‹ Œuvres complètes de Mme Cottin (volume 2)Chapitre 4 sur 10 · Imprudente, rein'end Springer,^ tu · texte numérisé non relu

Imprudente, rein'end Springer,^ tu

y> parles d^aller retrouver ta mère, sais- )) tu seulement si le retour est pos- » sible , et si ta faiblesse résistera à la )) violence de la tempête, quand M, de M Smoloff et moi n'y avons échappé » que par miracle?— Essayons^ répond- » elle : j'ai pi us de force que tu ne crois; 3) je suis bien aise que tu t'en assures ;, » et que tu voies toi-même ce que je » puis faire pour consoler ma mère. »

En parlant ainsi , ses yeux brillent d'un si grand courage ^ que Springcr voit bien qu'elle n'a point abandonné son projet; elle s'appuie sur le bras de son père , elle s'appuie aussi sur celui de SmoloiF : tous deux la soutiennent^ tous deux garantissent sa tête, en la couvrant de leurs vastes manteaux. Ah ! c'est bien alors que Smoloff ne peut s'empêcher d'aimer ce tonnerre, ces vents épouvantables qui font chanceler Elisabeth , et l'obligent à se presser contre lui. Il ne craint point pour sa propre vie qu'il exposerait mille fois pour prolonger de pareils momens; il ne craint point pour celle d'Elisabeth , il esl sûr de la sauver : dans l'exaltation qui le possède,

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il défierait toutes les tempêtes de pouvoir Fen empêcher.

Cependant le ciel ne menace plus, les nuages s'ëclaircissent, ils cessent de fuir avec une eflFrayante rapidité* le vent tombe et s'appaise ; le cœur de Springer se rassure , celui de Smoloff gémit. Elisabeth dégage son bras; elle veut marcher seule; elle veut braver^ aux yeux de son père, ce reste d'orage qui agite encore les aii*s; elle est fière de ses forces , elle éprouve une sorte d'orgueil à les montrer à son père; elle espère le convaincre qu'elle n'en manquera point pour aller chercher sa grâce^ fallût-il aller la chercher à l'autre extrémité du monde.

Phédora les reçoit tous trois dans ses brasj en bénissant le Dieu qui les ramène, et console sa fille des larmes qu« sa fille vient de lui coûter; elle fait sécher ses bottes de poil d'écureuil , lui ôte son bonnet fourré , et peigne ses longs cheveux. Ces soins maternels, si simples et si tendres, qu'Elisabeth l'e— çoit tous les joui-s^ et dont son cœur «st tous les jours plus toughé^ émeuvent

virement le ieune SmoloflF; il sent qu'il est impossible d'aimer Elisabeth sans aimer aussi sa mère, et qu'au bonheur d'être l'ëpoux de cette jeune fille, tient un bonheur presqu'aussi grand , celui d'elre le fils de Phédora.

L'orage était entièrement dissipé, le ciel était serein, la nuit s'approchait. Springer prit la main du jeune homme^ la serra avec un sentiment douloureux et tendre, et lui rappela qu'il était tem.sde partir. Alors seulement Elisabeth apprit qu'il était venu pour la dernière fois-, elle rougit et se troubla : « Quoi! î) lui dit-elle^ ne vous reverrai- je plus? )) — Ah! rcpond-il, avec une grande )) vivacité, tant que je serai libre, et » aussi long-tems que vous habiterez )) ces déserts, je ne quitte plus Saïmka : » je vous verrai dans la foret, dans la » plaine, sur les bords du fleuve; je » vous verrai partout. » Il s'arrête subitement, surpris lui-même de ce qu'il éprouve et de ce qu'il exprime; mais il n'a point été compris par Elisabeth : dans ce qu'il vient de dire, elle n'a vu que la certitude de pouvoir bientôt lui

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confier ses projets*, et, rassurée par celte espérance, elle le voit partir avec moins de regret.

Quand le dimanche fut arrivé, Elisabeth et sa mère se préparèrent de bonne heure à partir pour Saïmka.

Springer leur dit adieu, le cœur un peu serré; depuis leur exil, c'était la première fois qu'il restait seul dans sa chaumière : mais il sut déi'ober son émotion à leurs yeux, et les bénit d'une voix calme, en les recommandant aux bontés du Dieu qu'elles allaient implorer. Le tems était beau, la route leur parut courte; la jeune paysanne tartare leur servit de guide dans la foret et jusqu'au village de Saïmka. En entrant dans l'église , les regards de tout le monde se tournèrent vers elles ; mais elles ne tournèrent les leurs que vers Dieu.

Le cœur plein d'une égale piété, la lête baissée, elles s'avancèrent vers Tautel , se prosternèrent humblement, prononcèrent les mêmes vœux en faveur du même objet, et si ceux d'Elisabeth furent plus étendus que ceux de sa

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mère, Dieu ne les entendit pas moi]is.

Pendant tout le tems de la cérémonie, cette jeune fille ne leva pas le voile qui couvrait son visage; sa pensée, toute à Dieu et à son père, ne fut pas même jusqu'à celui dontellealtendaitdu secours.

Le pieux concert de toutes les voix qui se réunissaient pour chanter Fh^^^mne divin , lui fit une impression profonde, et qui tenait de Textase -, elle n'avait jamais entendu rien de pareil ; il lui semblait voir les cieux ouverts et Dieu luimême lui présenter un de ses anges pour la conduire pendant sa route. Cette vision ne cessa qu'avec la musique.: alors seulement Elisabeth leva la tête , et le premier objet qu'elle vit fut le jeune Smoloff debout à quelques pas , le dos appuyé contre un pillier , et les yeux fixés sur elle avec la plus tendre expression. Elle crut voir l'ange que Dieu venait de lui promettre, l'ange qui devait l'aider à délivrer son père ; elle le i^egarda avec beaucoup de reconnaissance.

SmolofFfut ému-, ce regard lui semblait d'accord avec ce qu'il trouvait dans sou propre cœur.

En sortant de Féglise ^ il proposa à Phédora de la reconduire dans son traîneau jusqu'à l'entrée de la foret; elle y consentit avec joie : c'était un moyen de retrouver plus tôt son époux ; mais Elisabeth éprouva un véritable chagrin de cet arrangement. En marchant à pied, elle se flattait de trouver le moment de parler en secret à SmolofT: dans un traîneau cela devenait mpi ss ble. Fuuvait- «tlle s'ouviir devant samëre^qui^ n'ayant aucune idée de son projet , le repousserait avec effroi, et défendrait au jeune homme d'y donner le moindre encouragement? t'ependant allait-elle encore perdre cetlc occasion favorable, cette occasion peut-être unique , de révéler son projet à Smoloff ? Le trouble^ l'incertitude agitaient son cœur ; déjà le traîneau touchait aux premiers arbres de la forêt \ Smoloff lui-même avait déclaré ne pouvoir pas aller plus loin. Cependant, ne pouvant se résoudre à quitter sitôt Elisabeth , il poussa jusqu'aux bords du lac j mais là il fallut s'airêter. Phédora descendit la première ; en lui donnant la main il lui dit ; « Ne venez-

» VOUS pas VOUS promener ici qiielque- )) fois ? » Elisabeth , qui descend après sa mère, répond d'une voix basse et précipitée : « Non pas ici ; mais demain , î) demain, dans la petite chapelle de la )> plaine. » Elle venait de donner un rendez vous; mais elle ne le savait pas î elle croyait n'avoir parlé que pour sort père; et, en voyant dans les yeux de Smoloff qu'il avait entendu sa prière, une douce joie éclata dans les siens.

Tandis que sa mère et elle marchent vers leur cabane, Smoloff s'en retourne seul à travers la forêt, plongé dans les plus délicieuses rêveries» Après ce qu'il vient d'entendre, comment ne serait-il pas sûr d'être aimé d'Elisabeth ? Et, avec ce qu'il connaît d'elle , comment ne serait-il pas transporté de son bonheur ?

Ce ne fut point avec le trouble d'une démarche hasardée,, mais avec toute la sécurité de l'innocence qu'Elisabeth se rendit le lendemain à la petite chapelle de bois. Sa marche était plus légère, plus rapide ; elle faisait les premiers pas vers la délivrance de son père. Le soleil jetait sa lumière sur une plaine de

neige ; mille glaçons attachés aux arb3?e3 niullipliaientsa brillante image sous toutes les formes et dans des miroirs de toutes les grandeurs : mais cet éclat si divin et si purélait moins pur et moins divin que le cœur d'Elisabeth. Elle entre dans la chapelle ; SniololT n'y est point encore: ce retard la trouble, un léger nuage paraît dans ses yeux. Ah ! ce n'est ni la vanité , ni l'amour qui l'y place. En ce moment, ni les faiblesses ni^les passions ne peuvent s'élever jusqu'à Eli- 5;abeth -, mais elle craint qu'un accident, une circonstance imprévue n'arrêtent les pas de celui qu'elle attend. Inquiète, elle demande à I3ieu de ne pas prolonger plus long-tems l'incertitude où elle vit. Tandis qu'elle ])rio, Smoloffaccourt; il est surpris qu'elle l'ait devancé^ il s'était hâté beaucoup. On va vite sans doute quandc'est la passion qui entraîne^ mais Elisabeth venait de prouver en ce jour que la vertu qui court à son devoir, peut aller plus vite encore.

En voyant SmolofF, elle lève les yeux et les mains au ciel , et se tournant ensuite vers lui avec une grâce vive et tou-

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cliante : « Ali ! Monsieur , lai dit-elle, )) avec quelle impatience je vous atten - » dais ! » Ces mots, l'expression de ses regards , ce rendez-vous ^ l'exactitude qu'elleamise à s'y rendi*e ;, tout confirme au jeune homme qu'il est aimé; il va aussi dire qu'il aime, elle ne lui en donne pas le tems : « Monsieur Smo- » loff, s'écrie- t-elle j, écoutez-moi ; j'ai » besoin de vous pour sauver mon père^ » promettez-moi votre appui. » Ce peu de mots confond toutes les idées du jeune homme: troublé, confus, il pressent sa ^méprise ^ mais n'en aime pas moins Elisabeth. Il tombe à genoux ; elle croit que c'est devant Dieu : non , c'est devant elle ; il jure d'obéir. Elle reprend ainsi : « Depuis que j'ai commencé » à me connaître, mes parens ont été » ma seule pensée, leur amour mon uni- » que bien^ leur bonheur le but de ma » vie entière. Ils sont malheureux^ » Dieu m'appelle à les secourir , et il ne » vous a envoyé ici que pour m'aie! er à » remplir ma destinée. M. de SmoloiF, » je veux aller à Péteisbourg deman- ^ dcr la grâce de mon père. » Il fit un

geste de surprise comme pour combattre ce projet ! elle se bâta d'ajouter : » Je » ne pourrais vous dire moi-même de- » puis quel tems cette pensée est entrée » dans mon esprit; il me semble que je ^j) Tiii reçue arec la vie, que je l'ai su- » cée avec le lait; elle est la première » dont je me souvienne , elle ne m'a ja- » mais quittée : je m^endors, je m'é- » veille, je respire avec elle ; c'est elle » qni m'a toujours occupée auprès de )"> vous ; c'est elle qui m^amènt^ ici ; c'est » elle qui m'insp re le courage de ne x> craindre ni la fatigue, ni la misère, » ni la mort, ni les rebuts; c'est elle » qui me ferait désobéir à mes parens » s'ils m^ordonnaient de ne pas partir. » Vous voyez, M. de Smoloff, qu'il se- » rait inutile de me combattre, et que ); de pareilles résolutions ne peuvent » être ébranlées . » Pendant ce discours, les tendres espérances du jeune homme s'étaient toutes évanouies ; mais il goûtait jusqu'à rivresse le sentiment de l'admiration j et l'héroïsme de cette jeune fille lui arrachait des larmes aussi douces peut-être que celles de Taniour.

« Ali ! lui dit-il, lieui-eux ^ mille fois w heureux que vous m'ayez choisi pour » vous entendre ^ povir vous aider ; mais » vous ne connaissez point tous les obs-

» tacles — Deux seuls m'ont inqtiié-

» tce, interrompit-elle, et il n'y a peut- )> être que vous au monde qui puissiez )> les lever. Pailez , parlez, lui dit-il ^^ » impatient d'obéir : que pouvez-vous » demander qui ne soit au-dessous de » ce que je voudrais faire? •— Ces obs- » tacles, les voici , répondit Elisabeth :: » j'ignore la route que je dois prendre, » et je ne .suis pas sûre que ma fuite n& )) nuise pas à mon père; il faut donc que » vous m'indiquiez mon chemin , les » villes que je trouverai sur mon pas- » sage, les maisons hospitalières qui re- »■ cueilleront ma misère , le moyen le » plus sûr de faire passer ma requête à » l'empereur -, mais, avant tout , il fau^t » que vous me répondiez que votre pèrç » ne punira pas le mien de mon ab- » sence. » Smoloff en répandit. — « Mais » Elisabeth, ajouta-t-il, savez- vous à » quel point l'empereur est irrîté con- » tre votre père ? savez-vous qu'il le re-

garde comme son pins mortel ennemi?

— J'ignore , dit-elle , de quel crime on peut l'accuser \ je ne connais encore ni son vrai nom, ni sa patrie, mais je suis sûre de son innocence. •— Qvioi ! repartit SmolofF, vous ne savez point quel était le rang de votre père, ni le nom que vous lui rendrez?

— Non, je ne le sais point, lépondit-elle. — O fille élonnante ! s'ëcriat-il , pas vm mouvement d^orgueiJ, de vanité dans ton dëvoùment ; tu ne sais point ce que tu vas reconquérir : tu n'as pensé qu'à tes parens; mais qu'est-ce que la grandeur de ta naissance devant celle de ton âme?

qu'est-ce auprès de tes sentimens que le nom des.... ? — Arrêtez , interrompit-elle vivement ; ce secret est celui de mon père , et je ne dois l'apprendie que de lui. — Ellearaison, repartit Smoloff dans une sorte d'enthousiasme ; rien n'est assez bien pour elle quand elle peut encore faire mieux, x)

La jeune fille reprit la parole pour lui demander quand il lui donnerait les lumières dont elle avait besoin pour sa

ELTSABETÏI. J l

.foute. « levais y travailler, lui dit-il - » mais, Elisabeth, croyez* vous que » vous puissiez traverser les trois mille » cinq cents verstes qui séparent le cer- » cle d'iscliini de la province d'Ingrie, » seule , à pied , sans secours ? — Ah ! » s'ëcria-t~elle en se prosternant devant » l'autel , celui qui m'envoie au secours » de mes par eus ne m'abandonnera pas. » SmoloflP, les yeux pleins de larmes, lui répondit après un moment de silence ; « Il est impossible que vous songiez à » une telle entreprise avant les beaux » jours -, maintenant elle serait impra- » ticable. Voici la saison où les traîna- » gcs vont être interrompus , et où vous )) seriez inondée dans les forêts humides )) delà Sibérie; je vous reveri-ai dans )> quelques jours, Elisabeth , alors seule- » ment Je po;irrai vous dire tous ce que » je pense d'un projet qui m'a trop ému » pour que j'aie pu le juger. Je retourw nerai à Tobolsk, je veux parlera mon » père.... Mon père est le meilleur des )) hommes; il y aurait bien plus d'in- » fortunés ici s'il n'y commandait pas. » liCs grandes actions plaisent à son

rj2 jELISABETH.

)) cœur : il n'est pas libre de vous aider, )) son devoir le lui défend-, inais^ je ?) TOUS le jure, il ne punira pas votre » père d'avoir donné le jour à une fille » si vertueuse. Ali! qu'il s'ënorgueille- V) rait au contraire de vous nommer la >) sienne ! Elisabeth ^ pardonnez , c'est » malgré moi que mon cœur se déclare : » je sais bien qu'il ne peut y avoir de » place dans le vôtre pour un autre sen- » timent que pour celui qui l'occupe , » je n'attends donc rienj mais, s'il vient X) un jour où. vos parens rendus à leur » patrie soient iieureux , et vous tran- » quille ^ souvenez- vous alors que dans 3) ces déserts SmoloflF vous vit , vous » aima^ et qu'il eût préféré y vivre » obscur et pauvre avec Elisabeth , fille » d'un exilé , à tous les honneurs que » le monde pourrait lui offrir. » Il ne peut achever, des larmes étouffent sa voix; lui-même s'étonne d'une si extraordinaire émotion ; car jusqu'alors il n'avait jamais été faible, mais jusqu'alors il n'avait point aimé.

Cependant, Elisabeth est demeurée immobile- l'idée d'uu autre amour que

iLISABETH. «g

l'amour filial lui paraîtsi nouvelle , qu'à peine elle la conçoit : peut-être lui eûtelle paru moins étrange, si son cœur avait eu de la place pour la recevoir ^ peut êlre que si elle avait vu ses parens heureux, Smoloff aurait été aimé • s'ils le sont un jour, peut-être i'aimera-telle : mais , tant qu'ils seront dans Fin-fortune, elle demeurera fidèle à sa pieuse passion : pour en contenir deux, le cœur humain, tout vaste qu'il est, ne l'est point encore assez.

Elisabeth n'a jamais vécu dans le monde , elle en ignore les usages et les bienséances; cependant^ une sorte de pudeur, qui eo>t comme l'instinct de la vertu, lui apprend q u'après Paveu qu'elle vient d'entendre , une jeune fille ne doit point rester seule avec le jeune homme qui l'a osé Taire ; elle marche vers la porte, elle va sortir Smoloff, qui voit son dessein , lui dit : « Elisabeth , -v>us » auiai-je offensée ; ah ! j'atteste ce Dieu » ici pré^eni, que s'il y a de l'amour » dans mou cœur, il n'y a pas moins » de respect ; il sait que, si vous me » l'ordonnez ^ je puis me tdre et mou-

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