‹ Œuvres complètes de Mme Cottin (volume 2)Chapitre 5 sur 10 · iLlSABCTH · texte numérisé non relu

iLlSABCTH

» r ir : comment donc , Elisabetli , pour- » rai-je vousav )ii ofFensëe ? — Vousne » m'avez point ofFensée, répondit-elle » avec douceur; mais je ne suis venue » ici que pour vous parler en faveur de » mes parens : maintenant que vous » m'civez entendue , je n'ai plus rien à » vous diiCj et je vais les retrouver. — » Eh bien, noble fille , retourne à ton » devoir; en m'associanl à lui ^ tu m'as » rendu digne de toi ; et loin de jamais » songer à t'en écarter, même dans ma » plus secrète pensée , je ne vais m'oc- » cuper que de t'aidera le remplir. »

Alors il lui pi omit de lui rc me ttre le dimanclie suivant, à l'église de Saïmka, toutes les notes ef h s renseignemens dont elle aurait besoin pour l'exécution de son projet ; et ils se séparèrent.

Qunvid le dimanche arriva, Elisabeth suivit sa mèi'e avec joie à Saïmka ; elle était impatiente de retrouver Smoloff, et de recevoir enfin toutc^s les insiruclions qui allaient laciliter son départ. Cependant la cérémonie fini , et 8mololT ne parut point; Elisabeth devint inquiète, Pendaut que sa mère priait

ÊLI^ABÈTlt. y 5

encore , elle cl r manda à une vieille femme si M, de Smoloil n'était pasdans l'église; on lui répondit que non, et qu'l était parti depuis deux jours pour Tobolsk. Ace mot, Elisabeth fut frappée d'une véritable douleur : l'objet de ses plus chers désirs s<unblait toujours fuir de devant elle au mom'^nt oi\ elle se croyait prête à l'citt» indre. Miilo craintes funestes la troublèrent: puisque Smoloff avait quitté Saïmbi sans se souvenir de sa promesse, qui lui réfondât qu'il s'en souviendrait à Tobolîïk? et alors quel serait son recours? Cette pensée la fioui suivit tout le jour^ et le soir, accablée d un cha^^rin d'autant plus cruel qu'elle en p )rtait s aile tout le poi Is, et qu'elle employait tout son courage à le dérober aux yeux de ses parens, elle se retira de bonne heure dans son pet t réduit, afin de se livrer du moins sans contrainte à l'inquiétude qui la tourmentait. Aussitôi qu'elle fut sortie, Phédora pencha sa tête sur le sein de son époux, et lui d t : « Ecoute » la sollicitude qui pèse sur mom coeur* » N'as-tu pas remarqué le changement

j6 ELISABETH.

)) de notre Elisabelli'? Près de nous elle » est pensive : le nom de Smoloff la fait » rougir , son ab>ence Fi ri quiète ; ce ma- » tin à l'église elle était préoccupée^ ses » regards erraient de tous côtés; je l'ai » entendue demander si Smoloff n'était » point à Saïmka, et elle est devenue » pâle comme la mort, quand on lui a » (ht qu^il était parti pour Tobolsk. O » Stanislas ! je m'en souviens, dans ces » ji urs qui précédèrent celui ou j ) de- )) vinstùn heureuse épousa, c'est ainsi » que je rougissais quand on me parlait » de toi; c'est ainsi que mes yeux te » cherchaient partout ^ etqu^ils se rem- )) plissaient de larmes qnand ils ne te » rencontraient pas... Héias! ces symp- » tomes d'un amour qui ne devait point » finir, comment ne les veirais-je point » svec tt rreur dans l'âme de ma fille ? )) elle n'est pas destinée à être heureuse » comme sa mère. — Heureuse, reprit (( Spr:n:^er avec amertume! heureuse )) dans le désert^ dans Texil ! — Oui, )) dans le désert j dans l'exil, inlerrom- » p t vivrmt^nl Phédora , heurense parw tout où l'on aime » Et ses bras ser-

ïèrent son cpoux contre son sein. Mais bientôt, revenant à la première pensée qui roccupait, elle dit : « Je crains que )) mon Elisabeth n'aime le jeune Smo- )) loff; toute charmante qu'elle est, ce- )) pendant il ne verra en elle que la fiUe )) d'un pauvre exilé ; il la dédaignera^ )) et mon unique enfant, née de mon )) sang, nourrie de mou lait, mourra )) comme sa mère avec son amour... »

En parlant ainsi, elle pleurait, et la vue de son époux quilaconsale de toul^ ne pouvait la consoler du malheur de sa fille. Springer réfléchit un moment^ puis il répondit : « Phédora , ma bu n- )> aimée, calme tes craintes; j'ai étu- » dié aussi notre Elisabeth; peut-être )) ai-je vu plus avant que toi dans sou )^ âme; une autre pensée que celle de )) SmolofiF l'occupe toute entière , j'en )) suis sûr; je suis sûr aussi que si nous » la voulions donner à Smoloff, il ne la )) dédaignerait point, même dans ce 3) désert, et ce sentiment le rendrait di- )) gne de l'obtenir, si jamais.... Non, )) Elisabeth ne restera pas toujours daiis 3) ce désert; elle ne demeurera pas in-

» connue, elle ne sera pas malheureme^ » cela est impossible : tant de vertus sur » la terre annoncent une justice dans le » ciel; tôt ou tard elle se montrera. »

Depuis leur exil , c'était la première fois que Spring( r n'avait pas désespéré de l'avenir. Phédora eh conçut les plus doux présages ; et, rassurée par les paroles de son époux ^ elle s'endormit paisiblement entre ses bras.

Pendant deux mo's, Elisabeth alla cliaque dimanche à Saïmka, s'alttndant toujours à y trouver SmtjlufF. Ce fut eu vain : il ne parut plus, et même elle apprit qu'il avait quitté Tobolsk. Alors toutes ses espérances l'abandonnèrent, elle ne douta plus que SmolofiFne l'eût entièrement oubliée; et plus d'une fois elle versa sur cette pensée des larmes a mères, dont la plus pare innocence n'aurait pu lui faire un reproche. Vers la fin d'avril, un soleil plus doux venait de' fondre les dernières neiges; les îles sablonneuses des lacs commençaient à se couvrir d'un peu de verdure -, l'aubcpine épanouissait srs grosses lioupes blanches, semblables à des iloconsd'unc

neige nouvelle, et la campanule avec ses boutons d'un bleu pal ■ , le vélai* qui élève ses feuilles en forme de lance , et Farmoise cotonneuse , tapissaient le pied des buissons. Des nuëes de merles noirs s'abattaient par Ir "Upes sur les arbres dépouillés ^ et inlerro;n paient les premiers le morne silence de Fliiver ; déjà sur les bords du fleuve voltigeait ça et là le beau canard de Perse , couleur de rose, avec son bec noir et sa hupe sur sa tête , qui , toutes les fois qu'on le ti re, jette des cris perçans, même lorsqu'on l'a manqué; et dans les roseaux des m a-*' rais accouraient des bécasses de Ion te espèce, les 'unes noires avec des becs jaunes, les autres liantes en jambes avec un collier de plume. Enfin , un printems prématuré sembla t s'annoncera la Sibéiie, et Elitabcth ^ pressentant tout ce qu'elle allait perdre , si elle manquait une année si favorable pour son voyage, prenait la résolution hardie de poursuivre son projet, et de ne compter, pour en assurer le succès, que sur elle et sur Dieu.

Un matin, Springer s'occupait à la-^

8o ELISABETH.

bourer son jardin; assise près de lui, Elisabeth le legardait en silence; il ne lui avait point confié encore le secret de son infurlune^ cl elle ne recln reliait plus cette confidence. 11 s'était élevé dans son âme une sorte detendi'e fierté, qui lui faisait désirer de ne connaître les malheurs de ses parens, que quand elle sellait au moment départir, et de n'entendre Je récit de tout ce qvi'ils avaient perdu que quand elle pourrait leur répondre : Je vais tout vous rendre. Jusqu^à ce jour, elle avait compté sur les promesses de SmolofF, et c'était là-dessus qu'elle avait Tonde des espérances raisonnables; mais, après les espérances raisonnables , il en est d'autres encore , et ce furent celles-là qui la déterminèrenià parier. Cependant ^ avant de commencer^ elle repasse dans sa tête toutes les object ons qu'on va lui faire, tous les obsiach s qu'on va lui opposer : ils M)nt terrbhs , elle le sait, Smolofl'le lui a dit, et elle est bicji sûre que la tendresse de s s parcns les exagérera encore. Que répoiuha t-r lie à leurs frayeurs, à leurs ordres, à leuï*s prières?

ELISABETH. Si

Que réponc!ra-t-elle 5 quand ils lui diront que les joies de la pairie ne sont rien pour eux au prix de l'absence de leur enfant? Un instant elle oublie que son père est auprès d'elle, et tout en larmes , elle tombe à genoux, en demandant à Uieu de lui accorder l'éloquence nécessaire pour persuader ses parens.

Springer, qui l'entend pleurer > se retourne, court à elle, la prend dans ses bras, et lui dit : a Elisabeth , qu'as-tu? )) que veux-tu? Ali ! si ton cœur est dé- 3) chiré, pleure du moins dans le sein )) de ton père. — Mon père , répond- » elle, ne me retiens plus ici; tu sais )) que je veux partir ; permets-moi de » partir; je le sens, c'est Dieu lui- )) même qui m'appelle.,.. )> Elle ne peut achever. La jeune Tartare accourt : « M. de Smoloff, lenr dit-elle, voici t( M. de SmolofF ». Elisabeth jette un cri de joie , serre les deux mains de son père contre sa poitrine, en ajoutant : « Tu le vois bien , c'est Dieu lui-même }) qui m'appelle ; il envoie celui qui peut )) m'ouvrir les chemins, il n'y a phis )) d'obstacles. O mon père! tc^ heureuse

Sa iblSABETH.

» fille brisera ta chaîïie )). Sans attendre sa réponse, elle court au-devant de Smoloff • elle rencontre sa mère, elle la serre dans ses bras, l'entiaîne en s'écriant : « Viens, ma mère, il est revenu! M. de )) SmolofF est ici )). Elle entrent dans leur chambre , et y trouvent un homme de cinquante ans, en habit d'uniforme, et suivi de plusieurs officiers. La mère et la fille s'arrêtent avec surprise. «Voici « M. de SmolofiF, leur dit la jeune Tarie tare ». A ces mots, toutes les espé— rauce* qui venaient de rentrer dans le cœur d'Elisabeth, l'abandonnent une seconde fois; elle pâlit ^ ses yeux se remplissent de larmes. Phédora, frappée de la vivacité de cette impression, s'approche de sa fille, se place devant elle, afin de cacher son trouble; heureuse, si, en lui donnant sa vie, elle avait pu la délivrer de la funeste passion dont elle la croyait dévorée.

Le gouverneur de Tobolsk fit élo'gner sa suite; et, dès qu'il fut S( ul avec les exilés , il se tourna vers Springer , et lui dit : (( Monsieur, depuis que la pru- )y diCnce detla cour de Russie a cru de-

ï) voir vous envoyer ici , voîci la pre- )) inière fois que je viens visiter ce cer- )) cle éloigne; ce devoir m'est doux, )) puisqu'il me permet de montrer à un )) illustre proscrit toute la pai^t que je )) prends à son infortune ; je gémis que }) ce même devoir me défende de le se- )) courir et de le protéger. )>

— (( Je n'attends rien des hommes?

«Monsieur, interrompit fioidement )) Springer; je ne veux point de leur « pit é , et je n'espère rien de leur jus- )) tice : lieurenx dans mon malheur de )) ce qu'ils m'ont placé aussi loin d'eux , » je passerai mes jours dans ces déserts }) sans me plaindre. — Ah! monsieur, )) reprit le gouverneur avec émotion, )) pour un homme comme vous, vivre )) loin de sa patrie est un affreux destin ! )) — Il en est un plus affreux encore , )> monsieur le gouverneur, i-epartit )) Spriuger, c'est de mourir loin d'elle )). Il n'acheva point-, s'il eût ajouté un mot, peut-être eûl-il versé une larme , et IMlustre infortuné ne voulait pas se montrer moins grand que son malheur.

Elisabeth, cachée derrière sa mère ^ re-

gardait timidement par -dessus son épaule si l'air et la pliysionomie du gouverneur aiiuojiçaient assez de bonté pour qu^elleosât s'ouvrir à lui. Ainsi la craintive colombe, avant de sortir de son nid, élève sa lête entre les feuilles, et regarde long-temps si la pureté du ciel lui pro-^ met un joiir serein.

Le gouverneur la remarqua^ il la reconnut ; son fils lui avait souvent parlé d'elle-, et le porti^ait qu'il en avait fait, ne pouvait ressembler qu'à Elisabeth.

n Mademoiselle, lui dit- il, mon fils v^ous )) a connue ; vous lui avez laissé des sou- )) v^enirs ineffaçables — Vous a-t-il dit^ )) monsieur, qu'elle lui devait la vie de )) son père , intcirompil vivement Pbé- )) dora? — Non, madame, l'épondft le » gouverneur*, mais il m^a dit qu'elle )) donnerait la sienne pour son père et )) pour vous. — Elle la donnerait, re- )) prit Springer , et celte tendjesse est le ;) seul bien qni nous reste, le seul que )) les hommes ne pourront jamais nous )) ravir. »

Le gouverneur détourna la tête avec émotion : après un court silence, il re-

EXISACETH. 85

prit la parole , en s'adressant à Elisabeth. — « Mademoiselle , il y a deux i> mois que mon fils, ëlaiit à Saïmka, » reçut l'ordre de Tempereur de partir î) sur-le-cliamp pour rejoindre l'armée )> qui se rassemblait en Llvonie ; il fali> lut obéir sans délai. Avant de me )î quitter, il me conjura de vous faire 3) passer une lettre : cela était impossi- )> ble. Je ne pouvais , sans me comproi) mettre, en charger personne; je ne î) pouvais que vous la donner moi-même: )) la voici. )) Elisabeth la prit en rougissant; le gouverneur vit la surprise de SCS parens, et s'écria : a heureux le père , » heureuse la mère dont la fille ne leur » cache que de semblables secrets ! »

Alors il rappela sa suite, et, devant elle , il dit à Springer : a Monsieur, les ordres 3) de mon souverain me prescrivent )) toujours de vous empêcher de rece- V voir personne ici ; cependant, je suis 3) informé que de pauvres missionnaires, )) revenant des frontières de la Chine, )) doivent traverser ces montagnes ; s'ils )) viennent frapper à votre cabane, et )) vous demander pour une nuit l *hospi-

i> talite, il vous sera permis de la leur îi donner. »

Quand le gouverneur fut parti , Elisabeth demeura les yeux baissés , regardant sa leitre , et n'osant l'ouvrir. « Ma « fille 5 lui dit Springer, si tu attends » ae ta mère et de moi la permission » de lire ce papier, nous te la donnons w . Alors, d'une main tremblante, Elisabeth brisa le cachet de la lettre , la parcourut tout bas^ et s'interrompit plusieurs fois par des exclamations de reconnaissance et de joie. A la fin, ne pouvant plus se contenir, elle se prccipila sur le sein de ses par ns. « Le mo- » ment est venu, leur dit-» lie; tout fa- }) vorise mes projets : la Providence <( m'ouvre une route sûre, le ciel m'ap- )) pr.uve et bénit mes intentions. O » mes p:n ' ns ! ne les approuverez-\ous )) pas , ne les bJnircz-vous pas comme » lui ? ))

A ces motSjSpringer tressaillit , car îl comprit ce qu il allait ent(Midre ; mais Phédora, qui n\'n avait aucune idée, s'écria : « Elisabeth , quel est donc ce » mystore . et ^ue contient ce papier ?»

Et elle fit un mouv ment pour le prendre , sa (ille osa le iel( nir: « O ma mère ! » pardonne, lui dit-elîe, ^e tienible de » parler devant loi; tu n'as rien de- » vint-, la douleur m'éponvante : cest » maintenant l'unique obstacle , c\^st » le seul devant lequel je recule..» Ali î » peimets que je ne m'explique que de- » vant mon pèie ; tu n'es pas | réparée » comme hii... — Non, ma fille ^ in- » terronipit Springer , ne fais point ce » que l'exil et le malheur n'ont pu » fair(^ ne nous sépare pas. Vien.^î , ma » Pliédora , vitns contr e le cœur de ton » époux, et si tu as besoin de force » pour les paroles que lu vas entendre^ » il te prêtera toute la sienne. » Phédora, éperdue, et se voyant comme menacée par la foudre , sans savoir de quelle main, répondit avec effroi : a Stanislas , que veut dire ceci ? n'ai-je » point soutenu tous nos revers avec » courage? je n*en manquerai pont, » a)outa-t elle , en serrant fortement ^ contre son cœur son époux et sa » fille ; je n^en manquerai pt'int contre » tous ceux qui m'atteindront entre vous

» deux. » Elisabeth voulut répondre; sa mère ne le pcrm t pas. « Ma fille, » s'écria -t-elle avec un accent déclîi- » raut , demande-moi ma vie, mais ne » me demande pas de t'éloigner d'ici. » Ces mots disaient qu'elle avait tout deviné; il ne s'agissait plus de lui rien apprendre, mais de la déterminer : baignée de larmes , et tremblante devant la douleur de sa mère, Elisabetb^ d'une voix entï*ecoupée , laissa seulement échapper ces mots : « Ma mère^ pour le bonheur » de mon père , si je te demandais quel- » ques jours ? — Non , pas un seul jour, » interrompit sa mère éperdue : quel » horrible bonheur pourrait s'acheter » au prix de ton absence ! non, pas vin » seul jour. O mon Dieu ! ne permet! ez )) pas qu'elle me le demande. » Ces paroles anéantirent les forces d^Elisabeth : hors d'état de prononcer elle-même ce qui doit affliger sa mère, elle présente en silence à son père la lettre du gouverneur de Tobolsk, et lui fait signe de la lire. Sjiringer soutient sa femme contre sa poitrine, en lui disant : a R.c- » pose-toi ici avec confiance , car ce

iLISABETH. 8g

» soutien là ne te manquera jamais. »

Puis , d'une voix qu'il s'elForce en vaia de raffermir, il lit tout haut la lettre suivante^ écrite de Tobolsk par le jeune Smoloff , et à deux mois de date :

« Un de mes plus vifs regrets, en » quittant Saïmka , Mademoiselle, a » été de ne pouvoir vous instruire de » Tobligation rigoureuse qui me forçait » à m'éloigner de vous : je ne pouvais i) vous aller voir, vous écrire, ni vous )> envoyer des explications que vous 2) m'aviez demandées , sans contre- » venir aux ordres de mon père, et » sans compromettre sa sûreté -, peut- » être Teussé-je fait sans l'exemple que î) vous veniez de me donner ! mais » quand je venais d'apprendre auprès » de vous tout ce qu'on doit à son père, » je ne pouvais pas risquer la vie du » mien. Cependant, je l'avoue, je » n'aime pas mon devoir comme vous » aimez le vôtre, et je suis revenu à « Tobolsk le cœur déchiré. Mon père » m^apprend qu'un ordre de l'empereur » m'envoie à mille heucs d'ici, et qu'il » faut obéir à l'instant : je vais partir,

QO ELISABETH;

» Elisabeth^ vous ne savez point ce que

>î je souffre. Ah î je ne demande point

» au ciel que vous le sachiez jamais; il

» ne peut être juste qu'autant que vous

î^ serez heureuse.

» 3 ai ouvert mon coeur à mon père:

:) je vous ai fait connaître à lui ; j'ai vu

» couler ses larmes quand je lui ai dit

)) vos projets -, je crois qu'il veut vous

)) voir, et qu'il ira exprès cette année

» visiter le cercle d'ischim. En atten-

)) dant, s'il se peut, il vous fera par-

)) venir cette lettre. Elisabeth, je pars

)) plus tranquille , puisque je vous laisse

» sous la protection de mon père. Ce-

» pendant, je vous en conjure^ n'en

» usez point pour partir avant mon re-

)) tour ; j'espère revenir à Toholsk

» avant un an ; c'est moi qui vous con-

» duirai à Pétersbonrg , c'est moi qui

» vous présenterai à l'empereur , c'est

)) moi qui veillerai sur vous pendant

» ce long voyage : ne craignez point

» mon amour, je n^cn parlerai plus , je

» ne scrc'ii que votre ami , que votre

)) frère; et, si je vous sers avec toute

3a la vivacilc de la passion, je jure de

:»'ne vot»s parler jamais qii\in langage i> pur comme l'innocence , comme les -X) anges, comme vous. »

Un peu plus bas , Faposhlle suivanie était écrite de la main même du gouvtr- Beur ;

« Non, Mademo^'selle , ce n'est point jï avec mon fils que vous devez partir -, » je ne doute point de son honneur; » mais le vôtre doit être à l'abri de » tant soupçon. En allant montrer à la » cour de Russie des vertus trop tou- » cLantes pour n^'être pas couronnées , 3ï il ne faut pas risquer de faire dire B que vous avez été conduite par votie 1^ amant, et flétrir ainsi le pins beau » trait de piété filiale dont le monde jt puisse s'honorer. Dans voire s^iluajx tion, il nV a de protecteurs dignes de ï> votre innocence, que Dieu et votre » père : votre père ne peut vous sn v re, ^ Dieu ne vous abandonnera pas. ]>a iï religion vous prêtera son flambeau et » son appui; abandonnez-vous à ele; yy vous savez à qui j'ai permis l'entiée i> de votre cabane. En vous rcmctlaut ;) ce papier ; je vous rends dépositaiie

g^ ELISABETH.

» de mon sort : car s! une pareille )) lettre était connue, si on pouvait se )) douter que j'aie favorisé voti e dépar f , » je serais à jamais perdu ; mais je ne )) suis pas même inquiet : je sais à qui » je me confie , et tout ce qu^on doit )> ait ndre de la force et de la vertu )) d'une fille qui s'apprête à dévouer sa )) vi(^ à son père. )>

En finissant cette lettre , la voix de Springer était plus forte et plus animée, car il voyait avec orgueil les vertus de sa fiile et Teslime qu'on en faisait : mais la tendre mère ne voyait que son départ : pâle, abattue, sans mouvement^ elle regardait sa fille, levait les yeux au ciel , et n'avait plus la force de pleurer. Elisabeth se mit à genoux devant eux, et leur dit : « O mes pare/is^ laisscz- )) moi vous parler ainsi ; ce n'est que )) dans une humble attitude qu on doit » demander la plus grande de toutes ;) les félicités. 3 'ose aspirer à celle de » vous rendre votre liberté, votre bon- » heur, votre pairie; depuis plus d'une » année ^ voila quel est Tobjet de mes » plus chères espérances ! j'y touche

ixisASETir; gS

V enfin , et vous me défendriez de l'at- » teindre ! Ali ! s'il est un bien au- 3) dessus de celui que je vous demande^ » refusez- moi , j'y consens -, mais s'il » n'en est pas....» Emue, tremblante, sa voix expira, et ce ne fut qu'en embrassant les genoux de ses parèhs qu'elle put achever sa prière. Springer posa les mains sur la tête de sa fille sans proférer un seul mot. La mère s'écria : « Scule^ à pied, sans secours! non, je » ne le puis, je ne le puis. Ma mère, » reprt vivement Elisabeth, je t'en 3) coitjure, ne repousse pas mes voeux. » Si tu savais depuis combien de tems » je nourris mon projet et toutes les » consolations que je lui dois! Aussitôt » que mon âge me permit de cornï> prendre vos infortunes, je me promis » de consacrer ma vie à vous en déli- » vi'er. Heureux jour que celui où je » me promis de servir mon père ! lieu- » reux espoir qui me soutenait quand

)> je le voyais pleurer! Ah! que de

7) fois, étant témoin de vos muets chaj) grins , j'aurais été consumée d'une j> mortelle tristesse, si je n'avais pas

QÎ ELISABETH.

>> pu me dire : moi, moî, je leur ren- » drai ce qu'ils legrettent!... Mes pa- » rens , si vous m'arrachez cette espé- » rance, vous m'arrachez la vie. Pri- » vée de cette pensée , où toutes mes » autres pensées venaient aboutir, je » ne verrai plus de but à mon exis- » tence, et mes jours s'éteindront dans

» la langueur Oh! pardonnez si je

» vous afflige; non, si vous me retenez » ici, je ne mourrai pas, puisque ma » mort serait pour vous un malheur » de plus; mais permettez-moi d'être » heureuse. Ne dites pas que mon en- » treprise est impossible ; elle ne l'est » pas, mon cœur vous en répond; il » trouvera des forces pour aller ^e- » mander justice, et des paroles pour » vous la faire obtenir : il ne craint » rien , ni les fatigues, ni les obstacles, » ni les mépris, ni la cour, ni les rois; » il ne craint que votre refus. ... — » Laisse, laisse, Elisabeth , interrompit 5> Springcr^ je ne me connais plus^ tu » bouleverses mon âme ; jusqu'à ce jour i> elle n^avait point reculé devant une D belle action; et des vertus supérieures

ELÏSABETlt, g5

» à son conrage ne s'étaient point pré-

» sentées à elle 3e ne croyais pas

» être faible ; ô ma fille , tu viens de » m'ap prendre que je le suis : non ;, je » ne puis consentir à ce que tu veux. )> Ranimée par ce refus ^ PLëdora prit les mains de sa fille entre les siennes^ et lui dit : « Ecoute-moi, Elisabeth; si » ton père est faible ^ tu peux bien » permettre à ta mère de l'être aussi ; » pardonne-lui de ne pouvoir se ré- » soudre à te laisser déployer tant de )) vertus. El range situation , ori une » mère demande à sa fille d'être moins » vertueuse ; mais ta mère te le de- » mande, elle ne te l'ordonne point , » car en t^é levant au-dessus de tout , » tu as mérité de ne plus recevoir d'or- )) dies que de toi-même. — Ma mère, » reprit Elisabeth, les tiens me seront » toujours sacrés; si tu me demandes » de rester ici, j'espère avoir la force j) de t'obéir; mais puisque mon dessein » t'a touchée^ laisse-moi espérer qu'il » aura ton assentiment : il n'est pas » le fruit d'un momentd'enthousiasme, » mais de longues années de médita-

go ELISABÏlTtt;

tioîi : il s^appuie autant sur des raisons solides que sur les plus tendres sentimens. Existe-t-il un autre moyen, d'arracher mon père à l'exil? Depuis douze ans qu'il languit ici, quel ami a pris sa défense? et quand il s'en trouverait un qui l'osât^ oserait -il parler comme moi? serait-il inspiré par un semblable amour?.... Oh!

laissez-moi toujours croire que Dieu n'a donné qu'à votre unique enfant le pouvoir de vous rendre au bonheur, et ne vous opposez pas à l'auguste mission que le ciel a daigné lui confier. Dites-moi^ que trouvez-vous donc de si effrayant dans mon entreprise? Est-ce mon absence? jMais ne vous ai -je pas entendus géinir souvent ensemble d'un exil qui vous empêchait de me donner un époux?

Un époux, ô mes parens ! ne m'riurait-il pas séparée de vous aussi? Des dangers? il n'y en a point : les hivers de ce climat m'ont ac outumée à la rigueur des saisons, (t mes courses dans nos landes, à Id fati^ne d'une longue marche. Avez-vous peur de

ma jeunesse? file sera mon appui : on vient au seeours de tout ce qu est faible. Knriii^ redoutez- vous mon inexpérience? je ne serai pas seule ; rappelez-vous les paroles et la lettre du gouverneur S'il permet à un pauvre missiounaire de se reposer sous notre toit, c'est pour me donner un guide et un protecteur. Vous le voyez, tout est prévu, il n'y a p int de péril, il n'y a plus d'obstacles, et rien ne me manque que votre consentement et votre bénédiction.... — Et ton pain, tu le mendieras^ répondit Spiingcr avec amertume ; les aïeux de ta mère, qui régnèrent jadis dans ces contrées, les miens, qui se sont assis sur le trône de Pologne, verront Pbéritière de leur nom parcourir, en demandant Taumône , cette PlUSsic qui a fait de leurs royaumes des provinces de son empire. — Si tel est le sang d'où je so s, reprit Elisabeth avrc une modeste surprise, si je c! :scends des rois, et que deux couronnes ai'^nt été tur le front de mes aïeux ^ j vij^hi . ru aitrcr digne et d'eux

gS £ltsabetit.

» et Je vous, et ne point avilir le nom » qu'ils m'ont laissé; mais la misère ne )) l'avilira point. Pourquoi la fille des » Sëids et de Sobieski rougirait - elle » d'avoir recours à la charité de ses » semblables? tant de grands hommes » précipités du faîte des honneurs l'ont » implorée pour eux-mêmes! plus heu- )) reuse qu'eux tous, je ne l'implorei'ai » que pour servir mon père. »

La noble fermeté de cette jeune fille, une sorte de divin orgueil que faisait briller dans ses yeux la pensée de s'humilier pour ses parens, donnait à tout ce qu'elle disait une force et une autorité qui triomphèrent de Springer :

il ne se sentit pas la force d'empê- * cher sa fille de mettre tant de vertus au jour; il se serait cru coupable de la forcer à les ensevelir dans un désert. « O ma Phédora! s'écria-t-il , en scr- » rant les mains de son épouse, la lais- )) serons-nous mourir ici, la priverons- » nous du bonheur de donner le jour » à des enfans qui lui ressemblent ?

» Prends courage, ma bien-aimée ; et )) puisqu'il n'existe nul autre moyeu

» de la rendre à ce monde dont elle serg. » la gloire, laissons-la partir. » Dans ce moment, la mèrd'emporlasur l'épouse, et, pour la première fois de sa vie, Phédora s'^éleva contre la plus sainte autorité : « Non, non, je ne la laisse- » rai pas partir ; en vain mon époux » le demande , je saurai lui résister.

» Quoi! j'exposerais la vie de mon en- » fant! je laisserais partir mon Elisa- » betli, pour appi'endre un jour qu'elle » a péri de froid et de misère dans » d'afiFreux déserts , pour vivre sans » elle, pour la pleurer toujours! voilà » ce qu'on ose exiger d'une mère! O » Stanislas ! devais-tu m'apprendre qu'il » est un sacrifice que je ne puis te faire, » et une douleur dont tu ne me conso- » lerais pas. » En parlant ainsi, elle ne pleurait plus, et était comme dans un état de délire. Springer^ le cœur déchiré de sa peine ^ s'écria : « Ma fille, si » votre mère n'y peut consentir, vous ne » partirez pas. — Non, ma mère, si tu » l'ordonnes, je ne partirai pas, lui dit » Elisabeth , en l'accablant des plus }i touchantes caresses; je t'obéirai ton-

» jours. Mais peut être Dieu obtien- » dra-t-il de toi ce que tu as refusé à )) mou père- viens le prier avec moi, » ma mère : demandons-lui ensemble >) ce que nous devons faire : c'est la » lumière qui guide et la force qui sou- » tieut : toute vérité vient de là, et » toute résignation aussi! »

En priant , Phédora pleura. Celte piété qui calme, adoucit, et ne s'empare du cœur que pour se mettre à la place de ce qui le tourmente et le déchire; cette piété divine qui ne prescrit jamais un devoir, sans en montrer la récompense-, cette voix de Dieu, si puissante sur les âmes tendres, toucha celle de Phédora. Dans les caractères nobles et fiers , qui ne composent le bonheur que de gloire , Pestime des hommes ' peut obtenir le sacrifice des plus chères affections ^ mais la religion seule peut ^obtenir des coeurs qui ne composent le bonheur que d'amour.

Le lendemain, Springer,s'étanl trouvé seul avec sa filie, lui fit le récit de ses longues infortunes-, il lui apprit quelles funestes guerres avaient déchiré la

iLISABr^TII. 101

Pologne, et comm ut ce malheureux royaume avait été elFacé du nombre âcs empires. — a Mon seul crime, ma lîilc, lui dit-il, est d'avoir trop aimé ma patrie, et de n'avoir pu supporter son asservissement. Ses plus grands monarques étaient du même sang que moi; je pouvais moi-même être appelé au trône, et je devais bien mon amour et ma vie au pays dont je tirais toute ma gloire ; je l'ai servi comme je le devais; seul, à la tête d'une poignée de nobles polonais, je l'ai défendu jusqu'à la dernière extrémité contre les tï*ois grandes puissances qui s'avançaient pour l'envahir ; et, lorsqu'accablé par le nombre de nos ennemis, sous les murs de Varsovie, à la vue de cette vaste capitale liviée aux flammes et au pillage, il a fallu céder et se soumettre à la tyrannie^ au fond de mon âme, je résistais encore. Humilié d'être toujours dans ma patrie, et de n'en plus avoir, partout je cherchais des armes ^ partout je cherchais des allies qui m'aidassent à rendre à la Pologno-

» son existence el son nom.Vainseffort^^ » tentatives inutiles, chaque jour ri- » vait davantage des cliaînes que mes » faibles mains ne pouvaient ébranler, i) Les terres de mes aïeux étaient dans » la partie tombée s<jus la domination » de la Russie; j'y vivais avec Pbé- » dora, lieureux^ mille fois heureux^ » si le joug de l'étranger n'avait pesé » que sur mon front. Mes plaintes peu » mesurées, et surtout les nombreux » mécontens qui se rassemblaient chez » moi , iuquiéterent un monarque ab- » solu et soupçonneux. Un malin, je » fus arraché de ma maison^ des bras » de ma femme, des tiens, ma fille :

» tu n'avais alors que quatre ans, et » tes larmes ne coulaient sur ton mal- » heur, que parce que tu voyais pleurer » ta mère. Je fus traîné dans les pri- » sons de Pétersbourg -, Phcdora m'y » suivit : la permission de s'y enfermer » avec moi fut la seule grâce qu'elle » put obtenir. Nous vécûmes près d'une » anntkî dans ces affrcv^x cachots, pri- » vés d'air, presque du jour, mais ai non pas d'e.spéi'ance. Je ne pouvais

ELISABETH. loS

croire qu'un monarque juste n'excusât pas un citoyen d'avoir soutenu les droits de sa pati-ie, et qu'il ne se fiât pas à la promesse que je lui donnais de demeurer soumis ; j'avais trop bien présumé des hommes , je fus jugé sans être entendu , et exilé pour la vie en Sibérie. Ma fidèle compagne ne m'abandonna point , et je dois dire qu'en m'accompagnant ici, elle avait l'air d'écouter plus encore son cœur que son devoir; si j'eusse été envoyé dans les ténèbres glacées de l'affreux Beresof , dans les solitudes perdues du lac Baïkal ou du Kamchatka , je n'y aurais pas été seul encore; il n'est point de désert, il n'est point d'antre si sauvage où ma Pliédora ne m'eût suivi : oui, je le veux croire, c'est à ses vertus, c'est à son dévoûment si généi'eux que j'ai dû un exil plus humain. O mon enfant ! s'il y a eu quelques douceurs dans ma vie, c'est à ta mère que je le dois, et s'il y a du malht'ur dans la sienne, je n'en dois accuser que moi. — Dn malheur! mon père, lui

104 £LISABETH. i

» dit Elisabetlr^ et tu l'as toujours ai- » mëe. » A ces m^s, Springer reconnut le cœur de Phëdora, et vit bien, qu'ainsi que sa mère, Elisabeth auprès d'un ëpoux pourrait ne pas être mallieu* reuse dans l'exil. « Ma filie, i^ëpondit- » il, en lui remettant la lettre du jeune » SmoloflF^ ^l^i'il avait gardée depuis la )> veille, si je dois un jour à ton zèle » et à ton courage des biens que je ne » désire plus que pour t'en accabler^ » au sein de la prospérité ^ celte lettre » te rappellera nos bienfaiteurs-, ton » cœur, Elisabeth , doit être reconnais- )) sant^ et l'alliance de la vertu peut » honorer le sang des l'ois. » La jeune fille rougit, prit la lettre des mains de son père, l'attacha sur son cœur^ et s'écria : « Le souvenir de celui qui t'a )) plaint , qui t'a aimé , qui t'a servi , » ne sortira jamais de là. »

Durant quelques jours, on ne parla plus du voyage d'Elisabeth • sa mère n'y avait pas consenti encore, mais, à la tristesse de ses regards , au profond abattement de sa contenance, on voyait assez que le consentement était au fond

ÉLISABE'TH. 1 o5

^e son coeiir^ et que rcspcrance n'y était plus.

Cependant , peut-c Ire n'eût-elle jamais trouvé la force de dire à sa fille : tu peux partir ^ si le ciel ne la lui eut envoyée. Un dimanche soir^ la famille était en prières, lorsqu'on entend t à la porte un homme qui frappait avec son bâton. Sprinc;er ouvre à l'instant; Phédora s'écrie : « Ah î mon Dieu^ mon )) Dieu, voilà celui qu'on nons annon- » ce, celui qui vient enlever mon en- » faut. » El elle tombe tout en pleurs le visage contre la table, sans que sa piété ))uisse lui donner le courage d'aller au devant de l'homme de Dieu. Le missionnaire entre : une large barbe blanche lui descend sur la poitrine; son air est vénérable , il est courbé par la fatigue plus encore que par les années; les épreuves de sa vie ont usé son corps et fortifié son âme : aussi portet-il dans ses regards quelque chose de triste, comme l'homme qui a beaucoup souffert, et de doux, comme celui j qui est bien sûr de n'avoir pas souffert en vain.

loG ELISABETH.

« Monsleuiy dit-il, j'entre chez vous » avec joie; la bénédiction de Dieu est » sur cette pauvre cabane; je sais qu'il » y a ici des richesses phis précieuses » que les perles et l'or : je viens vous de- )) mander une nuit de repos.» Elisabeth s'empressa de lui approcher un siège.

« Jeune fille, lut dit-il , vous vous êtes » bien hâtée dans le chemin de la vertu^ » et dès les premiers pas, vous nous avez » laissés loin derrière vous. » Il allait s'asseoir, lorsqu'il entendit les sanglots de Phé:^ora : « Mère chrétienne, lui dit- » il, pourquoi pleurez-vous? le fruit de » vos entrailles n'est-il pas béni? Ne » pouvez-vous pas aussi vous dire heu- » reuse entre toute s les femmes ! Si vous » versez des larmes parce que la vertu » vous sépare de votre enfant pour un » peu de tems, que feront les mères 2) qui se voient arracher les leurs par )) le vice, et qui les perdent pour Té- » ternité? — O mon père ! si je ne de- )) vais plus la revoir! s'écria la mère » désolée. —Vous la reverriez, reprit- » il vivement, dans le ciel qui est déjà » son partage; mais vous la reverrez

» aussi sur terre : les fatigues sont » grandes , mais Dieu la soutiendra ; » il mesure le vent à la laine de Va- )) gneaii. » Phëdora courba la tète avec rësigtialion. Springer n'avait pas dit un mot encore, il ne pouvait parler, son cœur se déchirait : et Elisabeth ellemême, qui jusqu'à ce jour n'avait senti que son courage, commença à sentir sa faiblesse. L'espoir d'être utile à ses parens" lui avait caché la douleur de s'en séparer : mais à présent que le moment était venu , quand elle pouvait se dire : demain je n'entendrai plus la voix de mon père, demain je ne recevrai plus les caresses de ma mère, et peut-être \\n an entier se passera avant que je retrouve de si douces joies : alors il lui semblait que tout s'abimait devant elle; ses yeux se troublèrent^ ses genoux fléchirent, elle tomba en pleurant sur le sein de son père. Ah ! timide orphelinp, si déjà tu tends les bras à ton protecteur, et que dès les premiers pas tu penches vers la teri-e comme une vigne sans appui, ou trouveras-tu donc des

lo8 iLIZABETH.

forces pour traverser seule presqu'ull^€ moitié du monde?

Avant de se conclier, le missionnaire

. s'assit à la table des exilés pour prendre le repas du soir. La plus franche liospitalité y présidait ; mais la gaîté en était bannie , et ce n'était qu'avec effort que cliacun des exilés retenait ses larmes. Le bon religieux les regardait avec une tendre compassion; il avai.t vu beaucoup d'afflictions dans le cours de ses longs voyages , et l'art de les acioucir avait été la principale étude de sa vie : aussi pour toutes les douleurs il i avait une consolation ; pour chaque situation, chaque caractère , il avait des paroles qui rencontraienttoujours juste.

Quelquefois il n'empêcliait point de pleurer, mais les larmes qu'on versait sur une doijeur personnelle , il savait, en présentant l'image d'une infortune plus grande, le>; déourner sur 1( s douleurs d'aulrui^ et^ par le sentiment de la pitié, adt.^ucir le sentiment du mallienr. C'c^t ainsi qu'en racontant ses longues traverses, et les désastres dont il avait clé le témoin , peu à peu il alla-

ELISABETH. 10g

cha l'atlentîon des exilés, les émut de compassion pour leurs frères , les conduisit à se dire intérieurement qu'en comparaison de tant d'infortunés, leur sort était bien doux encore. En eflFet, quen'avalt-il point vu, que ne pouvaitil point dire, cette homme vénérable , qui ; depuis soixante ans, à deux mille lieues de sa patrie, sous un ciel étranger, au milieu des persécutions , travaillait, sans se lasser jamais, à la conversion des barbares qu'il appelait ses fi^ères , et qui souvent étaient ses bourreaux? Il avait vu la cour de Pékin, et l'avai t étonnée par ses vastes connaissances, et plus encore parses vertus; il avait adouci les mœur^; il avait réuni des hordes errantes, qui tenaient de lui les premières notions de l'agriculture. Ainsi des landes changées en champs fertiles y des hommes devenus doux et humains * des familles auxquelles les noms de père^ d'époux et d'enfans n'étaient plus étrangers ^ et des coeurs qui s'élevaient à Dieu pour le bénir de tant de bienfaits, étaient le fruit des soins d'un seul homme. Ah !

ces gens^là ne disaient point du mal

110 iuSASETît.

des missions-, ils ne disaient poînl que la religion qui les commande est une religion sévère et tyrannique ; ils ne disaient point surtout que Its hommes qui la pratiquent avec cet excès de cliarite et d'amour , sont des liommes inutiles et ambitieux. Mais pourquoi ne pas dire qu'ils sont ambit eux ? En se dévouant au service de leurs frères , ii'aspirent-ils pas au plus grand prix possible? ne veulent -ils pas plaire à Deu et gagner le ciel? L'ambition des plus célèbres conquérans ne s'est jamais élevée si haut ; elle s'est contentée du suffrage des hommes et du sceptre de l'univers.

JLe bon père apprit ensuite aux exilés qne , rappelé par ses supérieurs, il retournait à ped dans l'E.^pagne, sa patrie. Pour s'y rendre, il avait à traverser encore la Ru-sie , l'Allemagne et la France; mais il disait que c't tait peu de chose. Celui qui vient de voyager dans h s dés(rts, qui pour tout ahri trouvait un antre, pour tout oreiller une pierre, pour toute nouir.ture un peu de farine de riz délayée dans de

£î.TSABETIÏ. 111

l'eau , doit se croire au terme de ses fatigues en arrivant chez des nations civilisées; et, pour le père Paul, c'était être dans sa patrie que d'être chez des peuples chrétiens. Il racontait des choses extraordinaires des manx qu'il avait soufferts, des difficultés quM avait essuyées, lorsqu'après avoir dépassé les grandes murailles de la Chine , il s'était enfoncé dans Fimmense Tartarie. Il disait encore comment, à l'entrée des vastes déserts de la Soongorie , qui appartiennent à la Chine et lui servent de limites avec la Sibérie, il avait trouvé un pays abondant en magnifiques pelleteries, en précieuses fourrures, et susceptible de faire, à l'aide de cette richesse, un grand commerce avec les peuples européens : mais nul vestige de notre industrie n'avait encore pénétré jusque-là; aucun marchand n'avait osé porter son or et ses calculs làoiile missionnaire avait [)lanté une croix et répandu des bienfaits : tant il est vrai que la chanté va encore plus loin que l'avarice !

©n arrangea pour le père Paul un lit

propre et commode dans le petit caLlnet qu'occupait la jeune Tartare , et celle-ci vint dormir, enveloppée d'une peau d'ours j auprès du poêle.

Quand le jour commença à paraître^ Elisabetli se leva, elle s'approcha doucement de la porte du père Paul; et, ayant entendu qu'il était déjà en prières, elle lui demanda la permission d^enlrer et de l'entretenir seul : devant ses parens elle n'aurait pas osé lui parler de ses projets, et du désir qii'elle avait de ne pas attendre plus loin que l'aube prochaine pour se mettre en route. A genoux près de lui , elle lui raconta l'histoire de toute sa vie : touchante histoire qui n'était composée que de sa tendresse pour ses parens ! Sans doute , dans le long récit de ses incertitudes et de ses espérances , elle prononça plus d'une fois le nom d(^ Smoloff; mais il semblait que ce nom n'était là que pour reliausser son innocence, et montrer qu'elle l'avait conser\ée dans toute sa pureté : aussi le père Paul fut-il profondément touché de tout ce qu'il entendit; il avaitfaitle tour du monde et vu presque tout CQ

Elisabeth. ii3

qu'il cohtîent : mais un cœur comme celui d'Elisabeth , il ne Pavait poine va encore.

Springcr et Phédora ne savaient point que rintention de leur fille était de les quitter le lendemain; mais le matin ,' en Fembrassant, ils se sentirent émus et agités de ce frémissement involontaire qu'éprouvent tous les êtres vivans à la veille de l'orage. A chaque pas qu^Elibetb faisait dans la chambre, sa mère la suivait des yeux , et souvent la retenait brusquement par le bras, sans oser lui adresser une question , mais lui parlant sans cesse de soins à prendre pour le lendemain, et lui donnant des ordres pour divers ouvrages à faire à quelques jours de là. Ainsi elle cheriîhaità se rassurer par ses propres paroles; mais son cœur n^en était pas plus tranquille , et le silence de sa fille lui pailait toujours de départ. Pendant le dîner , elle lui dit : (( Elisabeth , si le tems est beau dece main , vous monterez dans votre pe- )) tite nacelle avec votre père, pour w aller pêcher quelques poissons dans » le lac. y> Sa fille la regarda^ se tut , et

Il4 ELISABETH.

de grosses larmes tombèrent de ses yenx. Springer^ déchiré delà même inquiétude que sa f mme, rtprjt un peu vi- V( m nt : <( Ma fille ^ avez-vous entendu » i ordre de votre mère? demain vous )) viendrez avec moi. » La jeune fille pencha sa tête sur l'épaule de son père , et loi dit à voix basse : « Demain vous )) conso'ercz ma mère. )> Springei pâlit : c'en fiit assez pour PhéJora, elle ne demanda plus rien; elle était sûre que le mot de départ venait d'être prononcé , et elle nv voulait pas l'entendre ; car le momeiit oii Ton oserait en parler devant e le serait celui où il faudrait y donr.er son c >nsenlement, et elle espérait que tant qu'elle ne l'aurait pas donné , sa fi'le n'oserait pas partir.

S])iinger ramasse toutes ses forces ; il voit qu'il auîa L soulenir le lendemain et le départ de sa hlle et la douleur de sa f< mme; il ne sait point s'il survivra au sacrifice qu'il va faire, sacrifice auquel il ne peut se résoudre que par excès d'amour pour sa lîlle, et il a Tair de le recevoir; il la remercie de son dévouement; et; cachant ses larmes au

ELISABETH. Il5

fond de son coeur, il feint d'être heureuK pour donner à sou Elisab' tli la seule récompense digne de ses vertus.

Ali ! dans ce jour-là que d'émotions secrètes, de senlimeus inaperçus, de caresses vives^ et décliiranles entre les parens et leur fille! Le missionnaire clierchait à fortifier les courages, en rappelant toutes les histoire s dts Saintes Ecritures, ou Dieu se montre prompt à récompenser les grands sacrifices de la piété filiale et de la résiguation paternelle ; ils laissait entrevoir aussi que les fatigues du voyage seraient moins grandes, parce qu'un homme puissant, qu'il ne nommait pas, mais qu'on devinait assez, lui avait fourni k^s moyens de rendre la route plus commode et plus douce. Enfin , quand le soir fut arrivé, Elisabeth se mit à genoux, et, d'une voix émue, demanda à ses parens de la bénir. Le père s'approcha , des larmes coulaient le long de ses joues-, sa fille lui tendit les bras : il comprit que c'était un adieu, son cœur se serra, ses larmes s'arrêtèrent ; il posa les mains $ur la tête d'Elisabeth ; en la recom-

ïlS iLISABPTH.

mandant à Dieu dans son coeur ^ mais sans avoir la force de proférer une parole. La jeune fille alors regardant sa mère, lui dit : a Et toi, ma mère, ne 3) veux-tu pas bénir aussi ton enfant?

D) — Demain , reprlt-clle avec l'accent » étouffe d'une profonde désolation , » demain. — Et pourquoi pas aujour- » d'bui aussi, ma mère? — Ali i oui, D) repartit Pliédora , en s'élançant im- )) pétueusement vers elle, tous les jours, V tous les jonrs. )) Elisabeth courba la tête devant ses parens ^ qui , les mains réunies , les yeux élevés , la voix tremblante, pi'ononcèrent ensemble une bénédiction que Dieu dut entendre.

A quelqurs pas^ le missionnaire priait ^ussi : c'était la vertu qui priait pour l'innocence. Ah ! si de pareils vœux n'étaient pas écoutés du ciel , quels seraient donc ceux qui auraient le droit d'aller jusqu'à lui?

On était alors à 1^ fin de mai ; c'est lo tcms de l'année où, entre le crépuscule du soir et l'aube du jour, à peine y a-t-il deux heures de nuir. Elisabeth 1rs cm^ ploya à faire les préparatifs de son dv-

Elisabeth. I17

part; elle mit dans son sac de peau de renne un habit de voyage et des chaussures ; depuis près d'un an elle y travaillait la nuit à Finsu de sa mère, et depuis le même tems à peu près elle mettait de côte à chacun de ses repas quelques fruits secs et un peu de farine ^ afin de retarder le plus long-tems possible le moment d'avoir recours à la charité d'aulrui^ sans être obligée , en partant^ de i^ien emporter de ce pauvre toit paternel , où il n'y avait que le pur nécessaire. Huit ou dix kopecks formaient tout son trésor -, c'était le seul argent qu'elle pos* sédât sur la terre . et toute la richesse avec laquelle elle s'embarquait pour traverser un espace de plus de huit cents lieues.

« Mon père , dit-elle au missionnaire, )) en ouvrant doucement sa porte , par- ;) tons pendant que mes parens dorment )) encore ; ne les éveillons point , ils )) pleureront assez tôt; ils sont tran- )) quilles parce qu'ils croient que nous )) ne pouvons sortir que par leur chamc( bre ; mais la fenêtre de ce cabinet » n'est pas haute ; je sauterai facilement

Il8 ELISABETH.

)) en dehors, et je vous aiderai ensuite » à descendre sans vous faire avicun.

")) mal. » Le missionnaii^e se prêta à ce pieux stratagème, qui devait épargner de déchirans adieux à tiois infoitunés.

Quand il fut dans la forêt avec Elisabeth, elle mit soti petit paqu' tsnr son dos, et fit quelques pas pour s'éloigner; mais en tournant encore une fois la tête vers la cabane qu'elle abandonnait, ses sanglots la suffoquèrent, elle se précipita toute en larmes devant la porte oà dormaient ses parens : ce Mon Dieu, » s'éi ria-t-elle , veillez sur eux, proté- » gez-les, conservez les moi , et ne per- » mettez pas que je repasse jamais ce » seuil, si je ne devais plus les retrou- » ver. )) Alors elle se lève , se retourne, elle voit son père debout derrière elle. (( O mon père! vous? Pourquoi mon )) père, pourquoi venir ici? — Pour te » voir , t'em brasser , te bénir encore )) une fois; pour te dire : Mon Elisa- )) beth , si durant les jours de ton en- )) fance j'en ai passé un sans te montier » ma tendresse, si une seule fois j'ai fait 2) couler tes larmes^ si un regard, uue pa-

ÉLISABETn. 1 1 ^

V rôle Sévère ont affligé ton cœur, avant 3) de t'c'loigner, pardonne, pardonne à )) ton vieux père , afin que s'il n'est plus 3) destiné au bonheur de te voir, il puisse )> mourir en paix. — - Ah ! ne dis point, )) ne dis point ceci, interrompit Elisa- « beth. — Et ta pauvre mère, conti- » nua-t-il, quand elle s'éveillera, que » lui dirai-je? que lui répondrai-je, » quand elle me demandera son enfant?

}) Elle te cherchera dans cette forêt , )) sur les rives de ce lac ; je la suivrai )) partout en pleurant avec elle , en ap- )) pelant partout avec elle notre enfant , )) qui ne nous répondra plus. » A ces mots, Elisabeth s'appuya à demi-^éva-»

nouie contre le mur de la chaumière.

Son père vit qu'il l'avait trop émue, il se reprocha vivement sa faiblesse. « Ma )) fiUe^ lui dit-il avec une voix plus )) calme, prends courage: je prendrai )) courage aussi; je te promets non de )) consoler ta mè^e, mais de la foi ti fier )) contre la dou eur de ton départ; je » te promets de le la rendre quand ta )> reviendras ici. Oui, mon enfant, soit 5) que le succès couronne ou non ton

)) pieux voyage^ les parens ne motlrroh^ )) pas sans t'avoir revue. » Alors il dit au missionnaire qui , les yeux baissés et dans un profond attendrissement , se tenait à quelque dislance de cette scène d'affliction : « Mon père, je vous remets )) un bien qui n'a point d'égal^ c'est » plus que mon sang, que ma vie; je » vous le remets cependant avec con- )) fiance; partez ensemble; des milliers î) d'anges veilleront autour d'elle et de )) vous ; pour la défendre ^ les puissances )) célestes s'armeront ; cette poussière )) qui fut ses aïeux se ranimera , et Dieu , )) puisqu'il est tout-puissant, et qu'il V est père aussi de mon Elisabeth, Dieu » ne permettra pas que notre Elisabeth )) périsse. »

La jeune fille, sans oser regarder son père^ mit une main sur ses yeux, donna l'autre au missionnaire, et s'éloigna avec lui. En ce moment l'aurore commençait à éclaircir la cime des monts, et dorait déjà le faîte des noirs sapins, mais tout reposait encore. Aucun souffle de vent ne ridait la surface du lac , n'agitait les ftuillei> des arbres ; celles même du bou-

il/ISA BETH. lùii

leau étaient tranquilles, les oiseaux ne chaïiiaient point, tout se taisait jui^ qu'au moindre insecte. On eût dit qu© la nature entière se tenait dans un respectueux silence, afin que la voix d'un père qui, à travers la forêt^ criait encore un adieu à sa fille, fut le dernier soa qu'elle pût entendre. J'ai essayé de dire les douleurs du père, mais celles- de la mère, je ne l'essaierai poiul.

Comment peindre cet infortunée quï> s'éveillant au cri de son époux, accourt à lui, et, en lisant dans son attitude désolée que son enfant est parti , tombe dans de muettes angoisses qui semblaient être à tous momens les dernières de sa vie? En vain son époux, rappelant tous les malbetirs de l'exil, la conjurait de se calmer; elle n'entendait plus la voix de son époux, et l'amour lui-même avait perdu sa puissance, et n'arrivait plus à son coeur: tant il estvraiquelesdouleurs d'une mère s'élèvent au-dessus de toute» Icsconsolationshumaines, et ne peuvent être atteintes par rien de ce qui vient de la terre. Ah ! Dieu seul s'est réservé le

122 ÊLÎSABEtm

pouvoir de les adoucir, et s'il les donne en partage au sexe qu'il a fait le plus faible, c'est qu'il l'a (ait assez tendre pour pouvoir aimer la main qui le frappe , et croire au seul espoir qui console.

Ce fut le 18 de mai qu'Elisabeth et son guide se mirent en route; ils employèrent un mois entier à traverser les forêts humides de la Sibérie, sujettes en cette saison à des innundations terribles. Quelquefois des paysans tartares leur permettaient, pour une faible rétribution , de monter dans leur charctte, et tous les so rs ils se reposaient dans des caban nés si misérables, qu'il ne fallait pas moins que la longue habitude qu'Elisabeth avait de la pauvreté^ pour pouvoir goûter un peu de repos. Elle se couchait toute vê'ue sur un mauvais matelas, dans une cliambi e ivmplie d'une odeur de fumée, d'eau-de-vie et de tabac^ où le vent souffla t souvt nt à travers les fenêtres collé- s avec du papier, et où, f(air surcr.it de désagrément, dormaient pêle-mêle le père, la mère, les enfans , et quelquefois même une partie du bétail de la famille.

A quarnnte verstes de Tîoumcn (i), on passe dans uu bois où des poteaux indiquent la fin du gouvernemnit de Tobolsk : El sabesb les remarqua ; elle quittait la terre de l'exil , il lui sembla qu'elle quittait sa patrie, et qu'elle ste séparait une seconde fais de ses païens. « Ah î dit-elle, que me voilà loin d'^ux » à présent! » Cette réflexion, die la fit eneore lorsqu'elle mit le pied en Europe. Elre dans une autre partie du inonde lui présentait l'image d'une distance qui TefiFrayait plus qvie le chemin qu'elle venait de faire; ellq laissait en Asie ses seuls protecteurs, les seuls êlres dans toute la nature sur qui elle eût des droits, et dont l'affection lui fût assurée. Et que trouverait-elle dans cette Europe si célèbre par ses lumières, dans cette cour impériale oii affluent les richesses et les talens ? Y trouverait-elle

(i) Tionmen , au sud-ouest de ToLolsk, suri» rive méridionale de la Toura , fut fondée en i586. Sa position est a la fois agréable et avantageuse. Près de la ville est un quartier de Ta i tares de la Sibérie et de la Boukharie, Le sol de cette contres est fertile*

tin seul coeur louché de sa misère , erîra. de sa faiblesse, dont elle pût implorer la protection ? Sans doute à cette pensée il était un nom qui devait se présenter à elle. Ah ! si elle avait espéré le ren-

,contrer à Pétersbourg mais il n'y

était point. L'ordre de l'empereur Pavait mandé pour rejoindre l'armée en Livonie ( i); elle ne le trouverait donc pas dans celte Europe j qui lui semblait îi'être habitée que par lui , parce qu'il était la seule personne qu'elle y connût. Alors tout son recours était dans le père Paul. Un 11 omme qui avait passé soixante ans à faire du bien, devait, dans les idées d'Elisabeth, avoir un grand crédit à la cour des rois.

De Permeà Tobolsk on compte près de 900 verstes : les chemins sont beaux^ les champs fertiles et bien cultivés : on rencontre fréquemment de riches vil-

(l) La Livonie est bornée au couchant par la mer Baltique, ou du moins par un golfe de cette mer, au midi par la Courlande et par le gouver' nenûcnt de Polotsk , et au levant par celui de Pleskof. Le duché de Livonie forme aujourd"*hui !• gouverneineut de Riga.

iLISABETET. J^S

ïages Russes et Tartares, dont leshabitans ont l'air si heureux qu'on a peine à croire qu'ils respirent l'air de la Sifcërie; il y a même quelques auberges ©rnees de très-belles images, de tabies, de tapis et de plusieurs ustensiles de luxe qui étaient inconnus à Elisabeth ^ et qui commençaient à étonner sa simplicité.

Cependant, la ville de Ferme, quoir|ue]aplusgrandequ'el]eeûtvue encore, Faltrista par ses rues sales et étroites, la liau!eurdesesmaisons,lemélangeconfus de palais et de chaumières, et Ta'r fétide qu'on y respirait. Ferme est entourée de marécages; et, jusqu'à Casan , le pays, entrecoupé de bruyères stériles €t de noires forets de sapins^ présente l'aspect du monde le plus triste. Dans la saison des orages, la foudre tombe Irès-fjéquemmentNSur ces vieux arbres, q[u'elle embrase avec rapidité, et qui paraissent alors comme des colonnes d'un rouge ardent, surmontées d'une vaste ^ chevelure de flamme. Plusieurs fois Elisabeth et son guide furent témoins de ces incendies. Obligés de t rail^

ItsG ELISABETH.

x^erser ces bois , qui brûlaient des deux côtés du chemin , tantôt ils voyaient des arbres consumés par le bas^ soutenir de leur seule ëcorce leurs cimes que le feu n'avait pas encore gagnées, ou renversés à demi, former comme un arc de feu au milieu de la route, ou enfin s'écroulant avec fracas , retomber l'un sur l'autre en pyramides embrasées, semblables à ces bûchers antiques, où la piété païenne recueillait la cendre des i:éros>

Cependant , malgré ces dangers et ceux plus émincns peut-être du passage des fleuves débordés, Elisabetli ne se plaignait point , et trouvait même qu'on lui avait exagéré les difficultés du voyage. Il est vrai que le tems était très beau, et qu'elle n'allait pas toujours à pied; on rencontrait, le long de la route, des charettcs et des kibicks vides qui revenait de mener des bannis en Sibérie ; pour quelques kopecks, nos voyageurs obtenaient facilement des courriers la permission de monter dans leurs voitures. Elisabeth acceptait sans tumiliation les secours du ban père j

tat y en les recevant de lui, elle croyait les tenir du ciel.

Arrives sur les bords de la Kama (i) vers les premiers jours de septembre, nos voyageurs n'étaient plus qu'à deux cents vers tes de Casa n (2)-, c'était avoir pi rsque

(1) La plus considérable et la plus poissonneuse de toutes les rivières qui tombent dans le Volga. Elle prend sa source dons plusieurs marais de la Permie, et continue son cours sinueux dans l'étendue de 25îo lieues.

(2) Kasan fui autrefois la capitale d'un puissant royaume des Tartares. Ccst une des \illes les plus })elles et les plus marchandes de la Russie. Elle est tâtie sous le 55^ l\^' de latitude, et sons le 66*^ 4<^' <Ie longitude, a \l\^^ verstes de Pétersbourg , et a 3 l'embouchure de la Kasanks , petite rivière (pii tombe dans le Volga. Elle fut fondée par les Tartares, et peut-être même par les Bulgares, tjui doininèrent dans cette contrée jusqu'au tems de l'incursion de Baty. Elle fut prise trois fois par les Husses, qui la couseivèrent depuis i552. Elle est divisée en trois parties : le Rremle ou la forteresse , la ville proprement dite, et les faubourgs, dont le plus considérable est celui des Tartares. Deux écoles Y sont établies : Tune sous le titre de Séminaire, et Vautre sous celui de Gymnase. Dans le Séminaire, dépendant de l'Cniversité de Moscou , de jeunes Russes apprennent les langues de l'Europe , les Belles- lettres et les mathématiques; le Gyn>nase est destiné aux eafans des Tcbouvaches, des Tclicré-

't%^ ELISABETH.

fait la moitié du voyage. Aîi ! si le cîel eût permis qu'Elisabeth l'eût fini ainsi qu'elle l'avait commence , elle aurait cru avoir faiblement payé le bonheur d'être utile à ses parens : mais tout allait changer^ et avec la mauvaise saison s'approchait le moment qui devait

misses, des Mordwas, des Kalmouks et des Tartares : on leur enseigne la laugue russe, la langue latine et les élemens de la philosophie et de la théologie. Le but de cette institution est d"*amener insensiblement CCS différens peuples à la religion chrétienne , et de lier plus étroitement les vaincus à leurs vainqueuis. Cette ville contient plus de vingt -cinrj mille marchands, sans compter un grand nonibre de marchands tartares. Elle entretient un riche commerce avec les ports de Pétcrs— bourg, d'Arkhangel et d'Astrakhan, avec Moscou, avec les villes de la Sibérie et du gouvernement cFOrenbourg, et avec plusieurs des villes de la petite Russie. On a conservé dans Kasan l'industrie des anciens Bulgares, pour la fabrication de Tioufle ou cuir de Roussi, on y fait aussi beaucoup de savon, et on corroie des peaux de chèvres de différentes couleurs, qui le cèdent peu au plus beau maroquin du Levant. La fabrique des draps de Rasan contribue pour une grande partie r Thabillement des troupes. La province de Rasan, fertile en grains et en fruits, est couverte de vastes Toiêts^ on en lire les plus beaui mats et les miilh .rs bois de constniction.

Elisabeth. i^^

exercer son courage, mettre au jonrsa vertu ^ et sur la tête du juste la couronne immortelle de vie.

f Depuis plusieurs jours, le missionnaire s'affaiblissait sensiblement; il ne marchait plus qu'avec peine, et quoiqu'appuyë sur son bâton et sur le bras d'Elisabeth , il était obligé de se reposer sans cesse ; s'il montait dans un kibick , la route , formée de gros rondins placés sur des marécages , lui causait des secousses horribles qui épuisaient ^^^ dernières forces sans altérer un moment son courage. Cependant^ en arrivant à Sarapoul , gros village à clocher , sur la rive droite de la Kama , le bon religieux éprouva une défaillance si extraordinaire, qu'il ne lui fut pas possible d'aller plus loin. Il fut recueilli dans un mauvais cabaret anprès de la maison de l'Oupravitel , qui régit les biens de la couronne dans le territoire de Sarapoul. La seule chambre qu'on put lui donner était une espèce de galetas élevé, avec un plancher tout tremblant, des fenêtres sans carreaux, pas une chaise, pas un banc j pour tout meuble un©

l3o iLlSÀBETH.

mauvaise table et un bois de lit vîde ; on y jeta uii peu de paille, et le missionnaire s'y coucha. tiC vent qui soufflait par la fenêtre était si froid, qu'il aurait éloigné le sommeil du malade, lors même que ses souffranceslui eussent permis de s'y livrer. De plus funestes pensées commençaient à effrayer Elisabeth. Elle demanda un médecin, il n'y en avait point à Sarapoul -, el comme elle vit que les gens de la mai^^on ne prenaient aucune part à Téîat du pauvre mourant, elle fut réduite à n'avoir recours qu'à elle-même pour le soulager. D'abord elle attacha contre la croisée un lambeau de vieille tapisserie qui pendait le long du mur; ensuite elle alla cueillir dans les champs, de la réglisse à gousses velues, ainsi que des roses de GueLlre, et pyis les mêlant, comme elle l'avait vu pratiquer à sa mère , avec des feuilles du cotylédon épineux, elle eii fit fine boisson salutaire , qu'elle apporla au pauvre religieux. A mesure que la nuit approchait, son état empirait de plus en plus, et la malheureuse Elisabeth fie pouvait plus retenir ses larmes* Quel-

qucfois elle s'éloig»K\il pour élouff( r ses Simglots; au fond de son grabat le boti père les entendait, et il pleurait sur cetle douleur qu'il ne pouvait pas soulager^ car il sentait qu'il ne se relèverait plus, et que tout était fini pour lui sur la terre. Ali ! ce n'est pas quand on a employé soixante ans à tiavailler pour Dieu qu^on peut craindre la mort! mais comment ne pas regretter un peu la vie , quand il y reste beaucoup de biert à faire? a Mon Dieu, disait-il à voix » basse, je ne murmure point contre }) votre volonté; mais si vous m'aviez )) permis de conduire cette pauvre or* )) plieime jusqu'au terme de son voyage, » il me semble que je serais mort plus )} tran*]uille. » JÎIisabetli avait allumé un flambeau de résine , et demeui^a debout toute la nuit pour soigner son malade. Un peu avant le jour, elle s'approcha pour lui donner à boire ; le missionnaire , prévoyant qu'avant peu il ne serait plus en état de pailer , se souleva sur son séant, prit le verre des mains de la jeune fille , et l'élevant vers le ciel, il dit : « Mon Dieu, je la re-

iSa ELISABETH.

» commande à celui qui nous a promis » qu^uii verre d'eau oîFert ( n son nom » ne serait pas un bienfait perdu. » Ces mots révélèrent à Elisabeth toute l'évidence d'un malheur que jusqu'alors elle s'était efforcée de ne pas croire possible ; elle vit que le religieux sentait qu'il allait mourir , elle vit qu'elle allait tout perdre; son cœur se brisa'j elle tomba à genoux devant le lit, le front couvert d'une sueur froide et la poitrine sufforjuée de sanglots. « Mon Dieu, prenez pitié d'elle^ prenez pitié d'ille, mon Deu , » répétait le missionnaire en la regardant avec une profonde compassion. A la fin , eomme il vit que la violence de sa douleur allait toujours cro ssant, il lui dit: u Au noin du ciel et de )) votre père, calmez-vous , ma fille , et » écoutez-moi. )) Elisabeth tressaillit , étouffa ses cris, essuya ses larmes, et les yeux fixés sur le relgieux, attendit avec respect ce qu'il alla t lui dire ; iJ s'appuya contre la planche qui servait de dossier à son lit, et recueillant toutes ses forces , il parla ainsi : (c Mon enfant^ vousallezêlrô (( exposée à de grandes peines en voya-

i^LlSAÉETlt. l3^

^> géant seule à voti-e â^e , au milieu de p la itiauvaise saison ; cependant c'est

» là votre moindre péril : la cour vous

}) en offrira de plus terribles; un cou-

» rage ordinaire peut lutter contre l'in-

j) fortune , et ne résiste pas à la séduc-

)) tion : mais vous n'avez pas un cou-

)) rage ordinaire, ma fille , et le séjour

)) de la cour ne vous changera pas. Si

)) quelques médians ( et vous en trou-

)) verez beaucoup ) voulaient abuser de

» votre situation et de votre misère

)) pour vous écarter de la vertu, voua

» ne croirez point à leurs promesses , et

I) toutes leurs vaines richesses ne vous

)) éblouiront pas. Lacraintede Dieu et

)) raii>our de vosparens, voilà ce qui est

)) au-dessus de tout , et voilà ce que vous

)) avez. A quelque extrémité que vous

» soyez réduite , vous n'abandonnere25

)) jamais ces biens pour quelque bien

» qu'on puisse vous offrir, et vous vous

» souviendrez toujours qu'une seule

)) faute porterait la mort au sejn de

j) ceux <jui vous ont donné la vie. — •

5) Ah! mon père ! interrompit-elle, ne

» craignez pas... — Je ne crains rieiï^

î34 ÉLISABETlt.

)) dit-il : votre pieté , votï*e devoue- )) ment ont mérité une confiance sans )) bornes; et je suis sûr que vous ne » succomberez pas à Tépreu ve à laquelle » Dieu vous soumet. Maintenant, ma )) fille, prenez dans ma robe la bourse » que le généreux gouverneur de To- )) bolsk me donna, en vous recomman- » dant à mes soins. Gardez-lui le secret, » il y va de sa vie.... Cet argent vous )v conduira à Pétci^sbourg. Allez chez }) le patriarche , parlez - lui du père )) Paul , peut-être ne l'aura-t-il pas )) oublié ; il vous donnera un asile )) dans un couvent de filles, et présen- » tera sans doute lui - même votre )) requête à l'empereur.... Il est impos- )) sible qu'on la rejette... Au moment » de la mort, je puis vous le dire, ma )) fille , votre ver lu est grande ; le » monde en voit peu de semblables, il » en sera louché; elle aura sa récom- » pense sur la terre avant de l'avoir » dans le ciel... » Il s'arrêta, sa respiration devenait gênée , et une sueur froide coulait sur son front. Elisabeth pleurait en silence, la tête penchée sur le lit.

Après une longue pause, le mîsîonnaire détacha de dessus sa poitrine un petit crucifix de bois d'ébène , et le présentant à Elisabeth , il lui dit d'une voix affaiblie : « Prends ceci, nia fille; c'est le )) seul bien que j'aie à donner, le sctil » que j'aie possédé sur la terre ; avec )) lui je n^ai manqué de rien. » Elle le pressa contre ses lèvres avec un vif transport de douleur , car l'abandori d^un pareil bien lui prouvait que le missionnaire était sûr de n'avoir plus qu'un moment à vivre. « Pauvre brebis » abandonnée , ajouta- t-il avec une )) grande compassion, ne crains plus )) rien , car voilà le bon pasteur du )) troupeau qui veillera sur toi ; s'il te )) prend ton appui, il te rendra plus )) qu'il ne te prend, fie-toi à sa bonté. )) Celui qui donne la nourriture aux )) petits passereaux et qui sait le compte )) des sables de la mer, n'oubliera pas )> Elisabeth. — Mon père, ô mon père î V s'écria- 1- elle , en serrant la main qu'il » étendait vers elle ^ je ne puis me sou-^ )) mettre à vous perdre..,. — Mon eni) fiant, reprit-'il , Dieu l'ordonne : ré-

'l36 iLISABETH.

)) signe-toi ^ calme ta douleur, dans peti o) d'instans je serai là liaut^ je prierai j) pour toi, pour tes parens.... « Il ne put achever , ses lèvres remuaient encore, maison ne distinguait aucun son:

il retomba sur sa paille , les yeux élevés vers 'e ciel; ses dernières forces furent employées à lui recommander l/orp1ieline gémissante , et il semblait encore prier pour elle quand déjà la mort l'avait frappé : tant était grande en son âme l'habitude de la charité; tant, durant le cours de sa longue vie, il avait négligé ses propres intérêts pour ne songer qu'à ceux d'autrui ; au moment terrible de comparaître devant le trône du souverain juge , et de tomber pour toujours dans les abîmes de l'éternité, ce n'était pas encore à lui-même qu^il pensait.

Jl.es crisd'Elisabeth attirèrent plusieurs personnes : on lui demanda ce qu'elle avait ; elle montra son protecleurétendu sans vie. Aussitôt ^ au bruit de cet évcnemcMt, la chambre se remplit de monde:

les uns vrnaicnt voir ce qui se passai t avec une curiosité stupide^ ceux-ci jetaient un

iLISABKTEf. l3j

fcoitp-d'oeil de surprise sur cette jeune fille, qui pleurait auprès de ce moine mort -jd'aulres la regardaient avec pitié : mais les maîtres de l'auberge, occupés seulement de se faire payer les misérables alimens qu'ils avaient fournis ^ trouvèrent avec joie dans la robe du missionnaire la bourse que dans sa douleur Elisabeth n'avait pas songé à prendre ; ils s'en emparèrent^ et dirent à la jeune fille qu'ils lui rendraient le reste quand ils se seraient remboursés de leurs frais et de ceux de l'enterrement. Bientôt les Popes arrivèrent avec leurs flambeaux et leur suite; ils jetèrent un grand drap sur le corps du mort : la pauvre Elisabeth fit alors un cri douloureux. Obligée de quitter la main roidie de son guide qu'elle lenait toujours , elle dit un dernier adieu à cette figure vénérable, qui respirait déjà nue sérénité divine, et se précipita à genoux dans le coin le plus obscur delà chambre . Là, baignée de larmes, la tête couverte d'un mouchoir, comme pour se cacher ce monde désert oii elle allait marcher seule, elle s'écriait d'une voix étouffée i.

l38 ELISABETH.

(c O esprit bienheureux ! n'abandonne 3) pas la pauvre délaissée ! O mon père, 3) ma tendre mère , que faites - vous D) maintenant que tout secours vient )) d'êt re ôté à l'enfant de votre amour ? )>

Cependant^ on commença quelques cbanls funèbres, on mit le corps dans la bière, et quand vint le moment de l'emporter, Elisabeth , quoique faible, tremblante et désespérée^ voulut accompagner jusqu'à son dernier asile celui qui l'avait soutenue , secourue , fortifiée , et qui élait mort en priant pour elle.

Sur la rive droite delà Kama,aupied d'une éminence où s'élèvent les raines d'une foiteresse construite pendant les anciens troubles des Baschkiis (i) ,

(i) Le pays des Basc)iklrs, qui se nomment euxmêmes Bachkourtes, est situé vers la partie la plus méridionale des monts lougoriques. Cette nation est rô'pandu'^ i;u^ environs de la Rélaïa , et entre la Kama , le Volji^a et Plaïk. Leur (origine est lort incertaine; eux-mêmes la rapportent aux Tartares IVogais. Des savans russes les font descendre des grande bulgar/°î;; il est vrai que le pays qu''ils occupent H fait partie de l'ancienne Bulgarie. On remarque au^sl qi^ils ne i*çs5cmLlcnt point tout

Elisabeth. i3g

est le lieu consacré à la sépulture des habitans de Sarapoul, Cette place est

a fait aux Tartares, et l'on pourrait croire qu'ils sont un mélange des anciens Bulgares , mêlés a leurs vainqueurs^ d'autres font remonter leur origine aux anciens habitans des monts louriques^ ils se plaisent à voir en eux la postérité des Igours ou lougors, et croient qu'ils sont de la même race que les Hongrois, if faut avouer du moins qu'on ne retrouve dans leur langue aucune trace de cette origine, et qu^ils ont dans les traits du visage assez de conformité avec les Tartares pbur faire soupçonner qu'ils sont de la même famille^ ils ont cependant le visage plus large, plus applati ^ ils sont plus épais, plus robustes, et se distinguent par la grandeur de leurs oreilles. Ces caractères, qui leur sont communs avec les Mongols, peuvent être at-^ tribiiés, si Ton veut, aux Igours leurs ancêtres, pendant que leurs barbes rousses les feraient classer parmi les peuples fenniques. Placés dans une contrée qui servit de passage a tant de peuples, il n^est pas étonnant qu'on reconnaisse en eux le caractère de plusieurs nations. Ils errèrent long-tems, sous la conduite de leurs propres khans, au midi de la Sibérie* mais opprimés, resserrés par les Tartares sibériens , ils se rapprochèrent du Volga , se mirent sous la protection des khans de Kasan , et passèrent avec cette domination sous le joug de la Russie. Inquiets, audacieux, perfides, souvent révoltés, toujours féroces et cruels dans leurs révoltes, et toujours réprimés et punis, ils ont avec le lenis perdu la race de leurs princes, et vu s'é*

l40 ELISABETH.

en pleine campagne -, elle est enloureef d^une haie de mélèzes nains ; au milieu

teinxlre leur noblesse. Divisés maintenant en tri- Lus, chacune ({'elles élit dans son sein un ou plusieurs chefs. Leur langue eit celle des Tartares, mais fort corrompue , et leur dialecte est très-éloigné de celui de Kasan. Jusqu'à ce qu'ils fussent soumis à la Russie , ils menaient une vie errante • aujourd'hui, pasteurs et agricoles, ils occupent en hiver des demeures fi-x«s et campent pendant l'été. Ils ne cherchent j»as le voisinage des eaux pour construire leurs hahitationt d'hiver : la neige supid-^e abondamment au défaut des eaux courantes. Les plus gian !s lie leurs villages ne sont composés que de ciii'juante maisons , la îdupart n'en contiennent pas p!us de d.x, si Ton |»eut appeler maisons leurs méch nies huttes de Lois: les toits en sont plats, et les portes SX b isses qu'on n\ peut entrer qu'en rampani • des peaux de poissons ou de vieux morceaux de toile tT.mipés dans du beurre y tiennent lieu de Titiagps Les temples n'ont pas plus de magnificence. Sur la moindre inquiétude, la plui faible espérance, le plus léger dcgout, on détiuit un village, ne le transjiofte aiUeuTs. L'inférieur de leurs cabanes répond a leur mis» rable ajiparcncc : entourées de bancs, a la uïonière des Tai tares, cll*"s : c contiennent pas de meuble plus précieux qu' y>e grande outre de cnir ])oséc sur un pied de oois .et foiijours rcinpiie d« lait fermenté : vase in/a, .u-:*ble et jamais nettoyé, (Toù s'exhale une o/l^ 4/ <i^.A3Jibîe pour eux, insupportable aux .•tr.inger .j ti^s ^il»wdrons de Ibnte , des sacs fie rai s, qnelqAt raisselle d« Lois de bouleau complètent tear ««)enj?lemcnt : ri-

fen voit une petite maison de bois qui sert d'oratoire , et tout autour des amon-

cli€S, ils n'offrent que le spectacle de la misère. Presqu^ucun n'a de matelas ui de couvertures; ils couchent tout habillés sur des feutres , cl se laissent ronger par la -vermine. Obligés par la loi mahométane a la plus grande propreté , ils s''abandonnent à la malpropreté la plus dégoûtante, et ne font presque jamais usage du bain. Lci deux sexes y ont une égale habitude de montera chenal. Un baschkir ne va presque jamais k pied; il a toujours sa monture toute sellée a la porte de sa maison : le plus grand honneur qu^il puisse faire a son hôte , a son ami, c'est de seller pour lui le meilleur de ses chevaux. Toujours a cheval ou assis sur leurs talons, tous ont les genoux cagneux, les jamb'S arquées et les pieds en dedans. Aussi tôt que les rigueurs du froid commencent k s'adoucir, tls se répandent dans la campagne. Un seul village se divise en plusieurs camps, et l'on ne voit guère plus de cinq ou six lentes réunies. Un homrae du commun n'a guère moins de trente a cinquante chevaux : beaucoup en ont cinq cents, et quelques-un», raille, deux mille, et au-delà. L'habit des Baschkirs ressemble beaucoup a celui des Tartares de Kasan; ils ont des chemises de grosse toile <l'ortie , de longues et larges culottes, des bottines courtes, ou des babouches a la manière des Turcs. Leur robe de detsus est fort amp\e , elle est orditiairement garnie d^une bordure de pelleterie, et ils la serrent au-dessus des hanches avec une ceinture ou avec le ceinturon de leur sabre : ils préfèrent le drap rouge. Leur peli^re est quelque fois^de peau de mouton, mais plus

cellemens de terre surmontés d'nne croix, qui désignent autant de tom-

souvent de peau de cheval : le poil est tourné ea dehors . la crinière se place sur le dos, et fait un singulier effet qu^nd elle est agitée par le vent. Ils conservent leur barhe , se rasent la tête et portent des calottes de crin. Ils se distinguent des autres nations par leurs honnets, cjui ont la forme d'un cône tronqué et une étroite hordure de pelleterie. Les fenimes choisissent pour leur robe de dessxis du drap fin, ou quelque étoile de soie: cette rohe se ferme par des houtons, et est serrée par une ceinture au-dessous de la poitrine. Leur sein est couvert d'une sorte de mantille, ornée de pièces de monnaie, de coquilles et de grains de verre 5 elles partagent leurs cheveux en deux nattes, et se ceignent le front d'un handeau* leur Lonnet qui se termine en pointe, est chargé des mêmes orneniens que la mantille , aussi bien qu'un morceau d'étoffe qui tient a la coiffure et descend entre les épaules. Les filles laissent pendre leurs cheveux divisés en un grand nombre de tresses, et y attachent des rubans et des franges qui descendent jusqu'audessous des jarrets. Les armes des Basclikirs sont l'arc , les flèches , la lance , le casque et la cotte de maille : ils reçoivent des Russes, des sabres, des fusils et des pistolets. C'est un spectacle singulier

?ue celui il'une année, baschkirieune : nul ordre dans es marches; on ne se met en rang que lorsqu'on s'arrête. Chacun ccn(Unt un cheval de main, qui porte toutes les provisions de bouche : la charge est iaible; elle ne consista qu'en du fromage, en du blé séché au feu, en un petit moulin k bres

Elisabeth. i43

beaux ; çà et là quelques sapins epars projettent des ombres lugubres^ et de

pour le réduire en farine. Chaque guerrier, vêtu de sa longue robe , s'équipe comme il peut >ou comme il lui plaît. L'un s'est procuré toutes les espèces d'armes^ et porte avec lui un arsenal entier j l'autre possède a peine une mauvaise arme offensive. Ils sont tous Lien montés et manient fort adroitement leurs chevaux. Les Baschkirs ont ordinairement deux femmes; fl^est bien rare qu'ils en aient davantage. C'est le moullak qui consacre le mariage. Après avoir uni les deux époux , il présente une flèche au mari: Soi brave, lui dit-il, et protège ta femme. Ils professent depuis longtems le mahométisme; on ignore même a quelle époque ils l'ont embrassé ; mais cette religion, qu'ils suivent, sans en connaîtie les principes ni même les pratiques , n'a pu les arracher aux anciennes superstitions du chamanisme : ils y sont encore plus confirmés par l'exemple de leurs moullahs, aussi peu instruits que le reste du peuple. Les jours de fêtes, ils présentent au soleil, en se prosternant devant cet astre, les prémices de l'animal qu'ils ont tué pour le repas. Ils suspendent une tête de cheval dans les endroits des forêts où ils ont établi leurs ruches, et ils croient par la préserver leurs abeilles de tous les maléfices. Ils ont des sorciers, et ils les craignent: car ces deux faiblesses sont inséparables. Ces fourbes conjurent les malins esprits, les voient dans les ténèbres, les poursuivent, les combattent, les blessent : ils pourraient même dire qu'ils les tuent, ils trouveraient peu de contradicteurs.

l44 ELISABETH.

dessous les pierres sépulcrales sortent des touffes de chardons en forme debluets avec de larges feuilles pendantes et découpées, et une autre plante dont la tige nue et penchée se divise en plusieur rameaux effilés^ et dont les fleurs d'un iaune livide semblent faites pour ne s'épanouir que sur les tombeaux.

Le cortège qim suivait le cercueil du missionnaire était assez nombreux. On y voyait plusieurs sortes de nations, des Persans , des Trukmènes(i) , des

(i) Les Troukhniènes , plus connus en Europe sous le nom de Turkomans , errent dans les campagnes qui s'étendent le long des côtes de la mer Caspienne , depuis PleniLa et les stèpes des Kirguis , jusqu'à la Khi\e et a la Perse. Ce sont dei Turcs ou Tartares qui ne sont altérés par aucuB mélange. INation industrieuse , riche en troupeaux , fabriquant elle-même ses armes blanches et ses armes a feu, et se louant Yolontiers à ses voisins pour faire la guerre ; courageuse , fière, et en même tems humaine. Les Troukraènes préfèrent au séjour de leurs plaines, les vallées et les pcncbans des monts Manguichlat, qui s'élèvent à quatre ou cinq journées des bouches de l'iaïk^ c'est-lU que, défendus par la situation même des lieux , ils nourrissent en paix de nombreux troupeaux de chameaux , de bctes a cornes et de brebis. Qnelquesuaf culUveul la terre et sèment du blé et du oiiU

ELISABETH. i45

Arabes e'cliappes à l'esclavage des Kirauis et reçus clans des colldges fondés pa? la dernicielmpcîratrice. Ils suivaient pêlemeîe, un flambea^ de paille à la main le convoi funèbre, en mêlant leurs voix à celles des Popes, tandis qu'i;iisabeth,

let; mais ils se livrent plus volontiers au commerce qu .Is entret.e„..ent avec la Khive, la Perse et la Boukl.ar.c et leurs marchands aiuassent quelqueloi, de grandes richesses. Bien moins nombleui que lesKirgu.s, .Is sont bien plus redoutables k la |uerre . et souvent ils le, ont vaincus. Leur adresse a man.er le sabre les rend surtout terrible, a leurs le° .:• S' 'î"«''î"rf<'*^ 'a faiWesse du nombre ne leur permet pas de se mesurer avec leurs ennemis, s trouvent un as.le assuré sur leurs montagnes inaccessibles. La nature elle-même leur a fourni d autres remparts contre les incursions des peuples

et le lac Ara régnent de vastes plaines d'un sable loger et mob.le : les peuples voisins de ces plaines les appellent des ^«.,^e sable. Les ventF s m" ^it"' 'î ^',? "" '*" <1^" «changer sans cesse l'as- TJL A «lèvent aujourd'hui des montagnes, qui seront dema.a changées en abîmes: ils creusant des precp.ces qui bientôt seront couverts de mon-

et gronder le sable comme les Ilots de l'Océan Les armées que l'audarp m. 1';^ ^.'cean. i.es

l46 iLlSABF.TTÎ.

silencieuse, marchai! à pas lents, la tète couverte ^ et ne sentant de relation , au milieu de cette foule tumultueuse, qu'avec celui qui n'était plus.

Quand le cercueil fut placé dans la fosse , le Pope , selon l'usage du rit grec, mit une petite pièce de monnaie dans la main du mort pour payer son passage , et après avoir jttf^ un peu de terre pardessus^ il s'éloigna-, et là, demeura enseveli dans un éternel oubli , u]i mortel charitable, qui n'avait pas passé un seul jour sans jaire du bien à quelqu'un ; semblable à ces vents bienfaisans qui portent en tous lieux les graines utiles, et qui les font gei mer dans tous les climats , il avait parcouru plus de la moitié du monde, semant partout la sagesse et la vérité, et il miourait ignojé du monde: tant la renommée s'attache peu à la bonlé modeste, tant les hommes qui la dislribuent ne l'accordent qu'à ce qui les étoniu", à ce qui les détrait , rliama'sàce qui les console. O rayon éclatant j éblouissante lumière, suptrbe gloire humaine ! ne pense pas que Dieu t'( nt permis d'éire ainsi le prix de Isi

grandeur, s'i| n'avait réservé sa propre gloire pour être le prix de la vertu.

Elisabeth resta dans celieudettistesse jusqu'à la ehute du jour-, elle y pleuja, elle y pria beaucoup , et ses larm s et ses prièi'es la soulagèrent. Dans les grandes infortunes, il est bon, il est utile de pouvoir passer quelques iieures à méditer entre le ciel et la mort ; du tombeau, s'élèvent des pensées de courage ; du ciel descendent de consolantes espéï"ances ; on craint moins le malheur là où on en voit la fin ; et, là ou on en pr<-ssent la récompense, on commence presque à Faimei'.

Elisabeth pleurait et ne murmerait point; elle remerciait Dieu des bieniaits qu'il avait répandus sur une partie de sa route, et ne croyait point avojr le droit de se plaindre , parce qu'il les avait retirés à l'autre- Elle se trouvait comme sur les bords duTobol^ sans guide, sans secours, mais armée du même courage et remplie des mêmes sentimens.

« Mon père! ma mère ! s'écnait-e^le^ » ne craignez rien, votre enfant ne se » laissera point abattre. » Ainsi elle cherchait à les rassurer , comme s'ils

l48 ELISABETH.

eussent pu deviner l'abandon où elle se trouvait. Et quand un secret effroi gagnait son cœur: «Mon père! ma mère!»

ï-ép était -elle encore , et ces noms calmaient sa frayeur. « Homme juste et » maintenant bienheureux , disait-elle , » en appuyant son front sur la terre » fraîchement remuée, faut - il vous » avoir perdu avant que mon noble » père 5 ma tendre mère vous aient re- » mercié de vos soins pour leur pauvre » or pi] el ne !.... O bonheur d'être béni » par eux, laut-il que vous en ayez été » privé ! »

Quand la nuit commença à s'approcher, et qu'Élisabetli sentit qu'il fallait s'airac her de ce lieu funèbre , elle voulut y laisser quelques traces de son passage ^ et prenant un ca'Uou tranchant , elle traça ces mots sur la croix qui s'élevait au dessus du cejcueil : le juste est mort , et il n'y a personne qui y prenne garde (i).

Alors, disant un dernier adieu aux cendr's du pauvre rrligieux, elle sortit

(i) Isaïe, chap. 5;, v. i.

Elisabeth; 149

du cimetière, et revint tristement occuper la chambre déserte de l'auberge deSarapouI. Le lendemain , quand elle voulut se remt ttre en route ^ l'hôte lui donna trois roubles , en l'assurant que c'était tout ce qui restait dans la bourse du missionnaire. Elisabeth les prit avec un sentiment de reconnaissance et d'attendrissement, comme si ces richessesr, qu'elledevaitàsonprotecleur, lui étaient arrivées de ce ciel où il habitait maintenant. «Ah! s'écria-t-el!c, mon guîde, » mon appui, ainsi votre charité vous 5) survit , ( t quand vous n'êtes plus au- » près de moi , c'est elle qui me soutient » encore ! »

Cependant , dans sa route solitaire , elle ne ptut cesser de verser des larmes; tout est pour elle un objet de regret , tout lui fa t sentir l'importance du biea qu'elle a perdu. Si un paysan^ un voyageur curieux la regarde et l'interroge , elle n'a plus son vénérable protecteur pour commander le respect; si la fatigue Poblige à s'asseoir^ et qu'un kibick vide vienne à passer, elle n'ose point l'arrêter, dans la crainte d'un refus ou d'une

l5o ELISABETir.

insulte; d'ailleurs, ne possédant que trois roubles , elle aime mieux qu'ils lui servent à relarder le momeut d'avoir recours aux aumônes^ qu'à lui procurer la moindre commodité : aussi se refuset-elle maintenant les légères douceurs que le bon missionnaire lui procurait souvent. Elle choisit toujours pour s'abriter les plus pauvres asiles , et se contente du plus mauvais lit et de la nourriture la plus grossière.

Ainsi , cheminant très - lentement , elle ne put arriver à Kasan que dans les premiersiours d'octobre. Un grand vent de nord-ouest soufflait depuis plusieurs )oursetavaitamassé beaucoup de glaçoiis sur les rives du V^olga (i) ^ ce qui avait

(i) Le Volga est le^.plus grand des fleuves rie l'Europe. Les anciens l'appelaient Rha. Le» Taitares ic nomment Kchel. Il a ses sources dans plusieurs lacs et marais tlu gouvernement de IVovogorod , non loin de celle de la Dwina occidentale, il traverse les gouvciiiemens de Moskoii , de iNijagorod, de Kasan et d\V.strakhan , dans un cours de 760 lieues, et se jette, [)ar un grand nombre de. )50uclies, dans la nier Caspienne. Il n'y a peut-être aucun fleuve aussi [>oissoni;euï , et Ton compte (ju''il nourrit plus d'uu niiliion de ptclieurs ^L d«?

ELISABETH. |5l

rendu son passage presque impraticable.

On ne pouvait le tvaverserquepaviie en nacelle, et parlie à pied, en sautant de glaçon en glaçon. Les bateliers , accoutumes aux dangers de cette navigation , n'osaient aller d'un bord du fleuve à l'autre que pour l'appât d'un gain trèsconsidérable, et nul passager ne se serait exposé à faire le trajet avec eux. Elisabeth, sans examiner le péril ^ voulut entrer dans un de leurs bateaux; ils la. 3'epoussèrent brusquement, en ia traitant d'insensce^ et jurant qu'ils ne permettraient pas qu'elle traversât lo fleuve avant qu'il fût entièremcnc u,i^vè. Elle leur demanda combien de ietn^ il faudrait probablement attendre, a Au » moins deux semaines, répondirentils. » Alors elle résolut de passer sm-le-

travaillfiurs. On tire des Lords da Volga les œufs d'esturgeons ou le caviar , qui, frais encore, est un mets agréable , et qvÀ , pressé et séché, perd beaucoup de sa Lonté , et est cependant encore lechei'clié par plusieurs nations de rKurope. On en transporte même dans la Turquie et dans les deuit indes. C'est des vessies d'air de ces mêmes estur- (^eons , que fournit le caviar, que se fait la colle d< t>oi5son.

l52 ELISABETH.

champ. <( le vous en prie, leur dit-elle )) d'une voix suppliante , au nom de i) Dieu, aidez-moi à îraverser le fleuve : » je viens r\e par-delà Toholsk : je vais 3) à Petersbourg demander à l'empereur » la g/âce de mon père exilé en Sibérie; )) et j'ai si peu d'argent, que si je de- » meurais quinze jours à Kasan , il ne » me resterait plus rien pour continuer 3) ma route. )> Ces paroles touchèrent ■un des bateliers j il prit Elisabeth parla main : « Venez, lui dit-il, je vais es- » sayer de vous conduire; vous êtes une 3) bonne fille, craignant Dieuetaimant 3> votre père ; le ciel vous protégera. » Il la fit entrer avec lui dans sa barque , et navigua jusqu'à moitié du fleuve; alois ne pouvant aller plus loin , il prit la jeune fille sur ses épaules , et marchant sur les glaces en se soutenant sur ses avirons , il atteignit sans accident l'autre rive du \ olga, et y déposa son fardeau. Llisabeth , pleine de reconnaissance, après l'avoir remercié avec tout:^ l'effusion du cœur le plus touché, voulut lui doriner quclcjue chose. JElIe tira sa bourse , qui contenait un peu

ELISABETH. l53

moins de trois roubles : « Pauvre fille, » lui dit le batelier en regardant son » trésor, voilà donc tout ce que tu pos- )> sèdes , tout ce que lu as pour te ren- )) dre à Pétersbourg , et tu crois que )) Nicolas Kisoloff t'en ôterait une obole? » Non, je veux plutôt y ajouter : cela )) me portera bonheur , ainsi qu'à mes )) six enfans, »

Alors il lui jeta une petite pièce de monnaie, et s'éloigna , en lui criant : « Dieu veille sur toi , ma fille ! »

Elisabeth ramassa sa petite pièce de monnaie ; et , la considei-ant avec un peu d'émotion, elle dit : « Je te garde- )) rai pour mon père, afin que tu lui )) sois une preuve que ses vœux ont étc » entendus, que son esprit ne m'a point » quittée , et que partout une protection j) paternelle a veillé sur moi. »

Le tems était clair et serein; mais par momens il venait du côté du nord des bouffées d'une bise très froide. Après avoir marché quatre heures sans s^arrêter , Elisabetli se sentit tï*ès - fatiguée. Aucune maison ne s'offrant à ses regards, «lie fut chercher un asile au pied d'une

î54 ELISABETH.

petite colline^ dont les rochers bruns et coupes à pic la garantissaient de tous les vents. Près de là s'étendait une forêt de ckénes ; ce n'est que sur cette rive du Volga qu'on commence à voir celte espèce d'arbres. Elisabeth ne les connaissait point, et quoiqu'ils eussent déjà perdu une partie de leur parure^ ils pouvaient être admirés encore -, mais , quelque beaux qu'ils fussent, Ehsabetli ne pouvait aimer ces ar])res d'Europe ; ils lui faisaient trop sentir la distance qui la séparait de ses parens ; elle leur préférait beaucoup le sapin; le sapin était l'arbre de l'exil, l'arbre qui avait protégé son enfance, et sous Tombre duquel ses parens se reposaient peut-être en cet instant. De telles pensées la faisaient fondre en larmes. « Oh î quand -)) les reverrai-je ! s'écriait-elle, quand )) entendrai'] e leurs voix! quand re^ 3) tournerai-] e de ce côté pour tomber )) dans leurs bras ! » Et en parlant ainsi , elle tendait les siens vers Kasan , dont elle apercevait encore les tours dans le lointain, et^ au-dessus de la ville^ l'antique forteresse des khans de laTartarie,

ELISABETH, l55

5e présentant sur le liant des rochers l'une manière imposante et pittoresque.

Le long de sa route ^ Elisabeth reniConlrait souvenldes objets qui portaient [dans son cœur une tristesse à peu près semblable à celle qui naissait du sentiïnent de ses propres malheurs : tantôt c'étaient des infortunés enchaînés deux à deux, qu'on envoyait soit dans les mines de Nertshink, pour y travailler jjusqu'àla moit, soit dans les campagnes fd'Irkoulsk (r), pour peupler les rives sauvages de l'Angara (2) : tantôt c'étaient des

(1) IrkoiUsk est une telle ville , sur îa rive orientale (le TAngora , devant Faiabouchure de la ri-^ vière Irkoiitsk, située sous le 52° 6' de latitude , et, au-delà du i:?2'^ de longitude, dans un pays fertile, mais liérissé de montagnes. Elle est peu éloignée du lac Baïkal, abondant en esturgeons, et (jui foi:rnit, en une quantité prodigieuse , un poisson que les gens du pays appellent omoule, 11 resseni- Lle au hareng , mais il est un peu plus gros. Le peuple en fait , pendant' l'automne , sa provision pour Tannée entière. On compte , dans Irkontsk , près de troi?i mille marchands qui s'enrichissent du commerce qu'ils font avec la Cinne. La richesse est commune dans toute la hourgeoisie de cette ville , et le bas prix des denrées la rend superflue.

(i) L'Angora est une grande rivière qui sort du

l56 ELISABETH.

troupes cic colons destinés à peupler la i nouvelle ville qu'on bâtissait, par l'ordre l de l'empereur . sur les frontières de la Chine. Les uns allaient à pied, et les autres étaient juchés sur des chariots avec les caisses et les balots, les chiens et les poules. Cependant tous ces hommes , exilés pour des fautes qui ailleurs eussent peut-être été punies de mort y n'excitaient que la commisération d'Elisabeth ; mais quand elle rencontrait quelques bannis conduits par un courrier du sénat , et dont la noble figure lui rappelait celle de son père , alors elle était émue jusqu'aux larmes ; elle s'approchait avec respect du malheureux , et lui donnait ce qui dépendait d'elle : cé'n'était point de l'or, elle n'en avait pas , mais c'était ce qui souvent console davantage, et ce que la plus pauvre des créatures peut donner comme la plus

lac Baïkal , et qui , aprhs avoir reçu l'Oka et l'Ilim, prend le nom de Toungouska , continue encore le chemin qu"*elle avait commencé du sud au nord^ dès son orii^ine, tourne ensuite a l'occident; et se jette dans Tlénisséi.

ELISABETH. l5j

opulente, c'était de la pitié. Ilcîas ! ]a pitié était la seule richesse d'Elisabeth; c'était avec la pitié qu'elle soulageait la peine des infortunés qu'elle rencontrait le long de sa route ; et c'était à Faide de la pitié qu'elle allait voyager désormais, car, en atteignant Volodirnir , il ne lui restait plus qu'un rouble. Elle avait mis près de trois mois à se rendre de SarapoulàVolodimir(i)-, et grâce àThospitalité des paysans russes, qui, pour du lait et du pain , ne demandent jamais de paiement, son faible trésor n'était pas entièrement épuisé; mais elle commençait à manquer de tout : ses cbaussures étaient déchirés, ses habits; en lambeaux la garantissaient mal d'un froid qui était déjà à plus de trente degrés, et qui augmentait tous les jours. La neige couvrait la terre de plus de deux pieds d'épaisseur; quelquefois en tombant elle se gelait en l'air, et semblait une pluie

(l) Volodimer ou Tladimir, sur la Kliasma ^ au sud-est de Pireslavle-Zalesloi , fut construit dans le douzième siècle par loury VladimirovitcK Dolgorouki , et son fils André la rendit la résidence des souverains de Russie^

l58 ELISABETHC.

de glaçons qui ne permettait de distinguer ni ciel , ni tt rre ; d'autres fois c'étaient des torreiis d'eau qai creusaient des précipices dans les chemir^i, ou des coups de vents si furieux, qu'Elisabeth, pour éviter leur atteinte , était obligée de creuser un trou dans la neige, et de se couvrir la tête de longs morceaux d'écorce de pin, qu'elle arrachait adroitement^ ainsi qu'elle l'avait vu pratiquer à certains habitans de la Sibérie.

Un jour q :e la tempête soulevait la îieige par bouifées , et en formait une brume épaisse qui remplissait l'air de ténèbres, Elisabeth, chas; celant à chaque pas, et ne pouvant plus distinguer son chemin, fut forcée de s'arrêter; elle se réfugia sous un ^rand rocher, contre lequel elle s'attacha étroitement, afin de résister aux tourbillons de vent qui renversaient tout autour d'elle. Taudis qu'elle demeurait là, appuyée, immobile et la tète baissée, elle crut entendre assez près un bruit confus , qui lui donna l'espérance de trouver un meilleur abri; elle se traîna avec peine de ce coté, et aperçut en effet un kibick,

ELISABETH. iSg

renversé etbrisé^ et un peu plus loin une chaumière. Elle se liâta d^'aller frapper à cette porte hospitalière ; une vieille femme vint lui ouvrir : « Pauvre jeune )) fille! lui dit-elle, émue de sa profonde )) détresse, d'ovi viens-tu, à ton âge, )) a nsi seule, transie et couverte de V neige? » Elisabeth répondit comme à son ordinaire : « Je viens de pardelà 3) Tobolsk , et je vais à Pétersbourg de- )) mander la grâce de mon père, » A ces mots , un homme qui avait la tête penchée dans ses mai nsi, la releva tout à coup, regarda Elisabeth avec surprise :

« Que dis- tu, s'écria-t-il? tu viens de » la Sibérie dans cet état, dans cette mi- )) sère, au milieu des tempêtes, pour

)) demander la grâce de ton père?

3) Ah ! ma pauvre fille ferait comme toi 3) peut-être; mais on m'a arraché de ses 3> bras sans qu'elle sache où l'on m'em- ^) mène^ sans qu'elle puisse solliciter » pour moi ; je ne la verrai ])lus, j'en )) mourrai.... On ne peut pas vivre loin » de son enfant.... )) Elisabeth tressaillit. (( Monsieur^ reprit-elle vivement, » j'espère qu'on peut vivre quelque tems

î6o ELISABETH.

i) loin Je son enfant. — Maintenant que )) je co «nais mon sort, continua l'exilé^ )) je pourrais en instruire ma fille : voici )) une lettre que je lui ai écrite ; le cour- » rier de ce ki bick i enverse qui retourne y) à Riga ouest ma fille ^ consentirait à 5) s' en charger si j'avais la moindre ré- )) compense à lui offrir : mais la moin- )) dre de toutes n'est pas en mon pou- » voir : je ne possède pas un simple » kopeck; les cruels m'ont tout enlevé. » Elisabeth sortit de sa poche lexouble qui lui restait, en rougissant beaucoup d'avoir si peu à offrir. «Si cela pouvait suffire , » dit-elle d'une voix timide , en le mettant dans la main de l'exilé. Celui-ci serra la main généreuse qui lui donnait toute sa fortune , et courut proposer l'argent au courrier : c'était le denier de la veuve; le courrier s'en contenta. Dieu sans doute avait béni l'offrande, il permit qu'elle parut ce qu'elle était, grande et magnifique, afin que, servant à rendre une fille à son père et le bonheur à une famille, elle portât des fruits dignes du cœur qui l'avait dite.

illâlBETUf. jSi

Qaand rociragan fut calmé , Eîisabetli TOïilut se mettre en route. Elle embras- «a la Tieille femme qui l'avait soignée comme sa propre fille ^ et lui dit toul fcas, pour que l'exilé ne l'entendit pas : « Je se puis vous récompenser ; je n'ai > plu» rien du tout • je ne puis vous of- »• îVir que les bénédictions de mes pa- » rens -, elles sont à présent ma seule ri- 39 cliesse. — Quoi! interrompit la v-eille 5) femme tout haut, pauvre fille, vous î) avez tout donné? Elisabclli rougit et Baissa les j^eux. L'exilé leva les mains au eiel, cl tomba à genoux devant elle : u Ange qui m'as tout donné, lui dit-il^ yi ne puis-je rien pour toi? » Un couteau était sur la table, Eli^^abeth le prit-, coupa une boucle de ses clieVeux, et la donnant à l'exilé , elle dit : « Monsieur, yy puisque vous allez en Sibérie, vous » vej rez le gouverneur de Tobolsk ; »• donnez- lui ceci , je vous en prie : » Elisabeth l'envoie à ses parens, lui » dîrez-vous... Peut-être consentira-t-il 5) que ce souvenir aille les instruire que 5) leur enfant existe encore. — Ah ! io y> jure de vous obéir; répondit Fcxiic^

î62 ELISABETH.

)) et, dans ces déserts où l^oii m'envôre , » si je ne suis point tout à fait esclave , » je saurai trouver la cal.vnie de vos pa- » reus^ et leur dire ce (juc yods avez l'ait )> aujourdliai. »

Avec le coeur d'Elisabeth , le don d'un trône Feût bien moins touchée que l'espoir des consolations qu'on lui promeltait de porter à ses parens. Elle ne possédait plus rien, rien que la petite pièce de monnaie du batelier du Volga, et cependant elle pouvait se croire opulente y car elle venait de goûter les.seuls vrais biens que les ricliesses paissent ])rocurer : par ses dons, elle avait lait ia joie (l'un père* elle avait consolé Torphelinc en pleurs ; et voilà pourtant ce qr,. Un seul rouble peut produire entre les mains de ia charité !

Depuis Volodimir jusqu'à Pnkrofj village (le la couronne, le pays est dan.v mi bas-fond très-marécageux, et eon^ vert de forêts d'ormes, de chênes, de irembles et de pommiers sauvages. Dans l'été, CCS différentes espèces d'arbres forment des bosquets qui réjouissent la vue, mais qui sont ordinairement h^

iLTSABETH. l65

refuge des voleurs : l'hiver on les redoiiie moins , parce que les taillis dépouilles de feuilles ne Icnr permettent pas de se cacher aussi bien. Cependant ^ le long de sa route, Elisabeth entendait parler des vols qui s'étaient commis : si elle avait j)Ossédé qnelque chose , peutêtre ces bruits l'eusseni-ils effrayée; mais obligée de mendier son pain , il lui semblait que sa pauvreté la mettait à l'abri de tout, et que, sous cette égide, elle pouvait traverser ces forêts sans danger. ^^

Quelques verstcs avant Polcrof, la grande route venait d'être emportée par lin ouragan, et les vo3'ageurs étaient »)bljgés , pour se rendre à Moscou, de faire un grand détour à travers les ma xécages que le Volga forme en cet. enilroit; ils étaient couverts d'une glace 8i épaisse, qu'on y marchait aussi solidement que sur la terre. Elisabeth prit cette route qu'on lui avait indiquée ; elle marcba long-tems à travers ce désert de glace ; mais comme aucun chemin n'y était tracé, elle se perdit, et tomba dans une espèce de marais fan-

î64 ELISABETH.

gcux, dont elle eut beaucoup de peine à se tirer. Enfin , après bien des efforts, elle gagna un tertre un peu élevé. Couverte de .boue et épuisée de fatigue , elle s'assit sur nne pierre, et détacha sa cliaussure pour la faire sécher au soleil, qui brillait en ce moment d'un éclat assez vif. Ce lieu était sauvage; on n'y voyait aucune trace d'habitation^ il n'y passait personne, et on n'y entendait même aucun bruit. Elisabeth vit bien qu'elle s'était beaucoup écartée de la grande Toule^ et, malgré son courage, elle lut < ffrayce de sa situation. Derrière elle était le marais qu'elle venait de traverser, et au-delà une immense forêt dont ses yeux n'apercevaient pas la fin. Le jour commençait à décliner.

Malgré son extrême lassitude, la jeune fiVe se leva dans l'ispoir de trouver un asile, ou des gens qui l'aideraient à en trouver un; elle erra çà et là, mais en vain ; elle ne voyait rien , elle n'entendait rien, et cependant il lui semblait qu'une voix humaine eût rempli son cœur de joie.... Tout à coup elle en entend plusieurs, et bientôt elle voit des

ELISABETH. l65

hommes qui sortent de la forêt; elle marche vers eux pleine d'espc'rance ^ mais plus ils approchent , plus elle sent l'effroi succéder à la joie : leur air SRnvage, leur physionomie farouche Fépouvantent plus que la solitude où elle était; elle se rappelle ce qu'on lui a dit de» malfaiteurs qui remplissent ceiîe contrée ^ et elle craint que Dieti ne la punisse de la témérité qui lui a pcrs^uadc qu'elle n'avait rien à craindre ; elle tombe à genoux pour sHiumilier devant la m:iséricorde divine. Cependant la troupe s'avance «, s'arrête auprès d'Elisabeth, la regarde, et lui demande d'où elle vient, et ce qu'elle fait là. La |eune fille, les yeux baissés^ et d'une voix tremblante, répond qu'elle vient âe par-delà Tobolsk , et qu'elle va demander à l'empereur la grâce de son père; elle ajoute qu'elle a pensé périr Sans le marais^ et qu'elle attend qu'elle ait repris un peu de force pour aller chercher un asile. Ces gens s'étonnent , la questionnent encore, et veulent savoir quel argent elle possède pour faire une si longue route > Elle tire de son

î66 SLISABETII.

sein la petite pièce de monnaie tlu batelier du Volga, et la leur montre, a Voilà (( tout ! s'ëcrient-ils. — Tout , leur ré- )) pondit elle, a A ces mots; les bandits se regardent l'un Tautre ; ils ne sont point touchés , ils ne sont point émus : riiabitade du crime ne permet pas de l'être, mais ils sont surpris-, ils n'avaient point ridée de ce qu'ils voient; c'est pour eux quelque chose de surnaturel, et celte ]eune fille leur semble protégée par un pouvoir inconnu. Saisis de respect, ils n'osent pas lui faire de mal; ils n'osent pas même lui faii-e du bien; ils s'éloignent en se disant entre eux i « Laissons- la, laissons- la , car Dieu est » assurément auprès d'elle. )>

Elisabeth se lève et fuit le plus vite qu'elle peut du côté opposé ; elle entre dans la forêt. A peine y a-t-elle fait quelques pas, qu'elle voit quatre grandes routes formant la croix, et à un des angles une petite chapelle dédiée à la Vierge, surmontée d'un poteau qui indique les villes oii conduit chacun des chemins. Elisabeth sent qu'elle est sau~ vée^ elle se prosterne avec reconnais-

ELISABETH. iQj

sairce : les malfaiteurs ne s'étalent pas trompes, Dieu était auprès d'elle.

La jeune tille ne sent plus sa fatigue , l'espoir lui a rendu des forces; elle prend légèrenient la route de Pokrof ; bientôt elle retrouve le Volga ^ qui forme ua coude auprès de ce village^ et baigne les nuits d'un pauvre couvent de filles. Elisabeth se hâte d'aller frapper à cette porte hospitalière; elle raconte sa peine, et demande un asile ; on le lui donne aussitôt; elle est accueillie^ reçue comme une boeur^ et en se voyant entourée de ces âmes pieuses et pures qui lui prodiguent les plus tendres soins , elle croit un moment avoir retrouvé sa mère. Le récit simple et modeste qu'Elisabeth fit do ses aventures, fut un sujet d'édification pour toute la communauté. Ces bonnes sœurs ne se lassaient point d'admirer la vertu de cette jeune fille , qui venait d'endurer tant de fatigues, de soutenir tant d'épi-cuves, sans avoir murmuré une seule fois. Elle re^yrettarent beaucoup de n'avoir pas de quoi iournir aux frais de son voyd^ie ; mais leui: couvent était frès-paiivrc; il ne

iGS ELÎSABETFrj

possédait aucun revenu, et elles-mêmes ne vivaient que de charités. Cependant, elles ne purent se résoudre à laisser l'orpheline continuer sa route avec une robe en lambeaux et des souliers djéchîrés- elle se dépouillèrent J)0ur la couvrir, et chacune donna une partie de ses propres vêtemens. Elisabeth voulait « refuser leurs dons , car c'était avec leur nécessaire que ces pieuses filles la secouraient : mais celles-ci , montrant les murs de leur couvent, lui dirent :

« Nous avon5 un abri, et vous ïi'eïi avez » pas j le peu que nous possédons vous i) appartient; vous êtes plus pauvre que » nous. »

Enfin , voici Elisabeth sur la route de Moscou (i ) ; elle s'étonne du mouvement

(i) La ville de Moskou se nomme en russe Mos- ]ca ^ elle est située au 55^ 4^' 4^" ^^ longitude, mi 55^ 12' 45'' lie latitude , et à 734 wcrstes de Pétersbourg. Trois rivières la baignent : la Moskwa, <jui lui a donné son nom, l'Iaouza et la IVcglinna. C'est la plus grande ville de TEurope : elle a environ dix lieues de circonférence 5 mais les bâtiiaeo* n'y sont pas serrés comme a Paris et a Londres, et la plupart des maison» ont des jardins. Vtr» 1786, Moskou renfermait neuf mille cent quatre-vingt*

ELISABETH. 1 6iJ

extraorclinaire qu'elle y voit , de la quantité de voitures , de traîneaux , d'hommes, de femmes^ de gens de toute espèce qui semblent aflluer vers cette

seizeliabitations,parmi lesquelles treize cent quatre- -vingt-deux étaient de pierre ^ dix-neuf grandes églises, vingt -huit couvens , vingt-trois petites écoles, cent dix-neuf Lains publics, deux cent vingtquatre tavernes , deux cent quatre-vingt-dix-sept auberges. La population de la ville ne peut être évaluée au juste : elle varie d'ailleurs de l'hiver a Tété. On croit, avec assez de fondement, qu'en hiver il y a dans Moskou plus de quatre cent mille âmes, et qu'il n'en reste en été qu'environ trois cent mille. Moskou a été fondée en n^J, par loury Dolgorouki , et est devenue, en i328 , la résidence des souverains, sous le règne d'Ivan Danilovitch. Elle a reçu depuis des accroissemens successifs , et est a présent distribuée en quatreparties principales, qui sont comme autant de villes, et qui même en portent le nom. Le premier de ces quartiers se nomme le Kremle , mot tartare qui signifie forteresse. C'était la résidence des souverains. Il est entouré d'une muraille, d'un rempart et d'un fossé. Le château s'élève sur une montagne : il a été achevé par des architectes italiens, sous le règne du grand prince Ivan Vassiliévitch , a la fin du quinzième siècle. C'est dans ce quartier qu'est le palais des patriarches , devenu la maison du synode. Oa y conserve une bibliothèque riche en anciens manuscrits russes et grecs. Kitoi-Gorod, ou la ville Kitai , n'a pas été ainsi nommée , comme on Fa dit , parce qu'on y éule des raretés de la Chine.

ÎTO ELISABETH.

grande capitale; plus elle avance, et plus la foule augmente. Dans ie village gù elle s'arrête , elle trouve toutes les marsons pleines de gens qui paient à si

Le mot kitai appartient a la langue tartare , et signifie milieu. On a donné ce nom "a ce quartier , parce c[u\l lait le milieu entre le Krenile et la Ville-Blanche. Il a été bâti sous le règne du star îvaii Vassiliévitch. On remarque , dans ce quarlier, limprinicrie du synode, dans iaqueile est une belle et ancienne Libliotliècpie • la maison de l'utiiversilé , grapd édifice d'une assez belle arcbilectiire ;; la cour des monnaies, et le ^ostlrnoid^cr ^ ou cour du commerce , où sont réunies toutes les boutiques. Beloi-Gorod y ou la \ ille-Blanche , doit son nom a une muraille de pierre dont elle était entourée, et qui est tombée en ruine. lilJe renferme la grande apotliicairerie , la fonderie de canons ^ les écoles de Funiversité , fondée en 1765 par Elisabeth , et la maison des Enfans-Trouvés , îondée en lyôS , par Timpératriee Catherine II. Enfin 5 le Zemlianoi-Gorod , ou la Vilîe-de-Terre, enveloppe les trois quartiers dont nous venons de parler, l^lle doit son nom a un rempart de terre , dont le tsar Fédor Ivanovitch la lit entourer en 1591, après Tincursion des Tartares de Crimée. Cette ville, qui s'élend autour de Moskou , est elle-même enveloppée par plus »ie tieute faubourgs. Les plus nombreux sont la blabotle allemande et le faubourg de Lefort. C'est <lans ce dernier que Pii'rrc l*"^. a fondé un hôpital pour les malades y '.ivec une école où Ton ens>^igae h la jeunesse la latin, ranalumie , la botiipique et la mcJeciue,

haut prix une très-petite pLice, que l'in fortunée^ qui n'a rien à donner , ne peut que bien difficilement en obtenir une. ^h! que de larmes elle dévore en rrcevant d une compassion dédaigneuse un grossier aliment et un abi î misérable ou sa tête est à peine à couvert de la neige et des tempêtes! Cependant elle n'est point humiliée , car elle n'oublie jamais que Dieu est témoin de sfs sacrilices , et que le bonheur de ses parens en est le but : mais elle ne s'enorgueillit pas non plus; trop simple pour c> oire qu'en se dévouant à toutes les misères en faveur de ses parens , elle fasse plus que son devoir^ et trop tendre peut-être pour ne pas trouver uii secret plaisir à souffrir beaucoup pour eux.

Cependant, de tous côlés les cloches s'ébranlent, de tous côtés felisabt th entend retentir le nom dePempereur. Des coups de canon partis de Moscou viennent l'épouvanter; jamais un tel bruit n'avait frappé ses oreilles. lYunG voix timide elle en demanda la cause à des gens couverts d'une riche livrée, qui sç

pressaient autour d'une voilure renversée, (c C'est l'empereur qui fait sans » doute son entrée à Moscou , lui di- » rent-ils. Comment! reprit-elle avec )) surprise ; est-ce que l'empereur n'est » pas à Pctersbourg? )) Ils haussèrent les épaules d'un air de pitié , en lui répondant : « Eh quoi ! pauvre fille , ne )) sais-tu pas qu'Alexandre vient faire 3^ la cérémonie de son couronnement à » Moscou? » Elisabeth joignit les mains avec transport ; le ciel venait à son secours, il envoyait au-devant d'elle le monarque qui tenait entre ses mains la destinée de ces pai^ens; il permettait qu'elle arrivât dans un de ces tenis de réjouissances nationales , où le cœur des rois fait taire la rigueur et même la justice, pour n'écouter que la clémence.

(( Ah! s'écria-t-elle, en se tournant du )) côté des terres de l'exil, mes parens , )) faut-il que mes espérances ne soient » que pour moi, et que lorsque votre )) fille est heureuse , sa voix ne puisse 3) aller jusqu'à vous! »

Elle entra, en mars 1801 , dans Fimmense capi taie de la Moscovie, se croyant

au terme de ses peines, et n'imaginant pas qu'elle dût avoir de nouveaux malheurs à craindre. En avançant dans la ville, elle vit des palais superbes, décorés avec une magnificence royale, et près de ces palais des Imites enfumées, ouvertes à tous les vents; elle vit ensuite des rues si populeuses, qu'elle pouvait à peine marcher au milieu de la foule qui la pressait et la coudoyait de toutes paity. A très-peu de distance, elle retrouva des bois, des champs, et se crut en pleine campagne -, elle se reposa un moment dans la grande promenade :

c'est une allée de bouleaux qui ressemble assez aux allées de tilleuls. Un nombre infini de personnes s'y promenaient, en s'entretenant de la cérémonie du couronnement-, des voituAs allaient, venaient, se croisaient en tous sens avec un grand fracas -, les énormes cloches de la cathédrale ne cessaient de sonner ; de tous les points de la ville d'autres cloches leur répondaient,, et le canon qui tirait par intervalle se faisait à p^ine entendre au milieu du bruit dont retentissait cette vaste cité. C'était suï^

17^ iLISABETIÎ.

tout en approchant de la place du Kréluelin , que le tumulte etlf^ mouvement allaient toujours croissant ; de grands feux y étaient allumés; Elisabeth s'en approcha et s'assit timidement à côté.

Elle était épuisée de froid et de fatigue, elle avait marché tout le jour , et sa joie du matin commençait à se changer en liûdtesse ; car , en parcourant les innombrables rues de Moscou , elle avait bien vu des maisons magnifiques, mais elle n'avait pas trouvé un asile ; clie avait bien rencontré une foule nombreuse de gens de toute espèce et de toutes nations , mais elle n'avait pas trouvé un protecteur; elle avait entendu des personnes demander leur chemin , s'inquiéter de l'avoir perdu, et elle avait envié leur sort : a Heureux , se i) dirait-elle, d'avoir quelque chose à 3) chercher ! il n'y a que l'infortunée qui » n^a point d'asile, qui ne cherche rien, 3) et qui ne se perd point. »

Cependant la nuit approchait, et le froid devenait très-vif; la pauvre Elisabeth n/avait pas mangé de tout le jour , file ne savait que devenir; elle cher-

ELISABETH. ir^5

cliaît à lire sur tous les visages si t île n'en trouverait pas un dont elle ))nt espeier quelque pitié : mais ce uîoucle, qu'elle regardait avec altenllou^ pyree qu'elle avait besoin cîc iui^ ue la regardait seulement pas , parce qu'il n'avait pas besoin d'elle. Elle se hasarda à all( r irapper à la porte des plus pauvres réduiis, partout elle fut rebutée : i/espoir de faire un gain considérable pendaut les fêtes du courouneuient avait fermé le coeur des moindres auberg stes à la charité : jamais on n'est moins disposé à donner que quand on se voit au moment de s'enricirir.

La jeune lille revint s'asseoir auprès du grand feu de la place du Krémelin ; elle pleurait en silence, le cœur oppressé y et n'ayant pas même la force de manger un morceau de pain qu'une vieille femme lui avait donné par compassion. Elle se voyait réduite à ce degré de misère où il lui fallait tendre la main aux passans pour en obteiiir une faible aumône, accordée avec distraction, ou refusée avec mépris. Au moment de le faire ^ un mouvement d'or*

giiell la retint; mais le froid était si violent y qu'en passant la nuit dehors, elle rii;quait sa vie, et sa vie ne lui appartenait pas. Cette pensée dompta la fierté de son cœur : une main sur ses yeux , elle avança Fautre vers le premier passant, et lui dit : (( Au nom du père qui )) vous aime , de la mère de qui vous )) tenez le jour, donnez-moi de quoi » payer un gîfe pour cette nuit. )> L^homme à qui elle s'adressait la regarda avec curiosité à la lueur du feu. (( Jeune fille, lui répondit-il, vous )) faites-là un vilain métier j ne pouvez- )> vous pas travailler ? A voire âge on )) devrait savoir gagner sa vie; Dieu )) vous aide, je n'aime point les raen- » dians. » Et il passa outre.

L'infortunée leva lés yeux au ciel comme pour y clieiclier un ami : fortifiée par Ja voix consolante qui s'éleva alors dans son cœui v, elle osa réitérer sa demande à plusieurs personnes. Les unes passèrent sans l'entendre , d'autrrs lui donnèrent une si faible aumône, qu'elle ne pouvait suffire à ses besoins. Énfin^ comme la nuit s'avançait; que

la foule s'écoulait , et que les feux allaient s'éteindre , la garde qui veillait aux portes du palais^ en faisant sa ronde sur la place, s'approcha d'Elisabeth , et lui demanda pourquoi elle restait là.

L'air dur et sauvage de ces soldats la glaça de terreur-, elle fondit en larmes sans avoir le courage de répondre un.

seul mot. Les soldats ^ peu émus de ses pleurs, l'entourèrent en répétant leur question avec une insolante familiarité.

La jeune fille répondit alors d'une voix tremblante : « Je viens de par-delà To- » bolsk pour demander à l'empereur la » grâce de mon père ; j'ai fait la route )) à pied , et comme je ne possède rien, » personne n'a voulu me recevoir. » A ces mots , les soldats éclatèrent de rire, en taxant son histoire d'imposture. L'innocente fille, vivement alarmée, vou-" lut s'échapper ; ils ne le permirent pas , et la retinrent malgré elle, a O mon )) Dieu 1 ô mon père ! s'écria-t-elle avec )) l'accent du plus profond désespoir , » ne viendrez- vous pas à mon secours?

}) Avez- vous abandonné la pauvre Eli- )) sabeth ? »

178 JELISABETH.

Fendant ce débat, des hommes du peuple j attirés par le bruit, s'élaient rassemblés en groupes, et laissaient éclater un murmure d'improbation contre la dureté des soldats. Elisabeth étend les bras , et s'écrie : « Je le jure à la face du 3) ciel , je n'ai point menti , je viens à 3) pied de par-delà Tobolsk pour de- D) mander la i^râce de mon père ; sauvez- 3) moi , sauvez-moi , et que je ne meure 3) du moins qu'après l'avoir obteuue. )> Ces mf>t« remuent tous les cœurs ; plu- | sieurs p- rsonnes s'avancent pour la se- ■ courir. Une d'elles dit aux soldats : « Je 3) tiens l'auberge de Saint-Basile sur la D) place, je vais y loger cette jeune fille; 3) elle paraît lionnête , laissez-la venir )) avec moi. » J^es soldats, émus enfin d'un peu de pitié, ne la retiennent plus, et se retirent. Elisabeth embrasse les genoux de son protecteur; il la relève , et la conduit dans son au beige à quelques pas de là. (( Je n'ai pas une seule cbam- )) JDre à te donner, dit-il, elles sont )) toutey occupées; mais, pour une nuit^ )) ma femm'e le recevra dans la sienne; )) elle tsL bunne, et se gcjicra sans peine

ELISABETH. lyg

1) pourt'obliger. )) Elisabeth tremblante le suit vSans dire un seul mot ; il l'introduit dans une seule petite salle basse , ou une jeune femme ^ tenant un enfant dans ses bras ^ était assise auprès d'un pv ële : elle se lève en les voyant. Son }nari lui raconte à quel danger il vient d'arracher cette infortunée ^ et l'hospitalité qu'il lui a promise en son nom.

La jeune femme confirme la promesse, et^ prenant la main d^Elisabeth^ elle lui dit avec un sourire plein de bonté : (( Pauvre petite, comme elle est pâle )) et agitée ! mais rassurez- vous , nous )) aurons soin de vous, et une autre fois }) évitez , croyez-moi, de rester aussi » tard sur )a place. A votre âge , et dans » les grandes villes , il ne faut jamais » être à cette heure-ci dans les rues. » Elisabeth répondit quelle n'avait aucun asile; que toutes les portes lui avaient élé fermées; elle avoua sa misère sans honte , et i-aconta son voyage sans orguei 1 . L a j eu n e fe m m e p î e ur a e n ï'éco utant; son mari pleura^ aussi; et ni l'un ni l'autre ne s'imaginèrent de soupçon-nerque ce récit ne fût pas sincère^ leurs

l8o ELISABETH.

larmes leur en répondaient. Les gens du peuple ne se trompent guère à cet égard ; les brillantes fictions ne sont point à leur portée, et la vérité a seule le droit de les toucher.

Quand elle eut fini ^ Jacques Rossi , l'aubergiste , lui dit : « Je n'ai pas grand » crédit dans la ville j mais tout ce que » je ferais pour moi- même , comptez )) que je le ferai pour vous. » La jeune femme serra la main de son mari en signe d'approbation , et demanda à Elisabeth si elle ne connaissait personne qui pût l'introduire auprès de l'empereur.

f( Personne , )) dit-elle- car elle ne voulait pas nommer le jeune SmoloJBF, de peur de le compromettre; d'ailleurs, quel secours pouvait-elle en attendre , puisqu'il était en Livonie? a ]S'im2>ortc, )) reprit la jeune femme ; auprès de no- » tre magnanime empereur la piété et » le malheur sont les plus puissantes re- ?) commandations , et celles-là ne vous » manqueront pas.... Oui, oui, intérim lompit Jacques Rossi ; l'empereur p Alex^indre doit être couronné demain /) dans l'gglise de l'Assomption ; il faut

ilELTâAÎ5ï:Tlî; 3^1

» que vous vous trouviez sur Son pas- » sage; vous Vous jetterez à ses pieds , )) vous lui demanderez la grâce de votro )) père-, je vous accompagnerai^ je vous » soutiendrai.... — Ah! mes généreux » hôtes > s'écria Elisabeth ^ en saisissant » leurs mains avec la plus vive recon- )) naissance. Dieu vous entend , et mes )) parens vous béniront; vous m^ac- M compagnerez ^ vous me soutiendrez , )^ vous me conduirez aux pieds de Tem- )) pereur.... Peut-être serez- vous lé- » moins de mon bonheur^ du plus )) grand bonheur qu'une créature hu- » maine puisse goûter... Si j'obtiens la )) grâce de mon père^ si je puis la lui )) rapporter, voir sa joie et celle de ma » mère.... )) Elle ne putacliever; l'image d'une pareille félicité lui ôta presque Tespérance de l'obtenir ; il lui semblait qu'elle n'avait pas mérité d'être si lieu-, reuse. Ses liôtes ranimèrent son espoir par les éloges qu'ils donnèrent à la clémence d'Alexandre, par le récit qu'ils lui firent de toutes les grâces qu'il avait accordées, et du plaisir qu'il paraissait prendre à faire le bien. Elisabctli les

î82 4I.ISABETH.

écoutait avidement; elle aurait passe la nuit à les entendre ; mais il était fort lard ^ SCS liôtes voulurent qu'elle prît un peu de repos pour se préparer à la fati- *^ue du lendemain. Jacques Rossi se relira dans la petite chambre au plus haut de la maison, et sa bonne femme reçut Elisabeth dans son propre lit.

Pendant long-tems elle ne put dormir, son cœur était trop agile, Irop plein; elle remerciait Dieu de tout , même de ses peines, dont l'excès lui avait valu la généreuse hospitalité qu'elle recevait.

<( Si j'avais été moins malheureuse, se » disait-elle, Jacques Rossi n'aurait pas }) eu pitié de moi. » Quand le sommeil vint la surprendre, il ne lui ôta point son bonheur -, de doux songes le lui offrirent sous toutes les formes; tantôt elle croyait voir son père, tantôt la touchante figure de sa mère lui apparaissait brillante de.joie; quelquefois il lui semblait entendre la vojx de l'empereur lui-même, et quelquefois aussi un autre objet se montrait à travers une vapeur qui cachait ses traits , et ne lui permetlait pas de les distinguer plus que les

SLISABETH. 1 83

sentlmens qu'il avait fait naître dans son cœur.

Le lendemain, de nombreuses salves d'artillerie, le roulement des tamboars et les cris de joie de tout le peuple ayant annonce la fête du jour , Elisabeth , vêtue d'un habit que lui avait prêté sa bonne hôtesse, et appuyée sur le bras de Jacques Rossi, se mcla parmi la foule qui suivait le cortège , et se rendit à la grande église de l'Assomption, oti Temperour Alexandre devait être couronné.

Le temple saint était éclairé de plus de mille flambeaux, et décoré avec une pompe éblouissante. Sur un trône écla tant, surmonté d'un riche dais, ou voyait l'empereur et sa jeune épouse, vêtus d'habits magnifiques, et brillans d'une si extraordinaire beauté, qu'ils paraissaient à tous les regards comme des êtres célestes. Prosternée devant soa auguste époux , la princesse recevait de ses mains la couronne impériale , et ceignait son front modeste de ce superbe gage de leur éternelle union. Vis-à-vis d'eux , le vénérable? Platon , patriarche de Moscou, du haut de la chaire de vc-

l8^ ELISABETH.

rile rappelait à Alexandre, dans nn discours cloquent et pathétique, tous les devoirs des rois^ et l'effrayante responsabilité que Dieu fait prser sur leurs têtes , pour compense] la splendeur et la puissance dont ]1 les environne. Parmi cette foule immense qui remplissait l'église , il lui montrait des Kamchadales(i) apportant des tributs de peaux de loutres arrachées aux îles Aleutiennés (2) , qui touchent au continent de

(i) Par c|up1s événciîiens des liommes se sont-ils fi-xésdansunpays dontleseiil aspecl devait leur faire horreur. On ne pourra jamais résoudre cette quest-iou que par de faiLles conjectitres. On dit fjue la îangiie de la princij)ol(> nation du lîanitcliotka parait tirer son origine de celle des 3Jongols>. CV'st le seul fil qui puisse conduire les curieux dans ce labyrintlie , et qui peut-être ne les cnipêclierait pas de se

Ïierdre. Jl est certain du moins que les Kamlcliadaes se sont êlaLlis tiepuis lonj^-tenis daijs In triste contrée qu'ils habitent. Ils n'ont aucune tradilion du passé y mais une de leurs op nions religieuses peut en tenir lieu : ils sont persuadés qu'ils ont iflé créés dans leur presqu''île par leur dieu Koulkliou. ils croient rue leur pays est la plus heureuse région de L' terre, et quViix-nienies , particulièrement favorisés des dieux, sont les plus fortunés des hommes. Les Kamtcliadales si>nt petits et mal proportionDés j leur tête est grosse , leur ventre peu-»

ELISABETH. l85

rAmérique; des negocians crArcliangel, chargés des richesses que leurs vaisseaux

dant. leurs jambes grêles, leur démarche lente et iiiidadroite. Ils ont ie teint Lasané , les chevein: noirs et peu de Larbe • un visage large, des jones j)lates, un nez écrasé, de petits yeux enfoncés > des lèvres épaisses^ et font un des plus vilains peuples de la terre. La largeur de leurs épaules, indice de la force , fait un contraste choquant avec la faiblesse apparente de leurs jambes ; ou ne sait comment ces uiinces appnis soutiennent ces vasles coips. Ce peuple ne se lave jamais les mains ni le visage, jamais il ne se fait les ongles : ne vivant que <le la jiêche, il exhale de toutes les parties de son corps une odeur poissonneuse : leur langue peut eiLprimer les noms de nombre jusqu'au cent , mais ils nVn sont pas plus habiles a calculer, et ont beaucoup de peine a compter jusqu'à trois sans le secours de leurs doigts. Leur embarras est extrême quand le nombre passe dix j ils ne savent plus que faire quand ils ont employé les doigts de leurs mains 5 aussi ne savent-ils pas leur âge : ce serait un calcul trop fort pour eux que de comptcy le nombre de leurs années. Us distribuent Tannée en quatre saisons et en dix mois ^ mais ces mois, ces saisons n'ont pas une durée égale , et ne reviennent point a un tems bien marqué. Bien difîérensdes autres peuples orientaux et des sauvages en général, ils se soumettent, ils obéissent a leurs épouses : elles ont la plupart la peau fine , un peu brune , les yeux noirs, de même que les sourcils, la main petite^ de jolis pieds, une taille bien prise. La na^ tuit% en leur accordant les moyens de plaire, leur a

l86 ELISABETH.

vont chercher dans les mers d'Europe f il lui montrait des Samoïèdes Tenus de

flonné un esprit plus fin, plus délié qu'aux hommes de leur pays. Le Kamtchadale ne connaît pas les métaux^ mais il emploie les os, le caillou pour faire des haches, des couteaux, des lames, des lièches , des lancettes et des aiguilles. Sa hache consiste en un ^ros os de renne ou de haleine rendu tranchant, ou en une pierre taillée en coin et fixée par des courroies a un manche recourhé. Un homme assidu et laborieux travaille trois ans pour creuser un canot, et plus d'un an pour faire une auge. Aussi la peuplade qui peut se vanter d'avoir le plus grand canot tire-t-elle quelque vanité de celte précieuse possession. On montre une auge avec la même ostentation qu'un licne fastueux met chez nous a faire étaler sahriliante vaisselle. Une grande auge est le plat de cérémonie^ elle est réservée pour les jours de fêtes : apportée au milieu descc^nvives, elle excite d'ahord leur admiration j mais quelle que soit sa capacité, de quelque quantité a aliniens que le maître de la hutte ait eu soin de la charger , elle est bientôt videj car un Ramtchadale , dans un jour de festin, mange plus que dix antres homnjes : dans le besoin, il sait se restreindre à la plus grande sobriété. CVst avec un cristal de roche d'une couleur sale et vordâtre que les Kamtchadales font leurs couteaux, ils y adaptea^C un manche de bois^ ils arment de ce même crisi il leurs flèches et leurs lames- ils en font des lancettes pour la saignée, ils travaillent de petits os de niarties zibelines en forme d'aiguilles , et leurs ieuimes s'en servent avec beaucoup d adresse. Les

remliouchure de TEnisséi, oii règne iiti éteiiiel hiver, oii les moissons sont in-

Kamtchadales su|>pléent au pain (ju'ils ne connaissent pas, par les queues et les arêtes de plusieurs espèces fie poissons de la classe des saumons : ils les font sec lier a Fair. Le dos et le ventre de ces mêmes poissons , sèches a la fumée, font un de leurs régals, et les plus iines arêtes, réduites en poudre, un de leurs assaisonnemens ^ car ils ne font pas usage du sel. N'ayant pour plats et pour marmites que des auges de bois qui ne peuvent supporter le feu, ils sont obligés, pour faire cuire leurs viandes , de jeter sans cesse des cailloux rougis au feu dans les augf^s pleines d'eau. Jusqu'à ce que la viande soit cuite ils n'ont pas un moment de repos , eontinuellenicnt occupés a jeter dans l'auge de nouveaux cailloux embrasés, et a retirer ceux qui se refroidissent pour les remettre dans le (eu. Cette opération est longue et fatigante. Aussi ce sont les hommes qui font eux-mêmes la cuisine , et on peut Lien croire qu'ils ne mangent pas tous les jours de la viande cuite. Ils ne mangent rien de chaud. Ils laissent aigrir dans des fosses la graisse des baleines et des veaux marins , et la font cuire avec des racines. Ils en mettent dans leur bouche autant qu'elle en peut contenir, coupent le morceau presqu'au bord des lèvres, et Tengloutissent plutôt quMs ne le mangent. Quand un Kamtchadale traite lin d^ ses amis , il prend lui-même avec ses mains une forte pièce de graisse , la lui enfonce dans la bouche, et coupe ce qui n'y peut entrer. C'est une des grandes politesses du pays. L'auge qui sert de plat u'est jamais lavée j elle ast successivement

l88 ELISABETH.

connues ^ om jamais un grain n'a germe ; et (les naLujeJs d'Astracan , qui voient

commumî h la ianiilie et aux chiens. Les lionniies la salssent, les chiens la nettoient avec leurs langues Ils ont un n)etsc]u''ils aiment plus que tous les autres et qui est réservé pour les jours de lête. 11 consiste en des têtes de poissons ou en des poissons entiejs qu^on a laissé long-teuis pourrir en terre, i^uanil on ouvre la losse où ils ont été déposés , ou lie trouve qu'une pâte que l'on tire avec des cuillers L^étranger ne peut soutenir l'odeur infecte de cctt;,e affreuse niarnielade ; mais aucun nieti^ne jlatte davantage le palais d'un Kanitchadaie. Ijes leniuiesne connaissent pas de coiffure plus agréable qu'une espèce de perruque danà laquelle il entie quelquefois dix livres de cheveux. Les hommes partagent leurs cheveux en deux tresses et ne les pci- (^nent jamais. En soulevant ces tresses ils ramassent la vermine avec la main , en font un tas et l'avalent. La ])olygamie est permise aux Kamtchadales ^ mais Pépoux étant chez eux soumis à sa femme , il est rare qu'il en ]>ienne plusieurs* il est encore plus rare qu'il épouse une veuve. On croit que celle-ci est souillée [)ar le trépas de son mari : pour «{u'elle puisse serrer de nouveaux nœuds , il faut qu'un homme veuille hien auparavant se charger de sa souillure et la purifier en acceptant ses faveurs- juais cette complaisance charitable est déshonorante, et les veuves sont toujours obligées de la payera très-haut jjrix. Le mariage n'est défendu qu'entre les pères et les enlans, les frères et les fiœurs. IjC divorce est commun et n'exige aucnnt ççiéwonie. Le mari cesse d^habiter tt\cc an. fenimo.

ELISABETH. 1 8g

mûrir dans leurs cliamps le melon, la figue , et le doux fruit de la vigne qui y

et le divorce est déclaré : les deux époux sont maîtres de faire un nouveaii choix. Les femmes du Kamtchatka se font une gloire d'être mère- elles croient se rendre fécondes en mangeant des araignccs • d'autres dévorent le cordon ombilical d'un enfant nouveau-né. Mais si elles supposent que leur fruit a été conçu dans un tems d'orage ou sous de malheureux auspices , elles détestent la maternité qui avait tait l'objet de tous leurs vœiix; elles prennent des drogues pour détruire le fiuit qu'elles portent dans leur sein : souvent même, plus courageuses dans leur fureur criminelle , elles implorent l'affreuse adresse de quelques vieilles femmes accoutumées a ces détestahles opérations, leur font tuer l'enfant qxi' elles sentent palpiter dans leurs entrailles, et punies iusteiiienl , elles meurent c[uel- ■•qur'fois avec lui. S-il leur naît deux jumeaux, si leur fruit est mal confoimé, s'il vient au monde dans un jour réputé mallieureux , la rage succède a la tendresse maternelle; elles étrangletit le matlheureux enfant dont elles avaient désiré la naissance, et le jettent a leurs chiens qui le dévorent. Les pères aiment leurs enfans , et les enfans méprisent leurs pères dans la vieillesse j ils les accablent d'injures, ou du moins la dédaigneuse inditiérence est le sentiment le plus doux qu'ils leur accordent. Les Kamtchadales ne sauveraient pas un homme qui se noie , car, en arrachant ce malheureux K la condanuialion que les dieux ont prononcée contre lui, ils croiraient attirer la même condamnation sur leur tête, ils ont une manière de gagner i'amitié de leurs

donne vn vin exquis ; il lui montrait enfin des tabitans de la mer Noire , de

compatriotes qui est fort singulière. Il faut inviter à manger celui dont on veut faire un ami. Le jour indique, on cliaufTe la hulte, on tâche de lui donner une chaleur égale a celle d'un four ardent , el Ton prépare autant de nourriture que si Von devait traiter diï personnes. L'hôte et le convive quittent leurs habits et restent absolument nus. Le maître de la maison ferme la hutte , et apporte Tauge de cérémonie remplie de tous les mets qu'il a préparés. Lui-même ne mange qu'avec beaucoup de distraction , car il est sans cesse occupé a enfoncer des poignées de chair et de graisse dans la bouche de son futur ami , et a jeter de Teau sur des cailloux rougis au feu. Cette eau se dilate en vapeur et répand dans la hutte une chaleur insupportable. C'est nu combat de gloire entre les deux hommes ; Tua s'obstinant a endurer la chaleur et a ne pas refuser de manger^ l'autrtî lui port;int toujours jusque <lans le gosier de nouveaux morceaux, et augmentant toujours la vapeur étoulTante j mais la partie n'est pas égale- il est permis a l'hôte de sortir et de respirer, mais le convive ne peut obtenir cette permission qu'après s'être déclaré vaincu. Quand il ne peut plus enfin résister, quand il est près d'expirer à la fois de plénitude et de faiblesse, il demande grâce ^ il convient galamment qu'on ne peut mieux régaler son monde , et qiiM n'a jamais eu si chaud de sa vie ; mais il n'en est pas encore quitte • il faut qu'il achetle la liberté de respirer et qu'il reconnaisse la politesse (ju'on vient de lui faire par un présent au choix de son hôle Les Kamtchajalcs foat

ELISABETH. jgt

la mer Caspienne et de cette grancîeTartarie, qui, bornée par la Perse^ la Chine

la guerre pour prendre dos chiens , pour enlever des femmes , pour faire des prisonniers qu'ils réduisent en esclavage et qu'ils attachent aux plus durs travaux. Quelquefois aussi la soif de la vengeance leur met les armes a la main : la querelle de quelques enfans de deux habitations suffît pour les rendre ennemis j mais il n'est pas de cause plus grave d'hostilité que lorsque un homme , invité dans une autre habitation, ne croit pas y avoir été assez bien traité : ses concitoyens partagent son injurej il faut que Taffront imaginaire dont il se plaint soit lavé danslesang de toute une peuplade.

(2) Ce fut en 174^ 4^^ ^^* Russes commencèrent à connaître le gjoupe d'îles qu'ils nomment Aleutiennes. La nature se montre , dans ces îles dans toute l'horreur qu'elle déploie quand l'homme ne l'a point encore asservie j elle y semble morte, ou plutôt elle ne montre une effrayante activité que par les feux des volcans, par les secousses qu'elle imprime a la terre , et par le bruit épouvantable et sourd que rendentles montagnes enflammées. Aucun arbre ne peut naître parmi ces décombres : quelques maigres herbages y trouvent seuls une nourriture suffisante, et des osiers nains, des sous- arbustes, des broussailles y représentent les grands chênes <le nos forêts. Les loutres de mer, les lions et les veaux marins fréquentent les rivages , et l'on ne voit dans l'intérieur des îles que les animaux qui se plaisent dans les plus sauvages solitudes. C'est j»rincipalement dans ces îles que se trouvent les volcans encore enflammes : c'est Ta que les soufrières et les

ÎQQ ELISABETH.

et l'empire du Mogol^ s'étend du couchant à l'aui^ore , embrasse une moitié

sources d^eaux bouillantes troliissent le feu que la terre recèle encore dans son sein. Le groupe des Aleutiennes semble avoir autrefois fait partie de la. terre du Ramlcbatka , dont elles partagent encore la stérilité. On observe parmi leurs babitans ua grand nombre de nations différentes. Elles se distinguent par la variété des traits , de Textérieur 9 de toute la conformation , des xisages, des mœurs, mais surtout par la dilférence des langues. On a cru reconnaître aussi de grandes conformités, tant pour le son que pour la terminaison entre lesnoms des babitans de ces îles et ceux des Groenlandais. Les lies Aleutiennes ne produisent aucun fruit , aucune semence nourricière. Dépouillées de forêts, elles ne nourrissent point de gibier: cependant il ej»i rare que les insulaires éprouvent une grande disette. Les renards , les oiseaux de proie , la cbair liuileuse des baleines, la cbair gluante et coriace des veaux et des lions marins , celle des loutres de mer, les poissons morts dans les eaux et apportés par la marée, les berbes et les racines sauvages , tout sert h la nourriture de ces bommes durs et peu ditficilcs : ils mangent jusqu'au varecb que la mer abandonne sur le rivage. 4ps dévorentles cnairs toutes crues , et le sang leur ruisselle sur le menton, par les trous qu'ils se font sous les lèvres. Quoiqu'entourés de la mer, ils n'ont pas encore pensé a faire servi, le sel d'assaisonnement k leur nourriture. Pendant Ibiver ils cndjrocbent dans de petits bâtons les cbairs dont ils veulent faire leurs repas , •t les exposent au-dessui de leuis lampçs j mais <^

ELISABXTït. Ij3

du montle, et atteint presque jusqu'au pôle. « Maître du plus vaste empire de

n''est pas pour les cuire, c'est pour les faire dégeler. Dès que les A^iandes ont perdu l'extrême dureté que leur avait iniprimte la congélation , la cuisine est laite et le repas commence. On ne sait, dans ces îles, tirer ni des baies ni des herbes qu'elles nourrissent aucune liqueur fermentée. On ne boit que de l'eau, et même souvent, dit-on, celle de la mer , qui, près du rivage , a bien quelque salure, mais sans être saumâtre. L'huile de baleine est, pour les jours de fête, une boisson délicieuse; les vessies gonflées de cette liqueur épaisse et si dégoûtante pour nous, sont vidées avec profusion quand on reçoit la visite de ses amis. L'huile de veau marin, présentée encore avec plus de faste, est accueillie avec la même joie qu'excitent parmi nous les vins les plus exquis. Ils se construisent des huttes souterraines avec les troncs d'arbres que les flots jettent sur le rivage. Dans ces antres obscurs sont rassemblés cinquante personnes au moins j et quelquefois deux ou trois cents. L'air, le jour pénétrent k peine dans ces vastes souterrains 5 on y est éclairé par la lumière funèbre de quelques lampes qui ne sont autre chose que des pierres creuses qu'on remplit d'une huile létidfi de baleine^ desherbes sèches tiennent lieu de mèches. Hommes, femmes, enfans , tout reste nu dans les huttes , ou l'on couvre tout au plus d'un morceau de peau ou de quelques feuilles les parties que la pudeur ordonne <le cacher. Un étranger n« peut descendre sans horreur dans ces habitations : la sombre lueur des lampes, qui rend les ténèbres €ncore plus effrayantes, l'épaisse et noire fumé»

1q4 iLTSABITlT.

)) PuniTerSylal disait-il, vous qui alkz » jurer de présider aux destinées d^un

quMles e^Kalent , une foule d''homni€s nus €t hideux q«'oài entrevoit dans Tobscurité, le bruit «ju'ils font en j^arlant , en agissant tous ensemble , une cbaleur lourde et mal-saine , un air qui a perdu soa ressort , Todeur empestée <jue renvoient tant de personnes resscirées dans le même cacbot , «l qui se confond avec la puanteur des chairs pouris* »aates du poisson et des monstres marins ; la vermine fourmillant sur tous les corps, et que ceux qu'elle ronge ne cherckent que pour la dévorer et leur tour ^ T mpudique lubricité des pères etdes mères, les déjections des enfans, l'aspect des repas, plus dégoûtans encore , tout révolte et blesse tous tes sens. Des nattes faites d'berbes tressées , des coquilles demi-brisées qui servent de tasses , -des cailloux creux qui , suivant leur volume , font l'office de lampes ou de-«iarmites; des tronçons d'arfcres grossièrement creusés en formes d'auges, des corbeilles maladroitement tissues , des instrumens de pécheurs encore plus imparfaits , des pierres dures et tranchantes qui serveiit de couteaux et de huches , voila toute la richesse de ces misérables peuples. Ils n'ont aucune idée de la pureté des mœurs ^ pas même de ix décence. Dans leurs huttes communes , sur les chemins , dans les campagnes ouvertes^ ils se livrent sans pudeur, comme les animaux, au plaisir de l^amour. Souvent même ils outragent la nature dans leurs sales voluptés ^ et Ton trouve a la fois chez eux le modèle de la vie la plus simple et celui de la dernière dépravation. Malades, ils restent tapis dans un coin de leur hutte, et s'imposcut un jeune abivlu. S'ils

itïSABETBf. igS

m otat qui contient la cinquième partie î» â\\ globe , n'oubliez jamais que voi?» » allez répondre devant Dieu du sort » de tant de raillieis d'hommes^ el yy qu'une injustice faite au moindre » d'^entre eux , et que vous amie% pu

&>rouTent des douleurs de tête ils s'ouvrent ^ne Tcifïe de la tempe avec une pievrr aiguë. Ils appliernent sur leurs blessures une racine dont ils cbI reconnu l'efficacité ; ils sont d'ailleurs si feusrnsi'Bles , que , quand ils ont tesoîn de eoile , vis se firent le sang dun«* a coups de poing. Quand i! ïiïcurt quelquW des principaux de la nation, ils c:iposent le cadavre vêtu de ses habits, dans un petit canot qu'ils suspendent a des perches , et îe Lissent ainsi pourir a l'air hbrc. On n a trouve parmi eux aucune trace de religion, aucune idce l'an être supérieur. Attachés a k terre par le hcsain , les esprits y restent fixe:s, et ce qui n est pas essentiellement nécessaire a leur conservation actuelle n'a pour eux aucune existence. Ils prêtent ^ i& échangent leurs femmes, parce qu ris ]^^^«^^ feiie Fusage qu'ils leui' plait de leur propreté : ils souffrent qu'elles les abandonnent, parce qu rîs ne croient pas pouvoir leur refuser de rextirer dans ^urs droits naturels et d'être libres ; mais 1 elrau^ lEcr qui tente de les leur ravir r ^^'est a kurs yei« LVn brigand, un lâche ravisseur, f érocesponr lui wuî , implacables, ils ne respirent plus qne la vcn-geance et méprisent toutes les satufactions q» on peut leur proposer. Vainemerl chercherait-on a les vaincre par de mauvais trailemens , ils. OiU w moyeu facile de s'j soustraire ^ la morU

» prévenir , vous sera comptée au dcr- 3) nier jour. )> A ces paroles le cœur uii jeune empereur parut vivement ému :

mais il y avait dans l'église un coeur qui n'était pas moins ému peut-être , c'était celui qui allait demander la grâce d'au père.

Au moment 011 Alexandre prononça le serment solennel par lequel il s'engageait à dévouer son tems et sa vie au bonheur de ses peuples , Elisabeth crut entendre la voix de la clémence qui ordonnait de briser les chaînes de tous les malheureux *, elle ^e put se contenir plus long-tems. Avec une force surna-?

turelle^ elle écarte la foule, se fait jour à travers les haies de soldats , s'élance vers le trône, en s'écriant : Gracia!

frrâce î Cette voix^ qui interrompait la cérémonie, causa beaucoup de rumeur-, des gardes s'avancèrent et entraînèrent Elisabeth hors de l'église, en dépit de ses prières et des efforts du bon Jacques Rossi. Cependant, Tempereur dans un si beau jour ne veut pas avoir été imploré en vain; il ordonne à un de SCS officiers d'aller savoir ce que

iLISABETH. 197-

cette femme demande. L'officier obéit r il sort de réglise , il entend les accens supplians de l'infortunée qui se débat au milieu des gardes; il tressaille, précipite ses f)as, la voit^ la reconnaît, et s'écrie : « C'est elle, c'est Elisabeth! » La jeune fille ne peut croire à tant de bonheur, elle ne peut cron^e que Smoloffsoit là pour sauver son père ; cependant c'est sa voix, ses traits^ elle ne peut s'y méprendre ; elle le regai'de en silence, et étend ses bras vers lui comme s'il venait lui ouvrir les portes du ciel. Il court à elle , hors de lui-même ; il lui prend la main , il doute presque de ce qu'il voit : « Elisabeth, lui dit-il, est- » ce bien toi? D'où viens-tu , ange du )) ciel? — Je viens de Tobolsk. — De » Tobolsk, seule, à pied? » Il tremblait d'agitation en parlant ainsi. « Oui, rç- » pondit-elle, je suis venue seule, à » pied , pour demander la grâce démon )) ptre, et on m'éloigne du trône ^ on )) m'arrache de devant l'empereur. — » Viens, viens, Elisabeth, interrompit » le jeune homme avec enthousiasme :

y c'est moi qui te présenterai à l'em-

V pereur; viens lui faire entendre la » voix 9 viens lui adresser ta prière : il .» il n'y résistera pas. » Il écarte le» soldais, ramène Elisabeth vers l'église.

En ce moment, le cortège impérial défilait par la grande porte; aussitôt que le monarque parut, Smolorf se fit jour jusqn'à lui , en tenant Elisabeth parla main. IJ se jette à genoux avec elle, il s'écrie: « Sire^ écoulez-moi, écuuteï » la voix du malheur , de la vertu ; vous » voyez devant vous la fille de l'infor- » tuné Stanislas Potowsky. Elle arrive » des déserts d'Ischim où depuis douze » ans ses parens languissent dans l'exil; )) elle est partie seule, sans secours; î> elle a fait la route à pied , demandant )) l'aumône, et bravant les rebuts, la » misère , les tempêtes , tous les danger.^ }) toutes les fatigues , pour venir im- » plorer à vos pieds la grâce de sou » père. » Eliaabcth éleva sc3 mains suppliantes vers le ciel , en répétant : (c La i\ grâce de mon père. )> Il y eut parmi la foule un cri d'admiration, rempereur lui-même fut frappé; il avait de fortes préventions contre Stanislas Potowsky,

ietais en ce moment elles s'effacèrentil crut que le père d'une fille si ver— tueuse ne pouvait être coupable : mais Feût-il été, Alexandre aurait pardonné encore. « Voire père est libre, lui dit- » il ; je vous accorde sa grâce, n Elisabeth n'en entendit pas davantage. A ce mot de grâce ^ une trop vive joie la saisit, et elle tomba sans connaissance entre les bras de Smoloff. On Remporta à travers une foule immense qui s'ouvrit devant elle, en jetant des cris et en applaudissant à la vertu de l^hérdine et à la clémence du monarque. On lati-ansporta dans la demeure du bon Jacques Rossî ; c'^est là qu'elle reprit l'usage de ses sens. TLe premier objet qu'elle lit fut Smoloft' à genoux auprès d'elle-, les premiera mots qu'il lui dit furent les paroles gu''elle t^enait d'entendre de la bouclie du monarque: a Elisabeth, votre père xy est libre ; sa grâce vous est accordée. » Elle îfie pouvait parler encore, ses regards seuls disaient sa joie et vSa reconnaissance , ils disaient beaucoup. Enfin, elfe se pencha vers Smoloff; d'une voix éu2ue , tremblante , elle prononça le

aOO ELISABETH.

nom de son père, celui de sa mère :

<( Nous les reverrons donc , ajouta- )) t-elle ^ nous jouirons de leur bouilleur. )) Ces mots pénétrèrent jusqu'au fond de l'âme du jeune homme. Elisabeth ne lui avait point dit qu'elle Taîmait; mais elle venait de l'associer au premier sentiment de son cœur, au premier bien de sa vie ; elle venait de le mettre de moitié dans la plus douce félicité qu'elle attendait de l'avenir. Dès ce moment, il osa concevoir Vespérance qu'elle pourrait peut-être consentir un jour à ne plus séparer ce q nielle venait d'unir.

Plusieurs jours se passèrent avant que la grâce pût être expédiée • il fallait revoir l'aflâire de Stanislas Potowskv ; en l'examinant , Alexandre fut couvaincu que la seule équité lui eût ordonné de briser les i'ers du noble palatin j mais il avait lait grâce avant de savoir qu'il devait faire justice, et les exilés ne l'oublièrent jamais.

Un matin , Smololl' entra che^c Elisabeth plus tôt qu'il ne Tavait osé faire jusqu'alors ; il lui présenta uuparche-

iLISABETHÎ. 201

min scellé du sceau impérial : ((Voici, 3) lui dit-il , l'ordre que Fempereur en- 3) voie à mon père de mettre le vôtre <( en liberté. )) La jeune fille saisit le parchemin, le pressa contre son visage et le couvrit de lainie a Ce n'est pas 3) tout, ajouta Snioloff avec émotion^ D) notre mai^nanime empereur ne se 3) contente pas de rendre la liberté à 3) votre père , il lui rend ses dignités, 3) son rang, ses richesses, toutes ces )) grandeurs humaines qui élèvent les » autres hommes^ mais qui ne pourront » élever Elisabeth. Le courrier, porteur 3) de cet ordre, doit partir demain ma- 3) tin ; j'ai oblenu de l'empereur la per-

3) mission de raccompagner Et moi,

3) interrompit vivement Elisabeth, ne 3) l'accompagnerai-jé pas ? — Ah ! vous 3) l'accompagnerez sans doute, repiit 3) SmolofF. i^uelle autre bouclie que la 3) vôtre aurait le droit d'apprendre à 3) votre pfre qu'il est libre ? J'étais sûr 3) de votre intention, j'en ai informé 3) l'empereur, il a été touché^ il vous 3; approuve^ et il me charge de vous » annoncer que demain vous pourrez

SOa KLlSAIiJETir.

» partir; qu'il vous donne une de ses ï> voitures , deux femmes pouv vous » servir , et une bourse de devix mille

V roubles que voici pour vos frais d« » route. ï) Elisabeth regarda Smoloff , elle lui dit : « Depuis le premier jour » où je vous ai vu , je ne me souviens » pas d'avoir obtenu un seul bien don% i) vous n'ayez été l'auteur : sans vous, 5> je ne -tiendrais point cette grâce de

V mon père; sans vous, il n'aurait ja- 0 mais revu sa patrie. Ah ! c'est à vouç ») à lui apprendre qu'il est libre, et ce »> bonheur sera le seul prix digne de

V vos bienfaits, -— Non , Elisabeth , rej) partit le jeune homme : ce bonheur iï sera votre partage, moi j'aspire à un » plus haut prix. — Vu plus haut prix! » s'écria-L-clle ; ô mon Dieu î quel peutj» il erre? » Smoloff fit un mouvement pour parler; il se x'otint, il baissa lo* yeux, et, après un assez long silence, il répondit d'une voix cmue : <( Je vous I) le dirai aux genoux de votre pbre. »

Depuis que Smoloff avait retrouve Elîsabetli , il ne s'était point passé ua ijeul jour 5ans qu'il la vît, san^ qu^iJ

demeurât plusieurs heures de suite avec elle, sans qu*il n'eut une nouveiie i-aisoïi de l'aimer davantage^ et sans qu'il s'écarlât un moment du respect qu'il lui devait. Elle était loin de ses parens , elle n'avait d'autre protecteur que lui, et cette jeune fille feans défense était à ses yeux un objet trop sacré , trop saint, pouf qu'il n'eût pas fougi de lui exprimer un sentiment qu^elle aurait î-ougi d'entendre.

Avant de quitter Moscou^ Elisabeth avait libéralement récompensé ses bons tôtes; de même, en passant le V^olga devant Kasan, elle se ressouvint du batelier Nicolas Kisoloff ^ elle demanda ce qu'il était devenu : on lui apprit que par la suite d'une chute , il était tombé dans la plus profonde misère , gisant snr un grabat au milieu de six enfans qui manquaient de pain. Elisabeth se fit conduire chez lui ; il l'avait vue pauvre et en lambeaux, elle revenait riche et brillante, il ne la reconnut pas. Elle tira de sa bourse la petite pièce qu'il lui avait donnée^ elle la lui montra^ lui rappela ce qu'il avait fait pour elle,

noi ELISABETH^

et posant sur son lit une centaine ie roubles : « Tenez , lui dit-elle , la cha- }) rilé ne sème point en vain; voici ce )) que vous avez donné au nom de Dieu, ;) voilà ce que Dieu vous envoie. :>

Elisabeth était si pressée d'ari-iver auprès de ses parens, qu'elle voyageait la nuit et le jour ; mais à Sarapoul elle voulut s'arrêter, elle voulut aller visiter la tombe du pauvre missionnaire; c'était presque un devoir filial, et Elisabeth n^ pouvait pas y manquer. Elle revit cette croix qu'on avait placée au-dessas da cercueil, ce lieu oii elle avait versé tant de larmes; elle en versa encore : mais elles étaient douces ; il lui semblait- que du haut du ciel le pauvre religieux se réjouissait de la voir heureuse, et que, dans ce coeur plein de charité, la vueda bonheur d'autrui pouvait même ajouter au parfait bonheur qu'il goûtait dans le sein de Dieu.

Je me hâte , il en est tems ; je ne m'arretei^ai point à Tobolsk, je ne peindrai point la joie de Smoloff en pressentant Elisabeth à son père, ni la reconnaissance de celle-ci envers ce bon gouver-

Dour; comme elle, je ne serai satisfaite qu'eu arrivaut dans celte cabaue, où on compte avec tant de douleur les jours de son absence. Elle n'a point voulu qu'on prévÎQt ses parens de son retour; elle sait qu'ils se portent bien, -on le lui a dit à Tobolsk, on le lui confirme à Saïmka , elle veut les» surprendre , elle ne permet qu'à SmoloiF de la suivre.:

Oh! comme son coeur palpite en traversant la forêt, en approchant des rives du lac^ en reconnaissant chaque arbre, chaque rocher ; elle aperçoit la cabane paternelle, elle s'élance.... Elle s'arrête, la violence de sesjémotions l'épouvante , elle recule devant trop de joie. Ah! misère de l'hor^nme , te voilà bien tout entière ! Nous voulons du bonlieur , nous en voulons avec excès , et l'excès du bonheur nous tue; nous ne pouvons le supporter. Elisabeth, s'appuyant sur le bras de SmolofF , lui dit ; « Si j^allais trouver ma mère malade! » Cette crainte qui venait se placer en- Ir'cUe et ses parens^ tempéra la félicité oui raccab/:Jt, et lui rendit toutes ses forces. Elle court, elle touche au seuil , elle

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entend des voix, elle les reconnaît, sort cœur se serre , sa tête se perd , elle appelle ses parens :1a porte s'ouvre, elle voit son père -, il jette un cri : la mère accourt, Elisabeth tombe dans leurs bras. <( La voilà, s'écrie Smoloff, la }) voilà qui vous apporte votre grâce ; » elle a triomphe de tout, elle a tout » obtenu. »

Ces mots n'ajoutent rien au bonheur des exilés, peut-être ne les ont-ils pas entendus; absorbés dans la vue de leur fille , ils savent seulement qu'elle est revenue, qu'elle est devant leurs yeux , qu'ils l'ont retrouvée , qu'ils la tienhent, qu'ils ne la quitteront plus ; ils ont oublié qu'il existe d'autres biens dans le monde.

Long-tenisils demeurent plongés dans ôette extase, ils sont comme éperdus, on les croirait en délire; ils laissent échapper des mots sans suite, ils ne savent ce qu'ils disent, ils cherchent en vain des expressions pour ce qu'ils éprou- %Tnt, ils n'en trouvent point; ils pleurent, ils gémissent, et leurs forces.

comme leur liaison , se perdent dans l'excès de leur joie.

Smoloff tombe aussi aux pieds des exiles. « Ah ! leur dit-il , vous avez plus )) d'un enfant. Jusqu'à ce moment tii- » sabctli m'a nomme son frère , mais à î) vos genoux peut-être me permettra- )) t-elle d'aspirer à un autre nom. )) La jeune fille prend la main de ses parcns ; les regarde , et leur dit : « Sans lui , je « ne serais point ici peut-être; c'est lui )) qui m'a conduite aux genoux de l'em- )) pereur , qui a parlé pour moi , qui a )) sollicité votre grâce , qui l'a obtenue j » c'est lui qui vous rend votre patrie ^ )) qui vous rend votre enfant , qui me » ramène dans vos bras. O ma mère !

)) dis-moi comment doit se nommer ma )> reconnaissance? ô mon père! ap- » prends moi comment je pourrai m'ac- )) quitter? )) Phédora^ en pressant sa fille contre son sein , lui répoiidit : « Ta » reconnaissance doit être l'amour que )) j'ai pour ton père. » Springer s'écria avec enthousiasme : « Le don d'un cœur » comme le tien est au-dessus de tous

5) les bienfaits : mais Elisabetli ne sau- )) rait être trop généreuse. » La jeune fille alors, unissant la main du jeunehomme à celles de ses parens^ lui dit avec une modeste rougeur : a Vous 5) promettez de ne les quitter jamais?

3) — Mon Dieu! ai-je bien entendu?

3) s'écriat-il; ses parens me la donnent, 3) et elle consent à être à moi. » Il n'acheva point, il pencha son visage baigné de larmes sur les genoux d'Elisabeth; il aie croyait pas que dans le ciel même on pût être plus heureux que lui -, et l'ivresse de cette mère qui revoyait sou enfant, le tendre orgueil de ce père qui devait la liberté au courage de sa fille , l'inconcevable satisfaction de cette pieuse héroïne qui, à l'aurore de sa vie, venait de remplir le plus saint des devoirs, et ne voyait plus aucune vertu au-dessus de la sienne -, tous ces bierrs réunis, tous ces bonheurs ensemble ne lui semblai^i^t pas pouvoir égaler le bonheur qu'il devait au seul amour.

Maintenant, si je parlais des jours qui suivirent celui-là , je montrerais les parens s'entrctenant avec leur fille des

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cruelles angoisses qu'ils ont end urées pendant son absence; je les montrerais écoutant avec toutes les émotion^ cTe l'espérance et de la crainte/ le récit qu'elle leur fait de son long voyage ; je ferais entendre les bénédictions du père en faveur de tous ceux qui ont secouru son enfant ; je ferais voir la tendre mère montrant, attachée sur son cœur, comme la seule force qui avait pu la faire vivre jusqu'à cet instant, la boucle de cheveux envoyée par Elisabeth ; Je dirais ce que les parens éprouvèrent le jour que l'exilé se présenta dans leur cabane pour leur apprendre le bien que leur fille lui avait fait; je dirais les larmes qu'ils versèrent au récit de sa détresse, les larmes qu'ils versèrent au récit de sa vertu : enfin, je raconterais leurs adieux à cette cabane sauvage , à cette terre d'exil , oi!i ils ont soujBTert tant de maux, mais oih. ils viennent de goûter une de ces joies d'autant plus YiYes et plus pures, qu'elles s'achètent par la douleur et naissent du sein de» larmes; semblables aux rayons du soleir, qui ne sont jamais plus éclatans

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que quand ils sortent de la nue pour se réfléchir sur des clianips trempés de rosée.

Pure et sans tache comme les anges, Elisabeth va participer à leur bonheur^ elle va vivre comme eux d^innocence et d'amour. O amour! innocence! c'est assurément de votre éternelle union que se compose l'éternelle félicité.

Je n'irai pas plus loin. Quand les images riantes, les scènes heureuses se prolongent trop , elles fatiguent , parce qu'elles sont sans vraisemblance-, on n'y croit point, on sait trop qu'un bonheur constant n'est pas un bien de la terre. -La langue^ si variée, si abondante pour les expressions de la douleur, est pauvre et stéi^ile pour celles de la joie ; un seul jour de félicité les épuise. Elisabeth est dans les bras de ses parens^ ils vont la ramener dans leur patrie, la replacer au rang de ses ancêtres, s'enorgueillir de ses vertus, et l'unir à l'homme qu'elle préfère, à Thomme qu'ils ont eux-mêmes trouvé digne d'elle. C'en est assez, arrêtone-nous ici , reposonsnous sur ces douces pensées. Ce que y^i

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connu de la vie, de ses inconstances, de ses espérances trompées, de ses fugitives et chimériques félicités, me ferait craindre, si j'ajoutais une seule page à celte histoire , d'être obligée d'y placer un malheur.

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