une destinée inévitable; mais Amélie est mère; il existe une preuve vivante, odieuse de son amour pour un autre homme : Amélie dans les bras d'un époux lui a prodigué ses plus tendres caresses , et a fait son bonheur

de lui appartenir A cette affreuse

image mon cœur se révolte, mes sens se glacent, et je le jure, oh! je le jure encore, que jamais Ernest de Woldemar ne servira de père à l'enfant de M. Mansfield.

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