IX
avant même de s'exposer à la leniation, en me'.tant la dernière main à un ouvrage : elle ne peut dissimuler l'inquiétude qui l'agite; elle ne fait que redire par écrit le récit qu'elle a entendu l'aire par une personne de la société ; elle se borne à !e re'.racer avec rapidité, ne se donnant ni la peine ni le lems de le revoir. Je sais ^/c/z, dit-elle, dans l'avertissement, que pour le public le tems ne fait rien à l'affaire ; aussi fera-t-il bien de dire du mal de mon oui-'rage s'il l'ennuie; mais s'il m'ennuyait encore plus de le corriger, j'ai bien fait de le laisser tel qu'il est.
Sortie de la plume de tel auteur que je ne nommerai pas, cette phrase serait cî'une extrême fatuité ; dans la bouclie de madame Cottin , ce n'est que l'expression simple et naïve de la modestie. Elle sentait tout ce qu'il y avait d'étrange dans la position d'une femme auteur. Pressée d'une part par le tourment d'un esprit qui sent sa force, et qui, resserré dans les bornes trop étroites du sentiment intérieur de sa supériorité , éprouve le besoin de se manifester au-deliors ; relenue d'un aulre c.oié par cette aversion p-ur tout ce qui pouvait attirer l'altcniion sur elle, son génie aux prises avec sa modeslie ,
préparait un trîomplie dont elle continuait à ne vo"r que les dangers, quand il n'avait plus que des jouissances à lui présenter.
Madaii'.e Cotlin n'ignorait pas que depuis Ing- teins on s'était demandé s'il était convenal.le qu'une femme se livrât au jugement c'u pui)lic en faisant imprimer ses uvrages; c'est une question qu'elle s'est attacl éc à résoudre avec autant de franchise que de modestie-, tar personne ne s est mépris sur ce que dit mistriss Clare des femmes auteurs, dans la première édition du roman de Mahina; il est évident qu'elle n'est, dans ce chapitre, que l'aiiteur a jugé à propos de retrancher dans les éditions subséquentes, que Tinter'^ pr- te des sentimens de madame Cottin.
Nous ne connaissons pas les motifs qui ont pu la déterminera faire ce retranchement. Je ne sais si les lecteurs se contenteront de la raison qu'elle en donne dans la préîace (ï Amélie Manafield : voiià ce qu'elle dit à ce sujet : « J'ai dit , dans )i Malvina , qu'une femme était répré- » liensible, hirsqu'ellc faisait imprimer » ses productions. Quelques personnes ont » censuré cette observation; elles on! eu » raison, non parce que mon observation
» était fausse, m.iis parce qu'il était cle- » placé de l'établir dans un ouvrage que ■» je livrais au public. Je contrariais le )î précepte par l'exemple. »
Les femmes en général, dit J. J. Rousseau (i) , n'aiment aucun art , ne se coniiaissf?nt à aucun, et n'ont aucun génie. Elles peuvent réussir aux petits ouvrages qui ne demandent que de la légèreté d'esprit, du goût, de la grâce, quelquefois même . de la philosophie et du raisonnement. Klles peuvent acquérir de la science , de l'érudition, des talens , et tout ce qui s'ac(juiert à force de travail : mais ce l'eu céleste qui échauffe et embrase l'âme , ce génie qui consume et dévore . cette brûlante éloquence , ces transports sublimes qui portent leurs ravissemcns jusqu'au fond des cœurs, manqueront toujours aux écrits des femmes ■ ils sont tous froids et jolis comme elles j ils auront tant d'esprit que vous voudrez, jamais d'âme; ils seraient cent fois plutôt censés que passionnés. Elles ne savent ni décrire ni sentir l'amoiir même. "La seule Saplio, que je sache, et une autre , mé-
(i) Note X (le la lettre a d'Alemîjtrt , sur le dan- Çer d''établir un spectacle à G«nève.
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ri lèvent d'être exceptées. Je parierais tout au monde que les Lettres portugaises ont clé écrites par un liomiue.
Ce qu'on vient de lire est dit des femmes en général : mais voilà comment le même J. J. Rousseau s'exprime dans Emile sur le compte des femmes en paiticulier. « 11 ne convient pas , dit-il , à un liomme qui a de réducation de prendre une femme qui n'en ait point, ni par conséquent dans un rang où l'on ne saurait en avoir. JSiais j'aimerais encore cent fois mieux une fille simple et gross èrement élevée , qu'une fille qui viendrait établir dans ma ma'son un tribunal de littérature dont elle se ie- . rait la présidente. Cne femme bel esprit | est le fléau de son mari , de ses enfans , de ses amis , de ses valets , de tout le monde. De la sublime élevât' on de son beau ^énic , elle dédaigne tous les devoir* de femme , et commence toujours par se faire homme à la manière de mademoiselle de Lenclos. Au-dehors elle est toujours ridicule tt très-justement critiquée, parce qu'on ne peut manquer de Tètre auss tôt qu'on suri de son état, et qu'on n'est point fait pour celui qu'on veut prendre. Toutes ces femmes à grands talons n'en imposent q^u'aux sots. On sait
( xn. ) toujours quel est l'artiste ou lanii qui tient la plume ou le pinceau, quand elles travaillent ; on sait quel est le discret homme de lettres qui leur dicte en secret leurs oracles. Toute cette cLarlatannerie est indigne d'une honnête femme. Quand elle aurait de vrais talens , sa prétention les avilirait. Sa dignité est d'être ignorée ; sa gloire est dans l'estime de son mari ^ ses plaisirs sont dans le bonheur de sa famille. Lecteur^ je m'en rapporte à vousmême : soyez de bonne foi. Lequel vous donne meilleure opinion d'une femme , en entrant dans sa chambre, lequel vous la fait aborder avec plus de respect, de la voir occupée des travaux de son sexe , àes soins de son ménage , environnée des hardes de ses enfans, ou de la trouver écrivant des vers sur sa to.leiîe, entourée de brochures de toutes sortes, et de petits billets peints de toutes les couleurs? Toute fille lettrée restera fille toute sa vie, quand il n'y aura que des hommes censc's sur la terre. »
fc Quœrii cur nolim te ducere , cfuia diserta es. >j
Ce langage sévère, sans doute, n'était pas fait pour plaire aus femmes j k mais peu
niMmporte , disait Jean-Jacques, si je les force à m'esLiiuer. »
Si nous cherchons clans Montaigne ce qu'il a écrit sur les femmes qui se livrent aux sciences et à la littérature, nous trouvons qu'il ne les traite pas plus favorablement que le philosophe de Genève, (c Si les bien nées me croient, dit-il, elles se contenteront de faire valoir leurs propres et naturelles richesses. Elles cachent et couvrent leurs beautés sous des beautés estrangères. C'est grande simplesse d'étouffer sa clarté pour luire d'une lumière empruntée. Elles sont enterrées et ensevelies sous l'art y c'est qu'elles ne se cognoissent point
assez : le monde n'a rien de plus beau
Que leur faut-il, que vivre aimées et honorées ? elles n'ont et ne savent que trop pour cela. 11 ne faut qu'esveiller un peu et reschauffer les facultés qui sont en elles. Quand je les voy attachées à la rhétorique, à la judiciaire, à la logique et semblables drogueries , si vaines et inutiles à leur besoin;^, j'entre en crainte que les hommes qui le leur conseillent le fHcent pour avoir loi de les régenter sous ce titre. Car quelle autre excuse leur trouverois-je? Si toutefois il leur fasche de. nous ce icr en quoy que ce soit, et veulent par curiosité
avoir part aux livres, la poésie est un amusement propre à leurs besoings ; c'est un artfe.làtre et subtil, desguisë, parlier, tout en plaisir, tout en montre comme elles, etc. , etc. (i). »
« On regarde une femme savanle , dit Labruyère , cliapitre des femmes , comme on fait une belle arme -, elle est ciselée artistement , d'une pulissure admirable et d'un travail fort recherché : c'est une pièce de cabinet que l'on montre aux curieux , qui n'est pas d'usage , qui ne sert ni à la guerre ni à la chasse , non plus qu'un chenal de manège , quoique le mieux instruit du monde. »
Je ne prétends pas que les passages des^ différens écrivains que je viens de citer doivent faire décirler la question conformément à l'opin. on que madame Cottin s'était d'abord fait( d'une femme au teurj j'ai heureuse ment voulu prouver que madame Cottin comptait dans son parti des penseurs illusires , dont le suffrage la justifie et doit la faire excuser auprès de son sexe, contre lequel on a toujours mauvaise grâce de prononcer , surtout quand on pourrait citer des femmes qui, seules, dans le silence de leur maison , dans de; momens
(i) Liv. III, chap, III.