‹ Œuvres complètes de Mme Cottin (volume 2)Chapitre 2 sur 10 · LES EXILÉS DE SIBÉRIE · texte numérisé non relu

LES EXILÉS DE SIBÉRIE

JjA ville de Tobolsk, capitale de la Sibérie (i ) , est situéf sur les rives de l'Irtish ; au nord elle est entourée d'immen-

(i) La Sibérie est le pays le plus septentrional de l'empire de Russie, en Asie. Elle est Loiriée à Fest par la mer du Japon, au sud par la Tartarie chinoise, a l'ouest par la Russie européenne, et au nord par la Mer glaciale. Comme cette immense contrée , de plus de 2000 milles d'Ai-gleterre de longueur, n'a guère au-delà de trois millions cinrj cent mille habitans ; les empereurs de Russie y envoient tons les malfaiteurs de Fempire condamnés 'a l'exil par la sentence d'un tribunal, et toutes les personnes suspectes de crimes contre Tétat , très-souvent sans qu'elles subissent un interrogatoire ou qu'elles sachent la cause de leur exil. Les peupîtB qui habitaient la Sibérie; lorsqu'elle fut

sc^s forêts qui s'étendent jusqu'à la mer Glaciale. Dans cet espace de onze cents vers tes (i), on rencontre des montagnes arides, rocailleuses et couvertes de neiges éternelles ; des plaiîies incultes^ dépouillées, où, dans les jours les plus chauds de l'année, la teri'e ne dégèle pas à un piedj de tristes et larges fleuves dont les eaux glacées n'ont jamais arrosé une prairie^ ni vu épanouir une fleur. En

conquise en 1777 par le chef de kosaques Yermak , «•talent les Tartares , les Yogouls et les Ostiagues. JLa Sibérie est divisée en deux gouvememens, To- Lolsk et Irkutsk 5 les provinces subordonnées a ces deux gouverncmens sont celles de Tomsk, Kolbyvan, Nerischink , Yakutskj les deux principaux ilcuves sont l'Oby et le Yénisséi. Les personnes qui ne connaîtraient ce pays que par la description que 'M. Kotzebuë en a laite dans son ouvrage intitulé : l'Année la plus remarcjuahle de ma vie, n'en auraient qu'une idée inexacte. Il est évident que M. Kotzebuë n'a point observé le pays qu'il a parcouru : d'un bout a Tautre de l'ouvrage le romaiycicr a tenu la plume du voyageur.

(i) La verste est de trois mille cinq cents pieds anglais. On compte quatre verstes et demie par degré, en Russie. Les Russes mesurent la dist;aîce d'un point a un autre comme nous le faisons en France avec la lieue, et les Anglais à l'aide du RiiUe.

avançant davantage vers le pôle , les cèdres , les sapins ^ tous les grands arbres disparaissent; des broussailles d^ mélèzes rampans et de bouleaux nain»

deviennent le seul ornement de ces misérables contrées; enfin^ des marais chargés de mousse (i) se montrent comme le

(i) On confond généralement, sous te nom de mousses, trois familles de plantes que Linné a rangées dans sa cryptogamie : les mousses proprement dites qui sont pourvues de feuilles ; les lichens qui en sont privés , et les hépatiques , dont les unes ont des feuilles et se rapprochent des mousses , et les autres n'en ont pas et se rapprochent des lichens. Les Grecs les confondaient toutes sous le nom de hryori et de mnion , et les Latins sous celui da miisci. Les lichens sont des plantes dépourvues de fleurs, de feuilles et souvent de racines. Les uns sont une simple croûte qui couvre les pierres ^ d'autres , ime substance foliaire et membraneuse qui s'étend sur la terre ou sur le tronc des arbres ^ d'autres , des filamens cylindriques ou aplatis , sirîiptes ou articulés qui pendent aux branches ^ d'autres ont la forme de cornets ou 'de verres a pied ; d'autres enfin ont des ramifications ramassées en touffe ou écartées en tout sens , et ressemblent a de petits arbrisseaux. On aperçoit , sur diverses parties de leur surface , une farine qu'oa croit être la poussière fécondante^ et des verrues ou de petits boucliers d'une couleur vive qui sont le réceptacle des f];rains. Malgré les observations d'Edwig et d'Hoffman , on ne peu^ encore riea

dernier cfFort d'une nature expirante ; après quoi toute trace de végétation dis-

dir« de certain sur leur fécondation. Quoique le» petits corps contenus dans les tutercules reproduisent la plante , il n'est pas démontré que ce soient de véiitaLles graines, et non des espèces de tourgeons. Leur reproduction n'est peut-être qu'une simple évolution, comme dans les plantes vivipares. Ites hépatiques tiennent le milieu entre les lichens et les mousses. Les unes se présentetit sous la forme d'une expansion membraneuse j d''autres sont de petites herLes dont les rameaux nombreux sont appliqués les uns sur les autres , et tapissent les rochers et le tronc des arbres d'une verdure bronzé* ou d'une couleur de citron. Leurs étamines sont de petits corps vésiculeux placés dans des faussettes ou dans les plis et les sinuosités des feuilles. Leurs graines, renfermées dans des capsules qui s'ouvrent longitudinalement en plusieurs valves , sont garnies de fils élastiques roulés en spirale qui font un véritable ressort , et qui , en se déroulant , les lancent au loin. Ces capsules n'ont point d''opercule , et souvent point de coiffe. C'est par ces divers caractères qu'on les distingue des mousses. Celles qui ressemblent le plus aux lichens , en différent par toutes les parties de leur fructification , c'est-h-dire^ en ce qu'elles ont de vraies étamines et de vraies capsules. Les mousses proprement dites ont une racine, une tige plus ou moins courte, des feuilles alternes et persistantes, une capsule portée «ur un pédoncule plus on moins alongé. Celle capsule, a laquelle on a donné le nom d'urne k cause de sa forme , est couverte d'une coiffe et d'un

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paraît. Néanmoins c'esi là qu'au milieu des horreurs d'un éternel hiver, la na-

-opercule , et s'ouvre transversalement vers le sommet pour laisser échapper les graines. Les mousses sont ramassées en gazons et en touffes satinées, on étendues comme un tapis élastique sur la terre, les pierres et les Lois. Quelques-utes seulement croissent isolées sur le saLle et dans les eaux j il y en a peu d'annuelles. Leurs ovaires , ordinairement fécondés au commencement ou a la fin de l'hiver, ne parviennent a la maturité que l'année suivante j leur végétation paraissant suspendue pendant les chaleurs et les fortes gelées. Quoique desséchées depuis long-tems, elles revivent et reprennent leur faculté végétative lorsqu'on les humecte. Elles partagent cette propriété avec les hépatiques , les lichens et les algues j et c'est un rapport que ces plants ont avec quelques insectes, tels que le rotilere , qui, desséché sous la forme d'une pellicule , et dans un état de mort apparente pendant des mois entiers^ se ranime et agite ses antennes lorsque quelques gouttes de pluie baignent la poussière des toits dans laquelle il est enseveli.

Linné , en disposant les mousses en genres , d'après Dillenius ,j3rit les capsules pour les anthèscs. Il crut que les rosettes contenaient les graines , et que les globules renfermés dans les urnes étaient la poussière fécondante ou pollen. C'est Hedwig qui , aidé du microscope j et doué d'une rare sagacité , a démontré cette erreur. Il a vu les étamines lancer leur poussière , et paraître vides après l'avoir lancée : il a vu ensuite les ovaires fécondés^ d'abord presque imperceptibles, s'élever et grossir JTisqu'k

ture a encore des pompes magnifiques; c'est là que les aurores boréales sont

la maturité des graines. Enfin il a semé les graines, et il a obtenu des individus semblables , dont il a décrit la germination.

Les mousses , ainsi que les hépatiques et les lichenti, sont beaucoup plus communes dans les pays du nord. Elles fleurissent presque toutes pendant Fbiver C'est k cette époque que , la terre étant dépouillée de toute autre parure , elles lui en donnent une nouvelle. Elles occupent les lieux que les autres plantes ont délaissés. Les rochers , les troncs d'arbres , le sol le plus aride , sont couverts d'une multitude d'espèces qui attestent l'inépuisable fécondité et le travail continuel de la nature. Elles défendent les toits de cbaume de la dégradation que riiumidité y causerait , et de la destruction que produit le passage subit de la pluie a la sécheresse : elles les conservent pendant un grand nombre d'aunées 5 elles garantissent le tronc des arbres de la surprise du froid et de la gelée. Linné a eu tort de dire quMles en dévoraient là sève : ses racines sont superficielles et ne pénètrent point avant dans l'écorce comme celles des autres parasites. I^emonuier a même remarqué que lorsque les racines des arbres plantés dans un jardin rencontrent le tuf et qu'ils souffrent^ ils se couvrent de lichens et de mousses , ce qui est l'indication et non la cause de leur dépérissemefcit. Les mousses servent au^ peuples du nord pour matelasser les lits de leurs enfans , et elles sont pour cet usage bien supérieures a la paille et h toute espèce de tissu , parc€ qu'elle* absorbent l'humidité , ue se poiu*^-

fréquentes et majestueuses, et qu^embrassant l'Iiorizon en forme d'arc très-

rissent pas , et ne sont point attaquées par les insectes et les souris.

C'est du lycopode à massue , le même que Linné appelle lycopodium clavatiim , qu'on tire cette poussière inllammable , connue sous le iiom de souffre végétal, qui Lrûlé si rapidement et avec un «i grand écl'at , et dont on fait les gerbes et les torches lumineuse» qu'on agite impunément sur nos théâtres au milieu des matières les plus inflammahles. Cette poussière est contenue dans les capsulées dont le sonjmet de la plante est couvert au lems de la fructification ^ elle n'est point miscihle à Peau. Les femmes russes emploient dans leurs teintures le lycopodium complanatum de Linné (lycopode applati ) ; il donne aux étoffes une Leîle couleur jaune. Les capsules de Vhypnium rutabu- Ituni de Linné ont exactement le goût des huîtres , ce leur infusion a l'odeur de celle du fucus, connu sous le nom à'helmintocorton. Le polytric passe pour un puissant sudorifique ; le lycopode , appelé par Linné lycopodium selago , est un vomitif très-violent 5 d'autres sont regardés comme des contre-vers. La poussière du lycopode à massue , appliquée extérieurement, passe pouj: le spécifique du plica polonica.

Ce n'est pas ici le lieu Je parler du lycopoide de l'Inde , gravé dans le jardin du Malabar , tom. 12 , fab. 14 7 6^ connu dans le pays sous le nom de Tamapouel, ce qui signifie la plante admirable. Cette plante est célébrée comme possédant des vertus ^merveilleuses, et suvtK>ut comme ua aphrodisiaque^

clair, cVgù partent des colonnes de lumière mobile , elles donnent , à ces régions liyperborëes ; des spectacles dont les merveilles sont inconnues aux peuples du Midi. Au sud de Tobolsk s'étend le cercle d'Ischim ; des landes, parsemées de tipmbeaux et entrecoupées de lacs amers , le séparent des Kirguis y peuple nomade et idolâtre. A gauche , il est borné par llrtish , qui va se perdre, après de nombreux détours , sur les front ères de la Chine, et à c roi te par le Tobol. Les rives de ce fleuve

JLes Lichens vivent jusque sur les sonm^ets granitiques des montagnes primitive© où aucun autre végétal ne peut txisLer. Us s'implantent dans les rochers les plus durs , les corrodenr , y creusent dés fossettes, les rendent propres a retenir ia poussière qui flotte dans Pair , et h recevoir des semences dans les inégalités pratiquées à leur surface. On mange le lichen islandicus de Linné, bouilli dans du lait ; on fait un gruau pour le potage , une farine qu'on met dans le pain, et une eiceîlecte gelée pectorale. Mais le iii hcn rangiferinus est la . production la plus utile des pays du nord. 11 couvre de ses touffes hlanches les co)ines glaiseuses et les Tïjontnî^ncs escarpées de la Laponie et du Groenland. CY'st la nourriture des rennes qui le cherchent et le hroutent sous la neige, où il ne cesse de végéter. On sait que les troupeaux de rennes sont Tuui-

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sont nues et stériles-, elles ne présentent à l'oeil que des fragmens de rocs bridés , entassés les uns sur les autres , et surmontés de quelques sapins-, à leur pied, dans un angle du Tobol , on trouve le village domanial de Saïmka *, sa distance de ToboLsk est de plus de six cents verstes. Placé jusqu'à la dernière limite du cercle, au milieu d'un ipsijs désert, tout ce qui l'entoure est sombre comme son soleil , et triste comme son climat.

Cependant le cercle d'Iscbim est surnommé Pllalîe de la Sibérie, parce qu'il

que licbesse des I.apons 5 ces peuples, privés de nos animaux domestiques et des produits de l'agriculture et du commerce , par la rigueur et la durée de rhiver, trouvent en eux toutes les ressources que nous fournissent nos Lœufs,. nos chevaux et nos bre- Lis. Ainsi , sans ce lichen , les régions "voisines du cercle polaire seraient inabitées.

Les lichens sont le genre le plus nombreux et le plus répandu sur la surface du globe. La simplicité de leur organisation les rend propres a vivre également dans les cavernes , sur les njontagnes couvertes de neige , sur les rochers arides , sur les pics brûlés par le soleil et battus par les vents ^ et dans ces lieux où ils appellent seuls TaUention du botaniste, et lui rappellent les fleurs les plus brillantes, par l'éclat et la varif té des couleurs dont ils sont enrichis.

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a quelques jours d'été, et que l'hiver n'y dure que huit mois : mais il y est d'une rigueur extrême. Lèvent du nord qui souffle alors continuellement, arrive chargé des glaces des déserts arctiques , et en apporte un froid si pénétrant et si vif, que, dès le mois de septembre, le Tobol charrie des glaces : une neige épaisse tombe sur la terre , et ne la quitté plus qu'à la fin de mai. li est vrai qu'alors, quand le soleil commence à la fondre, c'est une chose merveilleuse que la promptitude avec laquelle les arbres se cou virent de feuilles et les champs de verdure : deux ou trois jours suffisent à la nature pour faire épanouir toutes ses fleurs. On croirait presque entendre le bruit de la végétation j les chatons des bouleaux exhalent •une odeur de rose; le sytise velu s'empare de tous les endroits humides ; des troupes de cigognes, de canards tigrés (i), ■p— ■ " I ' ■ I I I ■ I I ■

(i) La nature a couvert l'estomacli de cette espèce de canard, connu parmi nous sous le nom ô.^eider, et que Linné appelle anas mollissima , de ce duvet élastique, si^fcliaud, si léger, que nous appelons édredon 5 le plus esliaié est cehû

d'oies du Nord (l) , se jouent à la surface des lacs; la grue blanche s'enfonce dans les roseaux des marais solitaires, pour y faire son nid qu'elle natte industrieusement avec de petits joncs 5 et dans les bois, l'écureuil volant , sautant d'un arbre à l'autre^ et fendant l'air à l'aide de ses pattes et de sa queue chargée de laine, va ronger les bourgeons des pins et le tendre feuillage des bouleaux. Ainsi pour les êtres animes, qui peuplent ces froides contrées , il est encore d'heureux jours; mais pour lç« exilés qui les habitent, il n'en est point, La plupart de ces infortunés demeu-

qiie roiseaii s'arrache pour garnir son nid , et qu'on recueille dans le nid même.

(i) Cet oiseau, que Buffon appelle le grand Mancliot, porte, au lieu d'ailes, deux espèces de membranes qui lui tombent de chaque côté, comme de petits bras. 11 est de la taille de l'oie 5 son cou est gros et court > sa peau dure et épaisse 5 il a le corps revêtu d'un duvet pressé , offrant toute l'apparence d'un poil serré et raz , sortant par pinceaux courts de petits tuyaux luisans, et qui forment comme une cotte de maille impénétrable a. Teau. Il habite les mers australes, et se trouve sur la plupart des portions de terre les plus avancées Terii le pôle antartique^

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relit dans les villages qui bordent le fleuve^ depuis Tobolsk jusqu'aux limites du cercle d'Iscliim : d'autres sont relégués dans des cabanes au millieu des cLamps. Le gouvernement fournit à la nourriture de quelques-uns; ceux qu'il abandonne vivent deleuis chasses d'hiver : presque tous sont en ces lieux l'objet de la pitié publique , et n'y sont désignés que par le nom de malheureux. A deux ou trois verstes de Saïmka , au milieu d'une forêt marécageuse, et remplie de flaques d'eau, sui* le bord d'un lac circulaire, profond et bordé de peupliers noirs et blancs, habitait une famille d'exilés. Elle était composée de trois personnes, d'un homme de quarante-cinq ans , de sa femme et de sa (ille, belle^ et dans toute la fleur de la jeunesse.

Renfermée dans ce désert, celte famille n'avait de communication avec personne; le père allait tout seul à la chasse; jamais il ne venait à Saïmka, jamais on n'y avait vu ni sa femme ni sa fille ; hors une pauvre paysanne Tartare qui les servait^ nul être au moude

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ne pouvait entrer dans leur cabane. On ne connaissait ni leur pairie^ ni leur naissance, ni la cause de leur châlinicnl : le gouverneur de Tobolsk en avait seul le secret , et ne l'avait pas même confié au lieutenant de sa jurisdiction établi à Saïmka. En mettant ces exilés sous sa surveillance, il lui avait seulement recommandé de leur fournir un logement commode , un petit jardin , de la nourriture et des vêtemens, mais d'empêcher qu'ils n'eussent aucune communication au-dehors , et surtout d'intercepter sévèrement toutes les lettres qu'ils hasarderaient de faire passer à la cour de Russie.

Tant d'égards d'un côté, et de l'autre tant de rigueur et de mystère, faisaient soupçonner que le simple nom de Pierre Springer qu'on donnait àrexiié, (utcliait un nom plus illustre, une infortune éclatante, un grand crime peut-être, ou peut-être une grande injustice.

Mais tous les efforts pour pénétrer ce seèret ayant été inutiles, bientôt la curiosité s'éteignit, et l'intérêt avec elle. On cessa de s'occuper d^inforturiés qu'on

ne voyait point , et on finit même par les oublier tout à fait : seulement, loi'sque quelques chasseurs se répandaient dans la foret, et parvenaient jusque sur les bords du lac, s'ils demandaient le nom deshabitans de cette cabane : ce sont des malheureux^ leur rcpondaiton. Alors ils n'en demandaient pas davantage 5 et s'éloignaient émus de pitié , en se disant au fond du cœur : Dieu veuille les rendre un jour à leur patrie ! Pierre Springer avait bâti lui-même sa demeure; elle était en bois de sapin et couverte de paille-, des masses de rochers la garantissaient des rafales du vent du nord et des inondations du lac. Ces roches^ d'un granit tendre, réfléchissaient, en s'exfoîiant, les rayons du soleil; dans les premiers jours du printems on voyait sortir de leurs fentes des familles de champignons, les uns d'un rose pâle, les autres couleur de soufre ou d'un bleu azuré , pareils à ceux du lac Baikal ; et, dans les cavités oii les ouragans avaient jeté un peu de terre, des jets de pins et de sorbieis s'empressaient d'enfoncer leurs racines €t d'élever leuï's jeunes rameaux.

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Du côté méridional du lac, la forêt n'était plus qu'un taillis clair-semé , qui laissait apercevoir des landes immenses^ couvertes d'un grand nombre tle tombeaux ; plusieurs avaient été pillés y et des ossemens de cadavres étaient épars tout autour; reste d'une ancienne peuplade q^ui serait demeurée éternellement dans l'oubli^ si des bijoux d'or, renfermés avec elle au sein de la terre, n'avaient révélé san existence à ravarice.

A l'est de cette grande plaine , une petite chapelle de bois avait été élevée par des chrétiens ; on remarquait que de ce côté, les tombeaux avaient été respectés, et que, devant cette croix qui rappelle toutes les vertus, l'homme n^avait point osé profaner la cendre des morts. C'est dans ces landes ou steppes , nom qu'elles portent en Sibérie, que, durant le long et rude hiver de ce climat , Pierre Springer passait toutes ses matinées à la chasse : il tuait des élans qui se nourrissent des jeunes feuilles de trembles et de peupliers, n attrapait quelquefois des mai-

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très zibelines, ass z rares dans ce caftton, et plus souvent des hermines qui y sont en grand nombre : du prix de leur fourrure, il faisait venir de Tobolsk, des meubles commodes et agréables pour sa femme, et des livres pour sa fille. Les longues soirées étaient employées à Finslruction de la jeune Elisabeth. Souvent assise entre ses parens, elle leur lisait tout haut des passages d'histoire ; Springer arrêtait son attention sur tous les traits qui pouvaient élever son âme; et sa mère^ Phédora, sur tous ceux qui pouvaient l'attendrir. L'un, lui montrait toute ia beauté de la gloire et de l'héroïsme; l'autre, tout le charme des senlimens pieux et de la bonté modeste. Son père lui disait ce que la vertu a de grand et de sublime; ^a mère, ce qu'elle a de consolant et d'aimable : le premier lui apprenait comment il faut la révérer , celle-ci comment il la faut cliérir.

De ce concours de soins, il résulta un caractère cçymcRçi^eux j sensible, qui, réunissant l'extraordinaire énergie de Springer à Tangélique douceur de Plio-

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dora, fut tout à la fois noble et fier comme tout ce qui vient de l'iionneur, et tendre et dévoué comme tout ce qui vient de l'amour.

Mais quand les neiges commençaient à fondre, et qu'une légère teinte de verdure s'étendait sur la terre , alors la famille s'occupait en commun des soins du jardin : Springer laboui^ait les plateâ bandes; Phédora préparait les semences, et Elisabeth les confiait à la terre. Leur petit enclos était entouré d'une palissade d'aulnes , decornouillers blancs , et de bourdaine , espèce d'arbrisseau fort estimé en Sibérie, parce que sa fleur est la seule qui exhale quelque parfum. Au midi, Springer avait pratiqué une espèce de serre^ où il cultivait, avec un soin particulier, certaines fleurs inconnues à ce climat; et quand venait le moment de leur floraison, il les pres-^ sait contre ses lèvres, il les montrait à sa femme, et en ornait le front de sa fille, en lui disant : « Elisabeth^ » pare -toi des fleui's de ta patrie^ ». elles te ressemiblent; comme toi elle»

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» s'embellissent dans l'exil Ali? puisses- » tu n'y pas mourir comme elles ! »

Hors ces instans d'une douce émotion , il était toujours silencieux et grave : on le voyait demeurer, des heures entières , enseveli dans une profonde rêverie, ass s sur le même banc, le»

yeux tournés ver» le même point , poussant de profonds soupirs que les caresses de sa femme ne calmaient pas, et que la vue de sa fille rendait plus amers. Souvent il la prenait dans ses bras , la pressait éli^oitement sur son cœur, et puis tout à coup la rendant à sa mère , il s'écriait : « Emmène , )) emmène celte enfant, Pliédora; sa » détresse, la tienne me fei*ont mou- » rir : ah ! pourquoi as-tu voulu me » suivre? si tu m'avais laissé seul ici, )) si tu ne portais pas la moitié de mes » mauK , si je te savais tranquille et » honorée dans ta patrie, il me semble » que je vivrais dans ce désert sans » me plaindre. » A ces mots, la tendre Phcdoia fondait en larmes • ses regards, ses paroles , ses actions , tout en elle décelait le profond amour qui l'atta-

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cliait à son époux. Elle n'aurait pu vivre un seul jour loin de lui, ni se trouver malheureuse quand ils étaient toujours ensemble. Dans leur ancienne fortune peut-être que de grandes dignités, d'illustres et dangereux emplois le tenaient souvent éloigne d'elle, dans iVxil ils ne se quittaient plus. Ah ! si elle avait pu ne pas s'affliger du cha-*v grin de son époux, peut-être auraitelle aimé leur exil.

Pliédora , quoiqu'âgée de plus de trente ans, était belle encore ; également dévouée à son époux, à sa fille, et à son Dieu, ces trois amours avaient gravé sur son front des charmes que le tems n^efface point. On y lisait qu'elle avait été créée pour aimer avec innocence, et qu'elle remplissait sa destinée. Elle s'occupait à préparer ellemême les mets qui plaisaient le plus à son époux ; attentive à ses moindres désJrs, elle cherchait dans ses yeux ce qu'il allait vouloir , pour l'avoir fait avant qu'il l'eût demandé. L'ordre^ la propreté, l'aisance même régnaient dans leur petite demeure. La plus grande

pièce servait'decliamhreauxdeuxepoux; un grand poêle recliaiiffait-, les murs enfumés étaient ornés de quelques broderies et de divers dessins de la main de Phédora et de sa fille; les fenêtres étaient en carreaux de verre, luxe assez rare dans ce pays, et qu'on devait au produit des cliasses de Springer. Deux cabinets composaient le reste de la cabane ; Elisabeth couchait dans l'un, l'autre était occupé par la Jeune paysanne tartare, et par tous les ustensiles de cuisine et les instrumcns du jardinage.

Ainsi la semaine se passait dans ces soins intérieurs, soît à tisser des étoffes avec des peaux de rennes, ou à les doubler avec d'épaisses fourrures ; mais quand le dimanche arrivait, Phédora soupirait tout bas de ne pouvoir assister à l'office divin , et passait une partie de ce jour en prières. Prosternée devant Dieu et devant une image do saint Basile, pour lequel elle avait une profonde vénération, elle les invoquait en faveur des objets de sa tendresse; et si chaque jour sa dévotion devenait

plus vive, c'est qu'elle avait toujours éprouvé qu'à la suite de ces pieux exercices, son cœur, plus éloquent^ savait mieux trouver les pensées et les expressions qui pouvaient consoler son époux.

Elevée dans ces bois sauvages depuis l'âge de quatre ans, la jeune Elisabeth lie connaissait point d'autre patrie :

elle trouvait dans celle-ci de ces beautés que la nature offre encore même dans les lieux qu'elle a le plus maltraités , et de ces plaisirs simples que les cœurs innocens goûtent partout. Elle s'amusait à grimper sur les rochers qui bordaient le lac, pour y prendre des œufs d'éperviers et de vautours blancs, qui y font leurs nids pendant l'été. Souvent elle attrapait des ramiers au filet ^ et en remplissait une volière -, d'autres fois elle péchait des corrassins qui vont par bandes^ et dont les écailles pourprées, collées les unes contre les autres^ paraissaient à travers les eaux du lac comme des couches de feu recouvertes d'un argent liquide. Jamais, durant son heureuse enfance, il ne lui vint dans

la pensée qu'il pouvait y avoir un sort plus fortuné que le sien. Sa santé se fortifiait par le grand air, sa taille se développait par l'exercice, et sur son visage où reposait la paix, de Tinnocence^on voyait chaque jour naître un agrément de plus. Ainsi , loin du monde et des hommes, croissait en beauté cette jeune vierge pour les yeux seuls de ses parens, pour l'unique charme de leur cœur-, semblable à la fleur du désert, qui ne s'épanouit qu'«^n présence du soleil, et ne se pare pas moins de vives couleurs^ quoiqu'elle ne puisse être vue que par l'astre à qui elle doit la vie.

11 n'y a d'affections tendres et profondes que celles qui se concentrent sur peu d'oh}(^;s : aussi Elisabeth, qui ne connaissait que ses parens, et n'aimait qu'eux seuls dans le monde, les aima avrc passion : iU étaient tout pour elle, les protecteurs de sa faiblesse^ les compagnons de ses jeux, et son unique société. Elle ne savait rien qu'ils ne lui eussent appris : ses amusemens, «es talens, son instruction, elle leur devait tQUtj et^ voyant que tout lui venait

d'eux, et que par elle-même elle ner pouvait rien^ elle se plaisait dans une dépendance qvi'ils ne lui faisaient sentir que par des bienfaits. Cependant, quand la jeunesse succéda à Tenfance, et que la raison commença à se déve-* lopper, elle s'aperçut des larmes de sa mère, et vit que son père était malheureux. Plusieurs fois elle les conjura de lui en dire la cause , et ne put en obtenir d'autre réponse, sinon qu'ils pleuraient leur patrie ; mais pour le nom de cette patrie et le rang qu'il» y occupaient, ils ne lui confièrent jamais, ne voulant pas exciter de douloureux regrets dans son^ âme, en lui apprenant de quelle hauteur ils avaient été précipités dans l'exil. Mais depuis le moment qu'Elisabeth eut découvert la tristesse de ses parens, ses pensées ne furent plus les mêmes, et sa vie changea entièrement. Les plaisirs dont elle amusait son innocence perdirent tout leur attrait; sa basse-cour fut négligée; elle oublia ses fleurs , et cessa d'aimer ses oiseaux. Quand elle venait sur le bord du laC; ce n'était plus pou,r jeter Tha-

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meçon ou naviguer dans sa petite nacelle , mais pour se livrer à de longues méditations , et réfléchir à un projet qui était devenu l'unique occupation de son esprit et de son cœur. .Quelquefois, assise sur la pointe d'un rocher, les yeux fixés sur les eaux du lac , elle songeait aux larmes de ses parens et aux moyens de les tarir : ils pleuraient une patrie. Elisabeth ne savait point quelle était cette patrie; mais puisqu'ils élaient malheureux loin d'elle, ce qui lui importait était bien moins de la connaître que de la leur rendre. Alors elle levait les yeux au ciel pour lui demander du secours , et demeurait abîmée dans une si profonde rêverie^ que souvent la neige tombant par flocons, et le vent soufflant avec violence, ne pouvaient l'en arracher. Cependant ses parens l'appelaient-ils, aussilôt elle entendait leur voix, descendait légèrement du sommet des rochers, et venait recevoir les leçons de son père^ et aider sa mère aux sojns du ménage : mais\ auprès d'eux, comme eu leur absence, en s'occupant d'une lecture comme en

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tenant l'aiguille , dans le sommeil et dans la veille , une seule et unique pensée la poursuivait toujours; elle la gardait religieusement au fond de son cœur , décidée à ne la révéler que quand elle serait au moment de partir.

Oui 5 elle voulait partir, elle voulait s'arracher des bras de ses parens pour aller seule à pied jusqu'à Pétei\sbourg demander la grâce de son père : tel était le hardi dessei n qu'elle avait conçu, telle était la téméraire entreprise dont ne s'effrayait point une jeune fille timide. En vain elle ejitrevoyait de grands obstacles ; la force de sa volonté^ le courage de son cœur et sa confiance en Dieu la rassuraient^ et lui répondaient qu'elle triompherait de tout. Cependant quand son projet prit un caractère moins vague , et qu'elle cessa d'y réfléchir pour songer à l'exécuter, son ignorance l'effraya un peu : elle ne savait seulement pas la route du village le plus voisin j elle n'était jamais sortie de la forêt: Comment trouverait- elle son chemia jusqu'à Pétersbourg ? Comment se ferai t-elle entendre en voyageant au mi-

lieu le tant de peuples dont' la langue lui était inronnue? Il lui faudrait tv)Ujours vivre d^aumônes. Pour s'y résoudre, elle appelait à son aide riiumililé qu'ellf^ lenail de la religion de sa mère ; mais elh^ ava't si souvent entendu son père se plaindre de la dureté des homnus ^ cju' lie appréhendait beaucoup le mal: eur d'avoir à olliciier leur pi(ié» Elle eonn tissait trop la tendresse de ses parenspourfe flatterquMs faciliteraient son départ; ce n'était pas à eux qu'elle pouvait avoir recours. Mais à qui s'adressrr flans ce désert où elle vivait séparée du reste du monde? et dans cette caban( dont l'entrée élait interdite à tous les humains, comment attendre un appui ? C( pendant elle ne désespéra pas d'en ti*ouverun: le souvenir d'un accident dont son père avait pensé être la victime, lui rappela qu'il n'est point de lieu si sauvage où la Providence' ne puisse entendre les prières des malheureux et leur envoyer des secours.

Il y avait quelques années que dans une chasse d'hiver, sur le haut des âpres rochers qui bordent le Tobol, Springer

avait été délivré d'un péril imminent par l'intrépidité d'un jeune homme. Ce jeune homme était le fils de M. de Smoloff, gouverneur de Tobolsk ; il venait tous les hivers pousuivre les élans et les martres dans les landes d'Ischim y et combattre l'ours des monts Ouralsks dans les environs de Si>ïnika. C'est dans cette dernière chasse , la plus dangereuse de toutes, qu'il avait rencontré Springer , et qail lui avait sauvé la vie. Depuis ce moment le nom de Smoloif n'était prononcé dans la demeure des exilés qu'avec respect et x^econnaissance, Elisabeth et sa mère regrettaient vivement de ne point connaître leur bienfaiteur, de ne pouvoir point lui offrir leur bénédiction ; chaque joui" elles priaient le ciel pour lui ; chaque année^ quand elles entendaient dire que les chasses d'hiver avaientv recommencé ^ elles se flattaient qu'il viendrait peutêtre dans leur cabane; mais il n'y venait point : Feutrée lui en était interdiiQ comme à tout le monde ^ et il ne son^ geq.it point à trouver cet ordre rigou-

reux, car il ne savait pas encore ce que renfermait cette cabane.

Cependant^ depuis qu'Elisabeth avait senti U difficulté de sortir de son désert sans un secours humain , sa pensée se reportait plus souvent sur le jeune Smoloff. Un pareil protecteur l'aurait délivrée de toutes ses-craintes , aurait levé tous les obstacles. Qui mieux que lui pouvait l'éclairer sur les détails de la route de Saïmka à Pélersbourg ^ lui indiquer la plus sûre voie de faire passer une requête à l'empereur-, et si sa fuite irritait le gouverneur de Tobolsk; qui mieux qu'un fils^ se disait-elle, saura désarmer sa colère, émouvoir sa pitié, et l'empêcher de punir mes parens, en les rendant responsables de ma faute ?

C'est ainsi qu'elle calculait tous les avantages qui lui reviendraient d'un semblable appui ; et , en voyant l'hiver s'approclier , elle résolut de ne pas laisser passer le tems des chasses, sans s'informer si le jeune Smoloifétait dans le canton , et sans chercher les moyens Je le voir et de lui parler.

Sprîngei^ avait été si touché des terreurs de sa femme et de sa fille au récit du danger qu'il avait couru, que, depuis cette époque, il leur avait promis de ne plus retourner à la chasse aux ours , et de ne s'écarter de la forêt que pour poursuivre Fécurueil et Therniine.

Malgré cette promesse, Phédora ne pouvait plus le voir s'éloigner sans effroi, et, jusqu'à son retour, elle demeurait inquiète et tremblante, comme si cette absence eût été le présage d'un grand malheur.

Une neige très-épaise, et durcie par un froid de plus de trente degrés, couvrait la terre ; on était en plein hiver , lorsque, dans une belle matinée de décembre, Springer prit son fusil pour aller chasser dans la steppe. Avant de partir, il embrassa sa femme et sa fille, et leur promit de revenir avant la fin du jour: mais l'heure passa, la nuit s'approchait, et Springer ne revenait point. Depuis l'événement qui avait menacé sa vie^ c^était la première fois qu'il manquait d^exactitude/ et les frayeurs

3o ÉLISABETTÏ.

(le Pliéclora furent sans bornes : tout en cliercliant à les calmer^ El'sabeth les partageait; elle voulait aller au secours de son père , et ne pouvait se résouflre à quitter sa mère en pleurs. Jusqu'à cet instant^ Phédora, délicate et faible , n'avait jamais été au-delà des rives du lac ; mais la violence de son inquiétude lui persuada qu^elle aurait des forces pour suivre sa fille, et aller chercher son ëpoux. Toules deux sortirent ensemble , et marchèrent vers la lande à travers le taillis. L'air était très-froid^ les sapins paraissaient des arbres de glace;, un givre épais s'élait attaché à chaque rameau et en blancliissait la superficie ; unç brume sombre couvrait riioi izon ; l'approcl.e de la nuit donnait encore à tous ces objets une leint^^ plus lugubre^ et la neige, unie comme un miroir , faisait chanceler àchaquepas la faible Phédora.

Elisabeth 5 élevée dans ces climats, et accoutumée à braver les froids les plus rigoureux , soutenait sa mère et lui pré-tait sa force. Ainsi on voit un arbre transplanté hors de sa patrie^ languir

ELISABETH. 3i

dniis une terre étrangère , tandis que le jeune rejeton qui naît de ses racines^ habitué à ce nouveau sol, élève des jets vigoureux, et, en peu d'années , soutientlesbrar)cljesdu tvonc qui l'a nourri, et protège de son ombre Tarbre qui lui donna la vie. En approchant de la plaine^ Phédora ne pouvait plus marcher ; Elisabeth lui dit : « Ma mère, le jour \a fi-^ n nix^ , repose-toi icij, et !aiss( -moi aller » seule jusqu'à la lisière de la foi et; si » nous attendions plus long-ttms .^ la » nuit m'empêcherait de distinguer » mon père dans la lande. » Phédora s'appuya contre un sapin , et laissa partir sa fille. En peu d'instans celle-ci eut atteint la plaine ; les tombeaux dont elle est couverte y forment d'assez hauts monticules. Debout sur l'up d'eux , Elisabeth , le cœur navré , les yeux pleins de larmes, regardait si elle n'apercevait pas son père; elle ne voyait rien ^ tout était solitaire , silencieux, et l'obscurité commençait à unir le ciel et la terre. Cependant un coup de fusil, parti à peu de distance ^ lui rend toutes ses es^

32 iLISAl^ETH.

pérance^s. Ce bruit, qu'elle n'entendit jamais que de la main de son père , lui paraît vin signe assuré que son père est là ; elle se précipite de ce côte. Derrière une masse de rochers die voit un ^om me courbé à demî , et qui paraissait chercher quelque cijose par terre; elle lui crie: « Mon père , mon père^ est-cetoi ? )) Cet homme se retoxirne -, ce n'était point Springer : son vi-age était jeune ^ beau , et à l'aspect d'Elisabeth , il exprima une grande surprise. « Vous )) n'êtes point mon père, reprit -elle )> avec douleur ; mais ne l'avez-vous » point vu dans la steppe, ne pouvez- » \ous me dire de quel côté je pourrai s ); le trouver? — Je ne connais point » votre père, répondit -il ; mais je sais » qu'à cette heure-ci vous ne devez point 5) rester sevile dans cette lande ; vous y )) courez plusieurs dangers , et vous de-

» vez craindre — Ah ! intcrrompit-

» elle , je ne crains rien dans le monde » que de ne pas trouver mou père. »

En parlant ainsi , elle élevait vers le ciel ses yeux^ dont la fierté et la tendresse^

ÉLISABETri. 33

le courage et la douleur peignaient si bien son âme et semblaient présager sa destinée. Le jeune homme eu fut ému :

il croyait rêver; il n'avait rien vu, ja-* mais rien imaginé de pareil à Elisabeth. Il lui demanda le nom de son père.

)> Pierre Spriager, lui dit-elle. — Quoi ! » s'écria-il y vous êtes la lille de Texilé » de la cabane du lac? Ti^anquillisez- » vous , je connais votre père ; il n'y a » pas une heure que jeTai quitté ; il a )> fait un détour pour se rendre dans sa » demeure -, mais il doit y être arrivé )) maintenant. » Elisabeth n'en écoute pas davantage; elle court vers le lieu où elle a laissé sa mère; elle l'appelle <avec des cris de joie , afin que ?-a voix la rassure avant même qu'elle ait pu lui parler; elle ne la li^ouveplus : éperdue, elle fait retentir la foret du nom de ses parens. Du côté du lac, des voix lui répondent ; elle double le pas , elle arrive, et, sur le seuil de la cabane , elle voit sou père et sa mère ; ils lui tendent les bras, elle s'y jette : en s'embrassant , ils s'expliquent j chacun d'eux était revenu

dans la chaumière par un chemin diffexeul ; mais les voilà réunis, les voilà tranquilles. Alors seulement Elisabeth s'aperçoit que le jeune homme Ta suivie : Springerle regarde , le reconnaît ^ et lui dit avec un profond regret : « Il » est bien tard , M. de 8moloiF; et ce- » pendant vous savez qu'il ne m'est pas » permis de vous ofFrr un asile , même )) pour une seule nuit. — M.deSmo- }) loffl s'écrieni Llisabeih et sa mère, » notre libéralrur , c'est lui qui est ici?» Et toutes d'eux tombent ensemble à ses pieds. Phédora les baigne de pleurs ; Elisabeth lui dit : « M. de Smoloff , de- » î uis trois ans que vous avez sauvé )> la vie de mon prre, nous n'avons pas » passé un seul jour sans deminderà 7> Dieu de vous bémr. — \h ! il vous » a (^ntenrlue, puisqu'il m'a envoyé ici, » rép >nd le jei ne ht)mme avec une prop fonde émotion , car le peu que j'ai :o fait ne méiitait assurémenl pas un » ) pareil prix. »

G^pf^ndant il était fort tard ; une pro-r fonde obscurité enveloppait toute Uf<v*

iLlSABETH, ^5

rêt; le retour à Saïmka au milieu de la nuit n'était pas sans danger, et Spn'nger ne pouvait se résoulre à refuser riiospilalité à son libérateur; mais il avait promis, sur la foi de Flionneur, au gous^er rieur de Tobolsk , de ne recevoir personne dans sa demeure, et il lai était affreux de manquer à un pareil serment. Il pjoposa au jeune liomnie de l'accompagner jusqu'à Saïmka. « J'allu- » merai un flambeau ^ lui dit-il ; je con- » nais les détours de l a foi-êt, les marais, » les stagnes d'eau (i) qu'il faut éviter; 5) je marcherai le premier. » Piicdora effrayée se jeta au-devant de lui pour l'arrêter. Smoloff priL la parole : « Per- )> mettez-moi, Monsieur, lui dit-il, de » resLer dans votre cabane jusqu'au )) jour ; je sais quels sont les ordres de » mon père, et les motifs qui l'oblic^ent » à vous montrer tant de rigueur : mais )> je suis sur qu'il me permettrait en » en cette occasion de vous délier de

(i) Lfis stagues d'eau, au lieu de dire ie$ e&u% jfttagnautes.

35 iLISABETIÏ.

» voire serment, et je vous réponds de j> reveair bientôt vous remercier de sa » part de l'asile que vous m'aurez ac- » cordé. )) Springer prit alors la main du jeune homme, il entra avec lui dans la cabane , et tous deux s'assirent près du poêle, tandis que Pbcdora et sa fille préparaient le souper.

Elisabeth était vêtue selon l'usage des paysannes tartares,. avec un court jupon rouge relevé sur le côté; la jambe couverte d'un pantalon de peau de renne, et les cheveux tombant en tresses jusque sur ses talons; un corset étroit et boutonné sur le côté laissait voir toute l'élégance de sa taille^ et ses manches retroussées jusqu'au coude ne dérobaient point la beauté de ses bras. La simplicité de son costume semblait rehausser encore la dignité de son maintien, et tous ses mouvemens étaient accompagnés d'une grâce que SmolofF admirait avec une sijigulière émoîion, et dont il ne pouvait détacher ni ses regards ni son cœur. Elisabotli ne le regardait pas avec moins de plaisir - mais

ÉjLISABETfï. 57

âans ce plaisir tout était pur ^ il ne venait que de la recounaissance iju'elle Jui devait, et des espérances qu'elle fondait sur lui. Dieu lui-même , qui sonde jusqu'aux derniers replis du cœur^ u'aurait pas trouve dans celui d'Elisabeth un seul sentiment qui ne se r^pp.rtât à ses parens ^ et qui ne fut entièrement pour eux. Pendant le souper, le jeune Smoloff dit aux exilés qu'il n'était que depuis trois jours à Saïmka j qu'il avait appris que des loups affamés ravageaient tout le canton , et qu'avant peu ou ferait une chasse générale pour les détruire.

A cette nouvelle ^ Pliédora se pressa contre son époux en pâlissant : « Vous » nuirez point, j'espère, lui dit- elle, à » cette chasse dangereuse ; vous n'exy> poserez pas voire vie , votre vie , le » plus précieux de mes biens ! — Hélas i » Phédora, que dites -vous? reprit » Springer avec un sentiment d'amer- » tume. Qu'est-ce que ma vie? sans moi » seriez- vous ici? savez -vous ce qui » vous rendrait la liberté , à vous et à » notre enfant ? le savez- vous? » Sa femme l'interrompit par wn^ cri dou-

38 Elisabeth.

loureux : Elisabeth quitta sa place , vint auprès de son père , lui prit la main , et lui dit : « Mon père y tu le sais^ )) élevée dans ces forêts, je ne connais » point d'autre patrie ; ici , à tes côtés , )) ma mère et moi nous vivons lieu- » reuses : mais j'atteste son cœur » comme le mien , que dans aucun lieu » de la terre nous ne pourrions vivre -» sans toi, fût-ce dans ta patrie. — )) Entende^c-vous , M. de SmoloiOF^ réi) pliqua Spriiiger ; vous croyez que » de telles paroles devraient me con- » soler , et elles enfoncent au contraire » lepoignai*d plus avant dans mon sein : 3) des vertus qui devraient faire ma » joie , font mon désespoir^ quand je » pense qu'à cause de moi, elles de- 3) meureront ensevelies dans ce désert ; ^) qu'à cause de moi Elisabeth ne sera » point connue , ne sera point aimée. » La jeune fille l'interrompit vivement par ces mots : « O mon père ! me voici » entre ma mère et (oi , et tu dis que je » ne serai point aimée ? » Springcr, sans pouvoir modérer sa douleur, continua ainsi : « Jamais tu ne jouiras de

iLISABETH. Sg

» ce plaisir que je te dois; jamais la » voix d'un enfant adoré ne te fera )) entendre de si douces paroles : tu » viveras seule ici , sans époux , sans » famille, comme un faible oiseau » égaré dans le désert. Innocente vic- » time , tu ne connais point les biens )) que tu perds ; mais moi qui ne peux » plus te les donner , j'ai tout perdu » Pendant cette scène, le jeune SmolofF avait essuyé ses larmes plus d'une fois; il voulut parler , sa voix était altérée. Cependant il dit : « Monsieur, dans la }> triste place qu'occupe mon père , )) vous devez croire que je ne suis pas » étranger au malheur; souvent j'ai » parcouru les divers cercles de son » vaste gouvernement : que de larmes » j'ai recueillies ! que de douleurs soli- )) taires j'ai entendu gémir! J'ai vu, )) j'ai vu dans les déserts de Taffreux » Beresof^ des infortunés qui vivaient » sans amis , sans famille ; jamais ils » ne recevaient une tendre caresse, » jamais une douce parole ne réjouisn sait leur coeur : isolés dans le monde , » séparés de tout, ils n'étaient pas seu-

4a ELISABETH.

» lement exilés ^ ils étaient mallieu- » reux, — Et quand le ciel t'a laissa » ta fille , interrompit Phédora, d'un 3) ton de reproche et d'amour, tu dis que 7). lu as tout perdu ; si le ciel te l'ôtait , )) que dirais-lu donc? « Springer tpessaillit : il prit la main de sa fille, et la serrant sur son cœur avec celle de sa femme , il répondit en les regardant toutes deux : a Ali ! jele sens^ je n'ai pas D) tout perdu i>

Quand le jour parut ^ le icune Smoloff prit congé des exilés- Elisabeth le voyait partir avec regret , car elle était impatiente de lui révéler son projet, de lui demander sa protection ; elle n'aVait pas trouvé un moment pour lui parler en parlirulier, ses parens ne l'avaient pas quittée, et elle ne voulait pas s'expliquer devant eux : elle espéra qu'en le voyant souvent, elle trouverait l'occa- :^ion de Tentretru-r. Aussi lui dit-elle très- vivement : « Ne rev* end rez- vous >^ pa^ , Monsieur ? Ah ! promettez-moi > que ce iour-ci n'est pas le derni(roù » 'aurai vu le sauveur de mon père, n Spnngex lut surpris de ces paroles ^ sux'-n

ELISABETH. 4jC

tOHt cle l'air dont elles étaient prononcées ;une secrète inquiétude le saisit. Il se rappella. les ordres du gouverneur et assura qu'il n'y désobéirait pas deux fois. Snioioirréj)ondit qu'il était certain d'obtenir de son père une exception pour lui , et que dès ce jour même il allait retourner à Tobolst; pour Li solliciter. « Mais , Monsieur^ continua- t-il, » en réclamant ses bontés pour moi, » ne lui dirai-je rien pour vous ? ne se- )) rai-je pas assez heureux pour vousser- )) vir ? n'avez-vous rien à lui demander ? » — Rien^ Monsieur, répliqua Sprin- )i ger d'un air grave. » — Le jeune homme baissa tristement les yeux vers la terre, et puis s'adressant à Phédora , il lui fit la même question. — a Monû sieur ^ répondit-elle, je voudrais qu'il » me donnât la permission d'aller tous j> les dimanches entendre la messe à ï> Saïmka avec ma fille. » SmolofF s'en-gagea à la lui faire obtenir, et s'éloigna, emportant toutes les bénédictions de la famille et les vœux secrets d'Elisabeth pour son prompt retour. En s'en retour-*uant, il n'était occupé que d'elle-, il

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