CHAPITRE XLHL
Continuation:
» Aussitôt que milord Derby eut amené ici sa déplorable épouse , me dit mistriss Clare, en parlant très vite et comme empressée d'abréger un récit qui me retenait près d'elle , il la renferma dans une tour isolée du château, et là , il lui déclara qu'elle n'en sortirait de sa vie, qu'elle ne verrait jamais l'enfant dont elle allait devenir mère , et qu'elle serait éternellement privée des nouvelles de ses plus chers amis.
Ces terribles menaces jetèrent Louise au désespoir, et elle tomba dans un sombre accablement qui la mit hors d'état de trouver les moyens de se soustraire à son sort et de me faire parvenir de ses nouvelles. Cependant je ne savais ce qu'elle était devenue : en var»
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j'écrivais à Bat h , en vain je m'informais à Edimbourg à tous les gens de milord Derby ; ils étaient dans la même ignorance que moi, et tout était muet quand je parlais de Louise. Pourtant à la fin, à force de recherches et desoins, je parvins à découvrir sa retraite dans le JNorthumberland. Jy accourus aussitôt ; milord Derby, surpris de me voir, me reçut fort mal; mais peu sensible à ses injures, ne songeant qu'àLouise, ne voulant voir que Louise, je ne me laissai point effrayer par de veines menaces, et mon ardente amitié l'emportant à la fin , je fus introduite auprès de ma sœur. En entrant dans l'horrible appartement qu'elle habitait, je tressaillis : lord Derby s'aperçut de mon effroi, et me fixant d'un air sombre : « Regardez bien cet asyle , dit-il , cest celui où doit vivre et mourir l'infâme créature qui m'a trahi; si j'ai consenti à vous y laisser pénétrer, e'est pour que vos soins la sauvent d'une prompte mort qu'elle ne mérite pas; |e veux prolonger sa vie pour qu'elle
expie longuement son crime. Restez auprès d'elle jusqu'après ses couches, je m'éloigne d'ici jusqu'à celte époque; alors je reviendrai, alors il faudra vous résoudre à ne la plus revoir, et le fruit impur de son déshonneur lui sera enlevé pour toujours; il vivra pour porter la peine de l'adultère de sa mère, mais ni l'une ni l'autre n'aurez jamais connaissance de son sort. En finissant ces mots, il sortit, et je l'entendis qui refermait sur nous les portes épaisses de notre prison. Je me jetai dans les bras de ma sœur; nous confondîmes nos larmes; mais nos larmes ne pouvaient apporter aucun soulagement à sa situation. Je rêvai au moyens que je pouvais employer pour la sauver; il était inutile de recourir à mon père: je lui connaissais des principes si sévères et une ame si inflexible, que s'il avait connu la fatale imprudence de ma sœur, il eût été plus disposé à animer la colère de uiilord Derby qu'à l'adoucir : d'un autre côté , j'étais prisonnière, je «'avais aucune communication avec les
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gens du dehors. Enfin, le hasard vint à mon secours : milord Derby étant parti au bout de quelques jours, la joie qu'en ressentit ma sœur, ainsi que celle qu'elle avait éprtmvée en me voyant , avança le terme de sa grossesse; elle fut saisie de douleurs subites et prématurées , et malgré les terribles recommandations de milord Derby pour nous tenir séquestrées du reste du monde, on ne put pas me refuser de faire venir un médecin. Je l'observai; il me parut honnête et sensible; je lui ouvris mon cœur, je lui fis p ri de la situation de Louise, et le conjurai de m'aider à la sauver. Touché jusqu'aux larmes de son malheur, il s'engagea à tout ce que je voulus : en conséquence, il commença par déclarer milady Derby dans le plus éminent danger, et cette nouvelle, en effrayant nos geôliers, les fit relâcher un peu de la surveillance qu'ils exerçaient sur nous. Je fus libre d'aller et de venir dans le château , et cette liberté me permit de prendre les arrangements nécessaires
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au plan que j'avais concerté. Je me proscurai, comme garde, une bonne femme que-je gagnai en secret , et qui est la propriétaire de la chaumière que vous voyez là-bas. Lorsque Louise fut assez bien remise de ses couches pour être en état de marcher , mon honnête docteur dit dans toute la maison qu'elle était sans ressource, et passant la nuit auprès d'elle avec moi et la garde t comme pour ne pas la quitter, disait-il* durant son agonie, nous profitâmes de ce temps pour la faire évader avec son eefant. Une chaise, que le docteur avait eu soin de fai^e venir à une porte du parc , la conduisit dans l'a— syle où elle est maintenant, et une figure que nous habillâmes remplaça Louise dans son lit. Le lendemain matin , la nouvelle de la mort de ma sœur fut répandue dans toute la maison : je dis que je voulais me charger seule du soin de la placer dans son cercueil; j'enveloppai soigneusement la figure d'un linceul funèbre; je la fis enterrer avec appareil, saas que
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Sersonne conçût le moindre soupçon e mon artifice, et aussitôt que j'eus rendu les derniers devoirs aux restes supposés de ma sœur , je quittai promptement le château et me hâtai de venir joinde ma chère Louise, dont la faiblesse ne lui avait pas permis de venir plus loin que la chaumière , distante tout au plus de six milles de Derby-Hall. Depuis trois semaines , elle y est malade et hors d'état d'être transportée ailleurs 5 j'espère cependant la rendre à la vie, et alors lui trouver un asyle où elle puisse traîner ses déplorables jours et jouir en paix des seules consolations qui lui restent , la vue de son fils et les visites de sa sœur. En finissant ce récit, mistriss Clare fondit en larmes; je sentis les miennes couler à l'idée du sort de Louise et de l'existence de son fils, qui était aussi le mien. Je déclarai à mistriss Clare que j'entendais me charger seul de l'entretien de la mère et de l'enfant , et que ce serait à elle que je ferais passer, chaque année, la somme qu'elle jugerait à propos de prescrire pour cet
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iobjet, afin 'd'éviter à Louise un souvenir et une obligation qui lui paraîtraient peut-être pénibles. Maismisîriss Ciare, loin d'accueillirma proposition, s'écria qu'elle seule avait sauvé sa sœur, et qu'elle seule jouirait du doux plaisir de la faire vivre ; et si je pouvais jamais le partager, continua-telle , croyez-vous que ce fût avec le barbare autour de sa destruction ? Je l'interrompis, et lui fis approuver du moins la résolution où j'étais démettre en dépôt, chaque année , la somme que je destinais à Louise, afin d'en faire, parla suite , une ressource assurée pour son fils. Cet article réglé, nous jurâmes tout deux qu'aucune circonstance ne nous ferait révéler le terrible secret qu'elle venait de me confier, et nous nous séparâmes.
» Je revins à Edimbourg : quelques mois après mon retour, j'appris la mort de M. Clare^ et je sus que sa veuve, ruinée par les mauvaises affaires de son mari, avait racheté de ses créanciers , avec le secours de M. Transwley son père, la terre de Clare-Seat,
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qu'elle affectionnait beaucoup, et où elle s'était définitivement fixée. La crainte que sa situation dépendante ne lui permît plus de subvenir à l'entretien de Louise , me décida à lui écrire pour la conjurer de me donner les moyens d'être utile à sa sœur. Au bout de quelques jours, ma lettre me fut renvoyée avec mépris; je trouvai seulement sous l'adresse deux lignes de la main de mistriss Clare, qui me disaient que tous mes efforts n'avaient pas avili sa sœur au point de la faire consentir à recevoir des secours de la main de son suborneur; que j'étais le dernier des hommes duquel elle voulût en accepter; quelle me priait de ne plus la faire souvenir de mon existence, et de réserver la bonne volonté que je montrais, pour le temps où mon fils pourrait avoir besoin de moi.
Depuis cette époque , toute communication a été interrompue entre mistriss Clare et moi ; elle a toujours laissé sans réponse les lettres que je lui écrivais pour m'informer de Louise., III. 6
J'aî ignoré où et comment existait cette malheureuse victime, je n'ai pas revu milord Derby, qui, fixé dans une de ses terres , n'a plus reparu à Edimbourg , et cinq années d'intervalle commençaient à effacer cette triste histoire de mon souvenir, quand votre subite liaison avec misfriss Clare vint éveiller toutes mes craintes, et rouvrir toutes mes plaies. Qu7ajouterai-je encore , Malvina ? Vous savez tout ce qui s'est passé depuis , vous savez si la funeste entrevue que j'eus avec vous chezLouisea assez expié mes torts; vous n'avez pas oublié, sans doute, que le violent désespoir dont j'y fus saisi, brisa mon ame et me conduisit aux portes du tombeau ; vous m'avez vu mourant , Malvina , et vos soins m'ont sauvé; mais combien je gémirais de votre bienfait , si le récit que je viens de vous faire vous semble si coupable, que vous ne me jugiez plus digne de vous. O Malvina ! idole de mon cœur, si je dois vivre pour perdre ta tendresse, que ne me îaissais-tu mourir^ — Edmond, s'écria*
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t-elle baignée de larmes , vous fûtes étrangement coupable, et sans doute je le suis beaucoup en continuant de vous aimer ; mais tel que vous soyez , mon sort désormais est de vous chérir ;
i*e puis cesser de vous voir, renoncera a vie, renoncer au bonheur, mais non pas à mon amour. Il est là, continuât-elle en pressant la main d'Edmond contre son cœur, c'est là qu'il vit à jamais , et dont la mort seule pourra l'arracher, quels que soient vos torts, mes devoirs et ma volonté, » A cette réponse passionnée, Edmond , transporté, serra Malvina contre son sein; et dans les bras d'une amante adorée, l'image du passé comme la crainte de l'avenir s'anéantirent devant la jouissance du bonheur présent ; et son cœur inondé d'amour, réunissant tout ce qu'il avait de sensations et de vie en faveur d'un seul objet, n'eut pas un souvenir à donner au reste du monde.