‹ Œuvres complètes de Mme Cottin (volume 5)Chapitre 74 sur 98 · LETTRE XVII · texte numérisé non relu

LETTRE XVII

CLAIRE A ELISE

Adèle peint snpérienrement pour son âge ; elle a voulu faire mon portrait. et j'y ai consenti avec plaisir, afin de 1 olirir à mon mari. Ce matin , comme elle y travaillait , Fréuëric est v( nu nous joindie.Il a regardé son ouvra2;e, et a loue' son talent, mais avec un demi-sourire qui n'a point échappé à Adèle , et dont elle a demandé l'explication. Sans l'écouter ni lui répoudre , il a continue à regarder le portrait , Pt puis moi , et puis le portiait, ainsi alternativ(;ment. Adèle , impatiente, a voulu savoir ce qu'il pensait. Enfin , après un long silf nce : « Ce n'est pas là madame d'Aibe , a-t-il dit, TOUS uavez pas uiême réussi à rendre

un de ses moniens. — Conimeiit donc y a interrompu Adèle en rougissant, qu'y trouvez-vous à redire ? Ne reconnaissez-vous pas tous ses traits ? — J'ea conviens, tous ses traits y sont; si vous n'avez vu que cela en !a regardant , vous devez être contrute de votre ouvrage. — Que voulez -vous donc de plus? — Ce que je veux ? qu'on reconnaisse qu'il est telle figure que l'art ne rendra jamais , et qu'on sente du moins son insuffisance. Ces beaux cheveux blonds, quoique touchés avec habileté , n'offrent ni le brillant , ni la finesse , ni les ondulations des siens. Je ne vois point, sur celte peau blanche et ' fine, rrtictcr le coloris du sang ni le duvet délicat qui la couvre. Ce teint imiforme ne rappellera jamais celai dont les couleurs varient comme la pensée. C'est bien le bleu céleste de ses yeux ; mais je n'y vois que leur couleur : c'est leur regard qu'il fallait rendre. Cette bouche est fraîche et voluplupuse comme la sienne; mais ce sourire est éternel , j'attends en vain.

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j expression qui le suit. Ces mouvemens nobles , gracieux , enclianttjurs , qui se déploient dans ses moindres gestes, sont enchaîtie's et immobiles. ... Non, non, des traits sans vie ne rendront jamais Claire j et là où je ne vois point d'âme , je ne puis la reconnaître. — Hé bien ! lui a dit Adèle avec dépit , eliargez-vous de la peindre, pour moi je ne m'en mêle plus. » Alors, jetant brusquement ses pinceaux , elle s'est levée et est sortie avec liumeur. Frédéric l'a suivie des yeux d'un air surpris ; et puis , laissant échapper un soupir , il dit : « Dans quelle erreur n'ai -je pas été en la voyant si belle ! J'avais cru que cette leuime devait avoir quelque ressemblance avec vous ', mais pour mon malheur, mou éternel malheur , je le vois trop, aous êtes unique.... » Je ne puis te dire , Elise , quel mal ces mots m'ont fait; cependant, me remettant de mon trouble , je me suis hâtée de répondre. « Fiédëric, ai -je dit, gardez- vous de porter un jug«— ment précipité, et de vous laisser al-

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teiiK^re par des préventions qui pourraient nuire au bonheur qui vous est peut-être destine. Parce qu'Adèle n'est pas eu tout semblable à la cliimère que vous vous êtes faite , devez-vous fermer les yeux sur ce qu'elle vaut ?

Ne savez- A'ous pas, d ailleurs, combien on peut cliauger ? Croyez que telle personne qui vous plaît quand elle est formée , vous aurait peut-être paru insupportaî)le quelques années auparavant. Vous voulez toujours comparer ?

Mais parce que le bouton n'a pas le parfuin de la tleur entièrement éclose , oubliez-vous qu il l'aura un jour, et mille fois plus doux peut-être ?* Frédéric, pénétrez- vous bien que dans celle que vous devez choisir , dans celle dont l âge doit être en propoi'— tion avec le vôtre, vous ne pouvez trouver ni des qualités complètes , ui des vertus exercées ', un cœur aimant est tout ce que vous devez cbercber ; un penchant au bien , tout ce que vous devez vouloir : quand même il serait obs«urci par de légers travers , fau-

draît-il donc se rebuter ? De raêrae qu'il est peu de matins sans nuages , oa ne voit guère d'adolescence sans défauts ; mais elle s'en de'ga^^e tous les jours , surtout quand elle est guidée par une main airae'e. C'est a vous qu'appartiendra ce soin touchant ; c est à vous à former celle qui vous est destinée , et vous ne pouiiez y réussir qu'en la choisissant dans 1 âge oîi l'on peut l'être encore. Mais , ô Frédéric ! ai-je ajouté avec solennité, au nom de votre repos, gardez-vous bien de lever les yeux sur toute autre, y En disant ces mots, je suis sortie de la chambre sans attendre sa réponse.

Elise , je n'ose te dire tout ce que je crains; mais l air de Fiédéric m'a fait frémir : s'il était possi]>le... ! Mais non, je me trompe assurément} iuijuiète de tes craintes, induencée par t^^s soupçorjs , je vois déjà, l'expression d'un sentiment conpalde où il n'y a que celle de l'amitié j mais ai dente, mais passionnée, telle que doit l'éprouver une âme neuve et enthousiaste. Néan-

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moins, je vais l'examiner avec soin; et quanta moi, ô mon unique amie!

bannis ton injurieuse inquiétude, fie-toi à ce cœur qui a besoin , pour respirer à son aise , de n'avoir aucun rcpiocbe à se faire, et à qui le contentement de lui — même est aussi nécessaire que ton amitié.

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