‹ Œuvres complètes de Mme Cottin (volume 5)Chapitre 69 sur 98 · LETTRE XII · texte numérisé non relu

LETTRE XII

CLAIRE A ÉLISE

Il se peut, mou aimable amie , qne j'aie appuyé trop yivementsur l'espèce de soupçon que tu m'as laissé entrevoir : mais que veux-tu? il m'avait révolté j et je n'adopte pas davantage Tcxplication que tu lui donnes. Tu ne craignais que pour mon repos, et noo pour ma conduite, dis-tu ? Ek bien! Élise, tu as tort ; il n'y a d'honnêteté que dans U[i cœur pur , et on doit tout attendre de celle qui est capable d'un sentiment ciiuunrl. JM a is laissons cela, aussi bien j'ai honte de traiter si long-temps ua parril sujet; et, pour te prouver que je ne redouf^e point tes observations, je vais te parler de Frédéric, et te citer pu trait qui, par rapport à lui, serait fait pour appuyer tes remarques, si tu l'estimais assez pçu pour y pe» sistei .

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En sortant de table, jai suivi moa mari dans Tatelier , parce qu'il voulait me inoutrer un modèle de mécanique qu'il a imaginé, et qu'il doit faire exécuter en grand. Je n'en avais pas encore vu tous les détails , lorsqu'il a été détourné par un ouvrier. Pendant quil lui parlait , un vieux bonhomme qui portait un outil à la main , passe près de moi, et casso par mégarde une partie du modèle. Frédéric, qui prévoit la colère de mon mari , s'élance prompt comme l'éclair, arractie l'outil des mains du vieillard , par ce mouvement paraît être le coupable. M. d'Albe se retourne au bruit , et voyant son modèle brisé, il accourt avec emportement et fait tomber sur Frédéric tout le poids de sa colère. Celui-ci , trop vrai pour se justifier d'une faute qu'il n'a pas faite, trop bon pour en accuser un autre , gai dait le silence et ne souffrait que de la peine de son bienfaiteur. Attendrie jusqu'aux larmes, je me suis approchée de mon mari. * iMon ami, lui ai-je dit, combien vous affligez ce pauvre Fré-

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«^ëric ! Oii peut acheter un autre modèle, mais non un moment de peine causé à ce qu'on aime. » En disant ces mots, j'ai vu les yeux de Frédéric attache's sur moi avec une expression si tendre, que je n'ai pu continuer. Les larmes m'ont gagnée. A ce même moment , le vieillard est venu se jeter aux pieds de M. d'Albe. « Mon bon maître, lui a-t-il dit , grondez-moi ; le cher M. Frédéric n'est pas coupable, c'est pour me sauver de votre colère qu'il s'est jeté devant moi , quand j'ai eu cassé irotre machine. » Ces mots ont appaisé M. d'Albe; il a relevé le vieillard avec bonté , et prenant mon bras et celui de Frédéric , il nous a conduits dans le jardin. Après un moment de silence, il a serré la main à Frédéric , en lui disant : « Mon jeune ami, ce serait vous affliger que vous taire des excuses sur ma violenoe, ainsi je n'en parlerai points Sachez du moins, a-t-il ajouté en me montrant, que c'est à la douceur de cet ange que je dois de n'en plus avoir que de rares et de courts accès. Quand j'ai

épousé Claire, j'étais sujet à des çmportemeals terribles, qui éloiguaient de moi mes serviteiirs et mes amis ; elle, sans les lira ver ni les craindre, a toujours su les tempérer. Au plus baut période de ma colère, elle savait me • •aliiicr d un mot, m'attendrir d'un regard , et me faire rougir de mes torts sans me les reprocher jamais. Peu à pea riiifluence de sa douceur s'est étendue jusqu'à moi, et ce n'est plus que rareiiipui que je lui donne sujet de me moins «iiucr : n'est-ce pas , ma Claire? » Je lue suis jetée dans les bras de cetexcel-r lent homme; j'ai couvert son visage de mes })leurs ; il a continué en s'adres— saut toujours à Frédéric : a Mon ami, je crois être ce qu'on appelle un beurra bienfaisant; ces sortes de caractères paraissent meilleurs que les autres, «a ce que le passage de la rudesse à la bonté, rehausse l éclat de celle-ci; jnais , parce qu'elle frappe moins quand elle est égale et permanente, est-ce une raison pour la moins estimer ? Voilà pourant comment on est injuste dans

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le monde, et pourquoi on a cru quelquefois que mon cœur était meilleur encore que celui de Claire. — Je crois avoir partagé cette injustice, lui a répondu Frédéric; mais j'en suis bien revenu , et votre femme me paraît ce qu'il y a de plus parfait au monde. — Mon fils ! s'est écrié M. d'Alhe , puisséje vous en voir un jour une pareille, former moi-même de si doux nœuds , et couler ma vie entre des amis qui me la rendent si chère ! Ne nous quittez jamais, Frédéric; votre société est devenue un besoin pour moi. — Je le jure, ô mon père ! a répondu le jeune homme avec véhémence et en mettant un genou en terre ; je le jure à la face de ce ciel que ma bouche ne souilla jamais d'un mensonge, et au nom de cette femme plus angélique que lui....

Moi, vous quitter ! Ah Dien ! il me semble que , hors d'ici , il n'y a plus que mort et néant. -r-Quelle tête ! s'est écrié mon mari.n Ah! mon Elise, quel cœur!

Le soir, m'étant trouvée seule avec frç^^ric , je ue sais comment la con-s

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versai ion est tombée sur la scène de Tatelier. « J'ai bien sooffert de votre prine , lui ai-je dit. — Je Tai vn, ra'a-t-il répondu, et de ce moment la mienne a disparu. — Comment donc? — Oui , l'idée que vous souffriez pour moi , avait quelque chose de plus doux que le plaisir même; et puis quand, avoc un accent pénétrant, vous avez prononcé mon nom : Pativre Frédéric , disiez-vous; tenez, Claire , ce mot s'est écrit dans mon cœur, et je donnerais toutes les jouissances de ma vie entière pour vous entendre encore ; il n'y a que la peine de mon père qui a gâté ce délicieux moment, n

Elise, je l'avoue, j'ai été émue; maîj qu'en conclueras-tu ? Qui sait mieux que toi combien l'amitié est loin d'être un sentiment froid ! N'a-t-elle pas ses élans , ses transports ? Mais ils conservent leur physionomie, et quand on les confond avec une sensation plus passionnée, ce n'est pas la faute de celui qui les sent, mais de celui qui les juge. Frédéric éprouve de Tamilié pouf la

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première fois de sa vie , et doit l'expriiner avec vivacité. Ne remarques-ta pas que Timage de mon mari est toujours unie à la mienne dans son cœur ? Quand je le vois si tendre , si caressant auprès d'un homme de soixante ans; quand je me rappelle les effusions que nous e'prouvions toutes deux , puis-je m'e'tonaer de la vive amitié de Frédéric pour moi ? Dis si tu veux qu'il ne t'dut pas qu'il en éprouve ; mais non qu'elle n'est pas ce qu'elle doit être.

Ma petite Laure commence à courir toute seule; il n'y a rien de joli comme les soins d'Adolphe envers elle ; il la guide, la soutient, écarte tout ce qui peut la hlesser , et perd , dans cette intéressante occupation , toute 1 étourderie de son âge. Adieu.

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