‹ Œuvres complètes de Mme Cottin (volume 4)Chapitre 2 sur 21 · EXTRAIT · texte numérisé non relu

EXTRAIT

De l'Histoire et de la Conquête de la ville de Constantinople, par les Fimnçiis et les Vénitiens , et de ce qui a précédé et suivi cette Conquête, depuis Tan 1198 jusqu'en 1207, écrite par Geoffroi de Villehardouin , Maréchal de Champagne et de Romanie ( auteur contemporain ) ; revue , corrigée et illustrée d'Observations historiques , et du Glossaire , par M. Dufkesne du CANGE,etc. Paris, Imprimerie royale, 1667, un volume in-folio.

Je vais exposer, aussi brièvement qu'il me sera possible, l'ordre et la suite des faits que Geoffroi de Villehardouin a entrepris d'écrire , et de la plupart desquels il a été non seulement témoin , mais souvent act«*r principal. Je donnerai ensuite le texte de quelques chapitres de son histoire qui m'ont paru les plus intéressons, et je les accompagnerai de quelques remarques grammaticales et historiques >

tirées de celles de M. du Cange et de son glossaire. Mais , avant d'entrer en matière, il faut dire un mot de la naissance de l'auteur et de sa postérité.

Gcofuoi de Villehardouin , maréchal de Champagne, était fils de Guillaume , qui avait possédé la même dignité. Il eut un frère nommé Jean, qui, ayant suivi Geoff'roi le jeune, son oncle, à lu croisade et à la conquête de Constanlinople , lui succéda dans la dignité de maréchal de Ro manie , et s'établit absolument en Grèce, où lui et sa postérité ont eu des possessions considérables, car son fils et son petit-fils furent princes d' A.chaïe. L'un épousa Agnes de Courtenay; l'autre, Anne Comn'ene. Isabelle de Villehardouin, fille du dernier da ces princes, porta ses prétentions sur PÂchaïe. La postérité directe de noire auteur resta en Champagne, et ayant continué d'y posséder la charge de maréchal de celte province , y subsista pendant six générations; aptes quoi elle s'est éteinte, et la dernière fille du beau nom de Villehardouin épousa umseigneur d'întevilie. La terre de Villehardouin , soil par alliance, soi! autrement, était, dès le quinzième siècle, dans la ma son des princes de Luxembourg, et faisait partie

(53) des seigneuries qui composaient le duché de Piney, depuis possédé par une branche de la maison de Montmorency.

L'histoire, ou si l'on vent, les mémoires de Geoffroi de Villehardouin , commencent en l'année 1 198, et finissent en 1207: ainsi cette histoire ne comprend que neuf années. L'auteur nous apprend que sous le règne de Philippe- Auguste , roi de Fiance, et sous le pontificat d'irc-noce^Z//, Foulques, curé de Neuiliy-sur-Marne , fui chargé par ce pape de prêcher la croisade en France. Le bon maréchal nous dit que c'éiait un personnage très- saint, et même qu'il faisait des miracles : ce qu'il y a de sut-, c'est que beaucoup de grands seigneurs et de princes, émus par ses prédications cl désirant de gagner les indulgences qu'il leur promettait, se déterminèrent à prendre la croix : de ce nombre fut Thibaut V, comte de Champagne et de Brie, pair et grand feudataire de la couronne ( père du roi de Navarre-le- . Chansonnier ). C'était un prince encore jeune, et qui donnait de grandes espérances. Il engagea dans celte expédition ses principaux vassaux, parmi lesquels on remarque Gauthier, comle de Briennej Eustache de Conjlans, et Geoffroy deJoin-

( 5'*) ville, oncle du sire de Joinuille, historien de saint Louis.

En 1199, les princes croisc's, entre lesquels on comptait aussi Baudouin , comte de Flandres , s'assemblèrent à Soissons , afin de convenir du tems et de la manière les plus propres à faire réussir leur expédition projetée. Ils résolurent de s'adresser aux Vénitiens, et d'envoyer des ambassadeurs à ces républicains, pour obtenir d'eux des vaisseaux de transport, et même un secours de troupes, leur promettant de partager avec eux les conquêtes qu'ils pourraient faire. Ils nommèrent des personnes de confiance , à qui ils crurent les talens nécessaires pour assurer le succès de cette négociation ; et Villehardouin. fut le premier des deux députés du comte de Champagne. Ils partirent pour Venise, en 1200. Henri Dandolo en était alors doge; c'était un personnage d'une expérience consommée , et d'un mérite distingué , aussi grand militaire que bon politique. Il reçut les ambassadeurs des. croisés avec de grands honneurs -, et ayant fait assembler le sénat pour les entendre, il fut arrêté, après bien des difficultés, qui ne furent levées qu'en 1201, que, moyennant une somme dont on convint,

C <r5) 1rs Vénitiens fourniraient tous les vaisseaux de transport nécessaires à l'armée des croisés , composée des troupes des comtes de Flandres, de Champagne et de Blois, et du marquis de Montferrat, qui devait s'unir à eux. Le doge et le sénat s'engagèrent de plus à armer, à leurs frais, cinquante galères pour contribuer aussi de L nr part au succès de cette sainte expédition. Le traité qui renfermait toutes ces conventions fut solennellement juré dans l'église de Saint- Marc ; d'une part, parles ambassadeurs des princes croisés, et de l'autre, par le doge, les sénateurs et les citoyens vénitiens assemblés au nombre de dix mille. 11 fut convenu qu'à la Saint Jean de l'année suivante, 1202, les princes croisés et les chevaliers s'assembleraient à Venise, et qu'on partirait de celte ville pour se rendre en Eg)rpte. Geoffroi de. Villehardouin étant retourné en Champagne, y trouva le comte, son seigneur, malade et hors d'état de faire le voyage projeté; il eut la douleur de le voir expirer entre ses bras, en recommandant expressément à tous ses vassaux d'accomplir le vœu qu'ils avaient fait de combattre les infidèles, et de reconquérir la Terre Sainte. Aucun d'eux'

lie refusa de se conformer à ces pieuses intentions; et une partie des trésors du comte ayant été destinée pour les frais de celte expédition, Matthieu dd Montmorency , Simon de Montfort , Geoffroi de Joinville , sénéchal de Champagne, et le maréchal de Villehardouin, se firent un devoir de l'entreprendre; mais il leur fallait un prince pour chef, et ce fut en vain qu'ils s'adressèrent au duc de Bourgogne et au comte de Bai'-le-Duc ; ils furent refusés. Villehardouin proposa Bo~ niface, marquis da Monferrat, qui vint en personne s'offrir à les commander, et à les conduire jusqu'à Venise. Ses offres furent acceptées , et toute la troupe se mit en route pour cette ville, où elle fut jointe par le comte Baudouin de Flandre-,. Ces seigneurs reçurent la croix en différentes églises, dont les évêques et les abbés entreprirent le même voyage avec eux. En traversant ses états , le marquis de Montferrat réunit tous ses vassaux à la petite armée dont on lui avait confié le commandement ; et en arrivant à Venise, ils trouvèrent, outre le comte Baudouin, Henri son frère, le comte de Forez, Jean de Nesle , châtelain de Bruges, et Nicolas de Mailly. Ces chefs

(57) prirent leur logement dans l'île de Saint- Nicolas , espèce de faubourg de Venise. Lorsqu'il fut question de s'embarquer, ils rencontrèrent beaucoup de difficultés à rassembler l'argent nécessaire pour payer leur passage; mais le brave duc ou doge Dandolo leva tous les obstacles , et se contenta de la promesse que lui firent les croisés de l'aider, chemin faisant, à reprendre la ville de Zara en Dalmatie, que le roi de Hongrie avait enlevée à la république. Au moyen de cet arrangement , la flotte appareilla ; et Dandolo même ayant pris la croix, quoique Irèsâgé , et presque aveugle des suites d'une ancienne blessure à la tête, se cliargea de diriger cette sainte expédition.

A l'instant du départ , il survint deux événemens importans. Une nouvelle troupe composée d'Allemands ^ à la tête desquels était l'évêqne d'Halberstat, renforça l'armée croisée , et un jeune prince grec vint implorer son secours:

c'était Alexis, fils à'Isaac Lange, empereur de Constantinople , détrôné par son frère , nommé aussi Alexis, qui lui avait fait arracber les yeux. Le jeune Alexis fit au doge et au cbef des croise'* les promesses les plus flatteuses pour les

( 58) engager à rétablir sou père sur le trônes impérial. Dandolo permit que ce prince malheureux s'embarfuât sur la flotte, et if remit à délibérer sur ses propositions après la pr'se de Zara : le siège en fut de quelque durée, et cette ville rentra sous la domination des Vénitiens, malgré les différens qu'il y eût à ce sujet entre les Français et eux.

Après la conquête de Zara, il fut sérieusement question de décider, si au lieu de se rendre tout de suite en Eg)rpte , pour y combattre les Sarrazins, on ne tournerait pas plutôt les voiles vers Constantinople, dans le dessein de tenter de prendre cette ville, d'en chasser l'usurpateur et de rélablir sur le trône l'empereur Isaac Lange et son jeune fils Alexis. Ce prince offrait de réunir l'église grecque à l'église latine, de payer deux cent mille mares d'argent aux croisés , et de se joindre à eux avec dix mille hommes pour combattre et recouvrer la Terre Sainte. Quelle que fut la difficulté de réaliser des propositions aussi brillantes, les croisés ne laissèrent pas d'y prendre la plus grande confiance. Mais ce ne futqu' avec beaucoup de peine qu'ils parvinrent à lever tous les obstacles qui s'opposèrent à leurs suc-

ces. Les évêques, les abbés, les moines, dont l'armée était remplie , rejetèrent l'expédition contre Constantinople. Ils prétendirent que ce ne serait pas le sentiment du pape, que les croisés s'amusassent à conquérir un empile possédé par des chrétiens, au lieu d'aller combattre les infidèles, ce qui était le principal objet de la Croisade. On députa à Rome pour s'assurer de la façon de penser du saint-père : mais en attendant sa réponse, on ne laissa pas de conclure un traité avec le jeune Alexis. Innocent III en parut très- piqué, et déclara que cette entreprise était absolument contraire au bien de la religion et à l'intérêt que sa conscience lui ordonnait d'y prendre ; on n'eut que peu d'égard au décret du souverain pontife , et l'armée des croisés français, vénitiens, flamands et italiens, aux ordres du doge Dandolo , du comte de Flandres , Baudouin ; du comte de ]31ois , Louis; du marquis de Monferrat , Bonij'ace; du duc de Souabe, et de Geoffroi de yillehardouin , s'embarqua pour Constantinople, où le rendez-vous était assigné vers la quinzaine de Pâques de l'an i2o3 \ les croisés induisaient avec eux le jeune prince Alexis.

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part des assaillans , qui s'emparèrent enfin de la tour de Galata. Mais il fallut encore deux attaques consécutives et trèsmeurtières, pour que les latins pussent pénétrer dans la capitale de l'empire grec-, ils en vinrent enfin à bout, et durent ce succès à l'intelligence et à l'extrême valeur du doge Dandolo. Cet illustre vieillard, âgé de quatre-vingt-dix ans, et presque aveugle, s'était réservé la gloire de demander un corps de soldats choisis, à la tête duquel il fit une dernière attaque. Il le conduisit à l'assaut, avec autant d'audace que de bonheur, monta le premier à l'échelle, et arbora l'étendard de Saint -Marc sur une des tours. En étant redescendu du côté de la ville, et ayant ouvert la porte à ses gens, ils entrèrent dans Constantinople par cette porte, tandis que l'usurpateur Alexis, troublé, effrayé, s'enfuyait par la porte opposée. Cependant le corps de Vénitiens que commandait Dandolo était trop peu considérable pour se rendre maître de la ville entière : ce brave général se contenta de se cantonner dans le quartier dont il venait de s'emparer , et il envoya avertir les Français d'accourir à son secours j mais il apprit bientôt

(63) avec chagrin, que ceux-ci étaient occupes à se défendre contie- les Grecs , qui, étant sort s par une autre porte , 1< s attaquaient dans la double espérance, assez bien fondée, de les accabler par le nombre, et de les mettre hors d'élat d'aller secourir les Vénitiens lisse défendaient vaillamment, lorsque JOandvlo apprenant le danger qu'ils couraient, abandonna le quartier dont il était maître, et volant à eux, les mit en état de remporter une victoire complète sur les Grecs. L'usurpateur, perdant toute espérance à cette nouvelle, disparut enfin tout à fait a»rec ce qu'il put emporter de ses trésors; et, dès le jour suivant, les députés de Constantinople s'empressèrent d'apprendre au jeune Alexis que l'empereur son père "venait d'être thé de sa prison, où son frère l'avait fait enfermer, qu'il avait été conduit au palais de Blaqucrne, et qu'assis sur le tronc dont il avait été injustement chassé, ses sujets lui avaient prêté un nouveau serment de fidélité.

Alexis vola dans les hras de son père, et les croisés ne tardèrent pas à lui envoyer une ambassade solennelle pour le féliciter. Cette importante commission fut donnée, de la part des Français, à Ma-

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part des assaîllans , qui s'emparèrent enfin de la tour de Galata. Mais il fallut encore deux attaques consécutives et trèsmeurtières, pour que les latins pussent pénétrer dans la capitale de> l'empire grec-, ils en vinrent enfin à bout, et durent ce succès à l'intelligence et à l'extrême valeur du doge Dandolo. Cet illustre vieillard, âgé de quatre-vingt-dix ans, et presque aveugle, s'était réservé la gloire de demander un corps de soldats choisis, à la tête duquel il fit une dernière attaque. Il le conduisit à l'assaut, avec autant d'audace que de bonheur, monta le premier à l'échelle, et arbora l'étendard de Saint -Marc sur une des tours. En étant redescendu du côté de la ville, et ayant ouvert la porte à ses gens, ils entrèrent dans Constantinople par cette porte, tandis que l'usurpateur Alexis, troublé, effrayé, s'enfuyait parla porte opposée.Cependantlecorpsde Vénitiens que commandait Dandolo était trop peu considérable pour se rendre maître de la ville entière : ce brave général se contenta de se cantonner dans le quartier dont il venait de s'emparer , et il envoya avertir les Français d'accourir à son secours; mais il apprit bientôt

(63) avec chagrin, que ceux-ci étaient occupes à se défendre contie-les Grecs, qui, étant sorts par une autre porle, 1< s attaquaient dans la double espérance, assez bien fondée , de les accabler par le nombre, et de les mettre hors d'élat d'aller secourir les Vénitiens lisse défendaient vaillamment, lorsque Dandvlo apprenant le danger qu'ils couraient, abandonna le quartier dont il était maître, et volant à eux, les mit en élat de remporter une victoire complète sur les Grecs. L'usurpateur, perdant toute espérance à cette nouvelle, disparut enfin tout à fait avec ce qu'il put emporter de ses trésors-, et, dès le jour suivant, les députés de Cqnstantinople s'empressèrent d'apprendre an jeune Alexis que l'empereur son père venait d'êlre tiié de sa prison, où son frère l'avait fait enfermer, quil avait été conduit au palais de Blaquerne, et qu'assis sur le tronc dont il avait été injustement chassé, ses sujets lui avaient prêté un nouveau serment de fidélité.

Alexis vola dans les bras de son père, et les croisés ne tardèrent pas à lui envoyer une ambassade solennelle pour le féliciter. Cette importante commission fut donnée, de la part des Français, à Ma»

thieu de Montmorency et à Geoffroi de Villeliardouin. Ils trouvèrent l'empereur aveugle, mais d'ailleurs dans tout l'éclat d'un successeur du grand Constantin. Il les reçut avec les égards dus aux députés et aux repiésentans de ses libérateurs; mais quand ils lui expliquèrent quelles étaient les promesses faites par son fils, il ne put retenir ses soupirs, sentant bien l'impossibilité où il se trouvait de les remplir, puisqu'il ne s'agissait pas moins que de payer deux cent mille marcs d'argent, de fournir l'armée des croisés de vivres pendant un an, de joindre à leur armée dix mille soldats grecs , et d'entretenir, pendant sa vie, cinq cents chevaliers au service de ces mêmes croisés pour la défense de la Terre Sainte.

Cependant , quelqu'extrême difficulté que le bon empereur Isaac trouvât à l'exécution de ce traité, il consentit à le ratifier, et à en sceller l'engagement au bas d'un parchemin teint en couleur de pourpre, et écrit en lettres d'or-, le sceau impérial étant renfermé dans une boîte de même métal. Bientôt le jeune Alexis fut associé à l'empire par son père, et couronné avec beaucoup d'éclat dans l'église de Sainte-Sophie. Mais tous les embarras

(65) prévus par Isaac ne tardèrent pas à se manifester.

Quoique les Latins se fussent retirés dans un quartier particulier nommé Sténon, situé au-delà du port (ce quartier s'appelle à présent Péia, et c'est encore celui où demeurent habituellement les Francs), ils ne laissaient pas de venir souvent à la ville et à la cour , et ils pressaient le jeune Alexis d'accomplir ses promesses. Il était d'autant plus gène, qu'il s'en fallait encore beaucoup que l'empire grec lui fut entièrement soumis. Dans Constantinople même , on murmurait contre les Latins, et surtout contre les Français, qui causaient souvent du désordre dans la ville. Alexis sentant que le danger était égal pour lui, ou de retenir les croisés dans sa capitale , ou de les laisser partir , préféra le premier de ces deux partis. Il alla prier les princes latins de demeurer encore un an auprès de lui, et d'employer ce tems à soumettre les rebelles qui étaient en grand nombre du côté d'Andrinople et dans la Thrace. Ils y consentirent, et le marquis de Montf errât } avec une partie des croisés , alla effectivement combattfe les partisans de l'usurpateur, qui s'étaient rendus maîtres.

( 66) d'Audrinoplc. Il prit celte ville, dissipa entièrement les factieux, et assura une seconde fois la couronne impériale sur la tête: du jeune Alexis. Baudouin et Ville" hardouin étaient restés pendant ce tems dans la capitale de l'empire. C'est ici que notre auteur nous fait la touchante description de l'accident dont il fut alors témoin.

Les Laties ayant pillé une synagogue de Juifs, et quelques Grecs ayant voulu prendre le parti de ceux-ci, il en résulta une grande bagarre, au milieu de laquelle le feu prit aux maisons de quelques riches marchands; non seulement elles furent consumées , mais Viucendie ayant g igné ,1e quartier le plus peuplé et le plus commerçant de la ville , dtfra pendant huit jours, sans qu'on pût l'éteindre; toutes les rues , dans l'espace d'environ une lieue, furent entièrement détruites par le feu; plusieurs galères rapprochées des quais devinrent également Ja proie des flammes, et le nombre des personnes qui périrent dans ce désastre fut Irèsconsidérable. On ne manqua pas d'imputer ce malheur, non pas tout à fait à la malice, mais au moins à la vivacité, à l'imprudence et \ letourderie, depuis si

( 67 ) long-tems et si généralement reprochées à la nation française. Dès ce moment les Français parurent insupportables aux Grecs. Ils ne virent plus les croisés qu'avec indignation, et ceux-ci voulant se venger cïe la haine qu'ils s'aperçurent qu'on leur portait, devinrent de plus en plus tyi'anniques, et traitèrent les Constantinopolitains en véritables ennemis. Ils prétendirent se payer par leurs mains de l'argent qui leur avait été si imprudemment promis par le jeune empereur Alexis. Ils pillèrent sans ordre et sans règle, et l'avidité leur ayant l'ait oublier quel était le principal objet de leur voyage et le but de leur expé lit on, ils osèrent dépouiller les églises de leurs plus précieux ornemens Alex in ne pouvant réprimer ces désordres, crut devoir témoigner combien il en était mécontent; il cessa de voir aussi fréquemment les princes et les chefs des croisés, et se plaignit même assez publiquement de leurs procédés. Tout ce qu'il y gagna , fut d'éprouver encore moins de ménagemens de leur part.

Ils le pressèrent durement de remplir toutes les conditions d'un traité dicté par la nécessité , et que de nouveaux malheurs rendaient de plus en plus impossible à

exécuter. Enfin les croisés s'étant assemblés , envoyèrent aux. deux empereurs père et fils des députés ou ambassadeurs, au nombre de six, dont Geojfroi de Villehardouin était; mais ce fut Conon de Béthune qui porla la parole. Ils leur déclara que, s'ils n'exécutaient promptement j toutes les conditions du traité, ils étaient prêts à leur déclarer la guerre, et qu'ils les traiteraient en ennemis, et comme des souvera us ingrats et indignes des services qu'ils leur avaient rendus. Les malheureux princes s'excusèrent du mieux qu'il leur fui possible; mais leur cour fut indignée de la manière tyraunique et révoltante dont on en usait avec eux, et de la faiblesse avec laquelle ils y répondaient. Bientôt Alexis fut informé que ses propres .sujets faisaient des complots pour le détrôner, et élire à sa place un empereur muins timide; et réfléchissant sur son état, il ne trouva d'autre ressource que de se livrer à ces mêmes croisés, qui l'avaient d'abord si bien servi et ensuite si maltraité.

Ce fut par le conseil d'un grand seigneur grec nommé Alexis (et surnommé Martzuphle , parce qu'il avait de très-gros sourcils joints ensemble), qu'il se déter-

(«9) inina à offrir aux Latins le palais de Blaqucrne dans lequel il demeurait lui-même, et de se remettie entre leurs mains. Dans l'extrémité où l'empereur se trouvait réduit, ils durent le croire de bonne foi , et ils se déterminèrent à accepter ses offres; mais le traître Mur tzuphle, dans le même tems qu'il donnait ce perfide conseil à son souverain, faisait avertir secrètement les principaux officiers de sa nation de la résolution où était Alexis de les livrer tous et lui-même aux Latins. C'était à la pointe du jour que ceux-ci devaient venir prendre possession du palais. Pendant la nuit , et tandis que l'empereur était profondément endormi, Murtzuphle , qui était son protovestiaire , c'est-à-dire sou grand-maître de la garde-robe , et avait par conséquent les entrées les plus secrètes de la chambre de son souverain , y entra , le surprit dans son lit et le fit jeter dans un sombre cachot. Après cet acte violent, il garnit de telle sorte le palais de soldats, que lorsque le marquis de Montferratse présenta pour en prendre possession, il y trouva une résistance à laquelle il ne devait pas s'attendre, et fut force', vu la faiblesse de son détachement, de se retirer dans le quartier as-

(7o) signé aux Latins. Murtzuphle s'étant aussitôt revêtu des omemens impériaux, et s élant fait couronner à la hâte, mit en défense la ville <le Constantinople dont les Grecs étaient encore les maîtres , et ordonna à tous les habitans de prendre les a; mes. De leur côté , les Latins se dispos; rent à attaquer la ville de nouveau ; mais pour une telle opération, il était nécessaire de faire de grands préparatifs, et de réunir les chefs et les troupes qui étaient dispersés dans l'empire. Pendant qu'on faisait ces dispositions , et qu'on envoyait à Rome pour informer le pape de la révolution qui venait de placer un nouvel usurpateur sur le trône des Grecs, , Murtzuphle, pour se l'assurer absolument , après avoir , à plusieurs reprises , tenté ; d'empoisonner le jeune Alexis, le fit enfin mourir dans sa prison. Le malheureux Isaac Lange son père expira presque en même tems , soit du chagrin que lui caus la continuité de ses malheurs, soit qu son ennemi eût hâté sa mort, ce qui es fort probable. Murtzuphle , sans trop es. pérer de se justifier de cet attentat, fi publier que les deux princes étaient mort naturellement , et il leur fit faire des ob sèques magnifiques.

Cependant les Latins se rassemblaient, et ils ne tardèrent pas à recevoir la réponse de Boniface III. Elle portait en substance que Murtzuphle était un assassin, un usurpateur- que ce serait faire une œuvre agréable à Dieu que de le détrôner et de le punir de ses crimes ; et que les croisés qui contribueraient à la conquête de Constantinople, gagneraient los mêmes indulgences que ceux qui recouvreraient la Terre Sainte sur les infidèles. Tous les bons catholiques, encouragés par cette déclaration , se portèrent avec intrépidité à mettre fin à cette entreprise, dont le succès fit, avec raison, l'étonnement du monde entier. Avant de l'exécuter, il fut convenu entre les croisés du partage de l'empire à conquérir^ et voici comment ce partage fut réglé.

On décida qu'après la prise de Constantinople, on choisirait douze électeurs, dont six Vénitiens et les six autres des nations alliées; que ces électeurs nommeraient Fempereur latin, qui, conservant pour lui la plus grande partie de la ville de Constantinople et les palais, abandonnerait aux Vénitiens un quartier de cette ville et une certaine portion de l'empire qui en serait à peu près le tiers-

que le reste serait partagé entre les Latins de la nation dont serait l'empereur, et un prince d'une autre nation, qui ferait hommage à l'empereur du pays dont il serait mis en possession ; qu'au surplus, . le butin fait dans Constantinôple après la prise, serait partagé également entre les conquérans. En exécution de cette convention, le jour de l'assaut fut fixé à un vendredi du mois d'avril de l'an i2o4. Dans une première attaque, les assiégeans furent repousses avec grande perte de part et d'autre. Dans une seconde , qui fut faite trois jours après, les efforts ne furent pas moindres-, mais un heureux accident fit enfin pénétrer les Français dans la ville. Un chevalier, nommé André Durboise, mit en fuite ceux qui gardaient une porte, les obligea à l'abandonner, et les croisés se logèrent dans le beau palais de Blaquerne^ et y passèrent la nuit, ne eomplant point pourtant être encore maîtres de la ville; mais le lendemain matin, ils apprirent que l'usurpateur Murtzuphle , ne voyant aucun espoir de rétablir ses affaires, s'était jeté dans un petit bateau, pour se retirer de l'autre côté du Bosphore. Ces heureuses nouvelles redoublèrent le courage des croisés; ils mar«

(73) chèrent en avant , et malgré la résistance que leur opposèrent les Grecs, ils s'emparèrent du palais de Bocaléon , dans lequel ils trouvèrent deux impératrices douairières : l'une , Agnès de France , sœur du roi Philippe-Auguste , et veuve des empereurs Alexis et Andronic Com~ nène , et l'autre, princesse deHon^iie, veuve du malheureux empereur Isaac Lange. Le marquis de Montferrat, après avoir rendu à ces dames les respects qui leur élaient dûs, pénétra dans Constantinople , où les croisés firent un butiu immense, et beaucoup au-dessus des espérances qu'ils avaient conçues du pillage de cette grande et riche ville. L'univers eut lieu de s'étonner de ce qu'une armée , forte à peine de vingt mille hommes, venait de soumettre la capitale d'un grand empire , où il se trouvait quatre cent mille liabilans armés.

Il eût été à désirer que la modération des croisés eût mérité autant d'éloges que leur courage excitait d'admiration dans cette occasion périlleuse et brillante; mais ces braves militaires ternirent malheureusement leur victoire par un brigandage affreux et nombre d'actes inhumai ns.Vainement le respectable Dandelo et le brave

(7*) et sage Fillehardouin entreprirent 3e contenir le soldat vainqueur. Malgré leurs efforts, le désordre fut extrême; les violences que les croisés excercèrent particulièrement sur les personnes du sexe, furent effroyables. On rapporte qu'ils ne respectèrent ni les lieux , ni les vases sacrés, ni les ministres de la religion. Ils pillèrent les monastères d'hommes et do filles. Pour comble de maux, le feu prit dans plusieurs endroits de la ville , et consuma la quatrième partie de ce qui restait.

Cet affreux pillage ayant enfin cessé , les Latins s'occupèrent sérieusement du choix d'un empereur de leur nation , pour le faire régner sur les ruines de Constantinople. Les voix se trouvèrent d'abord partagées entre le comte de Flandres et le marquis de Montferrat ; mais elles se réunirent toutes en faveur du premier, aux conditions que le second obtiendrait l'investiture de toutes les terres au-delà du Bosphore et de l'île dé Candie, et porterait le titre de roi , en faisant hommage au nouvel empereur de ce tiers de l'empire, dont les Vénitiens firent encore détacher pour eux une partie assez considérable. Ce fut AJivelon, évêque

( 75 ) de Soissons, qui annonça à l'armée des croisés et au peuple grec cette grande nouvelle. Baudouin IX, comte de Flandres , fut couronné le second dimanche d'après Pâques, dans l'église de Sainte- Sophie , avec les cérémonies qu'il fut possible de pratiquer dans le désordre. Le doge de-Venise et le nouveau roi reçurent l'investiture des pays qui leur avaient été promis.

Pendant que ces chosses se passaient , Murtzuphle , ravageait tout le pays à deux ou trois journées de Constantinople. Le nouvel empereur marcha contre lui avec Jlenri son frère , le marquis de Montfer~ rat et le comte de Blois. Le doge de Venise, Villehardouin > et quelques autres officiers et généraux restèrent dans la ville pour la garder. Baudouin fut reçu et reconnu sans difficulté dans la belle et grande ville à' Andrinoiple, et 3furtzuphlef qui fuyait toujours devant lui, se retira sur Messinople , ville dans laquelle s'était établi cet Alexis, frère d'Jsaac Lange, qui avait usurpé la couronne, et qui en avait été dépouillé par son neveu, avec l'assistance des Latins. L'ancien usurpateur feignit d'abord de vouloir s'accommoder avec le nouveau, qui l'avait pré-

( 76 ) venu, en lui faisant entendre. qu'il était de leur intérêt de s'unir contre les Latins, et que dans l'extrémité où ils étaient réduits, c'était le seul parti qu'ils eussent à prendre. Le traître Alexis parut se prêter à celte ouverture; il offrit sa fille en mariage à Murtziiphle , l'attira dans Messinople , le traita magnifiquement ; mais à la fin du festin, l'ayant fait entrer dans vin cabinet, il le fit arrêter, et par son oidre on lui creva les yeux. Les Grecs attachés à ce malheureux prétendu empereur, prirent tous parti dans les tioup'-s de son assassin-, mais celui-ci ne jouit pas long-tems de son barbare triomphe. L'empereur et son frère l'ayant poursuivi, il fui obligé d'abandonner Messinopli' . dont Baudouin se rendit maître. M'irtrnphle , aveugle, y était resté, et voulut s'embarquer sur le Bosphore, pour se mettre a couvert d'un supplice qu'il ne pouvait éviter en tombant entre les mains des Latins; mais il ne put échapper, car ayant été arrêté sur mer et reconnu, il fut conduit à Constantinople, piécipité publiquement du haut d'une colonne sur la grande place de l'Hyppodrome, et traité ainsi comme l'assassin de son légitime empereur, Alexis, fils à'Isaac,

Baudouin se disposait à pousser plus loin ses conquêtes, et à achever de se faire reconnaître souverain de tous les pays soumis à la domination des empereurs grecs , lorsque des démêlés entre lui et le marquis de Montf errât mirent le nouvel empereur des Latins à Constantinople à deux doigts de sa perte. Le bon et sage Villehardouin ne peut trop déplorer les malheurs qui s'ensuivirent, et ceux encore plus fâcheux qui pouvaient en résulter.

Boniface, marquis de Monferrat, avait, comme nous l'avons dit , reçu l'investiture de l'île de Candie , et d'un assez grand pays par-delà le Bosphore : la Thessalie, î'Achaïe, etc. ; mais il s'aperçut bientôt qu'une île, qu'il ne pouvait acquérir faute de vaisseaux , lui convenait peu, et qu'elle serait plus agréable aux Vénitiens , qui étaient une puissance maritime. Il demanda en échange, à Baudouin , Thessalonique et quelques autres provinces qui n'étaient pas fort éloignées des états du roi de Hongrie, son beau-frère; car Boni face venait d'épouser la veuve à'Isaac Lange, sœur du marquis hongrois. L'empereur Baudouin répondit à cette proposition par un déni formel 7 et voulant

(78) se conserver ces provinces, il marcha surle - champ avec des forces respectables pour se les assujétir, et reçut les sermens de fidélité de la ville de Thessalonique etdequelquesautres..80rc//àce>irrilé,jura qu'il ferait la guerre à Baudouin , tout empereur qu'il était , et s'étant avancé vers Andrinople, il s'en saisit sans beaucoup de peine.

Le maréchal de Champagne vit avec la plus grande douleur les Latins divisés et conbattans les uns contre les autres. Il se rendit auprès du marquis de Montferrât, et lui fit les représentations les plus fortes sur l'inconséquence et le danger de sa conduite , il eut beaucoup de peine à obtenir de lui qu'il s'en rapporterait, pour accommoder ce différent, à la décision du doge de Venise et du comte de Blois.

Du camp de Boniface, devant Andrinople , il passa à celui de Baudouin.

Celui-ci n'était pas moins piqué, et la prise de Didymotique par le marquis , dont il venait de recevoir la nouvelle , ajoutait encore à son mécontentement.

Il fallut toute l'éloquence de Villehardouin pour détourner les terribles résolutions que voulait prendre Baudouin ; mais en-

fin , mêlant à propos les prières avec les menaces, et faisant sentir à l'empereur que s'il n'acceptait pas le doge de Venise et le comte de Blois pour médiateurs, il les aurait pour ennemis, il le détermina à remettre ses intérêts entre leurs mains,, et à retourner à Constantiuople. Dès qu'il y fut arrivé, on songea à y attirer le marquis de Montferrat, et ce fut encore notre auteur qui en vint à bout et qui garda en séquestre la ville de Didymotique.

Enfin l'accommodement fut conclu. Thessalonique et la province voisine furent abandonnées de bonne grâce à Boniface , qui en resta paisible possesseur j du moins n'eut -.il à la défendre que contre le* Grecs, et ce fut avec un grand succès; car ayant poursuivi l'ancien usurpateur Alexis, qui se tenait encore assez à portée de ces cantons, il le fit prisonnier avec l'impératrice sa femme , les dépouilla des ornemens impériaux qu'il envoya à l'empereur Baudouin, et quant à leurs personnes, il les fit embarquer et les envoya prisonnières en Italie dans son marquisat de Montferrat.

Le reste de l'année i2oi et une partie de la suivante furent employés, d'un côté, par Baudouin, et de l'autre , par le mar-

(8o) quis de Montj "errât , à poursuivre et à assurer leurs conquêtes contre les Grecs, et particulièrement contre Théodore Lascaris , gendre de l'usurpateur Alexis, qui avait pris le titre d'empereur, et était en état de le soutenir par ses talens et par le mérite militaire de son frère Constantin Lascaris , dont il avait fait son général. Baudouin investit du duché de Nicée, Louis, comte de Blois et de Chartres , qui s'engagea à recouvrer ce beau pays sur Lascaris. Renaud Detries fut également investi, et aux mêmes conditions, du duché de Philippopoli.

Pendant ce temps ,1e marquis de Montferrât continuait ses conquêtes dans une partie de la Romanie, et jusque vers les front icivs de l'ancienne Macédoine. Il prit £é»ée el Laiisse, et assiégea long-tems Napoli de Romanie.

Le seigneur de Champlitte , de l'illustre maison des comtes de Champagne, s'étant embarqué pour la Croisade, et ayant été jeté pai les vents contraires sur les côtes de la Morée, le maréchal de Champagne lui envoya son neveu , nommé comme lui Geoffroi de ViLlehardouin , pour l'engager à s'emparer sur les Grecs de l'Acliaïe, promettant de l'en faire in-

restir par l'empereur Baudouin. Chamilitte adopta volontiers ce projet ; la néociation et la conquête réussirent égacment. Le comte champenois resta jusju'à sa mort prince d'Acbaïe, et n'ayant joint d'enfans, sa principauté passa au eune Geoffroi de Villehardouin ; elle a été conservée dans la branche de ce dernier pendant plusieurs générations.

Enfin les Grecs, poussés de toutes parts par les Latins, et réduits aux plus tristes extrémités, eurent recours aux Bulgares, leurs plus cruels et leurs plus mortels ennemis-, ils les engagèrent à s'emparer de la ville de Didymotique, d'où ils pénétrèrent bientôt jusqu'aux portes d'Andrinople. L'alarme fut si grande dans cette partie de l'empire , que tout ce qu'il y avait de Latins chercha à se réfugier auprès de l'empereur. La garnison de Philippopoli abandonna cette place, et les barbares surprirent Andrinople. Baudoin ayant assemblé son conseil, composé du doge de Venise , et des plus sages et des plus habiles généraux qui étaient en état de le seconder, résolut de marcher contre le roi de Bulgarie ; mais il s'en fallait beaucoup qix'il eût auprès de lui des forces suffisantes pour exécuter ce

projet. L'armée des Latins était considérablement diminuée par les détachemens confiés aux généraux dont nous avons parlé, pour s'emparer de concessions qui leur avaient été faites, et ce qui restait de troupes était absolument nécessaire pour la défense de la capitale. Aussi le dessein d'aller reprendre Andrinople fut-il contredit dans le conseil par le sage doge Dandolo, qui représenta avec i force tous les dangers d'une pareille entreprise dans la situation critique où se trouvaient les Latins; mais l'empereur et le comte de Blois s'y déterminèrent malgré l'opinion contraire.

Geoffroi de Villehardouin prit les devans avec un corps de troupes. Comme il s'approchait d'Andrinople, il découvrit les étendards des ennemis arborés sur les tours , preuve que les Bulgares en étaient les maîtres. Il campa à peu de distance de la ville, après avoir fait avertir le prince Henri, frère de l'empereur, et tout ce qu'il y avait de chefs latins à portée de lui , de se rendre promplement au camp impéiial , avec le plus de forces qu'ils en pourraient amener.

Peu de tems après, le doge et les Vénitiens vinrent camper auprès du mare-

chai de Champagne; l'empereur même" et le comte da Blois ne tardèrent pas à y arriver; et presque aussitôt on apprit que le gros de l'armée des* Bulgares , à laquelle s'étaient joints certains peuples infidèles qu'on appelait les Comains , l'avançait sans doute pour présenter la bataille aux Latins. L'empereur et le :omte de Blois, piqués de l'audace de ;es barbares , résolurent d'aller euxmêmes les attaquer, et les prudentes remontrances du doge et du maréchal de Champagne ne furent pas capables de les retenir. Ils sortirent imprudemment de leurs lignes avec le peu de troupes qui étaient immédiatemnt sous leurs ordres, pour tomber sur les Comains. Ceux-ci lâchèrent le pied , et se retirèrent en désordre pendant l'espace de deux lieues, sans doute pour attirer les princes dans un défilé, où bientôt ils furent enveloppés, et payèrent cher la faute qu'une valeur et un zèle excessifs et téméraires leur firent commettre. Le comte de Blois fut d'abord blessé, et n'ayant jamais voulu se séparer de l'empereur, il reçut enfin la mort à ses côtés. L'infortuné Baudouin , abandonné de ses gens qui n'avaient pas péri dans le combat, fut fait prisonnier,

(84) chargé de fers et conduit au roi de Bulgarie. •

Cette affreuse nouvelle, portée au camp du doge et du maréchal, les plongea dans la plus vive douleur; cependant ils ne perdirent ni la tête ni le courage. Geoffroi de VUlehardouin fit une retraite dont la disposition ne pouvait être l'ouvrage que d'un général habile et expérimenté. .Le sage Dandolo l'approuva , et suivit le maréchal, qui prit le poste délicat de l'arrière-garde. Ils eurent le bonheur de dérober deux marches à l'ennemi , et arrivèrent à Rodosto. Ce fut là que les joignirent le prince Henri et plusieurs autres chevaliers et chefs des Latins, qui abandonnèrent toutes leurs possessions pour renforcer l'armée', qui rentra heureusement dans Constantinople. Henri, comte de Flandres, y fut d'abord déclaré régent de l'empire, et le bruit ne tarda pas à se répandre que Baudouin était mort ' dans sa prison. Les uns prétendirent alors : que sa mort fut très-cruelle ; d'autres soutinrent qu'elle avait été naturelle. ( On rapporte que le bruit courut , quelques années après, que Baudouin n'était pas mort, et un imposteur osa se présenter au roi de France Philippe Auguste, comme!

(85) étant cet empereur ). Ce ne fut qu'après avoir donné le tcms à cette triste nouvelle de se confirmer, qu'on pensa à couronner Henri empereur ; et il n'était encore que régent , lorsque mourut à Constantinople l'illustre et sage doge de Venise Dandolo. Il était âgé de quatrevingt-dix-sept ans, presqu'entièrement privé de la vue depuis plusieurs années; mais il n'avait rien perdu de ses talens pour la guerre et pour la politique.

Le roi des Bulgares continuait à faire des conquêtes et des ravages sur les terres de l'empire latin de Constantinople. Heureusement que l'excès de ses barbaries le rendit encore plus odieux aux anciens sujets de l'empire grec, que ne pouvaient être les Latins presque absolument réduits à la capitale. La fin de l'an 12o5 et la meilleure partie de la suivante furent employées à livrer des combats continuels, dans lesquels Andrinople, Didymotique , Rodosto et plusieurs autres grandes villes furent prises et reprises.

Au mois d'août 1206, Henri ne se trouvant que trop assuré de la mort de son frère, fut couronné empereur dans la grande église de Constantinople, avec toute la pompe que les circonstances pu-

(80) rent permettre. Il continua de faire la guerre au barbare Jean, roi de Bulgarie, et il y trouva d'autant plus de facilité, que, comme nous venons de le dire, les Grecs même étaient las d'un allié cruel, qui dévastait et ruinait tous les pays dans lesquels il pouvait pénétrer. Théodore Lascaris qui soutenait les restes de l'empire grec de l'autre côté du Bosphore, et occupait nécessairement une partie des troupes des croisés, consentit à une trêve de deux ans avec Henri son compétiteur ; car l'un et l'autre prenaient la qualité d'empereur. Théodore était le plus considérable et le plus sage de tous les Grecs éebappés de Coustantinople; il avait épousé la fille de l'usurpateur Alexis Lange Comnène.

Quoique cette trêve ne Fût pas fidèlement observée toutletems qu'elle devait durer, elle donna cependant quelque repos aux Latins, et les mit dans le ca3 d'écarter pour un tems les Bulgares et de se rapprocher de Boniface , marquis de Montferrat , qui occupait toujours Thessalonique ; mais qui , depuis plus d'une année, avait été tellement séparé de Baudouin, que, malgré tous ses efforts, la communication n'avait pu être rcta-

(«7) blie enlre ce» deux princes. Boniface avait versé des larmes abondantes et sincères en apprenant la mort de Baudouin; il avait paru très-satisfait de voir Henri succéder à son frère, et pour prouver au nouvel empereur quels étaient ses sentimens, il lui fit proposer sa fille en mariage. C'était une jeune et belle princesse que Boniface avait eue d'un premier mariage en Italie. Il la manda, elle passa les mers , et arriva heureusement dans un port du Bosphore, où le maréchal de Villebardouin fut chargé de l'aller recevoir. Il la conduisît avec sûreté et tous les honneurs qui lui étaient dûs jusqu'à Constantinople, où son mariage fut célébré l'an 1207 avec magnificence, à la grande satisfaction de tous les Latins.

Peu de tems après, l'empereur étant rentré en campagne, et voyant qu'il pouvait pénétrer jusques aux confins du royaume dont son frère avait investi le marquis de Montferral, reçut avec grand plaisir la proposition que lui fit ce prince, d'une entrevue sur le bord d'une p< tite rivière nommée Sycella, sur laquelle était située la ville de Messinople. Le jour ayant été pris, la conférence eut lieu , et le beau-père et le gendre se donnèrent

(88) réciproquement les témoignages delà plus sincère amitié. Henri reçut l'hommagelige de Boniface pour le royaume deThessalonique; et dans cette grande occasion, les deux souverains ayant fait les distributions de diverses seigneuries à leurs principaux vassaux, amis et compagnons d'armes, le maréchal de Champagne et de Romanie eut part à ces libéralités : on l'investit des villes de Serres et de Messinople. Il paraît qu'il profita de ce don, et s'établit tout à fait dans la Romanie. Nous croyons qu'il y passa le reste de ses jours, puisque l'histoire nous fournit des preuves qu'il y était encore cinq ou six ans après, c'est-à-dire en l'année 1212; mais ses mémoires finissent à l'époque où nous sommes arrivés en 1207.

Les nouvelles de la rupture de la trêve jurée par les Grecs soumis à Théodore Lascaris , et celles de quelques nouveaux préparatifs de guerre faits par les Bulgares, les Valaques et les Comains, obligèrent l'empereur Henri à s'opposer aux premiers , et déterminèrent le brave marquis de Montferrat à marcher au-devant de ces barbares et à aller les relancer jusque dans les gorges du mont Rodope :

l'exécution de ce projet fut certainement

( «9> un acte de valeur et d'intrépidité, mais en même tems un trait d'imprudence aussi grand que celui qui avait causé la perte de l'empereur Baudouin : il fut aussi funeste au marquis de Montferrat.

S'étant témérairement engagé dans un dcfilé, les barbares, qui avaient feint de fuir devant lui, l'enveloppèrent bientôt, et dans le combat il reçut un coup de lance vers l'épaule d'où le sang sortit à gros bouillons. Les guerriers qui l'accompagnaient furent également effrayés et découragés de cet accident. Les uns prirent la fuite, les autres s'empressèrent à le secourir, d'autant qu'ayant perdu tout son sang , il était tombé évanoui. Ces bons serviteurs furent la victime de leur zèle; les barbares les tuèrent tous, coupèrent la tête an marquis de Montferrat et la portèrent au cxuc\ Jean ou Joanissa, roi de Bulgarie, qui peut-être en fit le même usage que de celle de l'empereur Baudouin, dans le crâne de laquelle on prétend qu'il buvait en guise de coupe, après l'avoir fait enchâsser dans de l'or.

Villehardouin paraît si désespéré de la perte àeBonifaee, qu'il n'ose plus pousser son histoire plus loin , ni en raconter les suites : comme nous n'avons voulu

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