XLIX
faiblesses de l'amour qu'elle avait peints ; dans Elisabeth , ou les Exilés de Sibeiie , c'est la verlu la pjus pure, la plus béroïqur, qui brille de tout son éclat, et qui se montre sans aucun mélange.
Le début de ce roman commence pai' une description des déserts de la Sibérie. Cette description est de la plus grande beauté; elb^ a un ton sévère pavfaitement assorti au sujet; l'auteur est véritablement original dansée beau morceau; il n'emploie aucun ornement superflu, aucune expression pompeuse; tout est simple, mais grand et d'uuf telle vérité, que l'on croirait que le tableau est fait d'après nature. On peut donner les mêmes éloges à toutes les descriptions contenues dans ce roman ; entre aulres à celle d'une tempête dans une forêt. Toute cette partie descriptive est admirable. Il fallait le talent, il fallait l'âme de madame Cottin pour trouver la matière d'un volume rempli d'intérêt , dans un récit qui semble ne pouvoir fournir que quelques ))ages. , Si qnelqnecliose pouvait ajouter au rare talent que l'auteur a déplo)^' dans cet ouvrage, ce serait sans contredit la modestie de madame Cottin , qui , au lieu de faire remarquer rcxtrême diffieuilc du sujet.
s'excuse, dans la préface, de ne l'avoir pas traité avec plus d'étendue. « La véritable héroïne, dit-elle, est bien au-dessus de la mienne, elle a souffert bien davantage : en donnant un appui à Elisabeth , en terminant son voyage à Moscou, j'ai beaucoup diminué son danger, el par conséquent son mérite. )>
De tous les ouvrages de madame Cottin , Elisabeth est celui qui a obtenu le plus de succès à l'étranger. Plusieurs traductions et plusieurs éditions en ont été faites en Angleterre ; tous les journaux anglais se sont réunis pour en faire les plus pompeux éloges. Lorsque i'arrivai en France , dit lady Morgan , elle aussi , dont le nom ne peut se prononcer que d'une voix attendrie , et sans qu'une larme vienne mouiller les paupières , la sublime , la tendre madame Cottin , douée du véritable génie de la femme, n'existait plus \ et je ne trouvai que l'histoire de ses vertus , où je cherchais des traces de sa vie. Lady Morgan ajoute en note : Madame Coltin est une des femmes dont les ouvraj^es ont eu le plus de iuccès en France. JElle réunissait tous les suffrages -, et sa simplicité modeste, SCS qualités émineutes et ses ver-
tns contribuèrent beaucoup à les lui assurer.
Quelque tems avant de mourir , elle avait entrepris d'e'crire un livre sur la religion chrétienne prouvée par les sentimens. Qui mieux que madame Cotlin était en état de composer cet ouvrage?
Nourrie de la lecture des saintes écritures , elle savait en transporter les beautés dans ses écrits avec un art qui lui était particulier ; peu d'écrivains ont su donner aux idées religieuses une plus heureuse expression. Le beau caractère de Guillaume, archevêque deTyr, dans Malhilde; celui de M. Prior dans Malvina; du missionnaire dans Elisabeth; la peinture des vertus solitaires de l'errailc du désert encore dans Mathilde j sont des créations d'un esprit profondément pénétré des plus nobles sentimens de la religion. Le talent de madame Cottin a quelque chose d*auguste et de solennel ; la marche de sa phrase est plus aisée , l'effet en est plus certain. Le ciel, docile à sa voix, semble porter, dans les coeurs qu'elle vient de livrer au ravage des passions, le c.alme et la sérénité ; c'est à l'aide des sentimens religie^ix qu'elle réconcilie la vertu avec elle-même , qu'elle met un frein aux em-
portemens cîe l'amour , et qu'elle endort les orages du cœur. Habile à mettre l'amour aux prises avec la religion, qui , mieux qu'elle , a su peindre la lutte de ce que la nature a de plus fort avec ce que le ciel a de plus sacré ? Combattue en Ire la foi donnée au cloître et la promesse faite à l'amour, c'est Matliilde qui se débat dans les liens d'un double engagement. Qu'il est vrai , qu'il est naturel ce combat du cœur contre le cœur, du devoir contre le sentiment , du culte du vrai Dieu contre une croyance insensée 1 Quel charme nouveau eût su répandre , sur un sujet religieux , le pinceau de madame Cottni ! Inspirée par Fénélon, elle en aurait eu la douceur évangélique , la candeur de style et de sentiment.
Au moment où madame Cottin fut atteinte de la maladie qui Tenleva aux lettres et à ses amis , elle travaillait à un roman sur l'édûcalion^ dont tlle avait déjà écrit les deux pfemiers volumes.
C'était sur cet ouvrage , qui avait un but d'uLilitc réelle :, qu'elfe voulait fonder sa réputation, et obtenir, disait-elle, la seule gloir»^ qu'une femme puisse désirer. C'est peut-être ici le heu de faire remarquer une contradiction fort singulière do
IVsprit cïe matlame Cottin : après aroir fail , dans Amélie M ansfield , une satire fort amère des femmes auteurs ; après avoir dit que se faire imprimer e-t , pour les femmes , un tort et un ridicule ; qu'une femme qui se jette dans cette carrière ne sera jamais qu'une pédante-, qu'il semble que le tems quelle donne au public soit toujours pris sur ses devoirs , ce qui est fort extraordinaire dans la bouche d'une femme qui a consacre toute sa vie à étrire^des romans, elle termine par une critique plus dure encore contre les femmes qui ont écrit sur Téducation.
J'aime mieux classer cette contradiction avrc les innombrables contradictions du cœur bumdin , que de chercher à en expliquer les causes.
Le talent de madame Coït in ne se borne pas à la peinture animée des passions ; ses ouvi'ages se distinguent encore par la richesse des descriptions, qui tantôt rappellent les tableaux les plus délicieux de Paul et Virginie , tantôt les tableaux plus énergiques , mais non moins séduisans i^Ata/a. L'autcnr sait également bien décrire ft les beautés sauvages du désert, et les sites gracieux d'un riant paysage ^ et les jeux d'un tournois^ et la pompe des
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cérémonies religieuses , et les liorrenrs d'un siège et d'un combat. Ses descriptions sont franches , naturelles, exemptes d'emphase : madame Cottin ne les prodigue pas^ elle ne s'y livre que lorsqu'elles naissent du sujet. Si elles sont plus fréquentes dans Elisabeth, c'est que le sujet les compoilait, et qu'elles ajoutent encore à l'intérêt de la situation. Il serait plus difficile de justifier la conduite des romans de madame Cottin , et surtout la manière dont cette dame en prépare ordinairement le dénouement. On s'aperçoit , vers la fin surtout , que l'auteur n'a plus une marche aussi assurée ; les événemens s'entassent , se pres<;ent les mis sur les autres ; ils prennent un caractère plus romanesque , et gênent l'action au lieu d'en hâter la marche. Mais ce défaut est presque toujours racheté par de grandes beautés de détails : le charme des développemeiis fait souvent oublier ce qu'il peut y avoir de vicieux dans la conception (i). Les premiers romans de
(l'» IVIadamedeCenliSjqxiia jugé madameCottin avec une sévérité que nous nous abstiendrons de caractériser, lui a reproche de manquer d'invention et d'imagination y d^aroir trop ^onvent emprunté les idée» des
madame Cotlln avaient été publics sana nom d'auteur ; lorsque plusieurs succès eurent trahi l'incognito qu'elle avait d'abord résolu de garder, elle regrettait sincèrement le tems où , ignorée du public , son existence se renfermait dans sa fa-
antres : selon cette dame , c'est dans le roman des VœuxTéméraireStf^ue madame Cottin a pris le fond *t les principales scènes du roman de Mahina, Eu effet on trouve entre ces deux ouvrages de tels points de resseoiblaDce , qu'on ne peut pas douter que l'un ne soit une imitation de l'autre. Dans les Vœux- Téméraires 1 l'héroïne Constance jure, sur le tombeau de son mari , de ne jamais se marier : Malvina fait le même serment sur la tombe d'une amie ; Mal- ■^ina paraît coupable aux yeux de son amant, et ne Fest point. Constance innocente paraît coupable aux jeux de son mari. Malvina apprend que son amant se meurt; elle vole près de lui , le trouve en délire, et Ini sert de garde-n)alade. Constance apprend que son Ihari se meurt j exilée par lui, elle revient , le trouve en délire, et lui sert de garde-malade. DansiJIa/vz'na, «ne vieille paysanne et un enfant, dontMalvina prend »oJn , produisent des scènes intéressantes. Dans les VtKUX Téméraires , une vieille paysanne et une enfant, dont Constance prend soin, produisent des Kenrs absolunientdumcme genre. Madame deGenlis, ^i a pris la peine de faire ce rapprochement, ajoute, •▼«c ce ton de modération qu'elle a si souvent reproché aux antres de ne jias donner a leurs critiques, qu'on ne s'est jamais permis de piller un ouvrage avec pins de détails et nioius de déguisement; qu'elle avait Héja fait ces rapprochemens , «lans une nouvelle tdilioa da ^etit Labruyèie , au niotncnt où Matvina-
lîiîlle et (îan» le c( rcle de «m ami». Le soin qu'elle apportait à revoir ses ouvrages,, à les corriger , à faire Ic« cljangemens , les coupures , les additions que la critique ou sou goût lui avait indiqués, prouve q»»e, loin de se montrer rebelîe à la critique , elle approuvait les jugejncns les plus sévères^ profilait des conseils qu'elle trouvait dans les journaux , corame de ceux qu'elle recevait de ses amis.
Qui n'a pas été surpris de voir que, de laut d'arislarques qui font dans les gazettes le métier de régenter les auteurs , nul ne s'est montré aussi sévère envers jnadanio Coltin qu'une femme. Tout ce que la critique a de plus amer , elle l'a employé pour faire ressortir les défauts qu'elle a voulu trouver dans ses ouvrages. Claire d'Alhe est , à tons égards , un mansans intérêt^ sans imagi-
parut, cl que l'aaleur, qui \ivnit, uVssaya pas (îe se justifier. Le même critique Hit, rlans un* autre note ; mailnine C(>Uin sVsbsouTcnt permis, non seulement «le s''a|>|iroprief les idée» <les autre», mais de prendre «les ]iassa"rs entic«-«. G'ekt »w.m que <lnns sa M>ithilde , elle a in<;éré des ni^rreaux littcralemrnt copiés «riin onvrage iatilulv : P^iude du cœur hu'
ration j sans vraisemblanoe et d'une immoraliliB révoltante -, c'est le premier roinan où l'on ait r'^présc^nté l'amour délirant , furieux et féroce , et une béroïne vertueuse , religieuse , angélique , et se ^vrant sans mesure et sans pudeur à tous les emportemens d'un amour efficné e^ ciiminel. Cet ouvrage e^t en lettres , et c'est l'héroïne qui écrit ; cette manière , qui sauve la difficulté de varier le style suivant lis personnages, est la plus aisée, mais par cela mêm^ k moins agréable....' La main d'une fc mme , de quelque âgp qu'elle puisse èlrc , ne peut copier les «cènes cyniques de cet amour adultère, telles qu'un a osé les décrire^ dans ce roman ; la fausseté des seniiniens peut seule en égaler Tindécence . Il faut s'arrêter... Non seulement une femme , mais un homme qui aurait quelque respect pour le pubdic, n'oserait transcrire la page infâme et dégoûlante qui suit ce discours , dont l'extravagance et l'impiété font toute rénergie. Cependant l'auteur , dans l'avant-derni^ic page de cette coupable et misérable production, consultant enfin sa conscience et ses lumières , fait dire à fon héroïne expirante ces belles paroles Qu'elle adresse à sôii apiie , en lui rccom-
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Kianclant sa fille : Qu'elle saclie que ce qui m'a pcrcUic est d'avoir coloré le vice du charme de la vertu; dis-lui bien que celui qui la déguise est plus coupable encore que celui qui la méconnaît. Mais à quoi servenî quelques lignes raisonnables, lorsque , dans le cours de l'ouvrage , on n'a cherché qu'« colorer le vice du charme de la vertu ?. . . Toutes les règles invariables du roman passionné se trouvent dans celui-ci : incorrection de style, phrases inintelligibles, impropriété d'expressions , fureurs d'amour ; un jeune homme vertueux forcené -, une femme céleste, s'humiliant, se prosternant dans la poussière aux pieds de son amant; des adultères jîarlant toujours du ciel , de la vertu, de l'éternité; tous les confidens et les sages du roman admirant avec enthousiasme ces deux personnages; les passions divinisées, alors même qu'elles font commettre des crimes ; et enfin le suicide attribué au héros et comme une grande action!... Voilà ce qui compose Claire d'Albe , premier modèle du genre qui a produit tant d'autres romans , dans lesquels on a servilement copié toutes ces exiravaganees. Que dire de ceux qui, n'élant point égarés par leur propre ima-