‹ Œuvres complètes de Mme Cottin (volume 4)Chapitre 9 sur 21 · PAR JEAN DE JOINVILLE · texte numérisé non relu

PAR JEAN DE JOINVILLE

Faite d'après la dernière édition in-folio de l'Imprimerie royale. Paris, 1761.

10DR vous éviter, madame, la peine de lire les mémoires de Joinville en entier, je vais les extraire, ainsi que j'ai fait ceux de Villehardouin ; mais ce sera d'une manière un peu différente. Comme nous n'en avons pas le texte dans son langage vraiment original, quoique la dernière édition soit faite d'après des manuscrits plus anciens que ceux qui avaient servi aux px'écédentes , les termes n'en sont pas aussi difficiles à entendre que ceux de Villehardouin. Mais vainement les nouveaux éditeurs ont-ils corrigé et iiltcjpTêté le texte de Joinville; en reu-

( io4 ) dant cet ouvrage plus .intelligible 7 ils n'en ont pas rendu le style plus agréable : ainsi, tout ce qui, daus cette histoire, îi'ljfc pas soutenu par la singularité des faits , ou par celle des réflexions, ou qui ne caractérise pas d'une manière intéressante la façon de penser et les moeurs du tems de saint Louis, est ennuyeux.

Pour vous épargner cet ennui, je parcourrai avec vous les mémoires de Joinsville ; je ne m'ariêterai que sur les endroits remarquables, et je ferai tout de suite les notes et les observations qu'ils exigent. Il y a bien des livres qui fatiguent quand on les lit autrement, et qui paraîtraient charmans, si le savant, ou l'homme de lettres, chargé de faire cette lecture avec les dames, avait auparavant bien étudié son auteur, et qu'il eût assez de goût pour distinguer les endroits sur lesquels il doit passer et ceux auxquels il est nécessaire de s'arrêter.

Jean, sire de Joinville , était un assez grand seigneur, possesseur d'une belle terre et de la première dignité du comté de Champagne, puisqu'il en était sénéchal, et que son père et son grand-père avaient aussi porté ce titre. Son bisaïeul était neveu de Gçdefroi de Bouillon; son.

( to5 ) oncle fut archevêque de Reims ; et il était cousin, par sa mère, de l'empereur Frédéric II. 11 s'attacha , étant encore assez jeune, au roi saint Louis, fut son chambellan, et l'accompagna dans ses expéditions de la Terre Sainte , quoiqu'il prétendit n'être point son vassal, parce que toutes ses terres relevaient du comté de Champagne. Il ne mourut qu'en 10*18, sous Philippe -le- Long , étant âgé de plus de quatre-vingt-dix ans. Sa postérité directe a fini vers i3oo, en la personne de Henri de Joinville, qui ne laissa qu'une fille unique , Murguerite de Joinville , comtesse de Vaudemont. Cette dame ayant épousé en premières noces un prince de la maison de Bourgogne, en secondes, un comte de Genève , se maria, pour la troisième fois , à Ferri de Lorraine, seigneur de Guise, qui devint parce mariage comte de Vaudemont et seigneur de Joinville.

Marguerite n'eut d'enfans que de ce troisième mari, qui fut tué à la bataille d'Aaincourt. De lui sont descendus tous les princes de Lorraine, Guise etElbeuf, établis en France. La seigneurie de- Joinville fut érigée en priucipauté , en faveur de l'un d'eux, dans l'année i552 : elle fut depuis possédée par M. le duc d'Orléans,

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à qui elle était venue par une princesse de Guise. A cette terre était attache le titre de sénéchal héréditaire de Champagne.

L'ouvrage de Joinville est divisé en deux parties, dont la première est beaucoup plus courte que la seconde , et ne contient que des traits détachés, et la plupart édifians, du caractère et de la vie de saint Louis. La seconde renferme l'histoire de ce monarque, depuis sa majorité jusqu'à sa mort ; mais l'auteur n'entre dans de grands détails que sur l'expédition de saint Louis en Egypte, à laquelle lui Joinville avait assisté ; car il ne le suivit pas dans celle d'Afrique , pendant laquelle il mourut. Joinville finit par dire un mot de la canonisation du saint roi, qui n'eut lieu qu'en 1298, sous le règne de Philippe-le-Bel, son fila.

Traits principaux et remarquables tirés de l'Hissoire de saint Louis , par le sire de Joinville.

1°. a Le bon seigneur roi, estant par une foiz en grant maladie qu'il eût à Fontaine Bliaut, disl à monseigneur Loys son aisné filz (1) : Beau filz, je te pry que tu te faces amer au peuple de ton royaume; car voirement je ay-

> merois mieulx que ung Ecossoys vinst p d'Ecosse , ou quelque autre loingtain \t et estrangier pays, qui gouvernast le

> peuple du royaume bien et laïaument, » que tu te gouvernasses mal a point et » en reprocbe. »

2.° « Le saint roi, son vin atrampoit par mesure, selon la force et vertu qui avait le vin, et qu'il le pouvoit porter. » Il me demanda, en Cypre, pourquoi » je m'étoie de l'yaue (jeau) en mon vin, » et je lui dis que ce me faisoient les

(i) Saint Louis eût effectivement un fils aîné nommi Louis, mais qui mourut en 1260, âgé de seize ans, et ce fut Philippe-le-Hardi , sou second fils, qui lui succéda.

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y> phisiciens (médecins) qui me disaient » que j'avoie une gi-osse teste et une froide » iburcelle ( estomac ) et que je n'en » avoie povoir de enyvrer, et il me dist » que ils me décevoient, car je ne l'a- » trempoie en ma jenesie (jeunesse) et » je ne vouloie alremper en ma vieil- ■» îesse, les goûtes et maladies de four- )) celle me prendroient, que jamez (ja- » mais) n'auroie santé; et se je bevoie 3) le vin tout pur en ma vieillesse, je » m'enyvreroie touz les soirs, et ce es- » toit trop laide cliose de Vaillant homme « de soy enyvrer. »

3°. « Il disoit que l'on devoil son cor » vestir et armer (couvrir) en telle ma- » niere que les prud'homes de cest siècles » ne disent que il en fist tvop, ni que » les joenes (jeunes) homes ne dissent » que il fist pou (peu). »

4°. « Il m'apela une foiz et me dist....

» sénéchal Or vous demande, lequel

» vous aimeriez miex (mieux), ou que » vous fussiez mézeaU (lépreux) ou que| » vous eussiez fait un pécbé mortel; et » je qui onques ne li menti , li respondi » que je en ameraie miex avoir fait » trente péchiez que être mezeau; et me « dist: Comment me distes-vous ce? Et

» je li diz que encore li disoie-je-, et il j> 1113 dist : vous distes comme hardi mu- » sar (étourdi, fou)-, car nulle si laide » méz lerie n'est comme d'être en péchié » mortel. »

5°. « Maistre Robert deCcrbonne (Sor- » bonne) (1) me dist : Je vous veil (veux) » demander se (si) le roi se scoit (s'a<~ j> seyoit) en cest prael (ce pré), et vous » vous aliez seoir sur son banc plus haut » que li , se en (si l'on) vous en devrait » bien blasmer-, et je li diz que oïl (oui). » Et il me dist : Dont (donc) estes-vous » bien à blasmer, quand vous estes plus » noblement vestu que le roi , car vous » vous vestez de vair (2) et de vert, ce

(l) Robert de Sorbonne , né d'une famille de paysans, dans le village de Sorbonne, au diocèse de Reims, fut un grand prédicateur, que saint Louis eboisit pour son chapelain et son confesseur. 11 fut chanoine de Cambruy et puis de Paris, et mourut eu 1274, âgé de soixante-treize ans. C'est lui qui a donné son nom a la Sorbonne, magnifique collège établi par le cardinal de fiiehelieci, sur les ruines d'un petit collège fondé pat Robert. On voit par ce

Sassage, combien ce docteur était considéré à la cour e saint Louis , et qu'il s'y donnait même dus air» d importance et de magnificence.

(2) Le vair est une fourrure la plus estimée apres l'hermine ; elle était coupée de blanc et de £iis. La

( iïo ) » que li roi ne fait. pas. Et je li diz : II- » 1< sire Robert, salve (sauf) vostre grâce, )> je ne fois mie (suis pas) a blasmer se » je me vest de vert et de vair, car.cest » abit me lessa mon père et ma mère ; » mes vous faites à blasmer (vous êtes » blâmable), car vous estes filz de vilain j) et de vilaine , et avez laissié l'abit » vostre père et vostre mère , et estes n vestus cle plus riche camelin (camelot) » que le roi n'est. Et lors je pris le pan » de ton surcot (i) et du surcot le roi > » et li diz : Or esgardez si je dis voir (si » je dis vrai). »

6.° « Le saint roi me conta que une » fois, en Albigeois, 1rs gens du pays se » tirèrent pir devers le comte de Montjj fort, qui lors tenait le pays pour le roi » ( contre les hérétiques et excommu- » niés), et lui dirent qu'il vienssit ( vint

couleur veite était aussi j après Fécarlate, la plus recherchée, parce que la teinture en était chère.

(i) Surcot, espèce d'habit ou de rohe commune aux hommes et aux femmes. Le camelin , ou camelot, est fait, comme Ton sait, de poil de cbèvre. Cette étoffe est, plus anciennement que la soie, <l"nn usage commun dans les Gaules, et elle était rrgar* dée alors comme plus précieuse que le drap ordinaire.

( rn )

» voir) -Venir le corps de Notre Seigneur,

)> lequel étoit devenu en c air et en

» sang, entre les mains d'ung prestre,

» dont ilz étoient fort émerveillez; et le

» comte leur dist : Allez-y vous autres,

» qui en doublez, car quant à moi, je

» crois parfaitement et sans doute le

» saint sacrement de l'autel, ainsi que

» notre mère sainte église nous tesmoigno

» et enseigne. »

7°. « Encore , me conta le saint bon

» roi , que une fois advint que au mous-

» tier (monastère, abbaye) de Clugny y

» eut une grande disputation de clercs et

» de juifs, et là se trova un chevalier

» vieux et auciervj||ui avoit une pot.ni e

» ( canne à béquille ) qu'il porloit pour

d se soutenir, et requist l'abbé, que il

» eut un peu audience et congié de par-

)> 1er, ce que lui octroya, et ditl qu'on

« lui fist venir le plus grand maistre

» d'iceux juifs, et jura, foi de chevalier,

» qu'il le réduirait. Ores que vin^t le

» maistre juif, le chevalier lui va faire

» cette demande : Maistre, croyez-vous

» en la Vierge Marie qui porta Non ire

)> Seigneur Jésus- Christ en nés flancs eé<

">) puis en ses bras, et que elle l'a enfanté

1) vierge, et soit mère de Dieu? .Et le-

» juif lui répond : que de tout ce il ne « croyait riens; et le chevalier lieve ( levé) )) sa potence et fiert (frappe) le juif bien » estroit (fort) sur l'ouïe (l'oreille); » et ce voyant les autres juifs, vont le- » ver leur maistre tout blessé et s'en- » fuyent, dont par ce demoura la dispuj) tation des clercs et juifs finée. Lors » vint l'abbé à icelui chevalier, et lui » dist : Sire , avez fait folie de ce que avez » ainsi frappé ; et le chevalier lui répond : » Mais vous avez fait encore plus grant » folie d'avoir ainsi assemblé et souffert » telle disputation d'erreur. »

8°. « Le bon roi a toujours voulu jus- » tice estre faite et aàtthinistrée, comme )> vous oyrez (allez entendre)-, car de » coutume après que le sire de Néelle, » le bon seigneur de Soissons, moi et )) autres de ses prouches (proches) avions » été à la messe, il fallait que nous al- » lissions ouïr les pletz (entendre les plai- * » doieries) de la porte (que maintenant 3> l'on appelle le.s requêtes du Palais), » et après le roi nous envoyoit quérir , » et nous demandoit comment tout se » portoit, et s'il n'y avoit nul plaignant )) qu'on ne pust dépêcher sans lui , et s'il » y en avoit aucun nous le lui dissions,

( n3 ) h et alors les envoyoit quérir et leur de- » mandoit à quoi ils tenoient, et tantôt » les contentoit et mettoit en raison et » droiture. Maintes fois ai vu <|iu le » bon saint roi, après qu'il avoit oui la » messe en esté, il se alloit esbattre au » bois de Vincennes, et se seoit au pied » d'un cbesne, et nous faisoit seoir tous » emprès lui, et tous ceulx qui avoient » affaire à lui venoient à lui parler, sans » ce qu'aucun huissier ne autiv [eux don- » nast empesebement, et demandoit hau- » tement de sa bouche si n'y avoit nul » qui eut partie; et quant il y en avoit » aucuns, il leur disoit : &mis, tais.z- » vous, et on vous délivrera l'un après » l'autx-e. Puis souventesfois appelioit » monseigneur Pierre de Fontaines et » monseigneur Geojfroi de Vilhte , et » leur disoit : Délivrez-moi ces parties-, » et quand il veoit quelque chose à anien- » der , en la parole de ceulx qui parloient » pour aultrui, lui-mesmes tout gracieu- » sèment de sa bouche les reprenoit.

» Aussi plusieurs foiz ay veu, que ou » dist temps d'esté , le bon roi venoit au » jardin de Paris, vestu de une cotte de » camelot, ung surcot de tirelaine sans » manches et ung mantel par-dessus de

( u4 ) » sandal noir; et faisoit là estendre des* » tappiz, pour nous seoir emprès lui, et » là faisoit despescher son peuple dili- » gemment, comme vous ay dit du bois-, » de Vincennes. »

iV. B. C'est assurément ici un des morceaux les plus intéressans de l'histoire de Joinville, et un de ceux qui font le plus d'honneur à la mémoire de saint Louis.

Selon toute apparence, les causes qu'il laissoit juger aux chevaliers et grands seigneurs , que Joinville appelle les proches du roi, parce que c'étaient ses familiers et ses courtisans assidus , étaient des causes simples qui pouvaient être décidées par les seules lois de l'équité naturelle et du bon sens; mais celles qu'il rernettoit au jugement de Pierre de Fontaines, étaient plus délicates et exigeaient plus de connaissance du droit : car ce Pierre de Fontaines , que Joinville appelle monseigneur, parce qu'il était chevalier (mais chevalier ès-lois), était un grand jurisconsulte. L'on trouve dans l'édition de Joinville, publiée par M. du Cange , imprimée eu 1768 , les conseils de ce Pierre de Fontaines adressés au roi saint Louis. C'est un excellent traité de l'an-

eionne jurisprudence française ; niais le langage en est presque tout à fait inintelligible à présent. Ou voit que Fontaines avait une grande connaissance du Digeste et des lois romaines. L'habillement de saint Louis, dont il est question dans cet article, est remarquable. La tire- laine était une étoffe de laine très-commune; elle a été connue jusques dans le dernier siècle-, mais.il n'y avait que les valets, les paysans et. les pauvres gens, qui eu visassent. Le sandal est nn genre d'étoffe légère, et quelquefois fort en. vogue, dont on faisait les voiles deÉfemmes et de petits surtouts ou manteaux aux hommes.

Il y a des sandals de soie-, mais il y. en a aussi de laine ou de poil, teis que nos étamines.

JV. B. Nous avons dit que la seconde partie des mémoires de Joinville est bien plus remplie de faits que la première, et beaucoup plus longue. Nous nous arrêterons sur les pins piqnans et les plus intéressa us- de ces fails.

9°. Henri , comte de Cham pagne (grandpère de Thibaut, roi de Navarre), était surnommé le Lar»e , à cause de sa grande

libéralité : il avait épuisé ses trésors à satisfaire la bonté et la générosité de son coeur, et avait fondé de belles églises à Troyes et ailleurs. Il avait pour secrétaire favori un nommé Arthaud de Nogent , qui était né vilain, et même serf du prince. Ce secrétaire prenait quelquefois la liberté de lui faire des remontrances sur son excessive libe'ralité; mais ne pouvait l'en corriger. Un jour le comte trouva au sortir de l'église un pauvre chevalier tout en pleurs, lequel à genoux et à haute voix s'écrie : « Sire comte, je vous re- » quiers , au nom de Dieu, que vous » daigniez me donner de quoi marier » mes deux filles que vous veez (voyez) » ici; car n'ay de quoi le faire, et Ar- » thaud de Nogent, qui éloit derrière le » comte, dit à ieelui chevalier : Sire, y vous faites mal de demander à raon- » seigneur, car il a tant donné, qu'il n'a » plus de quoi-, quant le comte eust ce » ouï, il se tourna devers Arthaud , et }> courroucé lui dit : Sire vilain, vous ne 3> dites mie (p.is) vrai, de dire que je i » n'ai pas à donner, car si ay-je encore )> vous-même et vous donne à lui. Te- » nez j sire chevalier, je le vous donne

> et le vous garantirai. Lors le pauvre ) chevalier empoigne le bourgeois par » sa cliappc bien eslroit, et lui dit qu'il

> ne le laisserait aller jusqu'à ce qu'il » eut fine (payé) à lui; et force lui fust o finer au chevalier cinq cens livres. »

io'. « Advint qne le roi chut en une •> très-grant maladie à Paris, et tellement » fut au bas, qu'une des dames qui le » gardait en sa maladie, cuidant.Çc&oyant) » qu'il fut oultre (mort), lui voulut cou- » vrir le visage d'un linceul, et 4e l'autre » part du lit y eut une aultre dame qui » ne le voulut souffrir. Ores Notre Sei- » gneur ouvra ( opéra ) en lui et lui donna » (rendit) la parole, et demanda le bon » roi, qu'on lui apporta la croix , ce qui i) fut fait. »

iV. B. C'est-à-dire qu'il fit vœu de se croiser pour la Terre Sainte , et qu'il voulut sur-le-champ en prendre la marque.

« Et quand la bonne dame sa mère » (la reine Blanche de Cas tille) sut qu'il » eust recouvert la parole, elle en eust * si grand joie, que plus ne se pouvoit; » mais quant elle le veit croisié , elle

( lis )

» fust aussi transie, comme si elle l'eust )> vu mort. »

2V. B. La reine Blanche avait trop d"esprit pour ne pas sentir qu'un monarque d'Europe qui quittait son royaume et ses affaires,' pour courir à des entreprises si éloignées et si périlleuses, faisait une grande faute.

Trois frères du roi, le duc de Bourgogne et le comte de Flandres et plusieurs autres princes , grands seigneurs et chevaliers , %e croisèrent à l'imitation de saint Louis , et entrautres notre auteur Jean de Joinvilte. Il raconte avec la naïveté la plus louchante , les préparatifs de son départ, l'an 1248. Il se confessa et communnia plusieurs fois, fit son testament, et promit de réparer tout ce qu'il ^vait fait de mal, quoiqu'il convînt n'avoir jamais causé de tort à personne.

Il commença par faire quelques petits voyages de dévotion , peu éloignés de chez lui, en habit de pèlerin, avec l'escarcelle et le bourdon-, et il n'osait tourner la tête , quand il passait près de son beau château de Joinville, qu'il regrettait infiniment. Enfin il se rendit à Auxonne, çù. , s'étant en\barqué sur la Saône y il.

vint à Lyon, descendit le Rhône jusqu'à Arles, et alla s'embarquera Marseille. Il décrit la façon dont on faisait entrer les chevaux dans les bàtimens de transport, par une ouverture qu'on faisait aux navires, et qu'on refermait ensuite. Ce fut en Chypre, qu'il rejoignit saint Louis, et la reine Marguerite de Provence, qui avait suivi son époux et les trois frères du roi, les comtes d'Anjou, d'Artois et de Poitiers.

1 1°. Joinvillc raconte qu'un soudan on sultan de Hama (Apamée, en Syrie), se voyant attaqué par le soudan ou sultan de Babylone, prévint sa perle et sa ruine, en empoisonnant son ennemi; « Et (dit » Joinville) fît tant barguigner ( ne'go- » cicr) au sérail du Soudan de Babylone, » que un sien serviteur (valet de cham- » bre) l'empoisonna; et la manière dt » l'empoisonnement fut tel : Le soudan » venait tous les jours après disner jouer » aux échecs sur les nattes qui étoienl » au pied de son lit, et estoit alors des- » chaux (déchaussé et les jambes nues); » sur quoi il envenima celles nattes sur V i*Uoi le soudan s'asseoit tous les jours. *> Ores avint que le soudan se tourna *>ur

•,) une écorchure qu'il avait en la jambe, » et tout le venin le férit ( frappa) au » vif et lui tollit ( ôta ) tout le povoir » (l'usage) de la moitié du corps de celle » part. Il fut bien deux jours qu'il ne » but, ne ne mangea , ne ne parla, et » laissia en paix le soudan de Hama , » et sa gent le remenèrent en Egypte. » 12'\ Joinvdle veut parler du fleuve du Nil ; mais c'est en brave chevalier, très peu savant et fort mal instruit. Il dit que ce grand fleuve , qui passe par le pays d'Egypte , vient du paradis terrestre :

« que , quand ce vient le temps d'envij> ron la Sint-Remi , se espandent de lu » sept rivières qiii cceuvrent (couvrent » les terres plaines; et quant (quand » elles se retrayent (retirent) les gai' » gneurs (agriculteurs) vont chaeuns la » bourer en sa terre. De quoi, ils trou- » vent dedans la terre , les froments » orges, comains (cumins), riz, et vieri- » nent si bien qii'on ne sauroit mieux » On ne sait d'où celle crue vient qu< » fors la grâce de Dieu, et si elle n'étoit » ne viendroit nuls biens au pays d'E' » gypte , pour les grant chaleurs qui 3 » régnent , pour ce qu'ils sont près dil » soulcil levant ; et n'y pleut comnvi

( 121 ) » point et de loing en loing. Celui fleure » est tout trouble de la presse que y <> mènent les gens du ptys et antres vers » le soir, pour avoir de l'eauë à boire, » et ne font seulement que escacher en » celle cauë, qu'ils y prennent, quatre » amendes ou quatre febves; et le lenj> demain elle est tant bonne à boire » que merveilles. Quant celui fleuve » entre en Egypte , il y a gens tous experts n et accoutumez, comme vous diriez h s « pêcheurs des rivières de ce païs-cy, qui » au soir jettent leurs reyz (filets) au » fleuve et es rivières; et au matin sou- » vent y trouvent et prannent les espi- » ceries qu'on vent en ces parties de par » deçà bien chièrement et au pois : comme » canelle , gingembre, rubaibe, girofle, a lignum aloës , et plusieurs bonnes » chouses. Et dit-on ou pays que ces » chouses -là viennent du paradis ter- » restre, et que le vent les abat des bons » arbres qui sont en paradis terrestre; « ainsi comme le vent abat es forests « de ce pays le bois sec. Et ce qui chiel u C tombe) en ce fleuve, l'eauë amené, et » les marchands le recueillent, qui le » nous vendent au pois. »

jV. B. Ce que Joinçille dit de la crue

et inondation du Nil, est véritable et connu de tout le monde; mais quant à la manière dontjles épiceries parvenaient en Egypte, on voit que c'est un conte que les négocians égyptiens , arabes et indiens, faisaient aux Européens, pour donner une valeur plus considérable à toutes les espèces d'épiceries qu'ils tiraient tant de l'Arabie heureuse que des ïndes, et qu'ils faisaient passer de la m?t P».ouge peut-être sur le Nil et en Egyple. Ces marchands, qui tiraient de ce négo< : un très-grand profit, ne voulant pas découvrir leur secret, ni indiquer où ils allaient chercher ces drogues , disaient qu'ils les péchaient dans le Nil.

i3°. Joinville, en parlant de l'attaque d'un château près de Damiette, défendu par les Turcs contre les croisés, fait unedescription vraiment effrayante des ter- -ribles rffels du feu grégeois, invention meurtrière et diabolique, dont, heureusement pour l'humanité , le secret est perdu. Tout ce que nous en savons , c'est qu'il brûlait clans l'eau , et qu'il s'attachait aux bois humides, avec une tclj« violence, qu'il les consumait, sans qu'on pût réteindre , autrement qu'avec des

peaux de bêles nouvellement écorchëe** C'est de ce feu que Joinville dit :

« Et tantost que les Turcs jetterent le 3> premier coup de feu, nous nous mismes. » acoudeeet à.genoulz, ainsi que les preu- » dômes (i) nous avoient enseigné, et » client le feu de cette première fois entre » nos deux chaz-chateils (2) en une place î> que nos gens avoient fait devant pour j» étouper le fleuve , et incontinent fut » éteint le feu par un homme que nous » avions propre à ce faire. La manière p du feu grégeois était telle qu'il venoit j> bien devant aussi gros que unglonneau^ » et de longueur la queue en duroit bien 5> comme une demie canne de quatre pans. » 11 faisoit tel bruit à venir, que il sem- » bloit que ce fust foudre qui clieut du » ciel, et sembloit d'un grant dragon vo-

(1) Français expérimentés qui leur avaient appris ce que c'était que le feu grégeois, et comment ou pi uvait s'en défendre.

(2) Machine de guerre, en forn>e de galerie cou- Terte, dont on se servait pour approcher les tours et les abailve, ct aussi pour combler les fossés, les< soldats étant a couvert. Le çhaz simple n'était qu'à, un étage , et le chaz-chattil était a deux ; ils étaient traînés sur des roulettes. Comme ils n'étaient qu« de bois goudronné, le feu giégcois pouvait aiscn:;aiï {es consumer.

» lant par l'air , et getoit si grant cla-

» rcté que il faisoit aussi clair dedans

» notre ost comme le jour, tant y avoit

h grant flamme de feu. Trois fois cette

» nuytée nous gettèrent ledit feu grégeois

» o ( avec ) la pierre et quatre fois avec

» l'arbaleste à tour. Et toutes les fois que

)> notre bon roy saint Louis oyait qu'ils

» nous gettoient ainsi ce feu, il se gettoit

» à terre, et tendoit ses mains la face le-

» vée au ciel, et crioit à haulte voix à

» notre seigneur, et disoit en pleurant

» à grans larmes : Beau sire Dieu Jésus-

» Christ , garde-moi et toute ma gent !

» Et croy moi que ses bonnes prières et

« oraisons nous eurent bon mestier. Et

)> davantage à chacune fois que le feu

» nous estoit cheu devant , il nous en-

)» voyoit un de ses chambellans pour sa-

» voir en quel point nous estions , et si

» le feu nous avoit grevez. L'une des fois

» que les Turcs gettèrent le feu, il cheut

» de constre le chaz-chateil } que les gens

» de monseigneur de Corceney gardoient,

» et ferit en la rive du fleuve qui estoit

» là devant : et s'en venoit droit à eulx ,

» tout ardent. Et tantoust véez cy venir

» courant vers moy ung chevalier de celle

}> compaignie qui s'en venoit criant : A;-

» dez-nous , Sire, ou nous sommes tons » ars ( brûles ) ; car véez-cy comme un » grant haie de feu grégeois , que les Sar- » rasins nous ont traict qui vient droit à » noslre chastel. Tantoust courismes là , » dont besoing leur fust. Car ainsi quedi- » soit le chevalier , ainsi estoit-il. Et » esteignismcs le feu à grant ahan et » malaise. Car de l'autre part les Sarra- » sins nous tiroient à travers le fleuve » trects et pilotz , dont estions tous » plains. »

N. B. Villeliardouin parle aussi du feu grégeois , et dit qu'il ctoit composé de poix naphte, bitume et soufre broyés ensemble. Le secret en fut trouvé par Cal- Unique , ingénieur grec, natif d'Héliopolis , qui vivoit sous l'empereur grec Constantin Pogonat, au VIP. siècle.

i4°. Joim-ille défendoit un pont avec le comte de Soissons. Les Turcs les avaient attaqués vivement , et leur avaient tué et blessé du monde. Ce fut à cette occasion que le bon comte de Soissons tint à Joinvilfe ce propos noble et militaire : « Sé- » neschal , laissons crier et braire cette » quenaille , et par la greffe de Dieu , » ainsi qu'il jurait , parlerons-nous vous

» et moi de cette journée en chambre » devant les daines. »

i5°. L'on sait que Robert, comte (V Artois, frère de saint Louis , fut tué à la bataille de la Massoure, en Egypte, pour s'être engagé imprudemment à la poursuite des ennemis que son frère avait repoussés. Voici comme Joinville conte le juste chagrin que le roi eut de ce malheur, et la résignation avec laquelle il le supporta.

« Et ainsi que nous cheminions en- » semble, à lui vint, frèie Henry, prieur » de l'ospital de Ronnay ( chevalier de )) l'ordre de Sa.' nt-Jean-de-lérnsalem , à » présent dit de Malte ) , qui a voit passé 3) la rivière , et lui vint baiser la main » toute armée : et lui demanda s'il savoit » aucunes nouvelles de son frère le comte » d'Avthois? Et le roi lui respondit que » ony bien : c'est assavoir qu'il savoit )> bien qu'il estoit en Paradis; etleprieur » frère Henry, en le Guidant resconfor- » ter de la mort de son dit frère le comte » d' Arlhcfis , lui dist : Sire , oneques si » grand honneur n'avint à roy de France, » comme à vous. Car de grant courage » vous et toute votre gent avez passe à »' une malle rivière pour aller combattre

I » voz ennemis. Et tellement avez fait \ » que vous les avez chassés , et gaigné le h champ avec leurs engins {machines de » guerre ) dont ils vous faisaient grant | » guerre à merveilles. Et giierez encores à » nuyt en leur hébergement et logeis. Et J> le bon roy resportfclit que Dieu fût » adoré de quant qu'il lui donnoit. Et » lors .lui commencent à cheoir grosses » larmes des yeulx à force, dont maints » grans personnages qui virent ce , furent » moult oppressés d'angoesse et de com- » passion, de la pitié qu'ils avoient de » le voir ainsi pleurer, et louant le nom » de Dieu de ce qu'il lui faisoit endu- » rrr. »

lG°. « Ores, pour ce qu'il affiert à ma j> manière (ajoute un peu plus bas Join- » ville), je veux dire quelque chose et » quels gens sont que les Béduins. Ils no » crovent mie en Mahomet, comme font » les Turcs , mais ils croyent en la loy » de Haly , qu'ils disent être oncle de » Mahomet , et se tiennent es montagnes r, et dé.-.rrts. et ont en créance que quant » l'un d'eulx meurt pour son Seignenr, » ou autre quelque bonne intention , que ii son atne va en ung aultre cors j et est » à plus grant aise que devant. Et pour

» ce ne font compte de mourir pour le » commandement de leurs anciens et su- » périeurs. Ces Béduins ne demeurent » ne en ville , ne en cité : mais gisent » toujours aux champs et en déserts , et » quant il fait mauvais temps, eulx, leurs » femmes et enfans fichent en terre une » façon de habitacle qui est fait de tonnes » et de cercles liez à des perches . ainsi » que font les femmes à seicher les nuées : » et sur ces cercles et perches gectent des » peaux de granz moutons qu'ils ont , » que on appelle peaux de somas, cour- » roiées en alun , et les Béduins mêmes 5> ont granz pelicesqui sont à grant poil, » qui leur couvrent tout le corps. Et » quant ce vient le soir, ou qu'il fait mal » tems , ils s'encloent et retirent erç » leurs pelices , et ont leurs clievaulx » ceulx qui suivent les guerres, la nuyt » paissans emprès eulx , et ne leur font I » que ouster les brides , et les laisser » paistre. Puis le lendemain ils estandent » leurs pelices au soulcil et les froutent , j » quant sont seiches, et ne pert ( paroît ) j » point qu'elles ayent été mouillées. f » Ceulx qui suivent les guerres ne sont )> jamez armez , pareequ'ils dient et » croyent que nul ne peut mourir que à

I son jonr. Et pourtant ont-ilz entr'eulx peste façon (jiiequantils maudient leurs enl'ans, ilz leur disent: Tu sois mauldit comme celui qui se arme de peur de mort. En bataille ne portent- ilz que le glaive fait à la mode de Turquie, et sont presque tous vestus de linges ressemblans à sourpeliz , et sont laides gens et hideux à regarder. Car ils ont tous les cheveux et les barbes longs et tous noirs. Hz vivent de l'affluence du lait de leurs bêtes. Et y en a si grand

> nombre que nul ne les saurait estimer. |) Car il y en a ou royaume d'Egypte, de

i> Jérusalem , et par toutes les terres des > royaumes sarrazins et mescréansj aux- ) quelz ils sont tributaires. »

TV. B. Ce passage de Joinville est curieux, en ce qu'il nous apprend ce qu'il Isavait des Bédouins (1) ou Arabes errans

(i) Le mot Bédouin signifie proprement errant, et on donne ce nom a tous les peuples vagabonds, presque tous originaires de l'Arabie déserte, que l'on trouve tantôt d'un côté , tantôt d'un autre , dans les vastes plaines qui s'étendent en largeur depuis la mer Ronge jusqu'à l'Asie mineure, et en longueur depuis la mer d Arabie jusqu'à la mer Méditerranée. On en trouve encore de nombreuses bordes en Egypte , des deux côtés du Nil , et dans les

et vagabonds, qui étaient du temps do saint Louis , et qui sont encore en grand nombre dans la Syrie et dans l'Egypte.

Les erreurs dans lesquelles il tombe au sujet de ce peuple , sont une suite de l'ignorance qui caractérise le siècle de saint ' Louis.

170. Joinville fait une description ter- , rible d'une maladie qui régna dans le camp de saint Louis, du tems qu'il fut

déserts de l'Afrique. Il ne serait pas vrai qu'ils ne crussent pas en Mahomet , quand même ils seraient delà secte à? Ali; car le mahomélisme est parta ' en deux grandes sectes, celle d'Omar et celle d'Ali Les partisans de ces d«-ux sectes se regardent réciproquement comme hérétiques j niais ils sont tous mahométans. C'est ainsi que l'Europe chrétienn* est partagée en catholiques et eu protestans. L« dogme de la prédestination est commun a tontes lei sectes mahométanes j tous ceux de cette religior croient que quiconque des leurs est tué a la guern contre les chrétiens, obtient le paradis de Maho met, niais non que leur âme passe dans un an.tr corps. Il paraît que Joinville a un peu confondi ici les Bédouins et les Assassins , qui étaient également sujets du Vieux de la Montagne, et don nous aurons occasion de parler dans un moment. A\ reste , les Tartares errans mènent à peu près la mêm vie que les Bédouins ; ainsi une grande partie d l'Asie est infestée de cette espèce de peuples, qu continuent de vivre comme les anciens Scythes e Nomades.

(iSi )

■ risûnnîcT , après la bataille de la Mas-

oure. C'était pendant le teins du carême ,

t saint Louis exigeait que son armée

observât avec la plus grande exactitude.

jes Français trouvaient assez de poissons

ans les bras du Nil, auprès desquels ils

[ampaient-, mais ces poissons étaient em-

l'oisonnés par la pourriture des corps

norts dent le ileuve avait été presque

cniblé, et occasionnaient les incommo-

lités les plus fâcheuses à ceux qui s'en

lourrissaient. Leurs jambes te dessé-

rhaient, leur peau devenait noire, leurs

[lents tombaient, leurs gencives se pour-

•issaient-, il leur venait des excroissances,

rue les barbiers de l'année leur coupaient,

u leur faisant souffrir des douleurs hor-

ibles. Le tableau que Joinville fait de

:ette maladie affreuse est vraiment ef-

rayant.

i8°. Joinville , ayant été fait prisonnier, fut interrogé par l'amiral du soudan , qui , se doutant qu'il é'ait nomme de grande qualité, en voulut tirer l'aveu de sa propre bouebe. Il lui demanda s'il était vrai qu'il était cousin du roi , comme on disait. Joinville , qui ne voulait pa-s mentir , lui répondit que non ; mais qu'il tt' avait pas voulu désabuser à ce sujet h s

( i3a ) mariniers qui l'avaient pris sur sa galère, parce qu'on lui avait dit que si les Sarrasins ne le croyaient qu'un simple officier, ils le tueraient lui et tous ses gens. A quoi l'amiral lui répondit qu'il avait très-bien fait,* et qu'effectivement cela serait arrivé. L'amiral lui demanda encore s'il connaissait l'empereur .Fe/vy (Frédéric) d'Allemagne ; et le bon chevalier lui répondit, avec vérité, que madame sa mère était sa cousine née de germain, cl l'amiral lui répondit qu'il l'aimait de tant mieux , tt le fit manger et boire avec lui -, et comme il mangeait, un bourgeois de Paris, aussi prisonnier avec lui , se mit à dire au sénéchal de Champagne : « Ah ! » Sire, que faites-vous! — Que je fais ! » fis je. » Et le bourgeois me va avertir, , » de par Dieu , que je mangeais viande » le vendredi , et subit je lançai mou » cruelle, où je mangeois, arrière; et ce » voyant l'amiral , demanda pourquoi » j'avois laissé à mangier, et lui dis que » c'étoit pour ce qu'il estoit vendredi , et » n'y pensois point ; et sachez que pour » tant que je fus prisonnier, point ne » laissai à jeûner tous les vendredis en » pain et en eau. Le dimanche après que » je fus prias, l'amiral fit descendre sur

( i33 ) » la rive tous ceux qui avoient été prins » sur l'eau -, et quant messire Jehan mon » chapelain fut tiré de la soulte de la ga- » 1ère , et quant il vit Pair, il se pasma , » et incontinent le tuèrent les Sarrazins » devant moi et le gecterent ou fleuve. » Son clerc , qui aussi n'en pouvait plus •■■> de la maladie de l'ost qu'il avoit , les » Sarrazins lui gecterent an mortier sur î> la tes le, et le tuèrent, puis le gecterent » ou fleuve , après son maistre. Et sem- » blablement faisoient-ils des autres pri- » sonniers. Car ainsi qu'on les tiroit de » la soulte des galères où ilz avaient été » prisonniers , il y avoit des Sarrazins » propices, qui dès qu'ils en veoient ung » mal disposé ou feible , ils le tuoient et » gectoient en l'eauë. Et ainsi estoient » traictés les pouvres malades. El en » regardant cette tirannie, je leur fis dire » par mon sarrazin qu'ils faisaient grant » mal , et ilz me firent répondre que ce » n'étoit mie hommes d'aucune value, et » qu'ils ne pouvoient plus faire aucune » oeuvre , puisqu'ils étoient ainsi ma- » lades. Et après ces cbroses , ils me firent » venir devant moi tous mes mariniers , » et me disoient qu'ilz étoient tous re- * gniez , et je leur dis qu'ilz n'y eussent

C ti» > , ,.

» jà fiance , et que c'était seulement de » paour qu'on ne les tuast • et qu'au ssib toul qu'ils se seroient retrouvez en lieu » et en pays chrétien, incontinent ils se » retourneraient à la foy. Et à ce me ré- » pondit l'amiral; qu'il m'en croyait bien , » et que Saladin disoit que jamès ort ne » vit d'un chrétien bon sarrazin , n'aussi » d'irn bon sarrazin ung chrétien. »

190. Le morceau le plus beau et le pins intéressant des Mémoires de Joinville , est celui où il est question de la prison de saint Louis t des propositions qui furent faites à ce monarque et aux seigneurs de sa suite , de rendre pour prix de leur liberté les places et châteaux qu'ils occupaient en Egypte et en Syrie , et du refus ferme et courageux que fit saint Louis d'abandonner ainsi les conquêtes des croisés en Asie. Les barbares allèrent jusqu'à menacer le saint roi de le mettre en bernicles , c'est-à-dire, de lui faire souffrir un supplice horrible dans lequel , si on ne perdait pris la vie , on était sûr au moins d'être brisé , disloqué , estropié -pour le reste de ses jours. M. du Cange a fait une grande dissertation exprès, pour expliquer ce genre de torture , et ses détails font frémir. Nous sommes bien pc-r-

«uadés qu'ils ne pourraient qxïe déplaire, surtout aux dames; ainsi nous les passons sous silence. Il suffit de savoir que l'idée de ce supplice n'effraya point le saint roi, et que les Sarrazins n'avant jamais osé ineltre leurs menaces à exécution, se réduisirent à lui demander la restitution de Damiette, qu'il avait conquise depuis peu , et une grosse rançon } sur laquelle on croyait bien qu'il chercherait à marchander. Mais le monarque , aussi généreux lorsqu'il ne s'agissait que d'argent , qu'il était ferme et inébranlable pour les intérêts de sa religion , n'hésita pas à promettre un million de bezans d'or , qu'on lui demandait pour sa rnnçon ; il lit même le serment de les payer, et l'on pouvait être bien sûr que, dès qu'il p venait cet engagement, il tiendrait parole. M. du Cancre a aussi fait une dissertation exprès pour évaluer la somme d'un million de bezans d'or, que l'on demanda à saint Louis pour sa rançon , et qu'il accorda tout de suite. Le Soudan fut si touché de cette générosité , et si flatté de l'espérance de recevoir une si grosse somme , qu'il fit dire à saint Louis qu'il lui faisait présent de deux cents mille bezans , et qu'il se contenterait de huit

( i36 ) r.ents mille. Joinville dit que les deux, bezans d'or ne valaient qu'uae livre ou franc d'argent monnoyé ; ainsi toute la rançon de saint Louis ne coûta que quatre cents mille francs; mais il faut observer que le marc d'argent n'était alors qu'à quatre francs , au lieu qu'aujourd'hui il est à cinquante - deux , par conséquent quatre cent mille francs du tems de saint Louis vaudraient aujourd'iihui cinq millions deux cents mille francs.

2o°. La convention ayant été ainsi arrêtée pour la rançon du roi et des seigneurs et chevaliers qui avaient été faits prisonniers avec lui , le Soudan fit armer quatre galères pour les transporter à Damiette , où la reine était encore , et où les conditions devaient être remplies. A la suite du roi étaient, entr'autres grands seigneurs , les comtes de Bretagne , de Flandres et de Soissons , le connétable de France , Humbert de Beaujeu , les deux frères d'Ebelin, l'un connétable et l'autre maréchal du royaume de Chypre, et notre auteur. En attendant le moment de rembarquement , on les avait logés commodément dans une maison , sur les bords du Nil. Ils en étaient déjà sortis , montés sur les galères et prêts à partir, lorsqu'une

( i$7 ) révolution subite fit périr le souclan d'Egypte : il fut massacré par une troupe de factieux, mécoi:tcns du despotisme de son gouvernement. Le prince niahométan était logé dans une tour peu éloignée de celle que Joinville appelle Y hébergement , c'est-à-dire la maison de bois où l'on avait placé les prisonniers. Les conspirateurs jetèrent d'abord le feu grégeois sur la tour, qui , n'étant que de bois, s'enflamma aussitôt. Le soudan tenta de s'enfuir ; mais un des conjurés lui ayant porté un coup mortel , l'étendi t à terre , où les autres conjurés achevèrent de lui ôtcr la vie. Un d'entr'cux , dit Joinville, qui s'appelait Faracataic , lui fendit l'estomac , lui arracba le cœur -, et courant anssitôl vers la galère où était le roi , tenant ce cœur dans ses mains ensanglantées , il aborda ce monarque en lui disant : Que me donneras-tu pour ce que je t'apporte ? C'est le cœur de ton ennemi , qui se il eût vécu , te eût fait mourir toi et la gent, avant que tu fusses rendu à Damiette. Le bon roi ne répondit pas un soûl mot à cet exécrable propos. La troupe des conspirateurs vint bientôt envelopper les bâtimens , et entr'autres celui où se trouvait Joinville el les frères d'Ebelin. Les

( i38 ) barbares avaient leurs épées nues et de» hachc-s au col, et disaient tout haut qu'ils allaient couper la tète de ces prisonniers. Ijb connétable de Chypre les ayant entendus, en avertit ses compagnons d'infortune, et tous se préparèrent à la mort. Pour cet effet, ils. se confessèrent comme ils purent à, un prêtre qui se trouvait dans la galère. Joinville seul ne se confessa pas. «. Car endroit moi, dit-il, ne me sauve- 3) nois lors de mal ne de péché que onques i) jamais je eusse fait ; et ne pensais , si- -)> non à recevoir le coup die la mort , et y\ tendant le col, diàois ces mots en fap- 5) sant le signe de la croix : Ainsi, mourut 3) sainte Agnès. Incoutez-moi , me dit » alors en. s'agenonillant messire Pierre- » Gui d'Ebelin, connétable de Chypre, »i et se confessa à moi , et I ui donnoi t telle 3) absolution, comme Dieu m'en donnoit » le pouvoir : mais de choses qu'il me V dit , quant il fut levé , oneques ne m'en » recordai de mot (ressouvins de rien). » Cependant nos chevaliers en furent quittes pour la peur : seulement les entassa-t-ou au fond de leur galère comme des harengs dans une caque. Plusieurs d'entr'eux. en furent très-malades. Aux approches de DamieUe., on les fit sortir

.le la soute ou fond de cale ; ils crurent encore qu'on les allait tuer ; mais ce n'était que pour exiger, de ceux qui furent en état d'aller parler aux amiraux , un nouveau serment d'exécuter les conventions faites entre le roi et le feu Soudan. Les promesses furent réitérées par le roi et par les seigneurs. 11 fut convenu de plus qu'à l'arrivée du roi à Damiette, la ville serait rendue . et deux cent mille livres pa\ ces dans la ville même aux Sarrazins ; qu'ensuite le roi , la famille royale et ses chevaliers s'embarqueraient pour la ville d'Acre en Syrie , où les derniers deux cent mille francs seraient délivrés aux Mahométans. Tout cela fut exécuté, mais avec des circonstances doiit nous sommes forcés d'ometlre les détails. La reine sortie de Damiette, ets'étant retirée sur la même galère que le roi , la ville fut remise aux Sarrazins, et tous les Chrétiens qui étaient en état d'en sortir, l'évacuèrent; niais les infirmes et les blessés furent contrains d'y rester , [et l'on obtint pour eux sûreté et garantie de la part des Infidèles , qui , traîtreusement , ne tinrent pas parole, car, dès le lendemain, s'étant enivré», ils commirent des désordres terribles dans Damiette , et massacrèrent

tous les malheureux chrétiens qui n'avaient pas pu en sortir. Ayant touché la moitié de la rançon , ils exigèrent , pour celle qui ne devait êti'e payée qu'à Acre , que le roi laissât en otage le comte de •Poitiers, son frère, et il fallut se soumettre à cette condition injuste. Au reste, ce ne fut pas seulement pour obtenir la liberté de ce prince , mais pour acquitter ses paroles d'honneur , que le bon l'oi saint Louis vint à bout , après bien des soins et des peines , d'amasser toute la somme promise aux Sarrazins et de la leur pajrer.

2i°. Voici encore quelques détails remarquables sur la prison de saint Louis.

Après l'assassinat du Soudan d'Egypte, le bruit se répandit dans l'armée des croisés que les factieux avaient ^ormé le dessein de choisir saint Louis pour leur roi , disant que c'était le plus fier chrétien qu'ils eussent jamais vu. Cette opinion de sa fierté , on , pour mieux dire , de son courage , était fondée sur les belles actions qu'ils lui avaient vu faire à sa descente en Egypte , à la prise de Damiette et à la bataille de la Massoure , et sur la fermeté avec laquelle il avait répondu à leurs menaces. D'après ces bruits ; Join-

ville demanda au roi si , en cas que les Sarrazins lui eussent offert leur couronne, il l'eût acceptée -, et le roi répondit que oui , dans l'espérance de les attirer au christianisme. « Et je lui répondis (dit y Joinville) , qu'il n'eût fait que fou ( fo- » lie) : vu qu'ils avoient occis leur sei- » gneur, et le occiroient, et seroit tout » ce qu'il gagneroit. »

Avant que les illustres prisonniers français partissent pour retourner à Acre , on fit entendre aux amiraux sarrazins qu'il convenait qu'ils les régalassent dans leurs galères: ceux-ci y consentirent ; et Joinville nous fait le détail de ce régal, qui n'est ni long, ni magnifique.

Le voici : « Et tantoust nous firent » venir de la viande à manger , c'est assa- •» voir des bignets au»fromage qui étoient » roustiz au souleil, afin que les vers n'y » cueillissent, et des œufs durs, cuitz » de quatre ou cinq jours, et pour l'on- » neur de nos personnes, ilz les nous « avoient fait peindre par dehors de di- » verses couleurs. »

Ce ne fut qu'après la reddition de Damiette , que Joinville apprit quelques détails de ce qui s'était passé dans cette place, où la reine était restée, pendant

( ifa )

que le roi était prisonnier. Marguerite de Provence , femme de saint Louis, était prête d'accoucher lorsque son époux s'engagea dans l'imprudente expédition où périt d'abord son frère le comte d' Artois, et où ensuite lui-même fut réduit à une telle extrémité , qu'il fut obligé de se rendre prisonnier avec le reste de sa chevalerie. La reine resla dans Damiette, où peu de jours après avoir appris la captivité du roi, elle mil au monde un prince qui fut nommé Jean , et surnommé Tristan, à cause de l'affliction où était plongée sa mère , quand elle I s'en délivra. Ce prince mourut vingt ans après , en même tems que son père , dans la malheureuse expédition de Tunis. Quant à la reine, voici ce que JoinviJle nous apprend desvinquiéludes que lui causa la captivité du roi. « Desquelles » nouvelles elle fut si troublée en son » corps , et à si grant mé^aise , que sans » cesser en son dormir, il lui sembloit » que toute la chambre fust pleine de » Sarrazins, pour la occir. Et sans fin » s'escrioit : à l'aide, là où il n'y avoit v ame; et de paeurs que le fruit qu'elle » avoit ne périst , elle faisoit veiller toute s» nuyt un chevalier, au bout de son lit.

» sans dormir, lequel elievalier éloit viel « et anxirn, de Péage de quatre-vingts » ans et plus. Et à chacune fois qu'elle d s'escrioit, il la tenait par les mains, » ei lui disoit : Madame, n'aïez garde, je » suis avecques vous , n'aïez paeurs. Et » avant que la bonne dame fust accou- » chée, elle fit vuider sa chambre dea » personnages qui y estoient, fors que » de celui viel chevalier, et se gecta la » royuc à genoulz devant lui et lui re- » quist qu'il lui donnast ung don j et le » chevalier le lui oclroia par son sére- » ment. Et la royne lui va dire : Sira » chevalier, je vous requier sur la foy » que vous m'avez donnée, que si les » Sarraz'.np prennent cette ville , que » vous me coupez la tête avant qu'ilz me » puissent prandre. lit le chevalier lui » respondit que très-vonlentiers il le le- » roit, et que jà il eu en pensée d'ainsi » le faire, si le cas y échoit. »,

22°. Le roi étant passé en Palesti ne, i y resta trois ou quatre ans après son expédition d'Egypte; mais il renvoya se<i frères en France. Joinvilie raconte de ce tenis-là un grand nombre de faits, mais* sans beaucoup d'ordre-, il parle de l'ambassade que le Vieux de la Montagne en-

( i44 ) vova à saint Louis , et les circonstances de celte mission sont assurément fort singulières. C'étoit, suivant notre auteur, un chef de Bédouins, c'est-à-dire d'Arabes errans; et nous avons vu plus haut le peu de connaissances * que Joinville avait de la religion et des principes de ce peuple.

« Quant le ro3r eut ouie la messe au » matin, il voulut ouir ce que les mes- » isagiers du prince des Béduins lui vou- » loienl dire-, et eulx venuz devant le » roy , il 1rs fit asseoir pour dire leur » message, et commença un admirai des » Béduins par dire au roy, s'il ne con- » noissoit point messire leur prince de 3) la Montagne, et le roi leur respondit » que non, car il ne l'avait jamais vu; » mais avait bien ouï parler de lui -, et » l'admirai dist au roy : Six'e , puisque » vous avez ouï parler de mon seigneur, j> je m'esrner veille que vous ne lui avez » envoyé tant du votre, que vous eussiezi )> fait de lui votre ami , ainsi que font! » l'empereur d'Allemaigne , le roy de) )) Hongrie, le soudan de Babylone , et! )i plusieurs autres roys et princes tous » les ans , parce qu'ils connoissent bien * que sans lui ne pourroient ne durer ;

( i*5 ) » ne vivre , sinon tant qu'il plairoit à » mon seigneur. »

C'est assurément une chose bien étrange qu'un chef de brigands, qui ose envoyer une ambassade au plus grand roi de l'Europe, pour lui dire qu'il ne tient qu'à lui de le faire assassiner, et pour lui proposer d'éviter ce malheur, en lui envoyant de l'argent et des présens. Les gens qui ne jugent de la façon de penser des anciens siècles que par ceux où ils vivent , auront de la peine à concevoir qu'un pareil trait historique ne soit pas une fable : cependant rien n'est mieux constaté. Ces coquins d'ambassadeurs demandaient du moins qu'on exemptât leur seigneur d'un tribut qu'il payait aux Templiers et aux Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, et ils avaient l'audace d'ajouter qu'il ne leur servirait de rien de tuer l'un ou l'autre des deux grands -maîtres de ces ordres, parce que aussitôt on en élirait un autre; mais que pour un roi de Fiance ou un empereur, le cas était fort différent.

Saint Louis, avec la douceur et la bonté qui lui étaient ordinaires, dit à ces audacieux députés .. qu'ils eussent à revenir le soiX; et qu'il ferait avertir les deux,

grands-maîtres de se trouver à cette seconde audience qu'il voulait bien leur donner. Ils revinrent, et on leur proposa d'abord de répéter leur compliment du matin : ils barguignèrent et hésitèrent quelque teins ; néanmoins ils finirent par dire à peu près la même chose , mais en termes plus modérés. Les grandsmaîtres qui les connaissaient mieux que saint houis , leur répondirent sur le ton qu'il convenait de prendre avec ces brigands : « Que moull follement et trop har- 3> diment leur sire avoit mandé au roy » de France telle chose et tant dures pa- » rôles; que si ce n'estoit pour l'honneur » du roy, devers lequel ilz étoient venus » comme messagiers, ilz les feroient tous » noyier et jecter dedans l'orde mer i) d'Acre, en dépit de leur seigneur; et » vous commandons , firent les deux » maîtres, que vous vous en retourniez, » et que dedans quinze jours vous apporj> tiez au roy lettre de votre prince , par » lesquelles le roy soit content de lui et » de vous. » Les ambassadeurs revinrent au bout de la quinzaine, et dirent au roi : « Sire, nous sommes revenus à vous » de par notre sire, et vous mande que » tout ainsi que la chemise est l'habille-

( i47 ) » ment le plus près de la personne, aussi » vous envoi-t'il sa chemise, que veez- )) cy dont il vous fait présent, en signi- » fiance que vous estes celui roy lequel » il aime le plus avoir en amour, et à » entretenir. Et pour plus grande assu- » rance de ce veez-cy son annel qu'il » vous envoyé, qui est de fia or pur au- » quel est son nom escript, et d'icelui » annel vous espouse nostre sire, et en- » tend que désormais soyez tout à un » ung, comme les doiz de la main. »

Cette singulière lettre et ce beau compliment étaient accompagnés de présens encore plus beaux, entre lesquels on remarquait un échiquier dont toutes les pièces étaient de crystal, ornées d'or, ou d'ambre mêlé avec ce précieux métal.

Toute la salle où se tenait saint Louis fut parfumée à l'instant que les ambassadeurs ouvrirent leur cofiret. «Le roy qui » vouloit guerdonner le présent ( c'est-à- » dire le récompenser dignement-) , pour » cet effet envoya au Vieux de la Montagne » grant quantité de robes d'écarlate , )) coupes d'or et vaisseaux d'or et d'ar- » gent , avec un moine nommé frère » Yves le Breton, qui sa voit parler le

a SoiiâBiuoIo £l'Ai-nV*o} « C*» mnine ,

( i48 ) étant auprès du prince des Assassins, vit au chef de son lit ung livret, dans lequel il remarqua qu'il était souvent question de Jésus -Christ et de saint Piètre : le missionnaire engagea le prince à bien réfléchir sur ce qu'il contenait ; mais ayant examiné cet ouvrage avec plus d'attention, il trouva qu'il n'était question que de métempsycose; que l'on y disait que l'âme d'Abel , tué par Caïn , avait passé dans le corps de Noé; celle de Noé, dans celui d'Abraham; et celle d'Abraham, dans celui de saint Pierre. Le moine comprit alors que la doctrine de ce livre ne serait pas si utile pour le salut, de l'âme du Vieux de la Montagne, qu'il l'avait supposé d'abord. Quand ce prince faisait des promenades dans les champs, il y avait un homme qui marchait devant lui , et portait une hache d'armes élevée, et criait en son langage : Tournez-vous en arrière , et fuyez devant celui qui porte la mort des rois entre les mains. Au reste tout ce grand pouvoir du Vieux de la Montagne n'était fondé que sur l'opinion de la prédestination , dans laquelle ses sujets étaient élevés. Ils croyaient que s'ils exécutaient les ordres de leur prinre, quelque chose qui leur arrivât ensuite,

( i*9) «oit qu'ils fussent supplicies, punis ott maltraités, ils passeraient l'éternité clans un paradis de délices, ou que leurs âmes iraient habiter d'autres corps, et qu'elles y jouiraient d'une parfaite félicité.

q3". Avant cette ambassade du Vieux de la Montagne, saint Louis en avait déjà reçu une autre d'un empereur tartare, que Joinville ne nomme point. Ce roi barbare, dit notre auteur, demandait à saint Louis son amitié, et lui faisait témoigner toute l'estime qu'il avait pour lui. Le monarque français lui envoya deux moines, l'uu cordelier, l'autre frère prêcheur ou jacobin, qui tous deux étaient prêtres, et qui lui portèrent en présent une magnifique tente, en forme de chapelle, d'étoffe d'écarlate, « en laquelle, » poursuit Joinville, était représentée )> toute notre créance , tirée à l'éguille, )> entr'autres l'Annonciation de l'ange » Gabriel, la Nativité, le Baptême et )) comment Dieu fut baptisé, la Passion, » l'Ascension et l'Advénement du Saint- » Esprit. Et lui envoya calices, livres, » ornemens, et tout ce qui faisait besoiug » à chanter la messe , espérant sans » doute l'attirer à la religion chrétienne. v Us revinrent au bout d'environ trois

» ans , lorsque le roy était encore à Cé- « sarée , en Palestine , ainsi que j'ai dç- )> puis oui racompter au roy ( ajoute » Joinville ) par les messagiers qu'il y » a voit envoyé : lesdits messagiers mon- » tèrent sur mer, et allèrent arriver au » port d'Antioche 5 et disoient que du » port d'Antioohe, jusques au lieu où » estoit le grand roi de Tartarie , ils » missent bien ung an; et faisoient dix » lieues par jour, et trouvèrent toute la » terre qu'ilz chevauchoient sujette aux x Tartarins, etc.... »

Le reste du récit de Joinville contient une histoire assez mal digérée de la façon dont les princes oukans (auprès desquels les moines ambassadeurs de saint Louis avaient été envoyés) étaient venus à bout de soumettre la Tartarie , et de secouer le joug des deux grands souverains leurs voisins ; l'un , le prétendu prêtre Jean , ou empereur d'Ethiopie ; l'autre , le roi de Perse. Le bon sire de Joinville conte tout cela avec beaucoup de naïveté; mais on voit qu'il a été aussi mal instruit sur le compte des Tartares que sur celui des Bédouins. Heureusement que nous avons, pour rectifier nos idées, le voyage de Guillaume Rubruauis , l'un de ces am-

bassadcurs moines : il est e'erit dan# un langage pareil à celui de Joinville , seulement un peu plus affecté. On le trouve imprimé dans un recueil d'anciens voyages, tiré des manuscrits de la bibliothèque du roi : c'est un morceau trèssingulier et ty'ès-ridicule, d'où il résulte que cette ambassade fut un mal-entenda perpétuel : les discours des ambassadeurs qui parlaient latin , les réponses des Tartares qui parlaient leur langue , sont de vrais coqs-à-l'âne. Le cordelier Rubruquis et son confrère proposèrent au grand kan.de se faire chrétien, lui montrèrent la croix et l'image de la sainte Vierge , qu'ils encensèrent en sa présence : ils étaient revêtus de belles étapes, et chantaient le Salve Regina. L'empereur tartare, faute d'un bon interprète, prit tout cela pour des hommages qui étaient rendus à sa personne, au nom et de la part de saint Louis. Il en parut fort content, fît boire aux deux moines du cosmos, c'est-à-dire du lait de jument aigri qui est la boisson enivrante de ce pays , et les renvoya avec quelques présens , enlr'aulres plusieurs beaux et bons chevaux, et une lettre pour saint Louis, da»s laquelle la prince tartare, fils ou

( i5a ) petit-fils de Gengis-Kan, prenait le titre de fils de Dieu et de souverain seigneur des seigneurs de la terre ; et ordonnait à saint Louis de se conformer exactement à la créance et aux lois du grand Gengis- Kan, s'il voulait obtenir son amitié et mériter ses bontés. Tel fut le succès de la mission de Kubruquis et de son compagnon. On ne sait pas précisément quel fut le lieu où ils rencontrèrent le prince, ou les princes à qui ils furent envoyés; la Tartarie est si étendue, et leur relation si- obscure , que ce point de géographie serait très-difficile à déterminer.

a4°. Un autre trait singulier, que Joinville raconte avant que de parler du retour de saint Louis en France , c'est celui de l'alliance d'un roi des Comains , (peuples descendus des Scythes, dont il est fait mention dans Villehardouin,) avec un empereur deConstantinople, que Joinville appelle Uataiche , et dont le vrai nom était Constantin , surnommé Va— tace.

« Le roy du peuple des Commains , » pour avoir seureté et fiance fraternel « de l'empereur de Constantinople, pour » secourir l'un l'autre, il fallit qu'ilz et » chacun de leurs gens, d'une part et

s d'autre, se fcissent soigner, et que de » leur sang ilz donnassent à boire l'un à » Pautre, en signe de fraternité, disant » qu'ilz étaient frères et d'ung sang. Et » ainsi le convint faire entre nos gens et » les gens d'icelui chevalier, et meslerent » de leur sang avec du vin , et en bu- » voient l'un à l'autre : et disoient lors » qu'ils étoient frères d'un sang; et en- » core firent-ilz une autre chose, car ilz » firent passer un chien entre noz gens » et eulx, qui étoient séparez d'une part » et d'autre , et découppèrent tout le » chien à leurs espées, disant que ainsi » fussent- il| découppez s'ilz failloient » l'un à l'autre. »

25e. Ce fut en 1253 que mourut la reine Blamhe , mère de saint Louis. Ce monarque fut sensiblement touché de cette perte ; et s'adressant au sénécbal de Champagne, il lui fit part de son affliction dan» les termes lès plus touuhans. Celui-ci le consola de son mieux , et en brave et pieux chevalier. Mais bientôt il fut employé à consoler une autre personne qui devait être naturellement moins affligée ; c'était la reine Marguerite de Provence. Voici comme le bon Joinville s'en tira, suivant les termes originaux d'un passage

qui n,e se trouve absolument que dans la dernière édition àeJoirn>ille, de 1761, et n'est point dans les précédentes de Mesnard et de du Cange.

« Madame Marie de Vertus , rnoult » bonne dame et moult sainte femme , » me vi ti t dire que la royne menoit moult » grand deulz (deuil), et me pria que » j'allasse vers li (elle) pour la reconfori) ter. Et quant je vins là, je trouvai que j> elle plouroit , et je H dis que voire dit « bien celui qui dit que l'en ne doit » femme croire (que l'on ne doit pas tou- » jours se fier aux pleurs d'une femme) -, » car ce ( la reine Blanche) estoit la femme » que vous plus haïez (deviez haïr.) et » vous en menez tel deul. Et elle me dit >) que ce n'étoit pas li (elle) qi e elle « ploroit , mes ( mais ) pour la m^saise y» ( le chagrin ) que le roy avoit du deul p> que il menoit (de la perte qu'il avoit « faite ) , et pour sa fille (Isabelle) qui ?> puis fut royne de Navarre , qui estoit » démourée en la garde des hommes. »

Effectivement la reine Blanche avoit Joué plusieurs tours à la reine Marguerite dans sa jeunesse : elle avoit empêché , autant qu'elle avait pu , le roi son fils de vivre librement avec elle^ et d'user des

droits que lui donnait un amour légitime, dans la crainte que la jeune reine ne prit trop d'empire sur saint Louis , et ne diminuât par là le crédit et l'autorité qu'elle était jalouse de conserver.

260. Enfin saint Louis partit pour retourner en France, après avoir employé plus de cinq ans dans son expédition de la Terre -Sainte. Nous ne suivrons pas Joinville dans quelques détails qu'il nous fait des circonstances de la dernière traversée du roi et de la reine , et de la double tempête qu'ils essuyèrent auprès de File de Chypre. La Fran.ee revit son saint et sage souverain , et jouit encore quinze ans du bonheur d'être gouvernée par lui. Ce fut pendant ce tems de tranquillité que saint Louis fit ces beaux établissemens, dont quelques-uns subsistent encore , et font bénir la mémoire de ce monarque. Nous entrerons d'autant moins dans les détails de ces bienfaits dont la France lui fut redevable , que Joinville même en dit peu de choses : il cite en peu de mots quelques-unes de ces pieuses fondations, comme la Sainte-Chapelle , les Quinze- Vingts , les abbayes de filles de Saint-Antoine à Paris, de Maubuisson et du Lys; etc. , les couvem des grands Cor-

deliers, des Jacobins; differens hôpitaux, liôtei-dieu,etc. D'ailleursil passe très-légèrement surles belles oidonnances, statuts et établissemens du saint roi , qui sont de trois espèces. Ses réglemens sont les plus raisonnables qu'il ait été possible de faire dans des tems où l'on ne pouvait sans danger entreprendre de détruire tout à coup des préjugés et des abus invétérés ; ses établissemens, qui sont peut être l'ouvrage du savant Pierre de Fontaines, sont des lois très-estimables pour un siècle à peine sorti de la barbarie ; enfin les statuts des arts et métiers sont des arrangemens utiles à la distinction des professions , et auxquels le commerce intérieur de Paris doit encore, en plus grande partie, sa bonne administration.

On trouve , dans les établissemens de saint Louis , un article qui nous paraît aujourd'hui bien extraordinaire -, c'est le quatrevingt-cinquième : d'orne qui muert desconfez (sans confession). Il est dit que si quelqu'un, ayant été alité pendant huit jours , meurt sans se confesser , tous ses meubles appartiendront au baron dont il sera le vassal. Mais il faut savoir que ce n:est qu'une modification d'une coutume bien plus rigoureuse qui , par un grand

( i*7 ) abus t était généralement reçu.». Tout homme qui mourait sans s'être confessé, sans avoir reçu le saint viatique et sans avoir fait son testament , était noté d'infamie, et regardé comme en état de damnation. De là il s'ensuivait que la famille d'un homme qui mourait de mort subite , ou était tué par accident, perdait le corps et les biens de son parent; car le baron s'emparait de l'héritage. Saint Louis , ne pouvant entièrement détruire cet usage pernicieux , mais fondé en quelque sorte sur la religion, n'a pu mieux faire que de le modérer. Il déclare doue qu'on ne 6era censé deseonfez , que quand on aura été liuit jours malade ; et il ajoute qu'en. cas de mort subite, le seigneur n'a rien à prétendre, et que, s'il se trouve un testament, celui-ci sera obligé de l'exécuter. 11 faut encore observer que deseonfez et intestat étaient alors deux mots syno- Tiymes, parce qu'on ne faisait son testament qu'en se confessant en vue de mort; que les ecclésiastiques recevaient l'un et l'autre acte , et que de là il s'en suivait la nécessi té d'y comprendre des legs pieux. 270. En 126g , saint Louis partit pour sa seconde et malheuieuse croisade , dans laquelle il périt. On proposa à notre bon

( i58 ) chevalier Joinville de le suivre dans cette expédition; mais il nous apprend ce qu'il en pensait. « Le roi de France et le roi » de Navarre , dit-il , me pressaient fort j) de me croisier, et entreprendre le che- » min du pèlerinage de la Croix-, mais, 7> je leur re'pondi que, tandis que j'avais » été oultre-mer ou (au) service de Dieu, » que les gens et officiers du roi de France j> avaient trop grevé et foullé mes sub- » jects, tant qu'ils en estaient aprovix » (ruinés)-, tellement que jamez il ne » seroit (il n'arriveroit ) que eulx et moi » ne nous en santissions. Et veoie (je » voj'ois) clérement, si je me mectoieau » pellerinage de la Croix , que ce seroit j) la destruction de mes sujects. Depuis » ouy-je ( j'entendis ) dire à plusieurs J) que ceulx qui lui conseillèrent l'entre- » prise de la Croix firent ung très-grand » mal et pesclièrent mortellement ; car y> tandis que il fut ou royaume de France, » tout son royaume vivoit en paix et » régnoit justice. Et incontinent qu'il en » fut hors , tout commença à décliner et » à empirer. » D'ailleurs, la santé du ri était en si mauvais état, et son corps si faible, qu'il était aisé de prévoir qu'il ni résisterait pas à la fatigue d'une expédia

( i5g ) tion nouvelle : aussi y succomba-t-il , et sa perte , irréparable pour la France, prouva que le roi le plus juste et le mieux intentionné peut être la victime d'un zèle mal entendu, de mesures mal prises et d'un mauvais conseil.

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