LES FOURBERIES DE SCAPIN, ACTE I, SCENE II
fi il
tenait que d'elle chaque jour, m'exagérait à tous moments sa beauté et sa grAce, me louait son esprit, et me parlait avec transport des charmes de son entrelien, dont il me rapportait jusqu'aux moindres oaroles, qu'il s'efforçait toujours de me faire trouver les plus spirituelles du monde. H me querellait quelquefois de n'être pas assez sensible aux choses qu'il nie venait dire, et me blâmait sans cesse de l'indifférence où j'étais pour les feux de l'amour.
SCAPIN
Je ne vois pas encore où ceci veut aller.
OCTAVE
Un jour que je l'accompagnais pour aller chez les gens qui gardent l'objet de ses vœux, nous entendîmes, dans une petite maison d'une rue écartée, quelques plaintes mêlées de beaucoup de sanglots. Nous demandons ce que c'est ; une femme nous dit , en soupirant, que nous pouvions voir là quelque chose de pitoyable en des personnes étrangères, et qu'à moins que d'être insensibles, nous en serions touchés.
scAPm.
Où est-ce que cela nous mène?
OCTAVE
La curiosité me fit presser Léandre de voir ce que c'était. Nous entrons dans une salle, où nous voyons une vieille femme mourante, assistée d'une servante qui faisait des regrets , et d'une jeune fille toute fondante en larmes , la plus belle et la plus touchante qu'on puisse jamais voir.
SCAPIM.
Ah : ah !
OCTAVE
L'ne autre aurait paru effroyable en l'état où elle était; car elle n'avait pour habillement qu'une méchante petite jupe, avec des brassières de nuit, fjui étaient de simple futaine; et sa coiffure était une cornette jaune, retroussée au haut de sa tète, qui laissait tomber en désordre ses cheveux sur ses épaules; et cependant, faite comme cela, elle brillait de mille attraits, et ce n'était qu'agréments et que charmes que toute sa personne.
SCAPIN
Je sens venir la chose.
OCTAVE
Si tu l'avais vue, Scapin, en l'état que je te dis . tu l'aurais trouvée admirable.
SCAPIK.
Oh! je n'en doute point; et, sans l'avoir vue, je vois bien qu'elle était tout à fiiit charmante.
OCTAVE
Ses larmes n'étaient point de ces larmes désagréables qui défigurent un visage; elle avait, à pleurer,
une grâce touchante, et sa douleur était la plus belle du monde.
SCAPIN
Je vois tout cela.
Elle faisait fondre chacun en larmes, en se jetant amoureusement sur le corps de cette mourante, qu'elle appelait sa chère mère; et il n'y avait personne qui n'eilt l'âme percée de voir un si bon naturel.
SCAPIX.
En effet, cela est touchant; et je vois bien que ce bon naturel-là vous la fit aimer.
OCTAVE
Ah ! Scapin, un barbare l'aurait aimée.
SCAPIS.
Assurément. Le moyen de s'en empêcher !
OCTAVE
Après quelques paroles, dont je tâchai d'adoucir la douleur de cette charmante aflligée , nous sortîmes de là; et demandant à Léandre ce qu'il lui semblait de cette personne , il me répondit froidement qu'il la trouvait assez jolie. Je fus piqué de la froideur avec laquelle fl m'en parlait, et je ne voulus point lui découvrir l'effet que ses beautés avaient fait stir mon âme.
siLVESTRE , à Octave.
Si vous n'abrégez ce récit, nous en voilà pour jusqu'à demain. Laissez-le-moi finir en deux mots. (« Scapin.'; Son cœur prend feu dès ce moment ; il ne saurait plus vivre qu'il n'aille consoler son aimable affligée. Ses fréquentes visites sont rejetées de la servante, devenue la gouvernante par le trépas de la mère. Voilu mon homme au désespoir; il presse, supplie, conjure : point d'affaire. On lui dit que la fille, quoique sans bien et sans appui, est de famille honnête, et qu'à moins que de l'épouser on ne peut souffrir ses poursuites. Voilà son amour augmentépar les difficultés. Il consulte dans sa tête, agite, raisonne, balance, prend sa résolution : le voilà marié avec elle depuis trois jours.
SCAPI.N.
J'entends.
SILVESTBE.
Maintenant, mets avec cela le retour imprévu du père, qu'on n'attendait que dans deux mois; la découverte que l'onde a faite du secret de notre mariage , et l'autre mariage qu'on veut faire de lui avec la fille que le seigneur Géronteaeue d'une seconde femme qu'on dit qu'il a épousée à Tarente.
OCTAVE
Et par-dessus tout cela , mets encore l'indigence où se trouve celte aimable personne , et l'impuissance où je me vois d'avoir de quoi la secourir.
SCAPIN
Est-ce là tout ? Vous voilà bien embarrassés tous
LES FOURBERIES DE SCAPIN, ACTE I, SCÈNE IJl.
deux pour une bagatelle ! c'est bien là de quoi se tant alarmer ! N'as-tu point de lionte, toi, de demeurer court à si peu de chose ? Que diable ! te voilà grand et gros comme père et mère , et tu ne saurais trouver dans ta tête , forger dans ton esprit quelque ruse galante, quelque homiéte petit stratagème, pour ajuster vos affaires ! Fi ! peste soit du butor ! Je voudrais bien que l'on m'eût donné autrefois nos vieillards à duper ; je les aurais joués tous deux par-dessous la jaunbe : et je n'étais pas plus grand que cela , que je me signalais déjà par cent tours d'adresse jolis.
SILVESTBE.
J'avoue que le ciel ne m'a pas donné tes talents , et que je n'ai pas l'esprit , comme toi , de me brouiller avec la justice.
OCTAVE
Voici mon aimable Hyacinthe.