LETTRE XVIII
CLAIRE A ILISE.
Elise , comment te peindre mon agitation et mon désespoir ? C'en est fait, je n'en puis plus douter, Frédéric jii'aime. Sens-tu tout ce que ce mot a d'affreux dans notre position ? Malheureux Fj é'Jé;ic ! mon cœur se serre , et je ne puis verser une larme. Ah Dieu ! pour lavoir appelé ici ? Je le connais , mon amie , il aime , et ce sera pour la vIp; il traînera éternellement le trait dont il est déchiré , et c'est moi
qui cause sa peîne! Ali! je le sens; il est des douleurs au-dessus des forces humaines. Commeut te dire tout cela ?
comment rappeler mes idées ? dans le trouble quimngite je n'en puis retrouver aucune. Chère , chère Elise , que n'es- tu ici , je pourrais pleurer sur toa sein !
Aujourd'hui, à peine avons-nous eu duié, que mon mari a proposé une promenade dans les vastes prairies qu'arrose la Loire. Je l'ai acceptée avec empressement, Adèle d'assez mauvaise grâce , car elle n'aime point à marcher ; mais n'importe , j'ai dû ne pas consulter son goût quand il s'agissait du plaisir de mon mari. J ai pris mon fils avec moi, et Frédéric nous a accompagnés. Le temps était superbe ; les prairies fraîches, émaillées, remplies de nombreux troupeaux , offraient le paysage le plus charmant 5 je le contemplais en silence , en suivant doucement le cours de la rivière , quand un bruit extraordinaire est venu m'arracber à mes rêveries. Je me retourne ;
8o GLAIRE D ALBE»
ô Dieu! un tanreaa échappé , furieux, qui accourait vers nous, vers mon fils 1 Je m'élance au - devant de lui , je couvre Adol|.he de mon corps. Mon action , mes cris eftrayent l'animal ; il se retourne , et va fondre sur un pauvre ▼icillard. Enfin , mon mari aussi allait être sa victime , si Frédéric , prompt comme Téclair , n'eût liasaidé sa vie pour le sauver. D'une main vigoureuse il saisit l'animal par les cornes , ils se débattent 5 cette lutte donne le temps aux bergers d'arriver; ils accourent ; le taureau est terrassé : il tombe ! Alors seulement j'entends les cris d'Adèle et ceux du malheureux vieillard j j accours à celui-ci : son sang coulait d'une ëpouvanlable blessure; je l élanclie avec mon mouchoir ; j'appelle Adèle pour me donner le sien; elle me l'envoie par Fréd('ric , en ajoutant quelle n'approchera pas, que le sang lui fait horreur, et qu elle veut retourner à la maison. « Quoi! sans avoir secouru ce malheureux , lui dit Frédéric ? — N'y a-t-il pas assez de monde ici , i époud-elle ?
CLAÎRK d'aLBE. 8i
Pour moi , je n'ai pas la force de supporter la vue d'une plaie ; j'ai besoin de respirer des sels pour calmer la violente frayeur que j'ai éprouvée; et si je reste un moment de plus ici , je suis sûre de me trouver mal. » Pendant qu'elle parlait, le pauvre vieillard oémissait sur le sort de sa femme et de ses enums que sa mort allait réduire à la mendicité. Entraînée par le désir de consoler cette malheureuse fanîille , j'ai prié mon mari de ramener Adèle et Adolphe à la maison, et de ni'envovcr tout de suite le chirurgien de l hospice dans ie village que le vieillard m'indiquait, et o:i Frédéric et moi allions nous charger de le faire coud u ire. « Quoi ! vous restez ici , M. Frédéric? lui a dit Adèle d'un air chaoirin. — ■ Si je reste, a-t-il répondu d'un ton terrible et qui ni'a remuée jusqu'au fond de lame Allez, Mademoiselle, a-t-il ajouté plus doucement , allez vous reposer ; ce n'est point ici votne place. » Elle est paj tie avec M, d'Albe. Dgux bergers nous
82 CLAIRE d'aLBE.
ont aidé à faire un brancard , ils j ont place le pauvre vieillard , que nous avons conduit dans sa chamnièrc à une lieue de là. Ah ! ujon Elise , quel s})ectacle que celui de cette famille éplorée! quels cris dëcliirans en Novynt un père, lin mari dans cet état ! J ai pres-:é ces infortuiîés sur mon sein; j'ai mêle m.' s larmes aux leurs; je leur ai pronn's secours et protection ; et mes efforf^ ont réussi à calmer leur douleur. Le chirurgien est arrivé au bout d'une heure; il a mis un appareil sur la lilessure, et a assuré (juVIle n éfaii pas mortelle. Je l'ai prié de passer la nr.it auprès du malade, et j ai promis de reveiiir les visiter le lendfujaiu. Alors , coj'.ime il commençait à faire nuit, ^ ai craint que mon mari ne fut iuquiet , ( t nous avons quitté ces bciiijcs gens , Frédéric et moi, comblé» cïe leurs bénédictions.
Le cœur plein de toutes les éiuoh'ons ^ue j'avais épjouvées, je mai chais ea silence, et en uie rf tr;.(çiifil le dévoue- Dieu t héroïque avec, lequel Fiédéric
s'e'fait presque expo.^é à uiie mort certaiae pour sauver son père, j'ai jeté les veux sur lui; la luae éclairait tlou— cernent son visage, je Tai vu baigué de larmes. Attendrie , je me suis approchée, mon bras s'est appuyé sur le sien, il Ta pressé avec violence contre son cœur : ce mouvement a fait palpiter le mien. « Claire, Claire, a-t-il dit dune voix étouffée, que ne puis -je paver de toute ma vie la prolongation de cet instant; je la seas li contre mon cœur , celle qui le remplît en entier ; je la vois, je la presse. » En efï>'t , j'étais presque dans ses bras. « Ecouip , a-t-il ajouté dans une espèce de délire , si tu n'es pas un ange qu'il faille adorer, et que le ciel ait prêté pour quelques inslans à la terre; si tu es réellement une cre'ature humaine, dismoi pourquoi toi seule as reçu cette âme, ce regard qui la peint, ce torreat de charmes et de vertus qui te rendent l'objet de mon idolâtrie ?....
Claire, j'ignore si je t'offense; mais comme mu vie est passée dans ton sang,
^4 CLAIRE d'aLBE.
et que je n'existe plus que par ta voioutë, si je suis coupable , dis - moi : Frédéric , meurs, et tu me verras expirer à tes pieds. « Il y étal k tombé eu effet; son front était J)rûl;Hit, son regard égaré. Non , je ne peindi ai pas ce que jéprouvals : la pdié , rémolion , l'image de lamour enfin, tel que j'étais peut-être destinée à le sentir, tout cela est entré trop avant dans mon cœur ; je ne me soutenais plus qu'à peine, et me laissaulailf r sur un vieux tronc d'arbre dépouillé: « Frédéric, lui ai -je dit, cher Frétiéric, revenez à vous , reprenez votre raison , voulez -vous afïliger "votre amie ?» 11 a relevé sa tête; il Ta appuyée sur mes genoux : Elise, je crois que je Tai pressée , car il s est écrié aussitôt : « O Claire ! que jesrnte encore ce mouvemmld^^ ta mainadorée qui me i approclie de ton sein ; il a porlé l'ivresse dans le mien. » En ilisant cela, il m'a enlacée dans ses bras , ma tète (st tojnbée sur son épaule , un déluge de larnus a été ma réponse ; l'état de ce malheureux m 'inspirai tune
CLAIRE d'aLEÏ. 85
pitié si vive!.... Ah ! quand on est la canse d'une pareille douleur , et que c est un ami qui souiTre, dis , Elise , n'at-on pas une excuse pour la faiblesse
que j-ai montrée? J'étais si près de
lui J'ai senti l'impression de ses
lèvres qui recueillaient mes larmes. A cette sensation si nouvelle, j'ai frémi, et repoussant Frédéric avec force :
te Malheureux ! me suis — je écriée , oublies -tu que ton bienfaiteur, que ton père est l'éponx de celle que tu oses aimer ! Tu serais un perfide, toi! o Fiédéric ! reviens à toi, la trahison n est pas faite pour ton noble cœur. » Alors, se levant vivement et me fixant avec effroi : <t Qu'as-tu dit ? ah ! qu'as— tu dit , inconcevable Claire ? j'avais oublié l'univers près de toi ; mais tes mots , comme un coup de foudre, me montrent mon devoii' et mou crime.
Adieu, je vais te fuir, adieu : ce moment ''st le dernier qui nous verra ensemble. Claire, Claire, adieu! .... » Il m'a quittée. Effrayée de son dessein, je l'ai rappelé d'un ton doulouieux} il
85 CLAIRE d'aLBE.
m'a entendue, il est revenu. « Ecoutez , lui ai-je dit, le dii^ne liouinic dont vous avez trahi la conHaiice ignore vos torts; s'il les soupçonnait iuniais, son repos serait détiiiitj Frédéric, vous n'avez qu'un moyen de Ips réparer , c'est d anéantir le sentiment qui lofTense. Si vous fuyez, que croira-t-il ? Que TOUS êtes un pei fide ou un ingrat ; vous , son enfant ! son ami! Non , non , il faut se taire , il faut dissimuler enfin; c'est un supplice alTieux , je le sais, mais c est au coupable à le souiTrir ; il doit expier sa faute en en portant seul tout le poids.... » Frédéric ne répondait point, il semblait pétrifié; tout-àcoup un bjuit de clievaux s'est fait entendre , j ai reconnu la voiture que M. d'Albe envoyait au-devant de moi.
« Frédéric, ai-)e dit, voilà du monde, si la vertu vit encore dans voticâmc, si le repos de votre père vous est cher, si vous attaehrz quelque prix à mon estime, ni vos discours, ni votre maintien , ni Vos regards ne décèleront votre; égaremcat. ... » Il ne rénoaddil point ;
CLAIRE DA-.BS. 8/
toujours iiumohile , il semblait qtve la yie L'eût abandonné; la voiture avança't tonjours ; je n'avais plus qu'un r.îomcnt, déjà j'entendais la voix de ^f. d'Albe; alors, me rapprochant de Frédéric : « Parle donc , mallieureiî!^ , lui ai-je dit; veux - tu me faire iiionrir ?. . . . » Il a tressailli. ... « Claire , a-l-il répbndii, tu le veux , tu lordonaes . tu seias obéie; du moins pcurras-tii jup;er de ton pouvoir sur moi. » Comme il prononçait ces mots , mes g'Mis lu'avaient reconnue, et la voiture s'est arrêtée : mon mari est descendu.
« J'étais bien inquiet, m^a-t-il dit; raesau)is, vous avez tardé bien lon;:;temps ; si la l'icnt'aisance n'était pas votre excuse, je ne vous pardonnerais pas d avoir oublié que je vous attendais. « Sens-tu , Elise , tout ce que ce reproche avait de flécbiraut dans «n pareil instant? Il m'a atléiée; mais Frédéric... O Amour! quelle est donc ta puissance? Ce Fré.'éiic si franc , si ouveit, à qui, jusqu'à ce jour, la feinte fut toujours étran<rèie , le voilù
OO CLATBE D ALER.
changé; un w.ol . un orrlrc a produit ce miracle! Il repond d'im air tranquille , mais pénélië : « Vous avez i nison , mon père , nous avons bien des torts , mais ce seront les derniers , je vous le jure; au reste, cVst moi seul qui ai été entraîné , votre femme ne vous a point oublié. — Vous vous vantez, Fréc'éiic , a répondu M. d'Ali)c ; je connais le cœur de Claire sur ce sujet, il était aussi entraîné que le vôtre ; et si elle a pensé plutôt à moi, c'est qu'elle me doit davantage : n est -ce pas , bonne Claifc ?.... » Elise, je ne ])onvais répondre ; jamais, non jamais je n'ai tant souffert : serais-jc donc coupable ? Kous avons remonté en voiture; en arrivant , j'ai demandé la permission de me retirer. Ab! je ne feignais pas en disant que j'avais besoin de repos ' Dis, Elise, pourquoi dois-je porter la punition dune faute dont je ne suis pas complice? Quand j'ai exigé de Frédéric qu'il tut la vérité, je ne savais pas tout ce quM «n coûte pour la déguiser. Je craius les
CLAIRE d'aLBE. 89
regards de mou mari, de cet ami que j aime , et que mon cœur n'a pas trahi; car le ciel m'est témoin que l'amitié seule m'iutéresse au sort de Frédéric.
Je crains qu'il ne m interroge , qu'il ne me pénètre; le moindre soLipçon qu'il concevrait à cet égard me fait trembler ; le bonheur de sa vie entière serait détruit; il faudrait éloigner ce Frédéric dont l'rspi it et la société répandent tant de charmes sur ses jours ; il faudrait cesser d aimer le fils de soa adoption; il faudrait jeter dansle vague du monde l'orphelin qu'il a promis de protéger; il lui semblerait entendre sa mère lui ci ier d'une voix plaintive : K Tu t'étais chargé du sort de mon fils; cette espérance m'avait fait descendre en paix dans la tombe , et tu le chasses de chez toi, sans ressources, sans appui , consumé d'un amoui- sans espoir l Regarde-le, il va mourir : est-ce donc ainsi que tu remplis tes sermens ? »
Elise, mon mari ne soutiendra jamais une pareille image. Plutôt que d'être paijuie à sa loi, il garderait Fiédéric
auprès de lui ; mais alors plus de paix : la cruelle dëHaiiceeiiii)oi<;ouQprait chaque geste, chaque regard; le moindre mot serait ialerpréte', et l'unioa domestique à jamais troublée- Moi-même serais - je à l'abri de ses soupçons?
Hélas ! tu sais combien il a douté longiemps que je puisse l'aimer. E ifiii après sept années de soins , j'étais parvenue à lui inspirer une confiance entière à cet égard : qni sait si cet événement ne la détruirait pas entièrement?
Tant de rapports entre Frédéric et moi , tant de conformité dans les goûts et les opinions , il ne croira jamais qu'une âiue neuve à l'amour comme la lîiif nne . ait pu voir avec indifférence celui que j'inspire à un être si aimable.... Il doutera du moins; je verrais Cet homme respectable en proie aux soupçons! ce visage, imago du calme etd»' la satisfaction, serait sillonné par rin(juiétude et les soucis ! Elle s'évanoui:ait, cette félicité que je me promettais à le voir hrun ux par moi jusqu'à mon dernier jour! Non , Elise,
non, je sens qu'en achetant son repos
an prix (îiiue dissiniulatiou contiiuu lie,
c'est pins que le payer de ma vie: mais
il n'est point de sacrifices auxquels je
ue doive me résoudre pour lui. Que
Fre'de'ric cherche un prétexte de s'e'-
loigner , me diras-tu; mais comment
en trouver un ? Tu sais qu'à rexce[)-
tion de M. dAlbe , la mère de Fi euéric
éîait bi ouiilëe avec tous ses autres pa-
iv r.s , et(jue son père était un étiau^ier.
li. n'a donc de tamilie que nous , de