‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 1064 sur 1284 · L'AMOUR, PSYCHÉ, ZÉPHYRE · texte numérisé non relu

L'AMOUR, PSYCHÉ, ZÉPHYRE

l'amoub.

Le voilà ce serpent, ce monstre impitoyable, Qu'un oracle étonnant pour vous a préparé. Et qui n'est pas , peut-être , à tel point effroyable Que vous vous l'êtes figuré.

PSVCHÉ.

Vous , seigneur, vous seriez ce monstre dont roracie

A menacé mes tristes jours.

Vous qui semblez plutôt un dieu qui , par miracle. Daigne venir lui-même à mon secours !

l'amour.

Quel besoin de secours au milieu d'un empire

Où tout ce qui respire N'attend que vos regards pour en prendre la loi , Où vous n'avez à craindre autre monstre que moi ?

PSYCHÉ

Qu'un monstre tel que vous inspire peu de crainte !

Et que , s'il a quelque poison ,

Une âme aurait peu de raison

De hasarder la moindre plainte

Contre une favorable atteinte Dont tout le cœur craindrait la guérison ! A peine je vous vois , que mes frayeurs cessées Laissent évanouir l'image du trépas, Et que je sens couler dans mes veines glacées Un je ne sais quel feu que je ne connais pas. J'ai senti de l'estime et de la complaisance,

De l'amitié, de la reconnaissance; De la compassion les chagrins innocents

M'en ont fait sentir la puissance : Mais je n'ai point encor senti ce que je sens. Je ne sais ce que c'est; mais je sais qu'il me charme,

Que je n'en conçois point d'alarme.

Plus j'ai les yeux sur vous, plus je m'en senscharjner. Tout ce que j'ai senti n'agissait point de même ;

Et je dirais que je vous aime.

Seigneur, si je savais ce que c'est que d'aimer.

PSYCHÉ, ACTE

IS e les détournez point, ces yeux qui m'empoisonnent, Ces yeux tendres , ces yeux perçants , mais amoureux , Qui semblent partager le trouble qu'ils me donnent. Hélas ! plus ils sont dangereux , Plus je nie plais à ra'attacher sur eux. Par quel ordre du ciel , que je ne puis comprendre ,

Vous dis-je plus que je ne dois , Moi de qui la pudeur de^Tait du moins attendre Que vous m'expliquassiez le trouble où je vous vois? Vous soupirez, seigneur, ainsi que je soupire; Vos sens , comme les miens , paraissent interdits ; C'est à moi de m'en taire , à vous de me le dire ; Et cependant c'est moi qui vous le dis. l'amour.

Vous avez eu. Psyché, l'ànie toujours si dure ,

Qu'il ne faut pas vous étonner

Si, pour en réparer l'injure, L'Amour en ce moment se paye avec usure

De ceux quelle a dû lui donner.

Ce moment est venu qu'il faut que votre bouche Exhale des soupirs si longtemps retenus. Et qu'en vous arrachant à cette humeur farouche , Un amas de transports aussi doux qu'inconnus Aussi sensiblement tout à la fois vous touche, Qu'ils ontdi\ vous toucher durant tant de beaux jours Dont cette âme insensible a profané le cours.

rSYCHÉ.

K'aimer point , c'est donc un grand crime.' l'amoub.

En souffrez-vous un rude châtiment ?

PSYCHE

C'est punir assez doucement.

l'amouk.

C'est lui choisir sa peine légitime.

Et se faire justice, en ce glorieux jour. D'un manquement d'amour par un excès d'amour.

PSYCHÉ

Que u'ai-je été plus tôt punie!

J'y mets le bonheur de ma vie.

Je devrais en rougir, ou le dire plus bas;

Mais le supplice a trop d'appas.

Permettez que , tout haut , je le die et redie : Je le dirais cent fois, et n'en rougirais pas. Ce n'est point moi qui parle ; et de votre présence L'empire surprenant, l'aimable violence, Dès que je veux parler s'empare de ma voix. C'est en vain qu'en secret ma pudeur s'en offense ,

Que le sexe et la bienséance

Osent me faire d'autres lois; Vos yeux de ma réponse eux-mêmes font le choix , Et ma bouche asservie à leur toute-puissance Ne me consulte plus sur ce que je me dois.

l'amour.

Ooyez, belle Psyché, croyez ce qu'ils vous disent ,

111, SCÈNE m. 593

Ces yeux qui ne sont point jaloux :

Qu'à l'envi les vôtres m'instruisent De tout ce qui se passe en vous.

Croyez-en ce cœur qui soupire , Et qui , tant que le vôtre y voudra repartir. Vous dira bien plus d'un soupir, Que cent regards ne peuvent dire.

C'est le langage le plus doux ; C'est le plus fort, c'est le plus sûr de tous.

PSYCHÉ

L'intelligence en était due A nos cœurs , pour les rendre également contents. J'ai soupiré, vous m'avez entendue; Vous soupirez, je vous entends.

Mais ne me laissez plus en doute Seigneur, et dites-moi si , par la même roule, Après moi le Zéphyre ici vous a rendu

Pour me dire ce que j'écoute.

Quand j'y suis arrivée, étiez-vous attendu .' Et quand vous lui parlez, êtes-vous entendu?

l'amoub.

J'ai dans ce doiLX climat un souverain empire ,

Comme vous l'avez sur mou cœur ; L'Amour m'est favorable, et c'est en sa faveur Qu'à mes ordres Éole a soumis le ZéphjTe. C'est l'Amour qui , pour voir mes feux récompensés. Lui-même a dicté cet oracle Par qui vos beaux jours menacés D'une foule d'amants se sont débarrassés , Et qui m'a déli\Té de l'éternel obstacle

De tant de soupirs empressés Qui ne méritaient pas de vous être adresses. Ne me demandez point quelle est cette province , Ki le nom de son prince :

Vous le saurez quand il en sera temps. Je veux vous acquérir; mais c'est par mes services, Par des soins assidus et par des vœux constants , Par les amoureux sacrifices De tout ce que je suis.

De tout ce que je puis.

Sans que l'éclat du rang pour moi vous sollicite, Sans que de mon pouvoir je me fasse un mérite ; Et , bien que souverain dans cet heureux séjour. Je ne vous veux. Psyché, devoir qu'à mon amour. Venez en admirer avec moi les merveilles , Princesse, et préparez vos yeux et vos oreilles A ce qu'il a d'enchantements.

Vous y verrez des bois et des prairies Contester sur leurs agréments Avec l'or et les pierreries ; Vous n'entendrez que des concerts charmants , De cent beautés vous y serez ser\ie , Qui vous adoreront sans vous porter envie. Et brigueront à tous moments ,

PSYCHE, AGili m, IllOISlKMK IiMERMÈDE.

D'une âme soumise et ravie, L'iionneur de vos commandements.

PSYCHÉ

IMi'S volontés suivent les vôtres;

.le n'en saurais plus avoir d'autres :

Mais votre oracle enfin vient de me séparer

De deux sœurs et du roi mon père ,

Que mon trépas imaginaire

Réduit tous trois à me pleurer, l'our dissiper l'erreur dont leur âme accablée De mortels déplaisirs se voit pour moi comblée,

Souffrez que mes sœurs soient témoins

Et de ma gloire et de vos soins.

Prêtez-leur, comme à moi , les ailes du Zéphyre ,

Qui leur puissent de votre empire.

Ainsi qu'à moi, faciliter l'accès; Faites-leur voir en quel lieu je respire; Faites-leur de ma perte admirer le succès.

l'amour.

Vous ne me donnez pas, Psyché, toute votre Ame; Ce tendre souvenir d'un père et de deux sœurs

I\Ie vole une part des douceurs

Que je veux toutes pour ma flamme.

N'ayez d'yeux que pour moi, qui n'en ai que pour vous : IVe songez qu'à m'aimer, ne songez qu'à me plaire; lit quand de tels soucis osent vous en distraire...

PSYCHÉ

Des tendresses du sang peut-on être jalou.x?

l'amour.

Je le suis , ma Psyché , de toute la nature. Les rayons du soleil vous baisent trop souvent ; Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent ;

Dès qu'il les flatte, j'en murmure :

L'air même que vous respirez Avec trop de plaisir passe par votre bouche :

Votre habit de trop près vous touche ;

Et sitôt que vous soupirez ,

.le ne sais quoi qui m'effarouche Craint, parmi vos soupirs, des soupirs égarés. Mais vous voulez vos sœurs; allez, partez, Zéphyre ; Psyché le veut , je ne l'en puis dédire.

( Zéphyre s'envole. )

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