ARGAN, LOUISON
LOUISON
Qu'est-ce que vous me voulez, mon papa ? IMa bellemaman m'a dit que vous me demandez.
ARGAN
Oui. Venez çà. Avancez là. Tournez-vous. Levez les yeux. Regardez-moi. Hé?
LOUISON
Quoi , mon papa ?
ARGAN
Là?
LOUISON
Quoi?
ARGAN
N'avez-vous rien à me dire ?
LOUISON
Je vous dirai, si vous voulez, pour vousdésennuyer, le conte de Peau-d'Ane, ou bien la fable du Corbeau et du Renard, qu'on m'a apprise depuis peu.
ARGAN
Ce n'est pas là ce que je demande.
LOUISON
Quoi donc?
AKGAN.
Ah! rusée, vous savez bien ce que je veux dire!
LOUISON
Pardonnez-moi , mon papa.
AKGAN.
Est-ce là comme vous m'obéissez?
LOUISON
Quoi?
AKGAN.
Ne vous ai-je pas recommandé de me venir dire d'abord tout ce que vous voyez?
LE MALADE IMAGINAIRE, ACTE II, SCfiNE XL
LOUISON
Oui, mon papa.
AUGAN
L'avez-vous fait ?
LOUISON
Oui , mon papa. Je vous suis venue dire imit ce i|ue j'ai vu.
AKGAN.
Kt n'avez-vous rien vu aujourd'hui ?
LOUISOiN.
Non, mon papa.
Non?
Non, mon papa.
Assurément ?
Assurément.
ABGAN.
LOUISON
ARGAN
LOUISON
ABGAN.
Oh çà. je m'en vais vous faire voir quelque chose, moi.
LOUISON , voyant une poignée de verges qu'Argan a é(é prendre.
Ail! mon papa!
Ah ! ah ! petite masque , vous ne me dites pas que
vous avez vu un homme dans la chambre de votre
sœur!
LOUISON, pleurant.
Mon papa !
ARGAN , prenant Louison par le bras.
Voici qui vous apprendra à mentir.
LOUISON, se jetant à genoux.
Ah! mon papa, je vous demande pardon. C'est
que ma scrur m'avait dit de ne pas vous le dire; mais
je m'en vais vous dire tout.
ARGAN
Il faut premièrement que vous ayez le fouet pour avoir menti. Puis après nous verrons au reste.
LOUISON
Pardon , mon papa.
ABGAN.
Non, non.
LOUISON
Mon pauvre papa , ne me donnez pas le fouet !
ARGAN
Vous l'aurez.
LOUISON
Au nom de Dieu, mon papa , que je ne l'aie pas!
ARGAN, voulant la fouetter.
Allons, allons.
LOUISON
Ah! mon papa, vous m'avez blessée. Attendez : je suis morte.
( Elle contrefait la morte. )
ABGAN.
Ilolà! qu'est-ce là? I.ouisnn, Louison. Ah, mon Dieu! Louison! Ah! ma fille! Ah! nialheureux! ma pauvre fille est morte! Qu'ai-je fait, misérable? Ah, chiennes de verges! La peste soit des verges! Ah! ma pauvre fille, ma pauvre petite Louison.
LOUISON
La, la, mon papa, ne pleurez point tant : je ne suis pas morte tout à fait.
ARGAN
Voye/.-vous la pcl i le rusée ! Oh rà , çà , je vous pardonne pour cette fois-ci , pourvu que vous me disiez bien tout.
LOUISON
Oh ! oui , mon papa.
ABGAN.
Prenez-y bien garde, au moins; car voilà un petit doigt qui sait tout, et qui me dira si vous mentez ■ .
LOLISON.
Mais, mon papa, ne dites pas à ma sœur que je vous l'ai dit.
ARGAN
Non, non.
LOUISON , après avoir regardé si personne n'écoule.
C'est, mon papa, qu'il est venu un homme dans la chambre de ma sœur comme j'y étais.
ABGAN.
Eli bien ?
LOUISON
.Te lui ai demandé ce qu'il demandait , et il m'a dit qu'il était son maître à chanter.
ARGAN, à part.
Hom! hom! voilà l'affaire, (à Louison.) Y\\ bien?
LOUISON
Ma sœur est venue après.
ARGAN
Eh bien?
LOUISON
Elle lui a dit : Sortez, sortez, sortez. Mon Dieu, sortez ; vous me mettez au désespoir.
ABGAN.
Eh bien?
LOUISON
Et lui il ne voulait pas sortir.
ARGAN
Qu'est-ce qu'il lui disait?
LOUISON
Il lui disait je ne sais combien de choses.
' Les anciens appelaient le petit doigt auriculaire, parce qu'on sVn sert quelquefois à se nettoyer l'oreille. Un pcro . en l'eniployanl à cet usage , aura fait une question h son enfant , et dit, comme Ai-gan : Prenez-y garde , mou petit doigt ivi nw dire si vous mente:; et c'est là sans doute ce qui a donne lieu au proverbe. ( Proverbes français , pag. 466. )