CHAPITRE PREMIER
.près un siège aussi long que meurtrier, Saladin venait d'entrer en vainqueur à Jérusalem. Au bruit de la chute de la cité sainte, toutes les puissances chrétiennes furent émues. Guillaume, archevêque de Tyr, s'embarque aussi lot pour l'Europe , il va répandre sa profonde douleur dans le sein du souverain pontife , et lui demander des secours pour ses frères d'Orient. Urbain III , frappé à mort par cette funeste nouvelle, expire entre les bras de Guillaume. Grégoire VIII lui succède et prêche une nouvelle croisade. A sa voix , à celle du piexix archevêquç parcourant l'Eu-
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rope à pied , la croix à la main , avec des prières, des menaces et des larmes , les esprits s'échauffent , l'enthousiasme de la gloire et de la religion gagne toutes les âmes ; les rois eux-mêmes se lèvent, s'unissent et jurent de ne poser les armes que quand ils seront rentrés dans cette Jérusalem, qui coxîta tant de sang à leurs ancêtres, où repose le tombeau d'un Dieu , et dont la perte leur semble un opprobre , que sa conquête pourra seule effacer.
A la tête de tant de souverains, marchaient Richard Ier. et Philippe-Auguste : rivaux en puissance par la situation et l'étendue de leurs états , ils l'étaient encore par leur âge, leur penchant et leur amour pour la gloire ; tous deux également fiers, altiers, intrépides, s'irritaientà la moindre apparence d'injure, et ne pouvaient se résoudre à plier. Philippe-Auguste , grand et magnanime autant que prévoyant et sage , aspi rait à de? victoires plus solides que brillantes. Richard, plein de candeur et de loyauté, mais imprudent, et fougueux, toujours entraîné, par ses passions, ne
pouvant ni dissimuler un outrage , tfî tarder un jour à s'en venger, aussi constant dans 6es haines que dans ses amitiés, et animé du courage le plus impétueux , attacha peut-être plus d'éclat que son rival à sou nom et à ses exploits , et dut à l'excès même de ses qualités l'admiration universelle dont il fut l'objet , et l'infortune éclatante où les pièges do la perfidie le firent tomber dans la suite. L'empereur Frédéric , à la tête de cinquante mille hommes, venait de partir pour la Palestine, tandis que Richard et Philippe- A.Tiguste, réunis encore dans les plaines de Gisors , voyaient leurs armées s'augmenter chaque iour3 par les peintures pathétiques et véhémentes que G uillaurae faisait de l'état déplorable des chrétiens d'Orient; tout ce qu'il y avait de jeunesse, animée de l'ardeur guerrière dans les deux royaumes, se rendait en foule auprès de ces deux souverains -, et en les voyant marcher à la tête de leurs soldats , prêts à combattre courageusement pour la cause du ciel , nul ne voulait laisser ternir sa gloire par le re-<
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proche honteux d'avoir fui ou quitté la croix.
Cependant les deux monarques se séparent et se donnent rendez-vous à JVJessine; Philippe s'embarque à Gênes -, Richard retourne à Londres, remet la régence à Jean, son frère; et tandis qu'on prépare àMarseille la Hotte qui doit le porter, Bérengère , sa future épouse , s'est déjà rendue en Sicile, afin d'y célébrer le noeud qui doit les unir à la vue des deux camps réunis.
La timide fiancée de Richard , la tendre Bérengère, était fille de Sancbès, roi de Na.v;.rre-, elle possédait peu d'appas et de tulens, ma ; s tant de vertus ornaient son caractère, et tant d'amour l'attachait à Richard, qu'elle avait su fixer le cœur de ce volage monarque -, il l'avait préférée à toutes ses rivales', il l'avait préférée àla sœur même de Philippe-Auguste.
El: vain la superbe Alix avait-elle tenté de l'enchaîner à ses pieds, Richard, séduit un moment, avaitbipntôt rejeté !a main d'une femme qu'il ne pi uva-t estimer : et une fois dn moins la modeste
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rerfu put s'enorgueillir de l'avoir emporté dans le cœur d'un grand roi sur tout l'éclat de la liai séance et de la beau té.
Mais avant de s'engager dans sa longue et périlleuse entreprise, Richard veut assisterait sacrifice de sa plus jeune soeur , qui est au moment de prononcer ses vœux. 11 ne l'avait point vue depuis son enfance , peut être ne la reverra-t-il jamais; et avant qu'elle soit morte au monde, ou qu'il périsse lui-même parla main des infidèles , il désire la connaître , l'embrasser et lui dire un dernier adieu. Pendant que ses capitaines se préparent au départ, accompagné seulement de quelques écuyers et de l'archevêque de Tyr, qui veul être présent à la prise de l'habit de la jeune novice, il s'achemine vers le monastère où elle fut renfermée peu de mois après sa naissance , et dont elle va jurer de ne jamais sortr.
JGleArée depuis seize ans à l'ombre de ce cloître , n'ayant jamais vécu qu'avec des vestale- pures et chastes comme elle, les pensées de la jeune princesse ne se portaient pas au-delà de sa retraite, ni
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son cœur vers d'autres biens; ses jours uniformes s'écoulaient sans qu'elle les comptât; et, clans sa parfaite innocence , elle ignorait également et l'existence du mal et le mérite de la vertu.
Peu vaine de sa naissance , moins encore d'une beaufé qu'elle ne connaissait pas , n'ayant qu'une idée confuse du monde, dont le bruit n'arrivait jamais j tisqu'à elle, et dont l'abbesse ne lui avait jamais parlé que comme d'un effroyable assemblage de dangers et de tourmens, Matliilde bénissait chaque jour le Seigneur de l'avoir appelée à une si sainte vie ; et ne supposant pas l'existence d'un autre bonheur que celui qu'elle goûtait dans son asile , elle voyait arriver avec joie l'instant de l'auguste cérémonie qui devait l'y ensevelir pour toujours.
Cependant l'arrivée deRichar démeut tout le couvent; les portes s'ouvrent à l'instant, et les grilles même tombent devant lui : c'est pour la première fois que les regards d'un homme embrassent l'intérieur de ce cloître , et que le bruit des armes en fait retentir les voûtes paisibles; mais que ne permet-on pas à la
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majesté suprême ? L'archevêque de Tyr seul ose suivre le roi , et Mathilde se hâte de venir recevoir les emhrassemens de sou frère et les bénédictions de Guillaume.
L'abbesse et les autres religieuses , couvertes de leur voile noir, accompagnent et entourent la jeune novice -, elles sont présentes à son entrevue avec Richard, et s'attendrissent aux douces effusions de l'amour fraternel : le monarque raconte ses projets et parle de soi» voyage ; après lui , Guillaume en parle aussi -, et , au seul nom de Jérusalem , on. voit ses yeu\- se remplir de larmes ; il di fc la perte des saints lieux, les maux quo les fidèles ont à soufFri r mai n tenant pour y pénétrer, et les délices qu'ils goûtent quand ils y sont parvenus : ces récits éveillent dans l'âme de Mathilde des pensées nouvelles, mais non moins pieuses : sa dévotion , si douce , prend un caractère plus ardent , et, quoiqiie surprise et confuse de sentir un désir dans son cœur et de piévoir un changement dans sa vie , elle avoua , en rougissent , qu'elle sotihaitait se croiser avec son frère, et
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visiter la Terre Sainte, avant de tirer le rideau qui devait à jamais la séparer du monde.
Mathiide n'eut pas de peine à obtenir sa demande-, un pareil voyage était regardé, dans ces tems antiques, comme l'action la plus salutaire à l'état monastique : aussi , toiites les compagnes de la princesse se hâtèrent d'applaudir avec transport à sou projet, et, ravies de l'éclat qu'un si saint pèlerinage allait répandre sur leur couvent, déjà elles préparaient les roses mystiques dont elles voulaient couronner la jeune vierge à son retour : sur son habit de novice , d'une éblouissante blancheur, l'abbesse attacha elle-même la croix brillante qui donnait le sceau à ses projets, et la plaçait sous la protection immédiate de Dieu; puis, la remettant entre les mains dît roi , elle dit : « Votre majesté ne connaît pas encore toute la valeur du dépôt que je lui confie, ni q\iol trésor d'innocence et de piclé renferme le cœur de celte vierge-, que voire valeur défende {•a vie, sire; et vous, mon père, ajoutât-elle, en se tournant vers l'archevêque,
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que votre zèle Teille sur son âme : ce n'est point la princesse d'Angleterre que je vous recommande, mais la future épouse de Dieu -, c'est le plus beau de tous les titres, sans doute. Cependant, ô Malliilde, qu'il n'enfle pas votre cœur de trop de présomption, et qu'une humble défiance vous accompagne toujours ; songez qu'il n'y a point de titre si auguste , de dispositions si saintes , qui mettent à l'abri des tentations. Gardez de prêter l'oi'eille à ces voix enchanteresses qui ne flatteraient vos sens que pour vous perdre, et, puisse ce chaste époux auquel vous êtes destinée , rendre vos oreilles si attentives au souflledcson divin esprit, que vous n'entendiez pas le bruit que le monde fera autour de vous. »
Pendant <|iie Mathilde prêtait une profonde attention au discours de la jpieuie abbesse, Richard en attendait la fin avec une sorte d'impatience ; et à peine fut-il libre de reprendre la parole, qu'il jura que sa sœur n'avait rien à craindre auprès de lui. « Avec l'aide de Dieu et de mon cpée, s'écvia-t-il, plein d'un enthousiasme chevaleresque, soyez
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certaine , madame , que Math ilde ne sera pas moins en sûreté au milieu de mon eamp, que derrière les murs de ce cloître. » Le ton énergique dont il prononça ces paroles, fit rougir le front de toutes les vierges • mais frappées de l'air martial qui respirait dans toute la contenance du héros , et de la noble ardeur qui étincelait dans ses yeux, aucune ne Laissa les siens vers la terre.
Cependant le moment du départ approche : Math ilde s'avance vers la porte extérieure du couvent -, et , prête à en, franchir le seuil pour la première fois de sa vie , elle s'arrête , se retourne , et ses timides regards semblent demander si son courage n'est pas de la témérité. L'abbesse , en voyant son effroi , et l'abîme du monde s'ouvrir devant elle , conçoit de nouvelles alarmes sur tous] les périls qui vont entourer sa plus chère j brebis-, et, dans l'espoir de préserver saj vie et son innocence, elle fait un der-'j nier sacrifice , et lui remet un reliquaire] qu'elle portait toujours sur elle. « Ceci,| mon enfant , lui dit-elle ^ vous garantira?] de tous les dangers : si la tempête vous:[
[surprend; si, plus terribles qxi'elle , les passions vous menacent , appuyez contre voire poitrine ce morcetu de la vraie croix , et il vous délivrera. O Mathilde ! vous croyez ne vous préparer que pour une fête du ciel, mais songer que vous voyagerez sur la terre. »
Mathilde, reconnaissante d'un don si précieux, l'attacha sur son sein avec une foi ardente, baisa la main révérée de qui elle le tenait, et disant un dernier adieu à ses timides sœurs , elle sortit du monastère, dont elle ne vit point, sans frémir, la porte se refermer sur elle : élevant alors des yeux humides de pleurs vers le saint asile qu'elle quittait, elle ne put les en détacher que quand l'épaisseur des bois et la distance des lieux l'eussent entièrement dérobé à ses regards : en le perdant de vue, son cœur se troubla, il se troubla plus encore en apercevant dans le lointain l'immense horison se déployer devant elle : éperdue, l'innocente colombe se rapprocha de son frère et de i'archevèque, en leur demandant avec inquiétude s'il fallait traverser tant de
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pays avant d'arriver en Palestine. — Richard sourit de la simplicité de sa question. « 11 se passera bien des jour» et des mois, peut-être, avant que nous puissions atteindre la terre que vous allez chercher; mais que craignez- vous , ma sœur , ajouta-t-il, en mettant la main sur le glaive qui brillait à ses côtés; ne vousai-je pas dit que ce défenseur ne vous quitterait pas? — Et oubliez-vous , continua l'archevêque , en lui montrant le ciel, celui, bien plus puissant dont la miséricorde est .-ans bornes, et dont la présence est partout. »
Je ne peindrai point les diverses émotions de Malhilde pendant un si long voyage : on peut imaginer assez l'effet que doit pi-oduire l'aspect dé la mer , les chants guerriers des soldats et les cris tumultueux des matelots, sur l'âme d'une vierge timide qui, jusqu'alors , n'avait vu que les voûtes d'un temple, les jardins paisibles d'un cloître , et dont les oreilles n'avaient jamais été frappées que par les doux accens et les saints cantiques des filles du Seigneur.
Ce fut à Messine seulement qu'elle se
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reunit à Bércngère : dès le premier instant , une tendre sympathie les attacha l'une à l'autre; Mathilde aima en elle ces chastes et modestes grâces qui lui retraçaient les compagnes qu'elle regrettait, et la fille de Sanchès, dont le cœur était tout amour, aurait-elle pu ne pas chérir l'aimable sœur du monarque auquel elle allait être unie ?
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