‹ Œuvres complètes de Mme Cottin (volume 5)Chapitre 53 sur 98 · XCIX · texte numérisé non relu

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prose est cependant préférable à ses vers. Il ikut avoir le talent de Pope ou de V^oltaire pour dire en vers ce qu'on dirait en prose. Le genre de vie de madame de Beauharnais rendit sa société moins piquante que ne le promettait l'agrément de son caractère. Ce n'est pas à causer que sept à huit pejsonnes qui se connaissent à peine passeront la nuit. L'homme de lettres finit sa journée de bonne henre ; l'homme du monde fuit les conversations dont l'esprit fait les frais j et celte petite singularité, qui n'ajoute rien au bonheur de la vie , est au-dessous d'une femme qui a des droits àTun sentiment suj^érieur à l'estime.

Madame de Beauharnais ne fut jamais pressée de briller , de médire , de louer, de déprimer , de décider. Celui de ses pencbans qui se manifestait le plus promptemcnt , était cependant le plaisir de louer. £lle voyait avec regret la décadence de la littérature. Une disgrâce sur la scène françai.se lai fit quitter pour jamais la carrière du théâtre ; elle se condamna à ne plus voir des lieux X'emplis d'injustice , et des acteurs peu serviables. Peu d'auteurs entendent raison sur ce point délicat. Madame de Beauharnais était fondée à *e plaindre , puisqu'elle avait

( c ) rlé jugée sans être entendue, sans egartl j)our son sexe et à sa réputation. Elle alla visiter les lieux qui jadis virent Tibnlle , Ovide , Horace et Vi)'gile. Quand on a vécu avec ces illustres morts , on croit rapprocher l'époque de leur existence en parcourant les lieux qu'ils ont habités ; quand on a passé une grande partie de sa vie dans la retraite paisible^ on fuit les révolutions ; et une femme qui ne peut servir sa patrie est-elle blâmable d'aller respirer loin du trouble et des orages?

Madame de Beauharnais fut devancée partout par une réputation dont l'éclat augmente à mesure qu'on s'éloigne de £a patrie. Le plaisir de briller ne gâtait pas chez elle un excellent fonds : ainsi elle apprit qu'il était en France des femmes dont le secret est d'allier la raison et le bel esprit , la décence et la gailé , et les qualités estimables d'un sexe fait pour penser, avec les agrémens d'un sexe fait pour plaire. Ce n'est rien de faire de jolis vers, c'est peu de chose de faire un roman intéressant; mais c'est beaucoup de répandre une teinte pJnlosophiquc dans des vers, et de concentrer les préceptes de la vertu dans une fiction ingénieuse. Ce double mérite fut celui de iuadame de Beauhii^liais.

(e. ) ^faclame de Montesson parvint à la considération par une route tout à fait plaisante. Elle ne se doutait pas de la grandeur de ses destinées; et quand la sienne cliangea, elle ne crut pas même au passé. Le lendemain qu'elle eut épousé son piemier époux, elle s'aperçut qu'elle était veuve. Libre de disposer deilernême , son cœur s'envola cbez un homme xiimable, malheureux dans les cours étrangères , heureux à la sienne, et dont la destinée a toujours été de se voir plus aimé au-dehors qu'au-dedans. L'absence prépare ou décide rinfidélité. L'amant part pour le Nord ; deux rivaux se présentent : tous deux timides, tous deux amoureux de bonne foi , tous deux offrant des sacrifices , tous deux peu accoutumés aux refus. L'un^ nourrisson de la gloire, offrit son cœur et sa fidélité ; l'autre j accoutumé à des conquêtes plus douces , demanda des cliaînes : il fut préféré. Madame de Montesson entraîna s<>n nouvel amant dans les cl:armes d'une conversation pleine d'intérêt : les accens de sa Voix redisaient, avec l'expression de la mélodie, ce que son cœur avait laissé deviner. Les à-propos de la scène furent.

mu: nouvelle manicre de s'entre tenir d'um-

yiassioii naissante. Le plaisir résonnait sur les cordes de la lyre : ce passage continuel de la raison aimable au talent enchanteur, et du prestige des talens aux éclairs de la gaîté , enchaîna insensiblement un rire né dans cette classe où le plaisir est le premier des besoins, et la seule chose que lui ait refusée la nature , avare au moins de ce don, pour tenir la balance «'utre tous les humains. L'idée d'un bonheur si pur pourrait échapper et altérer la jouissance. Des sermens mutuels doivent le consacrer ; l'amour lève les obstacles, et ce dieu fait un de ses prodiges, qui n'en est un cependant que dans les pays à préjugés.

Madame de Montesson perdit un esclave timide, et celui-ci , au lieu d'une maîtresse capricieuse, trouva une compagne sensible à sa gloire. Aux dons de la fortune, se joignirent les hommages forcés de ces hommes dont le métier est de servir^ etle bonheur dans un de ces regards de l'idole du jour. Madame de Aîontesson redoubla de soins pour garder sa conquête ; elle chaussa le cotluune et le brodequin , protégea les arls, appela le bel esprit , réunit les plaisirs, mais ne sut pas écarter l'intrigue dumeitique, qui empoisonne tout

et trouble les innocentes perfîclies que îe don de séduire fait à l'amour heureux ;'qui procurent un amusement de plus , sans en amener la rupture,, et qui tous laissent les douceurs de la fidélité sans l'ennui de porter les mêmes chaînes. Convenons cependant que si madame de Montesson cultiva l'art dramatique avec plus dégoût que de succès, elle fit du séjour de son amant le rendez-vous des arts aimables et des passions choisies : me'rite d'autant plus rare dans un siècle qui semblait avoir renoncé aux plaisirs délicats^ pour se livrer aux clubs politiques et aux caffés tumultueux

Un médecin aveugle détruisit l'édifice du bonheur. [Madame de Montesson, toute en larmes, déserta ces lieux enchantés, et vint se couvrir de crêpes dans une retraite profonde ; du moins avait-on tout préparé pour recueillir ses soupirs. Le tems mit nn terme aux douleurs les plus vives ; il lut secondé par l'idée d'avoir recouvré la liberté. Les jeux^ lesris^ exilés pour un moment, reprirent leur ancien cmpiie.

Madame de Montesson donna la maiii à l'amour: triste et chancelante, elle eut le malheur d'aimer , ou plutôt d'affecter Celui.... l'espoir de dominer, l'idée d'être

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entourée d'esclaves, étaient les Trais bc« soins de l'a me de madame de Montesson : l'amour leur prêtait son voile officieux : combien de femmes livrent leur secret en faisant certains choix! N'est-ce pas sacrifiera l'ambition, que de sourire aux vœux d'ui\, sexagénaire, expiant les imprudences du jeune âge par des infirmités vengeresses de la décence méprisée ? N'est-ce pas sacrifier à la volupté, que de se permettre un jeune homme Irais comme la rose , qui ne sait que rire et caresser?

Madame de Montesson ouvrit sa maison à tous les goûts ; au jeu , qui maîtrise SCS partisans ^au plaisir, qui s'arrange-, à la gaité, qui masque ks goûts peu délicats ; à la dignité, qui en impose à la calomnie; au tumulte, quia son coin d'utilité, en c« qu'il sert à cacher ce que l'on veut dérober aux yeux observateurs. Elle affecta une bonhomie à laquelle les sots ne manquent jamais de se prendre : ils croient à la bonté de ceux qui se disent bons , comme à la ■ sens. bi té de ceux qui parlent sans cessai de leur cœur. Madame de Montesson les" connaissait pour les avoir vus aûtreiois/ Depuis elle apprit à en tirer p.irti. ('ela s'appelle sortir Irès-adroitemcnt de leur,' c)4i>sc,. Madame de Moul©«i»ou aimait à èlr^v

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ailorée ; excepté le bel-esprit , les talcns , l'usage du inonde^ la figure, ramabililé, le rang, elle n'avait nulle prétention. Qu'on ne se donnât pas pour dévote , pour politique, pour femme savante, pour économe, peu lui importait tout le reste.

Madame de Flaliaut a l'excellent esprit de ne montrer ce qu'elle vaut qu'à un petit nombre d'amis éprouvés : son affaire est de se les attacher'; la leur est d'étendre la sphère de sa réputation. Jamais on ne porta plus loin la haine de la tracasserie, et jamais on ne fut plus étrangère aux petits intérêts de la société des femmes : la beauté ne lui inspira nulle envie ; et celles qui font métier des conquêtes , purent tout à leur aise exercer l'empire de leurs charmes.On a dit souvent d'une femme qu'elle était plus que belle, lorsqu'elle possédait un ensemble qui surpasse la beauté même. Celte louange eut été outrée dans tous les tems pour madame de Flahaut. Mais ce qui demeure dans les bornes du vrai sévo»e, c'est que madame de Flahaut ne laissa jamais désirer une figure différente do la sienne; cette première impression lui fut toujours "favorable. Madame de Flahaut aait tirer parti des agrémens de l'esprit^ sans se donner le ri^liculc d'en afficher i« besoin j elle craint les lols inutiles- se

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prête au besoin de les supporter , mais ne 50 livre Qu'aux gens aimables. C'est dans son cœur que, pendant long-tems , tlle cherclia un dédommagement à la foituns "qui la fuyait, à l'ambition qui la repous- .'ait, à la cour qui ne la distinguait pas, à une partie des siens qui la méconnaissaient. Personne n'a peint avec autant de charme et de vérité les petits inlérêls de la société.

Madame d'Houdetot était née dans l'opulence*, et ne prisa jamais les richesses; dans une famille oia l'esprit était peu estimé, c'est à lui qu'elle rendit son second liommage. Avec une figure plus qu'ordiîiaire , elle alluma les passions les plus vives. Madame d'Houdetot, jetée dans le»

liens du mariage, n'en connut que les horreurs; la maternité ne lui valut presque que des larmes, et son cœur sensible et avide des vraies jouissances ne les trouva que dans l'amour. L'amour fut pour elle ce qu'il doit être, l'occupation et le bonheur de la vie. Madame d'Houdetot iccueillit les restes philosophiques d'un homme estimable, de Saint-Lambert, dont le journalier vahiit mieux que le talent; qui n'était froid qu'en poésie et en amour. Agité d'ailleurs de ces passions qui s'empa-

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ront (le la vie. Il aima les grands ; tlè''-' lors il fallut épouser des intérêts divers. Tl vécut avec les coryphées de la littérature; dès lors il fallut prendre parti. Il ne dédaigna pas une tracasserie, et rougissait de paraître s'en occuper, mais il s'en occupait.

Madame d'Houdetot, vraie, bonne, généreuse, sensible, commença par aimer avec tendresse, et finit par tomber dans l'admiration, sentiment qu'exigeait sou philosophe ami. Il ne se contentait pas à moins; mais on l'estimait au-delà de sa, valeur; on le louait avec profusion : tout cela est quelque chose ; mais il fallut encore un pas, et c'est à ce degré sublime (jue madame d'Houdetot se monta pour n'en jamais descendre. Elle a admiré pendant vingt ans. Son amant fit son bonheur, ses amis firent sa gloire. Jamais ou ne connut mieux les délicatesses de ce sentiment si doux ; jamais on n'en fit plus aimer les devoirs. Ce n'était rien de les remplir, madame d'flondetot a montré combien ils étaient agréables et précieux aux âmes pures et senlibles. Des nombreuses qualités de l'esprit, la simplicité r.'-t celle qui rend la plus heureuse celle qui la po'sèdc, et Irt moin3 m l'ienreujc

( cvm ) ceux qui la voient dans les autres. Ct^ttc simplicité prccieuso fut le grand trait caractéristique de madame d'Houdetot :

elle plaisait parce qu^on ne pouvait soupçonner ni défaut de culture, ni des bornes trop étroites. La simplicité forcée est pardonnable, mais la simplicité volontaire est précieuse.

Madame d'Houdetot n'a jamais fait de livres ; elle ne s'est point exposée à l'orage des cbutes ou à l'ivresse des succès; rt cependant la littérature a été sa constante occupation. Entourée de beaux esprits, d'amateurs^ d'artistes, elle a dû prendre part à cette foule de productions qui se mu) ti plient à Paris plus qu'ailleurs , parce que c'est le pays où l'on ébaucbe, mais où l'on ne finit pas. C'est à la campagne que madame d'Houdetot a passé ses plus beaux jours, 11 est dis âmes faites pour la vie paisible, et c'tst à Sannois plutôt qu'à Cirey qu'il fallait mettre cette inscription :

Peu lie plaisirs, beaucoup d'éUule , Quelques livres, point cPennuyeux :

■ X^u niiii dans lua soliludc, Voilà mon sort, il est heureux.

Comme mtre, conyno épouse, comme «œur , madame d'Houdetot eut souv»nt

des larmes à répandre , jamais comme amie et comme amante : sous ces deux derniers rapports , son bonheur était dan» ses mains-, sous les trois autres, il fallait se soumettra, gémir et se taire. Elle eut la passion des voyages, sans presque jamais la satisfaire. Tout plaisir la flattait, s'il s'accordait avec la paresse, non pas cette apathie destructive de toute espèce de jouissances, mais cette insousciance combinée^ qui préfère la privation de toutes les peines aux soins qui accompagnent tous les projets. Madame d'Houdetot fut liée avec un frère dissipateur, avec un autre voisin de l'avarice , avec une bellesœur plus que singulière. Elle vécut avec des athées, avec des dévots, avec des prudes , avec des étourdies , et vécut avec tous sans jamais leur sacrifier rien de son caractère primitif. Tous n'eurent pas également à s'en louer- aueunn^eutà a'en plaindre.

Nous ne parlerons point de madame da Cliâtelet, parce qu'il nous eût fallu adoucir les traits du portrait si ressemblant que madame du De fiant en a fait. Ce n'est que comme monnmf^nt de cette indulgence avec Uqviclle, puur l'ordinaire ^ les

(ex ) femmes parlent les unes des autres, ^ue nous le plaçons ici.

Rcpréscntez-vons une figure grande et sèche, sans c. . ., sans bancbes, la poitrine

étroite, deux petits t arrivant de

fort loin , de gros bras, de grosses jambes, des pieds énormes, une très-petite tête, le visage aigu, le nez pointu , deux petits yeux vert de mer, le teint noir, rouge, échauffe , la bouche plate, les dents clairsemées et extrêmement gâtées. Voilà la figure de la belle Emilie ; figure dont elle est si contente, qu'elle n^e'pargne rien pour la faire valoir : frisure, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion; mais comme elle veut êti'e belle en dépit de la nature , et qu'elle veut être magnifique en dépit de la Ibrliine , elle est souvent obligée de se passer de bas, de chemises, de mouchoirs , et autres bagatelles. Née sans talens, sans mémoire, sans goût, sans imagination, elle s'est fait géomètre pour paraître au-dessus des autres femmes, ne doutant point que la singularité ne donne la supériorité. Le trop d'ardeur pour la représentation lui a cependant un peu nui. Certain ouvrage donnéau public sons son nom, et revendiqué par ui\ cuistre, a semé quelques soupçons ; on est venu à

(CXI) dire qu'elle étudiait la géométrie poTir parvenir à entendre son livre. Sa science est un problême difficile à résoudre. Elle n'en parle que comme Sgauarelle parlait latin devant ceux qui ne le savaient pas. B "lie, magnifique, savante, il ne lui manquait plus que d'être princesse; elle l'est devenue, non par la grâce de Dieu, non par la grâce du roi^ mais par la sienne. Ce ridicule a passé comme les autres. On la regarde comme une princesse de théâtre, et l'on a presque oublié qu'elle est femme de condition. On dirait que l'existence de la divine Emilie n'est qu'un prestige : elle a tant travaillé à paraître ce qu'elle n'était pas, qu'on ne sait plus ce qu'elle est en effet. Ses défauts même ne lui sont peutêtre pas naturels, ils pourraient tenir à ses prétentions. Son impolitesse et son inconsidéiation , à l'état de princesse; sa sécheresse et ses distractions, à celui de savante , son rire glapissant , ses grimaces et ses contorsions , à celui de jolie femme. Tant de prétentions satisfaites n'auraient cependant pas suffi pour la rendre aussi fameuse qu'elle voulait l'être t il faut, pour être célèbre , être célébrée ; c'est à quoi elle est parvenue en devenant maîtrcsie do M. de Voltaire. C'est lui qui la

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