‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 97 sur 188 · LETTRE XXXIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIII

ERNEST A ADOLPHE

I)u château de Grandson , le 4 avril.

Ce matin, en me levant, j'étais déterminé à ne plus vous parler d'Amélie ; je sentais qu'en vous la peignant telle que je la vois, mes éloges , étant hors de toute mesure, finiraient peut-être par vous prévenir contre elle, et je ne voulais pas risquer de vous paraître un insensé qui s'abandonne sans frein à sa

folie. Je me disais : A moins d'avoir vu. Amélie, pourra-t-il jamais comprendre qu'il existe une femme au monde tellement supérieure à son sexe, que tout honnête homme qui l'aura connue devra rougir de la seule pensée d'en aimer une autre? Pourra-t-il comprendre que, même en la quittant, je ne m'en sépare pas, puisque, Amélie étant la parfaite image de la vertu sur la terre, on ne peut adorer l'une sans l'autre, et que l'amour qu'on doit à toutes deux n'est qu'un seul et même amour? IMais, Adolphe, encore ce trait; peut-être vous peindra-t-il mieux Amélie que tout ce que j'ai pu dire jusqu'ici ; peut-être un si rare accord de raison et de bonté obtiendra-t-il toute votre estime; et peutêtre enfin qu'il appartiendra à l'indulgence d'Amélie de vous faire aimer l'indulgence.

J'étais avec M. Grandson dans le salon, ce matin; le déjeuner était prêt, et depuis une heure nous attendions Amélie, lorsqu'elle est arrivée en courant, son chapeau sur la tête, rouge et un peu essoufflée. « Je vous ai fait attendre, a-t-elle dit à son oncle, je ne croyais pas qu'il fut si tard. — Je devine bien où vous vous êtes oubliée. » Elle a baissé les yeux avec embarras. « Vous n'êtes sortie de si bon matin que pour aller apprendre à François que j'avais consenti hier au soir à lui accorder enfin des secours. — Mon oncle, de combien de bénédictions lui et sa misérable famille m'ont chargée pour vous ! — Pardieu! c'est bien à vous qu'ils les doivent. Sans vos instances, je ne me serais jamais décidé à soulager un homme qui s'est ruiné par son extravagance.— Comment ! ai-je interrompu, est-il possible, madame, que vous compreniez dans vos aumônes un homme qui a mérité son sort par sa mauvaise conduite? n'est-ce pas là un abus de la charité? » Amélie a pris un air un peu grave, et m'a dit : « Si vous aviez mieux réfiéchi, M. Sem- 1er, peut-être n'auriez-vous pas fait cette question, et n'aurais-je pas encouru votre blâme : je suis sûre que votre cœur

AMÉLIE MANSFIELD

est trop généreux pour adopter l'opinion des riches sans pitié, qui , pour se dispenser d'adoucir le nialiieur, commencent toujours par s'informer s'il ne peut pas être attribué à quelque faute. Quana ils professent que les bienfaits ne doivent être distribués qu'à des hommes irréprochables, croyez qu'ils n'ont d'autre intention que de garder leur or, sans perdre l'estime de ceux qui ne se donnent pas la peine d'examiner si l'avarice ne se déguise pas sous une apparence d'équité. Sans doute il y a eu des torts, et ils ne manquent pas de les découvrir; mais ont-ils recherché avec le même soin s'ils n'étaient pas expiés par les souffrances, et si la sincérité du repentir ne devait pas rappeler la miséricorde?..... » Elle s'est arrêtée un moment, et puis, reprenant son discours d'une voix émue, elle a dit : « Ce pauvre François, il était parvenu, par son industrie, à être chef d'une manufacture; il se lia avec des gens au-dessus de lui , qui l'entraînèrent a un jeu ruineux , à des prêts inconsidérés , à de folles dépenses, et qui l'abandonnèrent dès qu'il fut tombé dans la misère ; mais il lui restait du courage et la volonté de réparer son imprudence. Il ne fit aucune plainte, ne sollicita aucun secours, rentra dans la classe des simples ouvriers, et depuis il n'a cessé de se livrer aux travaux les plus rudes. Tout ce qu'il gagne il l'apporte à sa femme, ne se réserve rien, consacre les dimanches et les fêtes à l'instruction de sa nombreuse famille. Il vivait de l'ouvrage que lui procure mon oncle, lorsqu'un accident funeste l'a forcé de garder le lit Eh

quoi! dans cet état, cinq années de sueur, de patience, de privations et d'une conduite exemplaire, ne le rendraient pas digne d'indulgence? et M. Semler méjugerait coupable d'avoir engagé mon oncle à sup|)léer par ses secoiu's au pain que ce malheureux ne peut plus donner

à ses enfants par son travail? »

L'ange avait cessé de parler depuis long-temps, que son oncle et moi écoutions encore, hors d'état tous deux de

proférer une parole. A la fin, M. Grandson m'a dit en ine prenant la main :

« Eh bien! mon ami, à ma place, n'auriez-vous pas été persuadé, et auriezvous refusé des secours a François ? » J'ai voulu répondre, je n'ai pas pu; les larmes m'étouffaient. Je suis sorti du salon ; j'ai été dire à cette terre qui la porte, à cet air qu'elle respire, à ces arbres qui la couvrent, à ce ciel qui la contemple que, tant qu'il restera une étincelle de vie dans mon cœur , je rendrai à cet unique assemblage de vertus, de grâces et de charmes le culte sacré qui lui est dû.

ETTRE XXXIV.

ALBERT A AMÉLIE

Dresde, lo avril.

Non, jen'aurais point exigé cetexamen que l'amitié t'a commandé, et dont ta conscience n'avait pas besoin. Non, malgré la disposition favorable qu'a fait naître le jeune étranger, je mets un trop haut prix au cœur d'Amélie pour craindre qu'il puisse être obtenu si promj)tement, surtout par un homme qui, d'après ce que tu m'as raconté, est au moins très-bizarre. Il ne t'a pas caché des antipathies qui doivent blesser ta délicatesse , et repousser ta sensibilité : c'est ce qui me rassure bien plus encore que son prochain départ. Mais ce qui m'afflige, Amélie, et ce que je dois détruire, c'est une erreur que je ne veux pas même laisser dans ton esprit, dùtelle ne jamais passer jusqu'à ton cœur. Tu me mandes que, si tu avais le malheur cV aimer encore , tu 7ie pourrais jamais te résoudre à former de nouveaux noeuds; tu ajoutes ensuite que ce n^est pas dans la sainte union du jnariage que ramour se conserve; et je vois avec une profonde douleur, et presque avec effroi, que c'est moins sur ta propre expérience que tu ap|)uies cette désolante opinion que sur le dangereux et funeste souvenir de madame de Simmeren.

Ainsi cette femme qui vécut dans le

AMÉLIE MANSFIELD

désordre et s'avilit jusqu'à s'y plaire ; cette femme qui trahit la foi conjugale, et ne devint mère que pour marquer le front d'un innocent d'un opprobre éter^ nel; cette femme qui vient inquiéter les

I cœurs chastes et tendres en leur peignant Tamour qu'elle inspira, en leur disant que c'est dans la route du vice qu'elle trouva le bonheur; qui, en jetant ainsi du doute sur les récompenses de la vertu, fait à tout ce qui l'approche autant de mal qu'il lui est possible d'en faire ; cette femme serait regardée avec indulgence ; des fautes dont les conséquences sont si graves seraient traitées de tendres erreurs, et le seul souvenir qu'elles laisseraient dans l'ame d'Amélie serait celui-ci : elle fut constamment aimée. Je sais que cette espèce de reproche va te faire rougir; mais j'aime mieux îailliger, et être sévère jusqu'à Tinjusîiee, que de laisser dans ton esprit la moindre trace d'une opinion vicieuse.

iMa jeune amie, s'il était possible que le bonheur d'être constamment aimée dût s'obtenir au prix d'une faute, il faudrait y renoncer; car l'innocence vaut encore mieux que l'amour. Mais, si Dieu avait séparé ainsi les biens que notre cœur lui demande sans cesse, il nous aurait condamnés à de cruels tourments, et sa bonté n'aurait pas été parfaite : "pour qu'elle le fût, il fallait qu'il appartînt à la vertu d'être l'objet qiii excite et développe le plus d'amour, et voila précisément ce qui est. En effet, que désirent et que cherclient tous les amants ? l'excès et la durée : or ces biens ne se rencontrent point dans une union illégitime, autant, à beaucoup près, que dans la sainte union du mariage.

Si, lorsque l'amour veut tous les sacrifices , demande toutes les chaînes ,

! n'en trouve aucune d'assez forte et d'assez étroite, dis-moi, ma sœur, si ceux qui réservent leur liberté sont dominés par cette idée (sans laquelle il n'existe

• point de passion) qu'on ne peut cesser

• d'aimer qu'en cessant de vivre?

Fixant ensuite ta pensée sur ce qui peut contribuer à conserver une félicité

qui doit finir dès que l'enchantement qui l'a créée s'évanouit , tu reconnaîtras que le principe que j'attaque renferme l'élément le plus sur d'une prompte destruction : car y a-t-il un amant qui consente à priver la femme qu'il idolâtre d'estime et de bienveillance, qui la veuille plutôt avilie qu'honorée, et qui ne rougisse pas de sa honte? Mon Amélie, l'homme libre qui n'épouse pas sa maîtresse n'a jamais brûlé du feu saci'é; il n'y a point de culte dans son cœur, le délire n'est que dans ses sens; au momentoù ils seront satisfaits, il entendra la voix de l'opinion flétrir celle qu'il croyait adorer. Or il. n'est point d'illusion qui tienne contre le mépris , et point de lien qu'il ne presse de rompre.

Arrête actuellement tes regards sur un mariage qui vient d'enchaîner à jamais la destinée de deux amants : c'est là que rien n'outrage l'amour et que tout le protège ; c'est là qu'il n'est pas une seule circonstance qui ne conspire à augmenter sa puissance, à prolonger sa durée, à l'embellir de nouveaux charmes. Les suffrages de la société, le contentement des familles, le respect des gens de bien , les éloges que l'on entend sur l'objet aimé, l'engagement qu'on ne craint pas de prendre avec le public par l'aveu répété de son amour , les enfants qui naissent , les intérêts qui se confondent , la confiance qui est à la fois un hommage et un plaisir; enfin la délicieuse certitude de puiser le bonheur suprême dans le sein de la vertu.

Pardonne, ma jeune amie, si j'ai si vivement insisté : je suis sûr que cela n'était pas nécessaire; mais c'est la première fois que tu as avancé une mauvaise maxime , et tu sais que j'ai encore plus d'aversion pour elles que pour les mauvaises actions. Celles-ci peuvent ne nuire qu'au coupable : souvent elles ont préservé ceux qui en étaient les témoins ; tandis que les sophismes du vice égarent le plus grand nombre avec d'autant plus de facilité, que des séducteurs habiles portent tous les effort;s de leur esprit sur un coté spécieux de la question .

pourquoi le puniriez-vous? — Non, il serait injuste d'accuser ses intentions : si une volonté tyranniqiie me destina à lui, si je me révoltai contre elle, il n'en est pas coup;.ble. — Je conçois qu'un cœur comme le vôtre puisse être difficile, madame; mais il faut cependant que ce jeune homme se soit montré bien indigne de vous, car c'est de l'aversion que vous lui conservez? — J'aurais tort de dire du mal de lui : quoiqu'il ait annoncé un caractère bien redoutable , nous étions si jeunes l'un et l'autre quand il me quitta, qu'il est possible qu'il se soit corrigé. — C'est donc sans le connaître que vous l'avez jugé? — Mais je ne le juge point , vous dis-je. — Vous faites bien plus, vous le haïssez. — En vérité, je ne le crois pas, et s'il laisse mon frère être heureux avec Blanche, il pourra me devenir absolument indifférent. — L'heureux partage ! ai-je repris avec humeur. Ainsi, en agissant selon vos désirs , votre indifférence est tout ce qu'il peut esi'érer de plus doux : je ne sais si à sa place je ne préférerais pas votre haine. — Eh quel diable d'intérêt prenez-vous à lui? s'est écrié impatiemment M. Grandson : depuis une heure vous vous amusez à contredire Amélie sans aucune raison; car, dites-moi, au nom du ciel, que vous fait sa haine ou son amour pour un sot orgueilleux, bien entiché de ses ancêtres, que je ne puis souffrir, que vous ne connaissez pas, et qu'elle ferait fort bien de détester? — Assurément , je n'ai d'autre motif pour plaider sa cause, ai-je repris froidement, que ce sentiment de justice générale qui parle à tous les cœurs droits en faveur de ceux qu'on op|)rimc. — Je ne vous blànip point, monsieur, a dit Amélie avec douceur; vous devez me trouver injuste : peut-être le suis-je en effet ; mais , si vous saviez combien j'ai souffert, peut-êtr3 vous paraitrais-je excusable. » Je me suis approché d'elle, et lui pressant les mains avec une agitation que mon cœur communiquait à tous mes mouvements: « Votre oncle, lui ai-je dit- a voulu me montrer un

ANSFIELD.

cahier écrit de votre main : il n'est rien dans le monde qui piit m'intéresser davantage; mais, quelque pressante que soit ma curiosité à cet égard , il me faut votre aveu pour la satisfaire. J'ai attendu bien long-temps à vous le demander; je craignais tant de vous affliger en touchant un sujet si délicat! mais, si vous saviez ce qu'il m'en a coûté pour attendre, peut-être devriez-vous quelque chose à ce sacrifice. — Quoi ! mon oncle vous a promis....? Ah ! mon oncle ! vous avez tort. — Pourquoi donc aurais-je tort, Améiie? ce récit \ous fait honneur. — Je ne le crois pas, a-t-elle repris un peu émue; mais, quand cela serait, le cœur ne confie ses secrets qu'à l'amitié. — N'en avez-vous donc pas pour M. Semler? Quant à moi, comme je l'aime de tout mon cœur, j'ai du plaisir à lui parler de ce qui m'intéresse, et rien ne m'intéresse autant que vous. — Je ne donne point mon amitié si promptement, a-t-elle répondu en baissant les yeux; et, quoique j'estime beaucoup

M. Semler — Vous ne l'aimez pas

du tout, ai-je dit vivement. — Vous vous pressez bien de répondre pour moi, a't-elle interrompu à son tour avec un air d'impatience qui m'a ravi. — Ce n'est pourtant pas la réponse que j'eusse désiré vous dicter. — Ni peut-être celle que j'aurais faite , a-t-elle ajouté avec une légère rougeur. IMais ce n'est pas le moment de traiter cette question : vous voyez que vous m'avez presque fait oublier la lettre d'Albert, et vous êtes peut-être la première personne avec qui cela me soit arrivé. »

Elle a prononcé cette phrase avec une simplicité qui ne m'a que trop fait voir qu'elle n'y attachait pas la même idée que moi. Je me suis éloigné pour la laisser lire en liberté; mais en me promenant dans le salon je ne pouvais détacher mes regards de dessus elle, 'foutà-coup je l'ai vue pâlir; ses yeux se sont remplis de larmes ; elle a détourné la tête pour se cacher contre le rideau de la croisée, en murmurant tout bas : O Albert! Albert! Mais bientôt, n'étant plus

AMELIE M

maîtresse de son émotion, elle s'est échappée tout en pleurs , sans proférer un seul mot, et nous laissant tête à tête son oncle et moi.

A peine a -t -elle été sortie, que Tl. Grandson s'est levé en secouant rudement sa chaise : « Que le ciel confonde toute sa famille! s'est-il écrié avec un accent plus qu'énergique; j;imais ils n'ont su que l'affliger : j'ai vu bien des sauvages en ma vie, mais jamais de cette

force -là Affliger Amélie, il faut

qu'ils aient le cœur plus dur que la carène de nos vaisseaux Je suis silr

que c'est cet enragé d'Ernest qui est cause de tout c? grabuge : il sera venu enlever la maîtresse du jeune comte de Lunebourg. — ISon, je ne le crois pas, ai-je répliqué froidement. — Eh ! pourquoi ne le croyez-vous pas? a-t-il repris en colère; de quoi vous mélez-vous, de prétendre savoir ce qui se passe, et d'en parler avec tant de sang-froid, quand Amélie se désole? — Ah ! le ciel m'est témoin si sa douleur me touche! — Vous n'en avez pas l'air bien inquiet pourtant; mais n'importe, ce n'est pas vous que je destine à la consoler. — Je le sais bien , ai-je dit avec amertume. — Et vous ne vous en souciez guère, a-t-il ajouté vivement. — Vous me traitez bien mal aujourd'hui , M. Grandson ; cependant ce n'est pas moi qui fais couler les larmes de votre nièce. — Eh ! je le sais bien ! Qui songe à vous accuser? Mais je voudrais vous voir irrité comme ' moi, et souhaitant mille malédictions à 1 toute la noble famille, et surtout à la tante Woldemar et au cousin Ernest. »

' Au nom de ma mère, j'ai rougi ; mais, r Jans la crainte de répondre quelque ' îhose qui pût me déceler, j'ai gardé le y >ilence. Nous nous sommes promenés !■ ;ous deu\ dans la chambre, sans rien • lire : à la fm, M. Gran .son s'est ap- ■ )roché de moi d'un air de bonhomie.

' Faisons la paix, m'a-t-il dit; aussi > )ien je serais assez embarrassé de dire 1 pourquoi je me suis fâché. Laissons cela; 't, puisque vous vous intéressez à Améie, et qu'elle-même ne vous voit pas

ANSFIELD. lU

sans plaisir, promettez-moi de l'engager à rompre toute communication avec la Saxe, et à céder au désir que j'ai de l'établir près de moi par un bon mariage qui lui fera oublier les injures de sa famille et la mauvaise conduite de mon neveu. — Quoi ! vous songez à marier Amélie ! — Sans doute : qu'y a-t-il là d'étrange? Allez -vous aussi contrarier mon projet? — Non : si elle l'approuve, je me garderai bien de l'en détourner.

— Vraiment je l'espère; mais ce n'est pas assez, il faut l'y déterminer. — Moi?

— Oui , vous. — Mais je ne connais pas l'époux que vous lui destinez — Qu'importe, quand je vous assure qu'il lui convient. — Votre nièce l'a-t-elle vu ?— Oui, plusieurs fois. — Et l'a-t-elle distingué? — Ma foi, je ne m'y connais pas trop ; mais, au reste, celui-là ou un autre, cela m'est égal, pourvu qu'elle se marie. — Quel est ce jeune homme? je ne le vois point ici. — Il se nomme Watelin : il est allé faire un voyage à Paris; mais je l'attends incessamment, et j'espère qu'à son retour Amélie sera plu?

disposée en sa faveur, parce qu'il mç semble que sa tristesse commence à se dissiper : elle était si affligée en arrivant ici , que je crois bien m'être un peu trop pressé de lui laisser voir mon projet; mais depuis un mois elle n'est plus la même : je lui vois des moinents de gaieté;

elle prend goût à tout Sans cette

lettre d'aujourd'hui, cette chère enfant

allait reprendre de l'enjouement l\

faut que j'aille voir comment elle se porte : si ces méchantes gens la rendaient malade, je ne leur pardonnerais de ma vie. » Il est sorti.

J'ai continué à me promener dans la chambre, absorbé dans une seule pensée : pas une autre ne me restait de cette longue conversation. Ce n'était point le mariage d'Amélie : que me font les projets de son oncle? Mais c'est depuis un mois que sa tristesse se dissipe,

et il yen a plus de deux que je suis ici

Ah ! s'il était vrai , s'il était possible! ô Amélie! s'il se pouvait que tu fusses sensible! pour ton repos, pour le mien,

cache-moi une vérité que je paierais de

mon sang cache-moi un bonheur

auquel je sacrifierais rang, naissance, devoirs ; ne m'ouvre point ton coeur ; tais-moi tes aventures; refuse-moi ton amitié : résister à Amélie indifférente est déjà trop pour mes forces ; je n'en aurais plus contre Amélie sensible.

3 mai , au soir.

En dépit de moi , je recherche ce que je devrais fuir : j'ai beau me commander d'éviter Amélie, une puissance supérieure me pousse toujours auprès d'elle : je la vois, et j'oublie le danger que j'y cours; ou, si j'y pense, c'est pour m'y livrer en insensé. Cette amitié, que je devrais craindre, il n'est rien que je ne fasse pour l'obtenir; et, si elle me la donne, serai-je satisfait !• Oh ! non, non, Ernest, ne t'aveugle pas, et connais du moins l'étendue de ton mal : ce que tu veux, c'est Amélie; ce que tu desires, c'est son amour : tu ne seras content que quand tu l'auras entraînée avec toi dans le précipice; mais il serait si doux d'y tomber avec elle ! O Adolphe ! je dois être sans excuse à vos yeux , puisque vous n'avez point vu Amélie. Je voudrais que vous vinssiez ici; oui, si je ne craignais de vous avoir pour rival, je voudrais que vçus vinssiez me dire si vous croyez qu'un être au monde pût résister à la ravissante espérance d'en

être aimé A quoi m'ont servi toutes

les réflexions que je n'ai cessé de faire depuis ce matin sur les malheurs qui seraient mon partage si je ne la fuyais pas? Elle a paru, et je n'ai plus vu qu'elle. O Adolphe! écoutez-moi, et soyez sur qu'à ma place votre austère philosophie ne vous aurait pas sauvé.

Amélie n'a point dîné avec nous , et, quoique son absence donnât beaucoup d'humeur à jM. Grandscn, et qu'il s'échappât toujours en imprécations c( ntre ceux qui la tourmentent, il m'a traité avec une bienveillance particulière, et s'est excusé plusieurs fois de l'emportement qu'il avait eu le matin. « Pardonnez, m'a-t-il dit, mais je n'ai point de

A^SFIELD.

patience quand elle souffre. Tout- à -^ l'heure encore, en la grondant, parce qu^elle voulait rester seule, je n'ai fait que l'affliger davantage; aussi, pour me distraire et la laisser en paix, je vais aller, en sortant de table, passer la soirée à Bellinzonna. Voulez-vous venir avec moi.^ » Je me suis excusé, non pour rester avec Amélie, j'étais bien loin d'en avoir le dessein et même le pouvoir, puisqu'elle avait dit à son oncle qu'elle ne descendrait point et ne verrait personne de toute la journée; mais j'étais bien aise de me promener seul , afin de méditer sur ma situation, et me raffermir dans mes projets.

A peine M. Grandson a-t-il été parti , que je me suis mis à errer à l'aventure. Le temps était si doux et le pays est si enchanteur, que, sans m'en apercevoir, j'ai prolongé beaucoup ma promenade.

Je suis arrivé sur leboi'd d'un lac étroit, serré entre des roches nues, escarpées, et couvertes d'une neige éternelle. Je voyais les montagnards descendre par des sentiers étroits en Ct3toyant le bord des précipices. Encouragé par leur hardiesse, je me suis avancé vers cette sauvage solitude, et là, traversant les torrents, m'enfonçant dans les antres profonds, gravissant la montagne par les plus âpres chemins, je suis parvenu, au bout de deux heures, à une hauteur considérable d'où j'embrassais une vaste étendue de pays. Les flancs des rochers étaient couverts, de la base au sonnnet, par une immense forêt de sapins et de mélèzes : il fallait la traverser pour retourner directement au château de M. Grandson, que j'apercevais à mes pieds ; mais la pente était si roide, que j'en fusse difficilement venu à bout, si je ne m'étais accroché aux diverses plantes qui commencent à couvrir la terre ; enfin, arrivé vers le milieu, j'ai trouvé une petite plaine découverte et parsemée de fleurs d'une beauté et d'une vigueur surprenantes. En merapprocliantde la forêt, j'ai découvert sous ces arbres, vieux comme le monde, une chapelle tombant en ruine, d'un goût

iz:

gothique, et dont les vitraux, magnifiquement coloriés, représentaient différentes histoires de l'ancien Testament.

Ce monument humain, destiné pour le ciel au milieu de cette vaste solitude, m'a causé une profonde émotion. J'y suis entre avec im saisissement respectueux : une femme à genoux, la tête penchée dans l'attitude de la douleur, était au pied de l'autel. J'ai fait un mouvement ; elle s'est levée et s'enfuyait précipitamment : c'était Amélie. « Ah ! Dieu ! me suis-je écrié, est-ce bien vous.' Quoi! seule au milieu de ces forets!

quelle imprudence! » A ma voix, elle s'est arrêtée, et revenant sur ses pas : «Vous m'avez fait bien peur, m'at-elle dit ; ordinairement je ne rencontre personne ici; quand vous avez paru, saisie de frayeur, je m'echa[)pais sans vous regarder; mais c'est vous, me voilà rassurée. » En parlant ainsi elle trembldit, je l'ai soutenue; elle s'est appuyée sur mon bras. <> Comment osezvous vous hasarder dans des lieux si déserts.' lui ai-je demandé. — Et c'est précisément parce qu'ils sont déserts que je m'y hasarde : à l'exception de quelques chèvres qui viennent sauter autour de moi, comme pour me remercier d'oser gravir jusqu'à leur habitation, je n'ai jamais trouvé nul être vivant sur mon ciiemin. — Mais la route est si escarpée ? — Il y en a deux : celle que je prends est très-facile; vous li trouverez seulement un peu plus longue.

— Je ne le crains pas, lui ai-je dit avec vivacité. » Elle m'a compris, car j'ai cru la voir rougir; mais elle ne m'a point répondu ; et, toujours appuyée sur mon bras, nous avons pris le chemin du château. J'étais trop ému pour oser ni lui parler ni même la regarder ; ellemême ne disait rien. Peu à peu le chemin est devenu si étroit et si glissant, que nous nous sommes rapprochés en nous serrant l'un contre l'autre ; alors j'ai levé les yeux sur elle : les siens étaient ternes et gonflés, et ses joues pales portaient encore la trace de ses pleurs.

« Vous n'avez pas souffert seule aujour-

d'hui, lui ai-je dit. » A ce mot, sou cœur oppressé n'a pu retenir les larmes qui l'étou ïaient, et, laissant tomber sa tête sur son sein, elle m'a dit d'une voix entrecoupée : « Je vous en prie, ne me parlez pas. — Si vous l'ordonnez , je me tairai ; mais j'aurais tant de besoin que vous sachiez avec quelle ardeur j'ambitionnerais de porter la moitié de vos peines! — Vous seriez capable de le vouloir : votre cœur est si généreux! — IS'estil que généreux, Amélie? ne le croyezvous pas tendre? — Autant que généreux. — Susceptible d'amitié? — Oui, beaucoup. — Et peut-être pas indigne de la vôtre ? » Elle n'a pas répondu. «Dites, Amélie, ai-je repris d'un ton pressant, dites que je peux avoir l'espérance de l'cbtenir. — Quel fatal présent vous accorderai-je là, M. Semler ! mon amitié n'a pas été un bien pour ceux à qui je l'ai donnée; si vous saviez le mal que j'ai fait au plus cher, au plus digne ami que j'aie sur la terre! — A votre Albert? — Oui, à mon Albert, qui s'est sacrifié pour moi : ah ! que j'eusse été moins malheureuse s'il n'eut pas été si délicat ! mais, en voulant tout faire pour moi , il a voulu que je ne fisse rien pour lui. Je courais en aveugle à ma perte ; vainement il tâcha d'cclairer ma raison • s'il eût parlé à mon cœur, j'étais sauvée.

— Vous aimiez donc beaucoup M. Mansfjeld ? — Je le crois. — Comment! vous en doutez ? — Il me semble à présent que j'avais plus d'exaltation que d'amour,

quej'étais plutôt séduite que touchée

IMais, quoi qu'il en soit, je vous prie, ne me questionnez point là-dessus : c'est un sujet qui réveille trop de douleurs.

— Je ne sais, j'aurais cru qu'il y avait une sorte de douceur à revenir sur une peine passée. — Oui, si ce souvenir ne tenait pas à un sentiment dont je ne veux jamais occuper ni ma pensée ni mon cœur. — Ah ! vous avez raison :, s'il est possible, ne parlons jamais que d'amitié, Amélie; je redoute l'amour aussi ; il m'a déjà fait bien du mal ; il peut m'en faire davantage encore. »

Elle m'a regardé avec une tendre pitié;

134 AMl^.LIE M

j'ai cru même sentir un léger mouvement de son bras qui se rapprochait du mien. Oh ! j'en suis sur, je l'ai senti : conuiient aurais -je pu m'y tromper?

« J'aurais été bien surprise, m'a-l-elle dit, que vous n'eussiez point souffert aussi ; il est des caractères qui ne sont pas créés pour être heureux, et, si je ne me trompe, les nôtres se ressemblent à cet égard. — Amélie, avec quelle avidité mon cœur se saisit de ce qui vient de vous échapper ! Quoi ! vous pensez qu'une douce sympatliie unit nos opinions, nos caractères, nos âmes?— IMais, a-t-elle rej)ris un peu troublée, il me semble que nous nous entendons souvent. — Ah ! me suis-je écrié avec un transport dont je n'ai pas été le maî're, que n'avez-vous toujours pensé de même! — Eh! mais, a-t-elle répondu d'un air surpris, si ce n'est le jour où vous avez si mal reçu mon fils, quand avez -vous pu croire que je pensais autrement? — Votre fils ! Pourquoi me parler de votre fils, quand je l'oublie, quand je ne vois que vous, quand vous êtes tout peur

moi ? Pardon , A melie, je vous fâche ,

je vous déplais , je vous parais au moins bizarre ; mais, s'il m'était pe-mis un jour de vous ouvrir mon coeur, peut-être m'excuseriez- vous. — Il faut apparemment que la vue des enfants vous rappelle des souvenirs bien amers, puisque le seul nom de mon fils vous est désagréable. — La vue de votre fils me rappelle la cause qui a anéanti à jamais toutes mes espérances de bonheur : pardonnez à un malheureux qui a tout perdu l'éloignement que lui cause un être que vous aimez. — Votre sort est donc sans espoir? — Je le crois : cependant il est des instants où , en proie à une illusion enchanteresse, il me semble qu'avec un mot je pourrais être heureux encore. — Vous aimez depuis long - temps ? — Vous êtes étonnée que cette question m'embarrasse; mais, Améiie, est -on toujours sûr de l'instant où on commence à aimer ? Si j'en crois mon cœur, pourtant, c'est depuis mon enfance. — Celle qiii vous est chère vit toujours ?

ANSFIELD.

— Oui ; mais non pas pour moi : un autre. .... — Ah ! vtus avez rais-on , a-t-elle interrompu , elle est perdue pour vous : fût -elle libre de vous offrir son cœur, repoussez - le ; un second amour ne peut plus être un bien, il a perdu l'illusion qui le voyait éternel; l'enthousiasme qui croyait lire dans les cieux (^ue, hors un seul être, on n'eût jamais aimé; le ravissement de s'être trouvés; l'oubli du reste û\ monde; la certitude d'avoir tellement confondu deux existences, qu'on ne peut toucher l'une sans atteindre l'autre; enfin, quand on aime pour la seconde fois, on sait que ce sentiment peut finir, qu'on y peut survivre, et cette idée cruelle, en détruisant l'enchantement, double les peines et les laisse sans consolation. — Ah ! je le savais bien qu'il ne me restait plus d'espoir, » me suis-je écrié en m'appuyant la tête contre un arbre, et incapable de retenir mes pleurs. Ma douleur l'a attendrie. «!M. Semler, m'a-t-elle dit avec une pénétrante douceur, et l'amitié, l'avez-vous oubliée? vous pensiez toutà-l'heure qu'elle pouvait vous consoler de tout. — Si vous consentez à me donner la vôtre, ai -je repris en pressant ses deux mains contre mon cœur; si un jour, fût-ce dans l'avenir leplus éloigné, votre bouche me donne ce titre d'ami,' il n'est plus de regrets, il n'est plus de malheur; ne sais-je pas que la félicité n'est pas le partage des hommes? cette idée me consolera de n'être que l'ami d'Amélie... Dites, parlez, femme unique, charmante amie, calmez l'impatience de mon cœur. » Elle a retiré sa main en rougissant. « Votre amitié est trop vive, iM. Semler ; elle m'effraie. — Peut-être le deviendrait-elle, Amélie, si je restais près de vous ; mais bientôt je vais partir, j'ignore quand je vous reverrai; je ne suis pas destiné au bonheur de j)asî^er ma vie ici ; des devoirs impérieux m'appellent, ma mère m'attend. — Vous avez une mère, ]M. Semler? — Une mère que je chéris, que j'honore, et que je suis peut-être coupable d'oublier si longtemps. — Je crois que j'aimerais votre

AMELIE M

inère, a-t-elle dit avec un doux sourire. — Vous le croyez, Amélie? ai-je repris en soupirant profondément ; moi je ne le pense pas. — Pourquoi donc? elle vous ressemble. — Amélie, ô Amélie! qu'avez-vous dit ? — ÎMais de quoi vous étonnez-vous ? a-t-elle répondu avec embarras ; puis je avoir de l'amitié pour vous Fans vous aimer? — Sans m'aimer d'amitié, Amélie? lui ai-je demandé d'une voix tremblante. — Oui, d'amitié et jamais autrement, je le jure au nom de celui que j'ai tant aimé et qui m'en a si cruellement punie. » A ce serment un froid mortel a saisi mon cœur; j'ai vu la vérité, je suis revenu de mon délire. « Allons retrouver votre oncle, Ame.ie, lui ai-je dit d'un air sombre, je ne suis plus bien ici. — Allons, m'a -t- elle répondu sans quitter l'arbre contre lequel elle s'appuyait. — Auparavant, Amené, levez les yeux sur l'arbre qui vous couvre : c'est un alizier ; qu'il devienne pour nous le symbole de l'amitié, que, dans tous les temps, dans tous les lieux, il nous rappelle Tun a l'autre. — Je vous le promets ; jamais je ne verrai un alizier en Heurs sans penser à vous , sans me reporter à cet instant. —Adieu donc, Amélie, ai-je repris en appuyant fortement mes lèvres sur sa main. — Allezvous nous quitter si tôt? m'a-t-elle demandé. — Je le devrais ; je ne le puis : tout me commande de partir; je vous vois, et je reste. —Allons trouver mon oncle, m a-t-elle dit a son tour. » JNous avons recommencé à marcher ; après un moment de silence, elle a continué ainsi : «Soyez sûr, M. Semler que, si le devoir vous prescrit de partir bientôt, l'amitié saura vous y engager. — Vous me direz de vous quitter, Amélie? — Assurément. — Et sans peine? — Pouvez - vous le croire ? — Je le crains. — IS'on, je suis sûre que vous ne le craignez pas. » A ces mots, qui se sont échappés de son coeur , j'ai fait un mouvement pour la presser sur le mien , en m'écriant : « Amélie! ô ma chère Amélie ! » Mais elle ne m'en a pas donné le temps; et, s'éloignant de quelques pas,

AISSFIELD. 135

elle a marché seule devant moi : je l'ai vue porter la main à ses yeux pour essuver furtivement des larmes qu'elle ne voulait pas que j'aperçusse. Cependant, comme cette situation l'embarrassait, elle s'est arrêtée ; et, changeant de sujet, elle m'a dit : « Que la campagne est belle, ]M. Semler! que ces bruyères, parsemées de genêts, d'arbousiers et de romarins, sont jolies et variées ! et qu'au pied de ces rocs, couronnés de vieux pins et de noirs cyprès, ces prés, tapissés de belles nappes violettes de thym , font un effet doux à l'œil ! — Je vois surtout ces aliziers , Amélie. — Et moi aussi , a -t- elle répondu en souriant; ne craignez pas que je les oublie. » En parlant ainsi, elle m'a laissé reprendre son bras : nous avons marché, et, après un moment de silence, je lui ai dit : » A propos, votre oncle m'a annoncé qu'il voulait vous marier. — Et croyez -vous que j'y consente ? — Il m'a prié même de vous y disposer. — Eb bien ? — Eh bien ! je crois que toutes mes tentatives à cet égard seraient inutiles, et je serais bien fâché qu'elles ne le fussent pas. — Je suis contente de votre réponse, je vois que nous nous entendons. Moi ! m'engager encore, M. Semler! Ah! du moins, si je n'ai plus que de l'amitié à donner, elle ne connaîtra pas de partage. — Avezvous vu celui que M. Grandson vous destine? — Oui, quelquefois. — Il vous déplaît?— INon; pour le rejeter il n'est pas nécessaire qu'il me déplaise. — Ainsi peut-être n'est-ce pas non plus par aucune cause d'éloignement que vous avez rejeté le comte de AVoldemar ? - Je vous ai déjà dit, je crois, que je ne l'avais connu que dans mon enfance, et, quoique son caractère dur, hautain et orgueilleux, m'eût laissé de lui un souvenir très-désagréable, je ne peux pas répondre qu'en le revoyant cette impression ne se fut pas effacée. — Pour moi, je le crois, ai-je repris. — Est-ce que vous le connaissez? m'a-t-elle demandé un peu émue. — Non ; mais, en passant enSouabe,j'ai vu des gens, qui l'avaient coiinu particulièrement chez madame

AMELIE MANSFIELD.

de Simnieren , en .aire un très -grand éloge. — Tant pis. — Pourquoi donc ? - Je crains, s'il a des vertus, qu'il n'apprécie celles de Blanche, et qu'il ne l'enlève à mon frère. — Mais, si elle aime votre frère, elle ne se laissera pas enlever. — Je ne sais ; on ne peut pas tout réunir, et, parmi les qualités qui forment le caractère de Blanche, la fermeté et la constance ne sont pas celles qui marquent le plus. — Du moins, si le comte Ernest a les vertus qu'on lui prête, il n'abusera pas de la timidité d'une jeune fille dont le cœur est prévenu pour un autre. — Ah! puissiez -vous dire vrai, M. Semler! Si mon bonheur, si mon repos vous intéressent, joignez vos vœux aux miens pour que la première lettre â'Albert nous apprenne que le comte Ernest est arrivé à Dresde, qu'il a renoncé à ses droits sur Blanche, qu'il s'est marié selon les intentions de sa mère, et que nous n'avons plus rien à craindre de lui. — Vous voulez que je souhaite cela, Amélie? — Pourquoi non.' cela ne fait de mal à personne. — Qu'en savez- vous? lisez -vous au fond de tous les cœurs ? Croyez-moi, quand on adresse ses vœux à l'Être suprême, il faut se fier à sa sagesse du soin de nous rendre heureux, sans se mettre en peine de lui en indiquer les moyens. — Eh bien, peut-être avez-vous raison ; demandonslui le bonheur d'Albert , sans nous embarrasser d'Ernest. — Oui, livrez-Ie à son sort, et, s'il peut être heureux sans nuire à toire frère, consentez qu'il le soit. — Ah! mon Dieu! de tout mon cœur ; croyez, M. Semler , que, quand je n'aurai plus rien à craindre pour Albert, loin de conserver aucun ressentiment contre mon cousin, je pourrai bénir le ciel que son sort n'ait pas été empoisonné , comme le mien , par l'arrêt tyrannique de notre aïeul : c'est bien assez d'une victime. » A ce mot, qu'elle a prononcé avec un accent douloureux, à ce nom, qui m'a rappelé les liens qui nous unissent, je me suis arrêté, et, lui serrant la main avec une émotion inexprimable : » Ah ! si vous voulez qu'il n'y

ait qu'une victmie, lui ai -je dit, ne le voyez donc jamais ; car, s'il devait vous connaître et sentir ce qu'il a perdu , qui serait plus à plaindre que lui ? — Je doute qu'il me regrettât; mais je n'ai pas même besoin de cette crainte pour avoir effroi de le voir : son nom seul m'est pénible. Pourquoi me parlez-vous si souvent de lui, M. Semler? — Pardon, Amélie , je ne prononcerai plus ce nom : je serais bien fâché de vous inspirer de l'effroi. — Ce n'est pas vous qui pouvez m'en inspirer, M. Semler, c'est Ernest. » Je n'ai point répondu, sentant bien que, si j'avais parlé, j'en aurais trop dit. Peu après nous sommes arrivés dans la grande avenue du château. M. Grandson venait de rentrer ; en nous apercevant de loin , il s'est hâté de nous joindre pour voir comment était Amélie. Son inquiétude sur l'état de cette nièce chérie était visible; mais il craignait de l'affliger en la questionnant. Cette aimable femme s'est aperçue de ce qu'il éprouvait, et lui prenant la main d'un air caressant : « .Te suis mieux , mon oncle, lui a-t-elle dit, la promenade m'a faitdubien. — Est-il vrai, mon Amélie?

eh bien ! me voilà tout- à -fait heureux : si vous eussiez toujours été aussi triste, je n'aurais pas osé vous dire que je vous ai presque engagée, sans votre aveu, à être d'un petit voyage que mesdames de Kogent et d'Elmont doivent faire sur le lac Majeur et dans les îles Borromées : que M. "Watelin, arrivé de Paris depuis hier, nous accompagnera, et que c'est dans huit jours qu'on part. Mais, puisque vous êtes mieux, vous ne me dédirez pas, j'espère? — Ts'on, mon oncle, autant que je le puis, je veux tout ce qui vous fait plaisir. — Voilà bien mon Amélie! Ah! si ces sottes lettres de

Saxe ne venaient pas l'affliger Mais

laissons cela. Vous êtes aussi de la partie , iM. Semler ? — Moi , monsieur ? ~ Oui, j'ai promis aussi pour vous. — IMais mon départ est si prochain ? — Bah ! il est bien question de songer à partir quand on vous demande d'accompagner de jolies femmes dans un pays délicieux !

AMELIE :^IA^■SFIELD.

f]irest-ce qui vous presse ? Il serait singulier que vous vous lissiez prier quand Amélie a cède tout de suite. — J'irai, lui ai -je dit : cette dernière idée nie laisse sans courage ; j'irai encore

et de m'unir à elle en dépit de ma mère, de vous , et du cri de ma conscience.

Prenez-y garde, Adolphe, en dévoilant la vérité, vous brisez le dernier frein qui me retient encore. Tant que je suis li-

quelques jours de bonheur, et puis » bre, je peux vouloir être vertueux, mais

Je n'ai pas eu la force d'achever : un soupir d'Amélie m'a appris qu'elle avait fini ma phrase dans sa pensée. Douce sympathie ! accord délicieux ! pourquoi vous êtes -vous déclaré si tard ? Femme adorée ! objet du plus ardent amour !

oui, Adolphe, j'en conviens, c'est de l'amour qu'elle m'inspire, je le dis, je le répète, c'est le cri de moncreur, mais il n'en sortira pas. Je m'assoirai encore près d'elle, je respirerai le même air, j'entendrai sa voix touchante, je verrai ses yeux se fixer sur les n)iens avec embarras, avec trouble, peut-être avec tendresse, et je me tairai. Pendant ce court voyage, je m'enivrerai à ses côtés de tout ce que la passion , de tout ce que les désirs ont de plus dévorant, et je la fuirai pour toujours, n'emportant que l'amitié de celledont l'amour peut rendre un mortel plus heureux que tous les heureux de la terre et du ciel même. Alors, quoi que vous puissiez dire, Adolphe, t'aurai assez fait pour le devoir.

LETTRE XXXVIIL

ERNEST A ADOLPHE

Du château de Grandson, 4 mai.

Je reçois à l'instant votre lettre ; elle me surprend , elle m'offense : quels sont vos projets, Adolphe, et que prétendezvous faire.' Vous croyez-vous le droit d'agir pour moi dans une circonstance qui me regarde seul.' Je vous préviens que je ne le souffrirai pas impunément. S'il était possible que vous me trahissiez auprès de ma mère ou de IM. Grandson, et qu'Amélie apprît par l'un d'eux que c'est Ernest qui est auprès d'elle, comme elle croirait que je ne suis venu que pour la tromper, et que je ne suis resté que pour la séduire, plutôt que de lui laisser une semblable idée, je jure de ne plus la quitter, de m'attacher à son sort,

tremblez que je ne le veuille plus, si, m'enlevant la gloire de triompher seul d'un pareil amour, vous m'arrachez l'unique prix digne à mes yeux d'un tel sacrifice. Souvenez-vous, Adolphe, qu'il est des caractères dont on peut tout attendre en ne paraissant pas douter d'eux ; qui n'ont de force qu'autant qu'ils luttent sans soutien; qui, fiers de ce qu'ils peuvent être, s'offensent d'un secours, et, du moment qu'ils le reçoivent, abandonnent le combat, et se livrent à la séduction avec la même ardeur qui les y faisait résister. Vous me connaissez, Adolphe, vous savez si tel est mon caractère : maintenant, agissez comme il vous plaira; trahissez-moi, je vous le permets; trahissez-moi, je suis prêt à le désirer, puisque c'est le seul mojen de me donner à Amélie.

J'hésitais à aller aux îles Borromées; votre lettre m'a déterminé : je partirai, et, sans envelopper comme vous mes projets dans une mystérieuse obscurité, je vous déclare que, si vous exécutez votre téméraire menace, je suis aussi résolu à ne vivre que pour Amélie, que décidé à la quitter pour toujours si vous me laissez seul chargé du soin de répondre de moi. D'après cela, je crois pouvoir assez compter sur votre honneur et sur votre amitié pour ne pas craindre de continuer à vous instruire de tout ce qui se passera ici.

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